"L'enigme des Blancs-Manteaux" - читать интересную книгу автора (Parot Jean-François)I LES DEUX VOYAGESLe chaland glissait sur le fleuve gris. Des nappes de brouillard montaient des eaux et ensevelissaient les berges, r#233;sistant aux p#226;les lueurs du jour. L’ancre, lev#233;e une heure avant l’aube, comme l’exigeait le r#232;glement, avait d#251; #234;tre remouill#233;e tant #233;tait encore imp#233;n#233;trable l’obscurit#233;. D#233;j#224; Orl#233;ans s’#233;loignait et les courants de la Loire en crue entra#238;naient rapidement la lourde embarcation. En d#233;pit des rafales qui balayaient le pont, une odeur p#233;n#233;trante de poisson et de sel flottait #224; bord. Outre quelques f#251;ts de vin d’Ancenis, on transportait une importante cargaison de morue sal#233;e. Deux silhouettes se dessinaient #224; l’avant du bateau. La premi#232;re #233;tait celle d’un membre de l’#233;quipage scrutant, les traits crisp#233;s par l’attention, la surface trouble des eaux. Il tenait #224; la main gauche un cornet semblable #224; celui dont usaient les postillons ; en cas de p#233;ril, l’alarme serait donn#233;e au patron qui tenait la barre #224; l’arri#232;re. L’autre #233;tait celle d’un jeune homme en habit noir et bott#233;, le tricorne #224; la main. Il y avait chez lui, malgr#233; sa jeunesse, quelque chose de religieux et de militaire. La t#234;te haut lev#233;e, la chevelure brune rejet#233;e en arri#232;re, son immobilit#233; tendue faisaient de lui comme la figure de proue, impatiente et noble, du b#226;timent. Son regard sans expression fixait, sur la rive gauche, la masse de Notre-Dame de Cl#233;ry, dont l’#233;trave grise fendait les nu#233;es blanches des berges et paraissait vouloir rejoindre la Loire. Ce jeune homme, dont l’attitude volontaire e#251;t impressionn#233; tout autre t#233;moin que le marinier, se nommait Nicolas Le Floch. Nicolas #233;tait tout #224; sa m#233;ditation. Un peu plus d’un an auparavant il parcourait le m#234;me chemin en sens inverse, vers Paris. Comme tout #233;tait all#233; vite ! Maintenant, en route vers la Bretagne, il repassa dans sa m#233;moire les #233;v#233;nements des deux derniers jours. Il avait pris la malle rapide pour Orl#233;ans, o#249; il comptait embarquer sur un chaland. Jusqu’#224; la Loire, le voyage n’avait #233;t#233; #233;maill#233; par aucun de ces incidents pittoresques qui distraient g#233;n#233;ralement le voyageur de son ennui. Ses compagnons de voyage, un pr#234;tre et deux couples #226;g#233;s, n’avaient cess#233; de le consid#233;rer en silence. Nicolas, habitu#233; au grand air, souffrait de la promiscuit#233; et des odeurs m#234;l#233;es de la voiture. Ayant tent#233; d’abaisser une glace, il en avait vite #233;t#233; dissuad#233; par cinq regards r#233;probateurs. Le pr#234;tre s’#233;tait m#234;me sign#233;, ayant sans doute pris cette vell#233;it#233; de libert#233; pour une possible manifestation du malin. Le jeune homme se l’#233;tait tenu pour dit, et s’#233;tait encoign#233;, entra#238;n#233; peu #224; peu par la monotonie du chemin, #224; prendre la voie du r#234;ve. #192; pr#233;sent, la m#234;me songerie l’envahissait sur le chaland et, #224; nouveau, il ne voyait ni n’entendait plus rien. C’#233;tait vrai que tout #233;tait all#233; trop vite. Clerc de notaire #224; Rennes, apr#232;s avoir fait ses humanit#233;s chez les j#233;suites de Vannes, il avait #233;t#233; rappel#233; brutalement #224; Gu#233;rande par son tuteur, le chanoine Le Floch. Sans explications superflues, il avait re#231;u un #233;quipement, une paire de bottes, quelques louis, ainsi que force conseils et b#233;n#233;dictions. Il avait pris cong#233; de son parrain, le marquis de Ranreuil, qui lui avait remis une lettre de recommandation pour M. de Sartine, un de ses amis, magistrat #224; Paris. Le marquis #233;tait apparu #224; Nicolas #224; la fois #233;mu et g#234;n#233;, et le jeune homme n’avait pu saluer la fille de son parrain, Isabelle, son amie d’enfance, qui venait de partir pour Nantes chez sa tante de Gu#233;nouel. Le c#339;ur serr#233;, il avait franchi les vieilles murailles de la cit#233; avec un sentiment d’abandon et de d#233;chirement encore accru par l’#233;motion visible de son tuteur et par les cris d#233;chirants de Fine, la gouvernante du chanoine. C’#233;tait