"L'enigme des Blancs-Manteaux" - читать интересную книгу автора (Parot Jean-François)

II GU#201;RANDE

Passion da Vener Maro dar Zadorn Interramant d’ar Zul Dar haradoz hec ‘h ei zur. Agonie le vendredi Mort le samedi Enterrement le dimanche Au paradis ira s#251;rement. Dicton de basse Bretagne
Mercredi 22 janvier 1761

La Loire se montra cl#233;mente jusqu’#224; Angers. La pluie, m#234;l#233;e de neige, n’avait pas cess#233; et pendant la nuit, pass#233;e #224; Tours, le niveau du fleuve avait continu#233; de monter. Parfois, dans une trou#233;e de brume, une cit#233; fant#244;me surgissait, grise et morte. Les rives d#233;filaient, invisibles. En arrivant #224; Angers, le chaland fut pris dans des remous contraires. Il heurta la pile d’un pont tournoya plusieurs fois sur lui-m#234;me puis, d#233;sempar#233;, d#233;membr#233;, s’#233;choua sur un banc de sable. L’#233;quipage et les passagers purent regagner la rive #224; bord d’une plate.

Apr#232;s s’#234;tre r#233;confort#233; d’un vin chaud dans une auberge de mariniers, Nicolas s’enquit des possibilit#233;s de gagner Nantes. Plusieurs jours s’#233;taient #233;coul#233;s depuis son embarquement. Pourrait-il arriver #224; Gu#233;rande #224; temps pour revoir son tuteur ? Il mesurait avec angoisse les nouveaux retards qui mena#231;aient de s’accumuler. Le fleuve #233;tait de moins en moins praticable et aucun b#226;timent ne se hasarderait en aval pour le moment. La route ne paraissait pas meilleure pour les berlines, et il renon#231;a #224; attendre la prochaine malle.

Confiant dans ses qualit#233;s de cavalier, Nicolas d#233;cida de se procurer une monture et de poursuivre son chemin #224; franc #233;trier. Il disposait d#233;sormais d’#233;conomies provenant des gages vers#233;s par Lardin. Une quarantaine de lieues le s#233;paraient de sa destination. Il irait au plus direct d’Angers #224; Gu#233;rande. Nicolas se sentait de taille #224; affronter les brigands. Il devrait aussi compter avec les troupes de loups affam#233;s qui, en cette saison, erraient, #224; la recherche de proies, et qui n’h#233;siteraient pas #224; l’attaquer. Mais, rien ne pouvait #233;branler sa volont#233; d’arriver au plus vite. Il choisit donc un cheval qu’il paya #224; prix d’or — le ma#238;tre de poste h#233;sitait, par ce temps, #224; hasarder ses pensionnaires — et piqua des deux d#232;s qu’il eut franchi les murailles de la ville.

Le soir m#234;me, il couchait #224; Ancenis et, le lendemain, il s’enfon#231;a dans les terres. Il parvint, sans encombre, #224; l’abbaye de Saint-Gildas-des-Marais, o#249; les moines l’accueillirent avec curiosit#233;, heureux de cette distraction inattendue. Tout pr#232;s des b#226;timents, des loups s’acharnaient sur une charogne ; ils ne prirent pas garde #224; lui.

#192; l’aube, il gagna la for#234;t de la Bretesche. Son parrain, ami des Boisgelin, y courait le sanglier chaque automne. Seules les bases des tours du ch#226;teau se devinaient au loin. Il abordait des paysages connus.

Pendant la nuit, le vent s’#233;tait lev#233; en temp#234;te, comme il arrive souvent dans ces r#233;gions. Sa monture peinait. La tourmente hurlait de telle mani#232;re que Nicolas en #233;tait comme sourd. Le chemin d#233;tremp#233;, qui longeait les tourbi#232;res, #233;tait jonch#233; de branches arrach#233;es. Les nuages volaient si bas que la pointe des grands pins semblait les d#233;chirer.