dans un #233;tat second que le long p#233;riple, par eau et par terre, l’avait achemin#233; vers son nouveau destin. Il avait repris conscience #224; l’approche de Paris. Sa poitrine se serrait encore au souvenir de l’effroi ressenti lors de son arriv#233;e dans la capitale du royaume. Jusque-l#224;, Paris n’#233;tait pour lui qu’un point sur la carte de France pendue au mur de la salle d’#233;tude du coll#232;ge de Vannes. Abasourdi par le bruit et le mouvement qui se manifestaient d#232;s les faubourgs, il s’#233;tait senti ahuri et vaguement inquiet devant une vaste plaine couverte d’innombrables moulins #224; vent aux ailes agit#233;es qui lui avaient fait l’effet d’une troupe de g#233;ants emplum#233;s, tout droit sortis du roman, qu’il avait lu plusieurs fois, de M. de Cervant#232;s. Le va-et-vient incessant des foules en haillons aux barri#232;res l’avait saisi. Encore aujourd’hui, il revivait son entr#233;e dans la grande ville : des rues #233;troites, des maisons prodigieusement hautes, une chauss#233;e malpropre, boueuse, tant et tant de cavaliers et de voitures, des cris et ces odeurs innommables... #192; son arriv#233;e, il s’#233;tait #233;gar#233; de longues heures, butant sans cesse sur des jardins au fond d’impasses, ou sur le fleuve. Au bout du compte, un jeune homme aux yeux vairons et #224; la mine avenante l’avait men#233; #224; l’#233;glise Saint-Sulpice et, de l#224;, rue de Vaugirard, au couvent des Carmes d#233;chaux. L#224;, il avait #233;t#233; accueilli avec force d#233;monstrations par un volumineux religieux, le p#232;re Gr#233;goire, ami de son tuteur et responsable de l’apothicairerie. Il #233;tait tard et une couchette dans une soupente lui avait #233;t#233; aussit#244;t attribu#233;e. R#233;confort#233; par cet accueil, il avait sombr#233; dans un sommeil sans r#234;ves. Ce n’est qu’au matin qu’il avait constat#233; que son cic#233;rone l’avait d#233;lest#233; de sa montre en argent, pr#233;sent de son parrain. Il avait pris la r#233;solution de se montrer plus circonspect avec les inconnus. Heureusement, la bourse contenant son modeste p#233;cule reposait toujours dans une poche secr#232;te cousue par Fine, #224; l’int#233;rieur de son sac, la veille de son d#233;part de Gu#233;rande. Nicolas trouva son #233;quilibre au rythme r#233;gulier des activit#233;s du couvent. Il prenait ses repas avec la communaut#233;, dans le grand r#233;fectoire. Il avait commenc#233; #224; s’aventurer dans la ville muni d’un plan rudimentaire sur lequel il notait, avec une mine de plomb, ses itin#233;raires h#233;sitants, afin d’#234;tre assur#233; de pouvoir revenir sur ses pas. Les inconv#233;nients de la capitale le rebutaient toujours, mais son charme commen#231;ait #224; agir. Le mouvement perp#233;tuel de la rue l’attirait tout en l’angoissant. Plusieurs voitures avaient manqu#233; l’#233;craser. Il #233;tait toujours #233;tonn#233; par leur vitesse et par la soudainet#233; de leurs apparitions. Il apprit bient#244;t #224; ne plus r#234;ver debout et #224; se prot#233;ger d’autres menaces : boues infectes dont les taches d#233;voraient les v#234;tements, cascades des goutti#232;res se d#233;versant sur les t#234;tes et rues transform#233;es en torrents #224; la moindre pluie. Il sauta, gambada et esquiva, comme un vieux Parisien, au milieu des immondices et de mille autres #233;cueils. Chaque sortie l’obligeait #224; brosser son habit et #224; laver ses bas : il n’en poss#233;dait que deux paires, et il r#233;servait l’autre pour sa rencontre avec M. de Sartine. De ce c#244;t#233;-l#224;, rien n’allait. Il s’#233;tait rendu #224; plusieurs reprises #224; l’adresse indiqu#233;e sur la lettre du marquis de Ranreuil. Un laquais soup#231;onneux l’avait #233;conduit apr#232;s qu’il eut graiss#233; la patte d’un portier tout aussi m#233;prisant. De longues semaines s’#233;coul#232;rent. Voyant sa peine, et pour l’occuper, le p#232;re Gr#233;goire lui proposa de travailler #224; ses c#244;t#233;s. Depuis 1611, le couvent des Carmes d#233;chaux fabriquait, #224; partir d’une recette dont les moines gardaient jalousement le secret, une eau m#233;dicinale qui se vendait dans tout le royaume. Nicolas fut affect#233; au broyage des simples. Il apprit #224; reconna#238;tre la m#233;lisse, l’ang#233;lique, le