Parfois, la fureur des #233;l#233;ments cessait d’un coup. Tout se figeait et, dans le silence revenu, on entendait le cri aigu des grands oiseaux de mer qui, chass#233;s du littoral, planaient au-dessus des terres.

Mais la tourmente ne tardait pas #224; reprendre. Le sol #233;tait parcouru de lambeaux d’#233;cume blanche qui se poursuivaient, s’arr#234;tant puis se d#233;passant. Certains s’agglutinaient dans les halliers ou dans le creux des souches, comme une neige marine. D’autres glissaient sur la surface encore gel#233;e des marais. Les vagues, #224; quelques lieues de l#224;, laissaient sur la gr#232;ve des masses blanches aux reflets jaunes que la temp#234;te dissociait, d#233;membrait, en all#233;geant les d#233;bris qu’elle emportait dans les terres. Nicolas sentit, sur ses l#232;vres, la trace sal#233;e de l’oc#233;an.


La vieille cit#233; f#233;odale apparut #224; travers un bouquet d’arbres. Elle flottait au milieu des marais comme une #238;le d#233;tach#233;e des terres blanches et noires qui l’entouraient. Nicolas poussa son cheval et gagna au galop la ceinture des murailles.

Il entra dans Gu#233;rande par la porte Sainte-Anne. La ville semblait d#233;sert#233;e de ses habitants et les pas de son cheval, r#233;percut#233;s par les vieilles pierres, r#233;veillaient les #233;chos des rues.

Place du Vieux-March#233;, il s’arr#234;ta devant une maison de granit, attacha sa monture #224; un anneau du mur et p#233;n#233;tra, les jambes tremblantes, dans le logis. Il se heurta #224; Fine qui, ayant entendu du bruit, s’#233;tait pr#233;cipit#233;e pour l’accueillir.

— Ah ! c’est vous, monsieur Nicolas ! Merci, mon Dieu !

Elle l’#233;treignit en pleurant. Sous la coiffe blanche, le vieux visage rid#233;, contre lequel il avait cach#233; ses chagrins d’enfant, se crispait, les pommettes violac#233;es.

— Quel grand malheur, J#233;sus, Marie, Joseph ! Notre bon Monsieur s’est trouv#233; mal le soir de No#235;l, durant la messe. Deux jours apr#232;s, il a pris froid en allant ranimer la sainte lampe. Depuis, tout a empir#233;, la goutte s’y est ajout#233;e ; le docteur dit qu’elle est remont#233;e. Le voil#224; perdu. Il n’a plus sa t#234;te. Il a re#231;u les sacrements hier.

Le regard de Nicolas se posa sur un coffre. Le manteau, le chapeau et la canne de son tuteur y #233;taient pos#233;s. #192; la vue de ces objets familiers, le chagrin lui monta #224; la gorge.

— Fine, allons le voir, fit-il d’une voix #233;trangl#233;e.

Petite et menue, Fine tenait le grand cavalier par la taille tandis qu’il montait l’escalier. La chambre du chanoine #233;tait dans la p#233;nombre, seulement #233;clair#233;e par les flammes de la chemin#233;e. Il reposait immobile, la respiration hach#233;e et sifflante, les deux mains crisp#233;es sur le haut du drap. Nicolas se jeta #224; genoux et murmura :

— Mon p#232;re, je suis l#224;. M’entendez-vous ? Je suis l#224;.

Il avait toujours us#233; de cette formule pour s’adresser #224; son tuteur. En v#233;rit#233;, c’#233;tait bien son p#232;re qui se trouvait l#224;, mourant. Celui qui l’avait recueilli, qui s’#233;tait occup#233; de lui avec constance et lui avait manifest#233; en toutes circonstances une #233;gale affection.

D#233;sesp#233;r#233;, Nicolas prit conscience de l’amour qu’il avait toujours port#233; au chanoine ; et que de cela, il n’avait jamais parl#233;, tant la chose allait de soi et que, jamais plus, il n’aurait l’occasion de le lui dire. Il entendait encore la voix de celui qui gisait l#224; lui dire doucement — avec quelle tendresse, il le comprenait maintenant — : « Monsieur mon pupille. »

Nicolas prit la main du vieillard et l’embrassa. Ils rest#232;rent ainsi longtemps.

Quatre heures sonnaient quand le chanoine ouvrit les yeux. Une larme apparut au coin d’un #339;il et coula le long d’une joue amaigrie. Ses l#232;vres s’agit#232;rent, il tenta d’articuler quelque chose, soupira longuement et mourut. La main de Nicolas guid#233;e par celle de Fine lui ferma les yeux. Il avait le visage serein.

La fid#232;le gouvernante prit les choses en main avec une sorte d’acharnement t#234;tu. Comme le voulait la coutume de sa Cornouaille natale, dont le chanoine aussi #233;tait originaire, elle fit un signe de croix au-dessus de la t#234;te du mort, puis ouvrit toute grande la crois#233;e, pour aider l’#226;me #224; s’#233;chapper du corps. Apr#232;s quoi, elle alluma un cierge au chevet du lit et envoya la servante pr#233;venir le chapitre et la femme du porte-banni#232;re, experte en ces c#233;r#233;monies. Lorsqu’elle arriva, le glas sonnait #224; la coll#233;giale. Les deux femmes firent la toilette du mort, plac#232;rent ses paumes l’une contre l’autre, et nou#232;rent les mains avec un chapelet. Une chaise fut dispos#233;e au pied du lit, sur laquelle on posa une assiette d’eau b#233;nite et un brin de buis.


Les heures qui suivirent parurent interminables #224; Nicolas. Glac#233;, il n’avait aucune conscience de ce qui se passait autour de lui. Il dut r#233;pondre aux salutations de tous ceux qui se succ#233;daient dans la chambre mortuaire. Des pr#234;tres et des religieuses, se relayant au chevet du mort, r#233;citaient la litanie des tr#233;pass#233;s. Comme c’#233;tait l’usage. Fine servait cr#234;pes et cidre aux visiteurs dont beaucoup demeuraient dans la grande pi#232;ce #224; parler #224; voix basse.

M. de Ranreuil #233;tait arriv#233; dans les premiers, sans Isabelle. Cette absence avait troubl#233; l’#233;motion de Nicolas #224; revoir son parrain. Sous son ton cavalier, le marquis dissimulait mal son chagrin de voir partir un vieil ami et, avec lui, une complicit#233; de trente ans. Il eut #224; peine le temps, dans la presse, de dire #224; Nicolas que M. de Sartine lui avait #233;crit qu’il #233;tait content de lui. Il fut entendu que le jeune homme se rendrait #224; Ranreuil apr#232;s les fun#233;railles, qui devaient se d#233;rouler le dimanche.

Au fur et #224; mesure que s’#233;grenaient les heures, Nicolas observait les changements sur le visage du disparu. Le teint cireux des premi#232;res heures avait peu #224; peu vir#233; au cuivre, puis au noir, et les chairs aval#233;es sculptaient maintenant le profil d’un gisant de plomb. La tendresse fuyait devant cette chose qui se d#233;faisait et qui ne pouvait plus #234;tre son tuteur. Il dut se ressaisir pour #233;carter cette impression, qui revint pourtant l’envahir plusieurs fois jusqu’#224; la mise en bi#232;re, le samedi matin.


Le dimanche, le temps fut beau et froid. Dans l’apr#232;s-midi, la bi#232;re fut conduite sur un brancard #224; la coll#233;giale toute proche. Nicolas chercha en vain Isabelle dans la foule qui s’y #233;tait rassembl#233;e.