cresson, la coriandre, le girofle et la cannelle, tout en d#233;couvrant des fruits #233;tranges et exotiques. Les longues journ#233;es consacr#233;es #224; manier le pilon du mortier et #224; respirer les exhalaisons des alambics l’abrutirent #224; un point tel que son mentor s’en aper#231;ut et l’interrogea sur ses soucis. Il lui promit aussit#244;t de s’enqu#233;rir de M. de Sartine. Il obtint un billet d’introduction du p#232;re prieur qui devait permettre #224; Nicolas de lever tous les obstacles. M. de Sartine venait tout juste d’#234;tre nomm#233; lieutenant g#233;n#233;ral de police, en remplacement de M. Bertin. Le p#232;re Gr#233;goire agr#233;menta ces bonnes nouvelles d’un d#233;luge de commentaires dont la pr#233;cision t#233;moignait suffisamment qu’il s’agissait de connaissances acquises de fra#238;che date. — Nicolas, mon fils, te voil#224; sur le point d’approcher un homme qui pourrait incliner le cours de ta vie, si toutefois tu sais lui plaire. M. le lieutenant g#233;n#233;ral de police est le chef absolu des administrations que Sa Majest#233; charge de veiller #224; la s#233;curit#233; publique et #224; l’ordre, non seulement dans la rue, mais aussi dans la vie de chacun de ses sujets. M. de Sartine, lieutenant criminel au Ch#226;telet, avait d#233;j#224; un grand pouvoir. Que ne fera-t-il pas d#233;sormais ? On pr#233;tend qu’il ne laissera pas de d#233;cider arbitrairement... Et dire qu’il vient juste d’avoir trente ans ! Le p#232;re Gr#233;goire baissa d’un ton une voix qu’il avait naturellement haute et s’assura qu’aucune oreille indiscr#232;te ne pouvait saisir ses propos. — Le p#232;re abb#233; m’a confi#233; que le roi avait charg#233; M. de Sartine de trancher, en dernier ressort, en cas de circonstances graves, en dehors de son tribunal et dans le plus grand secret. Tu ne sais rien, Nicolas, dit-il en mettant un doigt sur sa bouche. Rappelle-toi que cette grande charge avait #233;t#233; cr#233;#233;e par l’a#239;eul de notre roi — que Dieu le garde, ce grand Bourbon. Le peuple se souvient encore de M. d’Argenson qu’il appelait « le damn#233; », tant il en avait le visage et les formes. Il jeta brusquement un pot d’eau sur un brasero qui s’#233;teignit en gr#233;sillant et en d#233;gageant une fum#233;e acre. — Mais assez sur tout cela, je parle trop. Prends ce billet. Demain matin, tu descendras la rue de Seine et tu longeras le fleuve jusqu’au Pont-Neuf. Tu connais l’#238;le de la Cit#233;, tu ne peux t’#233;garer. Tu traverseras le pont. #192; main droite, tu suivras le quai de la M#233;gisserie. Il te conduira au Ch#226;telet. Nicolas dormit peu cette nuit-l#224;. Sa t#234;te r#233;sonnait des propos du p#232;re Gr#233;goire et il mesurait sa propre insignifiance. Comment, seul #224; Paris, coup#233; de ceux qu’il aimait, doublement orphelin, trouverait-il l’audace d’affronter un homme si puissant, qui approchait le roi et dont tout laissait en effet pressentir qu’il aurait sur son destin un effet d#233;cisif ? Il tenta en vain de chasser la fi#232;vre qui lui martelait le cr#226;ne, et chercha #224; fixer une image paisible qui apaiserait son esprit. Le fin profil d’Isabelle apparut, le replongeant dans d’autres incertitudes. Pourquoi la fille de son parrain, sachant qu’il quittait Gu#233;rande pour longtemps, s’#233;tait-elle #233;loign#233;e sans lui dire au revoir ? Il revoyait la lev#233;e de terre au milieu des marais o#249; ils s’#233;taient tous deux jur#233; foi et amour. Comment avait-il pu la croire et #234;tre assez fou pour seulement imaginer que l’enfant trouv#233; dans un cimeti#232;re pouvait lever les yeux sur la fille du haut et puissant seigneur de Ranreuil ? Et pourtant, son parrain avait toujours #233;t#233; si bon avec lui... Cette pens#233;e tendre et am#232;re l’emporta finalement et, aux alentours de cinq heures, il s’endormit. Ce fut le p#232;re Gr#233;goire qui le r#233;veilla une heure plus tard. Apr#232;s avoir fait ses ablutions, il s’habilla, se coiffa soigneusement et, pouss#233; par le religieux, il se jeta dans le froid de la rue. En d#233;pit de l’obscurit#233;, cette fois il ne s’#233;gara pas. Devant le palais Mazarin, le jour levant faisait peu #224; peu sortir de l’ombre l’ensemble des b#226;timents. L’agitation #233;tait d#233;j#224; intense sur les rives du