Il suivait machinalement les chants et les pri#232;res, referm#233; sur lui-m#234;me. Il consid#233;rait le vitrail qui surmontait le ma#238;tre-autel et qui repr#233;sentait les miracles accomplis par saint Aubin, patron du sanctuaire. La grande ogive de verre et de pierre, aux dominantes bleues, perdait peu #224; peu son #233;clat dans l’ombre hivernale qui montait. Le soleil avait disparu. Il s’#233;tait #233;panoui le matin dans la transfiguration du levant, il avait resplendi dans la gloire du milieu du jour, il d#233;clinait maintenant.

Tout homme, pensait Nicolas, devait ainsi parcourir le cycle de sa vie. Son regard retomba sur la bi#232;re recouverte d’un drap noir orn#233; de flammes d’argent qui miroitaient faiblement #224; la lueur incertaine des cierges du catafalque. Il se sentit #224; nouveau submerg#233; par le chagrin et la solitude.

L’#233;glise #233;tait #224; pr#233;sent envahie par les t#233;n#232;bres. Le granit, comme il arrive en hiver, pleurait #224; l’int#233;rieur. Aux fum#233;es de l’encens et des cierges se m#234;lait une vapeur d’eau exsud#233;e par les murailles sombres. Le Dies irae #233;clata comme une conclusion sans espoir. Tout #224; l’heure, et dans l’attente de la s#233;pulture d#233;finitive, les pauvres restes seraient d#233;pos#233;s dans la crypte, pr#232;s des gisants jumeaux de Tristan de Carn#233; et de sa femme.

Nicolas songea que c’#233;tait pr#233;cis#233;ment l#224; qu’il avait #233;t#233; abandonn#233;, et que le chanoine Le Floch, il y aurait bient#244;t vingt-deux ans, l’avait d#233;couvert et recueilli. L’id#233;e que son tuteur retrouvait la terre #224; cet endroit m#234;me lui fut comme une myst#233;rieuse consolation.


Le lundi fut morne et Nicolas subit le contrecoup des fatigues et des chagrins. Il ne se d#233;cidait pas #224; rendre visite au marquis qui, #224; l’issue du service, lui avait renouvel#233; son d#233;sir de le voir.

Fine, oublieuse de sa propre peine, ne savait comment le distraire de ses pens#233;es. Elle eut beau lui pr#233;parer les plats pr#233;f#233;r#233;s de son enfance, il ne consentit pas #224; y toucher, se contentant d’un morceau de pain. Il passa une partie de la journ#233;e #224; errer #224; travers les marais, les yeux fix#233;s sur la ligne de la mer qui blanchissait l’horizon. Un d#233;sir de d#233;part et d’oubli l’envahissaient. Il poussa m#234;me jusqu’au bourg de Batz, montant, comme il le faisait, chaque fois avec Isabelle, au sommet du clocher de l’#233;glise. Coup#233; du monde, dominant les marais et l’oc#233;an, il se sentit mieux.

Quand il revint, tremp#233;, il trouva ma#238;tre Guiart, le notaire, qui l’attendait le dos au feu. Il invita Nicolas et Fine #224; #233;couter la lecture d’un testament fort court, dont les dispositions essentielles r#233;sidaient dans la mention finale : « Je meurs sans richesses, ayant toujours donn#233; aux pauvres le surplus que Dieu avait bien voulu me r#233;server. La maison que j’habite appartient au chapitre. Je prie la providence de pourvoir au besoin de mon pupille. Il lui sera remis ma montre en or #224; r#233;p#233;tition, pour remplacer celle qui lui fut nagu#232;re d#233;rob#233;e #224; Paris. Quant #224; mes biens propres, hardes, meubles, argenterie, tableaux et livres, il comprendra qu’ils soient vendus pour constituer une rente viag#232;re, au denier vingt, #224; Mlle Jos#233;phine Pelven, ma gouvernante qui, depuis plus de trente ans, s’est d#233;vou#233;e #224; mon service. »

Fine pleurait et Nicolas s’effor#231;ait de la consoler. Le notaire rappela que le jeune homme devait r#233;gler les gages de la servante, les frais du m#233;decin et de l’apothicaire, ainsi que les tentures, chaises et cierges des fun#233;railles. Les #233;conomies de Nicolas diminuaient #224; vue d’#339;il.

Apr#232;s le d#233;part du notaire, il se sentit #233;tranger dans sa maison, et d#233;sesp#233;r#233; de voir Fine prostr#233;e sur une chaise. Ils rest#232;rent longtemps #224; parler. Elle repartirait chez elle, o#249; elle avait encore une s#339;ur dans un village pr#232;s de Quimper, mais s’inqui#233;tait surtout de ce qu’il adviendrait de celui qu’elle avait #233;lev#233;. Un #224; un, les liens qui attachaient Nicolas #224; Gu#233;rande se rompaient et lui-m#234;me d#233;rivait, comme un bateau d#233;samarr#233;, emport#233; par des courants contraires.


Le mardi, Nicolas se d#233;cida enfin #224; r#233;pondre #224; l’invitation de son parrain. Il voulait fuir le logis de la place du Vieux-March#233; o#249; ma#238;tre Guiart avait commenc#233; l’inventaire et la pris#233;e des biens du d#233;funt, tandis que Fine achevait ses paquets.

Il cheminait lentement, songeur, ayant mis sa monture au pas. Le temps #233;tait revenu au beau, mais le gel couvrait les landes d’une r#233;sille blanche. La glace des orni#232;res craquait sous les sabots du cheval.

En approchant d’Herbignac, il se rem#233;mora les traditionnelles parties de soule. Ce jeu violent et rustique, venu du fond des #226;ges, exigeait un corps vigoureux, du courage, du souffle, et une r#233;sistance #224; toute #233;preuve quand coups et horions pleuvaient sur les participants. Nicolas en gardait le souvenir sur son corps. Une arcade droite ouverte avait laiss#233; une cicatrice encore visible. Quant #224; sa jambe gauche, bris#233;e par un coup de galoche, elle se rappelait #224; lui d#232;s que le temps passait #224; la pluie.

Il #233;prouvait pourtant une certaine jubilation au souvenir de ces courses effr#233;n#233;es o#249; le soulet, cette vessie de porc bourr#233;e de sciure et de chiffons, devait #234;tre apport#233;e au but. La difficult#233; tenait #224; ce que le terrain #233;tait illimit#233;, que le porteur du soulet pouvait #234;tre poursuivi n’importe o#249;, y compris dans les marcs ou les ruisseaux qui abondaient dans cette campagne, et que les coups de poing, de t#234;te et de b#226;ton #233;taient permis et m#234;me encourag#233;s. Les fins de parties voyaient les adversaires #233;puis#233;s et sanglants se retrouver pour des ripailles fraternelles, apr#232;s que le baquet les avait d#233;barrass#233;s de la gangue de glaise ou de vase qui les recouvrait. Car il arrivait que la poursuite gagn#226;t parfois jusqu’aux rives de la Vilaine.

Ces m#233;ditations avaient rapproch#233; le jeune homme de sa destination. Au fur et #224; mesure que montaient au-dessus de la lande les grands ch#234;nes du lac et le sommet des tours du ch#226;teau, s’affermissait sa volont#233; d’#233;claircir le myst#232;re de la disparition d’Isabelle.

Rien, aucun signe, depuis son d#233;part de Paris. #192; aucun moment, elle ne s’#233;tait manifest#233;e, m#234;me pour le deuil de Nicolas. Peut-#234;tre l’avait-elle oubli#233;, mais le plus cruel #233;tait l’incertitude actuelle. Il appr#233;hendait bien la souffrance d’une s#233;paration d#233;finitive, mais il ne parvenait pas #224; imaginer l’avenir au cas o#249; son amour serait encore partag#233;. Il n’#233;tait rien, et son exp#233;rience parisienne lui avait enseign#233; que la naissance et la richesse l’emportaient toujours sur tout. Ses pauvres talents ne pesaient pas bien lourd.