fleuve, semblables #224; des plages boueuses. #199;#224; et l#224;, des groupes se tenaient serr#233;s autour de feux allum#233;s. Les premiers cris de Paris #233;clataient de toutes parts, signe que la ville s’#233;veillait. Il fut soudain bouscul#233; par un gar#231;on limonadier qui, ayant failli faire tomber son plateau de « bavaroises », jura sourdement. Nicolas avait go#251;t#233; cette boisson, jadis mise #224; la mode par la princesse Palatine, m#232;re du R#233;gent. C’#233;tait, lui avait expliqu#233; le p#232;re Gr#233;goire, un th#233; chaud, sucr#233; avec un sirop de capillaire. Le Pont-Neuf #233;tait d#233;j#224; noir de peuple lorsqu’il s’y engagea. Il admira la statue d’Henri IV et la pompe de la Samaritaine. Les ateliers du quai de la M#233;gisserie commen#231;aient #224; ouvrir, les compagnons s’attelant #224; leur journ#233;e de travail d#232;s le lever du soleil. Il parcourut cette berge naus#233;abonde, le mouchoir sur le nez. Le grand Ch#226;telet, s#233;v#232;re et sombre, se profila devant lui. Il le devina plus qu’il ne le reconnut. Il s’engagea, ind#233;cis, sous une vo#251;te faiblement #233;clair#233;e par des lanternes #224; huile. Un homme, en longue robe noire, le d#233;passa. Nicolas l’apostropha : — Monsieur, je requiers votre aide. Je cherche le bureau de M. le lieutenant g#233;n#233;ral de police. L’homme le toisa de bas en haut et, apr#232;s un examen sans doute concluant, lui r#233;pondit, l’air important : — M. le lieutenant g#233;n#233;ral de police tient son audience particuli#232;re. D’habitude il se fait repr#233;senter, mais aujourd’hui, M. de Sartine inaugure sa charge et la pr#233;sidera en personne. Vous savez sans doute que ses services se trouvent rue Neuve-Saint-Augustin, pr#232;s de la place Vend#244;me, mais qu’il conserve un bureau au Ch#226;telet. Voyez ses gens au premier #233;tage. Il y a un huissier #224; la porte, vous ne pouvez vous tromper. Avez-vous l’introduction n#233;cessaire ? Prudemment, Nicolas se garda de r#233;pondre, prit cong#233; poliment et s’en fut vers l’escalier. Au bout de la galerie, une fois franchie la porte vitr#233;e, il trouva une salle immense aux murailles nues. Un homme #233;tait assis #224; une table de sapin, qui semblait ronger ses mains. En s’approchant, Nicolas comprit qu’il s’agissait d’un de ces biscuits, secs et durs, dont usaient les marins. — Monsieur, dit-il, je vous salue et vous serais oblig#233; de m’indiquer si je puis #234;tre re#231;u par M. de Sartine. — Voil#224; bien de l’audace, M. de Sartine ne re#231;oit pas ! — Permettez-moi d’insister. (Nicolas sentait que tout d#233;pendrait, en effet, de son insistance et il s’effor#231;a d’affermir sa voix.) J’ai, monsieur, audience ce matin. Par une habilet#233; instinctive, Nicolas agita devant le visage de l’huissier la grande missive scell#233;e d’un sceau armori#233; du marquis de Ranreuil. E#251;t-il montr#233; le petit billet du prieur qu’il aurait sans doute #233;t#233; imm#233;diatement #233;conduit. Son coup d’#233;clat ferma la bouche #224; son interlocuteur qui, bougonnant saisit respectueusement la lettre et lui d#233;signa un banc. — Comme vous voudrez, mais vous allez devoir attendre. Il alluma sa pipe et se cantonna d#232;s lors dans un silence que Nicolas aurait bien voulu rompre pour dissiper son angoisse. Il en fut r#233;duit #224; consid#233;rer la muraille. Vers onze heures, la salle s’emplit de monde. Un petit homme en tenue de magistrat, un maroquin sous le bras, entra, envelopp#233; d’un bruissement de propos respectueux. Il disparut par une porte dont l’entreb#226;illement laissa entrevoir un salon brillamment #233;clair#233;. Quelques instants apr#232;s, l’huissier gratta #224; la porte et disparut #224; son tour. Quand il revint, il fit signe #224; Nicolas d’entrer. La robe du magistrat gisait #224; terre et le lieutenant g#233;n#233;ral de police, en habit noir, se tenait debout devant un bureau de bois pr#233;cieux dont les bronzes luisaient faiblement. Il lisait la lettre du marquis de Ranreuil avec une attention que marquait la crispation de son visage. Le bureau #233;tait une pi#232;ce disproportionn#233;e, m#234;lant la nudit#233; de la pierre et du sol carrel#233; aux splendeurs du mobilier et des tapis. Plusieurs chandeliers allum#233;s, dont les