La vieille forteresse, tapie au milieu des eaux et des arbres, #233;tait maintenant #224; port#233;e de voix. Nicolas franchit un premier pont de bois qui le mena dans la barbacane, prot#233;g#233;e de deux tours. Il laissa son cheval aux #233;curies, puis s’engagea sur un promontoire de pierre jusqu’au pont-levis. Par rapport #224; la masse #233;norme de l’#233;difice, le portail d’entr#233;e #233;tait plut#244;t #233;troit — vestige des pr#233;cautions anciennes qui voulaient qu’un cavalier ne puisse entrer #224; cheval #224; l’int#233;rieur. La cour centrale, vaste et pav#233;e, donnait toute sa dignit#233; au corps de b#226;timent flanqu#233; de deux tours gigantesques qui en occupaient le fond.

Midi sonna #224; la chapelle. Nicolas, qui avait ses habitudes au ch#226;teau, poussa la lourde porte de la grande salle du logis. Une jeune fille blonde, simplement v#234;tue d’une robe verte #224; col de dentelle, travaillait assise pr#232;s de la chemin#233;e. Au bruit que fit Nicolas en entrant, elle leva la t#234;te de son ouvrage.

— Vous m’avez fait peur, mon p#232;re, s’#233;cria-t-elle sans se retourner. La chasse a-t-elle #233;t#233; bonne ?

Comme personne ne r#233;pondait, elle s’inqui#233;ta.

— Qui #234;tes-vous ? Qui vous a permis d’entrer ?

Nicolas repoussa la porte et #244;ta son chapeau. Elle poussa un petit cri et r#233;prima l’#233;lan qui la portait vers lui.

— Je vois, Isabelle, que d#233;sormais je suis bien un #233;tranger #224; Ranreuil.

— Comment, monsieur, c’est vous ? Vous osez vous pr#233;senter, apr#232;s ce que vous avez fait !

Nicolas eut un geste d’incompr#233;hension.

— Qu’ai-je fait, sinon vous faire confiance, Isabelle ? Il y a quinze mois, j’ai d#251; ob#233;ir #224; votre p#232;re et #224; mon tuteur, et partir sans vous revoir. Vous #233;tiez, para#238;t-il, #224; Nantes, chez votre tante. C’est ce que l’on m’a dit. Je suis parti, et depuis tant de mois, seul #224; Paris, pas un mot, pas une r#233;ponse #224; mes lettres.

— Monsieur, c’est moi qui devrais me plaindre.

La col#232;re de Nicolas montait devant tant d’injustice.

— Je pensais que vous m’aviez donn#233; votre foi. J’#233;tais bien stupide de croire une infid#232;le, une...

Il s’arr#234;ta, #224; bout de souffle. Isabelle le regardait p#233;trifi#233;e. Ses yeux, couleur de mer, s’emplirent de larmes, de col#232;re ou de honte, il ne savait.

— Monsieur, vous me paraissez bien habile #224; inverser les r#244;les.

— Votre ironie me touche, mais l’infid#232;le, c’est vous qui me f#238;tes partir.

— Infid#232;le, comment et pourquoi ? Ces propos me d#233;passent. Infid#232;le...

Nicolas se mit #224; arpenter la pi#232;ce, puis s’arr#234;ta soudain devant le portrait d’un Ranreuil qui le consid#233;rait s#233;v#232;rement dans son cadre ovale.

— Tous les m#234;mes, depuis des si#232;cles..., grommela-t-il entre ses dents.

— Que dites-vous l#224; et de quelle cons#233;quence cela peut-il #234;tre ? Croyez-vous qu’il va vous r#233;pondre, monsieur le soliloqueur, et descendre de son cadre ?

Isabelle lui parut soudain frivole et d#233;tach#233;e.

— Infid#232;le, oui, vous. Infid#232;le, r#233;p#233;ta sombrement Nicolas en s’approchant d’elle.

Il la dominait, fou de rage, le sang au visage, les poings serr#233;s. Elle eut peur et #233;clata en sanglots. Il revit la petite fille qu’il consolait de ses peines d’enfant et sa fureur l’abandonna.

— Isabelle, que nous arrive-t-il ? demanda-t-il en lui prenant la main.

La jeune fille se blottit contre lui. Il prit ses l#232;vres.

— Nicolas, b#233;gayait-elle, je t’aime. Mais mon p#232;re m’avait dit que tu allais te marier #224; Paris. Je n’ai pas voulu te revoir. J’ai fait r#233;pondre que j’#233;tais #224; Nantes, chez ma tante. Je ne pouvais croire que m avais viol#233; notre serment. J’#233;tais perdue.

— Comment as-tu pu croire une chose pareille ?

La douleur qui le tenaillait depuis tant de mois se dissipa soudain dans une bouff#233;e de bonheur. Il serra tendrement Isabelle contre lui. Ils n’entendirent pas la porte s’ouvrir.

— Cela suffit ! Vous vous oubliez, Nicolas..., f#238;t une voix dans son dos.

C’#233;tait le marquis de Ranreuil, son fouet de chasse #224; la main.

Un instant, les trois personnages parurent fig#233;s comme des statues. #201;tait-ce le temps qui s’#233;tait arr#234;t#233; ? #201;tait-ce cela, l’#233;ternit#233; ? Puis, tout se remit en marche. Nicolas conserverait de cette sc#232;ne un souvenir atroce qui allait d#233;sormais hanter ses nuits. Il l#226;cha Isabelle et, lentement, fit face #224; son parrain.

Les deux hommes #233;taient de la m#234;me taille et la col#232;re qui les animait les rapprochait douloureusement. Ce fut le marquis qui parla le premier.

— Nicolas, je veux que vous laissiez Isabelle.

— Monsieur, je l’aime, r#233;pliqua le jeune homme dans un souffle.

Il se rapprocha d’elle. Elle les regardait tour #224; tour.

— Mon p#232;re, vous m’avez tromp#233;e ! s’#233;cria-t-elle. Nicolas m’aime et j’aime Nicolas.

— Isabelle, cela suffit, laissez-nous ! J’ai #224; parler avec ce jeune homme.

Isabelle mit sa main sur le bras de Nicolas qu’elle serra et, sous ce geste o#249; il y avait tout, il bl#234;mit et chancela. Elle sortit en courant, ramassant dans ses mains les flots de sa robe.

Ranreuil, qui avait repris son calme habituel, dit #224; voix basse :

— Nicolas, comprends-tu que tout cela m’est tr#232;s p#233;nible ?

— Monsieur, je ne comprends rien.

— Je ne veux plus que tu voies Isabelle. Entends-tu ?

— J’entends, monsieur, que je ne suis rien d’autre qu’un enfant trouv#233;, recueilli par un saint homme et que je dois m’effacer.

Il soupira.

— Mais sachez, monsieur, que je me serais fait tuer pour vous.

Il salua et s’appr#234;tait #224; sortir, quand le marquis l’arr#234;ta en le saisissant aux #233;paules.

— Mon filleul, tu ne peux comprendre. Fais-moi confiance, un jour tu sauras. Je ne peux rien t’expliquer maintenant.

Ranreuil parut soudain vieilli et fatigu#233;. Nicolas se d#233;gagea et sortit.

#192; quatre heures, le jeune homme quittait Gu#233;rande au galop sans espoir d’y revenir jamais. Il n’y laissait qu’un cercueil non encore enseveli et une vieille femme qui pleurait dans une maison d#233;vast#233;e. Il y abandonnait aussi son enfance et ses illusions. Il ne se souviendrait plus de ce voyage de retour insens#233;.

Tel un somnambule, il franchit for#234;ts et rivi#232;res, villes et villages, ne s’arr#234;tant que pour changer de monture. Epuis#233;, il dut toutefois se r#233;soudre #224; prendre la malle rapide #224; Chartres.

C’#233;tait le jour m#234;me o#249; la vieille #201;milie #233;piait deux individus suspects #224; Montfaucon.