lumi#232;res s’ajoutaient aux rayons d’un p#226;le soleil d’hiver et aux rougeoiements du feu dans la grande chemin#233;e gothique, #233;clairaient le visage ivoirin de M. de Sartine. Il paraissait plus vieux que son #226;ge. Son front, haut et d#233;garni, frappait d#232;s l’abord. Ses cheveux naturels, d#233;j#224; grisonnants, #233;taient soigneusement coiff#233;s et poudr#233;s. Un nez pointu accentuait la s#233;cheresse des angles d’un visage #233;clair#233; de l’int#233;rieur par deux yeux gris fer, p#233;tillants d’ironie. La taille petite, mais redress#233;e, soulignait la sveltesse du personnage sans pour autant diminuer l’autorit#233; et la dignit#233; qui en #233;manaient. Nicolas sentit la panique l’envahir, mais il se souvint des le#231;ons de ses ma#238;tres et calma le tremblement de ses mains. Sartine, maintenant, s’#233;ventait avec la lettre, consid#233;rant son visiteur avec curiosit#233;. De longues minutes s’#233;coul#232;rent. — Comment vous nommez-vous ? demanda-t-il brusquement. — Nicolas Le Floch, pour vous servir, monsieur. — Me servir, me servir... Nous verrons cela. Votre parrain me dit de fort bonnes choses sur votre personne. Vous montez, vous #234;tes habile aux armes, poss#233;dez des notions de droit... C’est beaucoup de choses pour un clerc de notaire. Il se leva et, les mains sur les hanches, se mit #224; tourner lentement autour de Nicolas qui rougit devant cette inspection accompagn#233;e de ricanements et de petits rires aigus. — Oui, oui, vraiment, ma foi, c’est fort possible..., poursuivit le lieutenant g#233;n#233;ral. Sartine consid#233;ra la lettre pensivement, puis marcha vers la chemin#233;e et l’y jeta. Elle s’embrasa dans un #233;clair jaune. — Peut-on, monsieur, faire fond sur vous ? Non, ne me r#233;pondez pas, vous ignorez #224; quoi cela vous entra#238;ne. J’ai des projets sur vous et Ranreuil vous donne #224; moi. Savez-vous ? Non, vous ne savez rien, rien. Il passa derri#232;re son bureau et s’assit, se pin#231;a le nez puis consid#233;ra #224; nouveau Nicolas qui fondait dans son habit, le dos au feu cr#233;pitant. — Monsieur, vous #234;tes bien jeune et je m’engage beaucoup en vous parlant avec ouverture comme je le fais. La police du roi a besoin d’honn#234;tes gens et j’ai, moi, besoin de serviteurs fid#232;les qui m’ob#233;iront aveugl#233;ment. Entendez-vous ? Nicolas se garda bien d’acquiescer. — Ah ! Je vois que l’on comprend vite. Sartine se dirigea vers la crois#233;e et parut captiv#233; par ce qu’il voyait. — Beaucoup #224; nettoyer..., marmonna-t-il. Avec les moyens du bord... Pas plus, pas moins. N’est-ce pas ? Nicolas avait pivot#233; pour faire face au lieutenant g#233;n#233;ral. — Il convient, monsieur, que vous accroissiez vos connaissances en droit. Vous y consacrerez quelques heures, chaque jour, en guise de distraction. Car vous allez travailler, certes oui. Il courut #224; son bureau et saisit une feuille de papier. D’un geste, il convia Nicolas #224; prendre place sur le grand fauteuil de damas rouge. — #201;crivez, je veux savoir si votre main est bonne. Nicolas, plus mort que vif, s’appliqua de son mieux. Sartine r#233;fl#233;chit quelques instants, sortit une petite tabati#232;re d’or de la poche de son habit, y cueillit une pinc#233;e qu’il pla#231;a d#233;licatement sur le dos de sa main. Il renifla, une narine apr#232;s l’autre, ferma les yeux de contentement et #233;ternua bruyamment, projetant des particules noires tout autour de lui et sur Nicolas, qui tint ferme sous l’orage. Le lieutenant se moucha avec de longs soupirs d’aise. — Allons, #233;crivez : « Monsieur, il m’appara#238;t utile pour le service du roi et pour le mien que vous preniez, d#232;s ce jour, comme secr#233;taire, gag#233; sur ma caisse, Nicolas Le Floch. Je vous saurais gr#233; de l’accueillir, au pot et au feu, et de me rendre compte exactement de son service. » Portez l’adresse : « #192; M. Lardin, commissaire au Ch#226;telet, en son logis, rue des Blancs-Manteaux. » Puis, s’emparant prestement de la lettre, il l’approcha de ses yeux et l’examina. — Soit, un peu b#226;tarde, oui, un peu b#226;tarde, d#233;clara-t-il en riant. Mais cela ira pour un d#233;but. Il y a la plume, il y a l’action. Il reprit son fauteuil abandonn#233; par Nicolas, signa la missive, la sabla, la plia, enflamma un morceau de cire aux braises d#233;pos#233;es dans un pot de bronze, l’#233;crasa sur le papier et y imprima son sceau, le tout en un tournemain. — Monsieur, la charge que je vous veux voir prendre aupr#232;s du commissaire Lardin exige des qualit#233;s de probit#233;. Savez-vous ce qu’est la probit#233; ? Nicolas, pour le coup, se jeta #224; l’eau. — C’est, monsieur, l’exactitude #224; remplir les obligations d’un honn#234;te homme et... — Mais il parle ! Bon. Cela sent encore son coll#232;ge, mais ce n’est pas faux. Vous devrez #234;tre discret et prudent, savoir apprendre et savoir oublier, #234;tre capable d’entrer dans le secret de la confidence. Il vous faudra apprendre #224; r#233;diger des m#233;moires suivant les choses qui vous seront commises, leur donner le bon tour. Saisir au vol ce qu’on vous dira et deviner ce qu’on ne vous dira pas, enfin rebondir sur le peu de mots que vous aurez saisi. Il ponctuait ses paroles de son index lev#233;. — Non seulement cela, mais vous devez aussi #234;tre t#233;moin juste et sinc#232;re de ce que vous verrez sans rien diminuer qui puisse en alt#233;rer le sens, ni para#238;tre le changer en rien. Songez, monsieur, que de votre exactitude d#233;pendront la vie et l’honneur d’hommes qui, fussent-ils de la plus basse canaille, doivent #234;tre trait#233;s selon les r#232;gles. Vraiment, vous #234;tes bien jeune, je me demande... Mais, apr#232;s tout, votre parrain l’#233;tait aussi lorsqu’#224; votre #226;ge il franchit la tranch#233;e sous le feu au si#232;ge de Philippsburg avec M. le mar#233;chal de Berwick qui, lui d’ailleurs, y laissa la vie. Et moi-m#234;me... Il paraissait songeur et, pour la premi#232;re fois, Nicolas vit briller dans son regard comme un #233;clair de compassion. — Il faudra #234;tre vigilant, prompt, actif, incorruptible. Oui, surtout incorruptible. (Et il frappait de la paume sur la pr#233;cieuse marqueterie du meuble.) Allez, monsieur, conclut Sartine en se levant, vous #234;tes d#233;sormais au service du roi. Faites en sorte que l’on soit toujours content de vous. Nicolas s’inclina et prit la lettre qu’on lui tendait. Il approchait de la porte quand la petite voix moqueuse l’arr#234;ta avec un ricanement. — Vraiment, monsieur, vous #234;tes mis #224; ravir pour un bas Breton, mais maintenant vous #234;tes parisien. Allez chez ma#238;tre Vachon, mon tailleur, rue Vieille-du-Temple. Faites-vous faire plusieurs habits, du linge et les accessoires. — Je ne... — Sur mon compte, monsieur, sur mon compte. Il ne sera pas dit que j’aurai laiss#233; loqueteux le filleul de mon ami Ranreuil. Beau filleul, en v#233;rit#233;. Disparaissez et ob#233;issez au moindre appel. Nicolas retrouva les bords du fleuve, avec soulagement. Il respira profond#233;ment l’air froid. Il avait le sentiment d’avoir surmont#233; cette premi#232;re #233;preuve, m#234;me si certaines phrases de Sartine ne laissaient pas de l’inqui#233;ter un peu. Il regagna presque en courant le couvent des Carmes d#233;chaux o#249; le bon p#232;re l’attendait en pilonnant furieusement des plantes innocentes. Gr#233;goire dut temp#233;rer l’ardeur de Nicolas qui finit par se laisser convaincre de ne pas rejoindre la demeure du commissaire Lardin le soir m#234;me. En d#233;pit des rondes du guet, l’ins#233;curit#233; #233;tait grande et il craignait qu’il ne s’#233;gare et ne s’attire, dans la nuit propice, quelque mauvaise affaire. Il t#226;cha de calmer la fougue du jeune homme en se faisant conter par le menu l’audience du lieutenant g#233;n#233;ral de police, et se fit r#233;p#233;ter les moindres d#233;tails, n’h#233;sitant pas #224; relancer le r#233;cit par des digressions suivies de nouvelles questions. Il d#233;celait partout des intentions qui nourrissaient d’interminables commentaires. Le p#232;re Gr#233;goire s’#233;merveilla #224; part lui, et malgr#233; son pressentiment initial, que, du petit provincial inconnu encore #224; moiti#233; assomm#233; par la ville, M. de Sartine ait pu faire si vite un instrument de sa police. Il pr#233;sumait bien qu’il y avait sous ce quasi-miracle, aussi promptement consomm#233;, un myst#232;re dont les arcanes ne lui apparaissaient pas. Aussi contemplait-il Nicolas avec #233;bahissement, comme une cr#233;ature qu’il aurait mise en marche et qui lui aurait soudain #233;chapp#233;. Il en #233;prouvait une tristesse sans aigreur et ponctuait ses remarques de « Mis#233;ricorde » et de « Cela me surpasse » r#233;p#233;t#233;s #224; l’infini. L’heure du d#238;ner surprit les deux complices qui se h#226;t#232;rent vers le r#233;fectoire. Puis Nicolas s’appr#234;ta pour une nuit qui ne fut gu#232;re plus reconstituante que la pr#233;c#233;dente. Il devait tenter de ma#238;triser le vagabondage de son imagination. Elle #233;tait souvent fi#233;vreuse et d#233;brid#233;e et lui jouait de m#233;chants tours, soit en lui faisant appara#238;tre l’avenir sous de funestes auspices, soit, au contraire, en #233;cartant de son esprit ce qui aurait d#251; #234;tre objet de souci et de pr#233;cautions. Il prit #224; nouveau la r#233;solution de se corriger et, pour se rassurer, s’assura qu’il savait tirer profit de l’exp#233;rience. Pourtant, il retrouva vite l’angoisse famili#232;re en songeant que, le lendemain, commen#231;ait une nouvelle existence dont il devait se garder de rien imaginer. #192; plusieurs reprises, alors qu’il s’assoupissait, cette id#233;e le poigna, et il #233;tait bien tard quand il sombra enfin dans le sommeil. Au matin, apr#232;s avoir #233;cout#233; les derni#232;res recommandations du p#232;re Gr#233;goire, Nicolas lui fit ses adieux, accompagn#233;s, de part et d’autre, de promesses de se revoir. De fait, le moine s’#233;tait attach#233; au jeune homme et il aurait volontiers continu#233; #224; l’initier #224; la science des simples. Il n’avait pas #233;t#233; sans remarquer, au fil des semaines, les qualit#233;s s#233;rieuses d’observation et de r#233;flexion de son #233;l#232;ve. Il lui fit #233;crire deux billets pour son tuteur et pour le marquis, qu’il se chargerait d’acheminer. Nicolas n’osa y ajouter un message pour Isabelle, se promettant bien d’user de sa libert#233; nouvelle pour le faire un peu plus tard. #192; peine Nicolas avait-il franchi les portes du couvent que le p#232;re Gr#233;goire gagna l’autel de la Vierge et se mit #224; prier pour lui. Nicolas reprit le m#234;me chemin que la veille, mais son pas #233;tait plus all#232;gre. Passant devant le Ch#226;telet, il se rem#233;mora l’entrevue avec M. de Sartine et un dialogue auquel lui-m#234;me n’avait gu#232;re particip#233;. Ainsi, il #233;tait sur le point d’entrer « au service du roi »... Il n’avait pas, jusque-l#224;, mesur#233; l’exacte port#233;e de ces paroles. #192; bien y r#233;fl#233;chir, elles n’avaient pas de sens pour lui. Le roi, ses ma#238;tres et le marquis lui en avaient parl#233;, mais tout cela lui semblait appartenir #224; un autre monde. Il avait vu des gravures et un profil sur des monnaies et il avait #226;nonn#233; la liste interminable des souverains, et cela avait autant de r#233;alit#233; pour lui que la succession des rois et des proph#232;tes de l’Ancien Testament. Il avait chant#233;, dans la coll#233;giale de Gu#233;rande, le Cette r#233;flexion l’occupa jusqu’#224; la rue de Gesvres. L#224;, de nouveau attentif #224; ce qui l’entourait, il d#233;couvrit avec stupeur une rue qui traversait la Seine. Apr#232;s avoir d#233;bouch#233; sur le quai Pelletier, il se rendit compte qu’il s’agissait d’un pont bord#233; de maisons. Un petit Savoyard attendant la pratique, la marmotte sur l’#233;paule, lui apprit que c’#233;tait le pont Marie. Se retournant plusieurs fois sur ce prodige, il rejoignit la place de Gr#232;ve. Il la reconnut pour l’avoir vue un jour sur une estampe, apport#233;e par un colporteur, qui repr#233;sentait le supplice du bandit Cartouche, en novembre 1721, devant un grand concours de peuple. Nicolas, enfant, r#234;vait devant elle et s’imaginait qu’il entrait dans la sc#232;ne et qu’il se perdait dans la foule, jet#233; dans des aventures sans fin. Il eut un choc : son r#234;ve #233;tait devenu r#233;alit#233;, il foulait le th#233;#226;tre des grandes ex#233;cutions criminelles. Laissant le port aux bl#233;s #224; sa droite, il entra dans le c#339;ur du vieux Paris par l’arcade Saint-Jean de l’H#244;tel de Ville. Le p#232;re Gr#233;goire, en lui indiquant son itin#233;raire, l’avait vivement mis en garde contre cet endroit : « Voil#224;, disait-il en joignant les mains, un lieu aussi triste que dangereux par lequel d#233;file tout ce qui vient de la rue Saint-Antoine et du faubourg. » L’arcade #233;tait le lieu de pr#233;dilection des voleurs et de faux mendiants qui guettaient le passant sous sa vo#251;te solitaire. Il s’y engagea prudemment, mais n’y croisa qu’un porteur d’eau et quelques gagne-deniers qui se dirigeaient vers la Gr#232;ve pour y trouver du travail. Par la rue de la Tissanderie et la place Baudoyer, il gagna le march#233; Saint-Jean. C’#233;tait, lui avait dit son mentor, le plus vaste de Paris apr#232;s les Halles, et il le reconna#238;trait #224; une fontaine situ#233;e en son centre, pr#232;s du corps de garde, ainsi qu’#224; la foule qui venait s’y approvisionner en eau de Seine. Nicolas, accoutum#233; #224; l’ordre bonhomme des march#233;s provinciaux, dut se frayer un chemin au milieu d’un v#233;ritable chaos. Toutes les denr#233;es #233;taient entass#233;es p#234;le-m#234;le sur le sol, sauf la viande qui b#233;n#233;ficiait d’#233;tals particuliers. La ti#233;deur de l’automne aidant, les odeurs #233;taient fortes, et m#234;me infectes du c#244;t#233; de la mar#233;e. Il ne pouvait croire que puissent exister d’autres march#233;s plus vastes et plus anim#233;s que celui-ci. Les emplacements de vente #233;taient resserr#233;s, la circulation impraticable, et pourtant des #233;quipages s’y engageaient, mena#231;ant de tout #233;craser sur leur passage. Les marchandages et les querelles allaient bon train et il remarqua, surpris par les parlers et les tenues, que nombre de paysans de la banlieue venaient ici vendre leurs produits. Emport#233; par les courants et les contre-courants, Nicolas fit trois ou quatre fois le tour du march#233; avant de trouver la direction de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie. Celle-ci le conduisit, sans encombre, rue des Blancs-Manteaux o#249;, entre la rue du Puits et la rue du Singe, il d#233;couvrit la demeure du commissaire Lardin. Ind#233;cis, il consid#233;rait la petite maison de trois #233;tages, bord#233;e de chaque c#244;t#233; de jardins prot#233;g#233;s de hauts murs. Il souleva le heurtoir, qui retomba en #233;veillant de sourds #233;chos #224; l’int#233;rieur. La porte s’entrouvrit et un visage de femme apparut, coiff#233; d’une charlotte blanche, mais si large et si mafflu qu’il semblait le prolongement d’un corps #233;norme dont le haut #233;tait engonc#233; dans un caraco rouge, le tout encadr#233; par deux bras d#233;goulinant de lessive et en proportion de l’ensemble. — Que foulez-vous ? demanda-t-elle avec un accent #233;trange que Nicolas n’avait jamais entendu. — Je viens porter un pli de M. de Sartine au commissaire Lardin, dit Nicolas qui se mordit les l#232;vres aussit#244;t d’avoir, d#232;s la mise, jet#233; son seul atout. — Donnez-moi. — Je dois le remettre en main propre. — Berzonne #224; la maison. Attendez. Elle repoussa la porte brusquement. Il ne restait donc #224; Nicolas qu’#224; faire preuve de cette patience dont il se confirmait qu’elle #233;tait la vertu la plus n#233;cessaire #224; Paris. Sans oser s’#233;loigner de la maison, il fit les cent pas, tout en examinant les alentours. Sur le c#244;t#233; oppos#233; de la rue, fr#233;quent#233;e par de rares passants, il apercevait des b#226;timents, couvent ou #233;glise, noy#233;s au milieu de grands arbres d#233;pouill#233;s. Fatigu#233; par son p#233;riple matinal, le bras gourd du poids de son sac, il s’assit sur le perron de la maison, il avait faim, n’ayant pris le matin, au r#233;fectoire des Carmes, qu’un peu de pain tremp#233; dans une soupe. Une cloche proche sonnait trois heures quand un homme, taill#233; en force, la t#234;te couverte d’une perruque grise et appuy#233; sur une canne qui ressemblait beaucoup #224; un gourdin, lui demanda s#232;chement de laisser le passage. Pr#233;sumant #224; qui il avait affaire, Nicolas s’#233;carta, s’inclina et prit la parole. — Je vous demande pardon, monsieur, mais j’attends le commissaire Lardin. Deux yeux bleus le fixaient intens#233;ment. — Vous attendez le commissaire Lardin ? Moi, j’attends depuis hier un certain Nicolas Le Floch. Vous ne le connaissez pas, par hasard ? — C’est moi, monsieur, vous me voyez... — Point d’explications... — Mais..., bredouilla Nicolas, en tendant la lettre de Sartine. — Je sais mieux que vous ce que le lieutenant g#233;n#233;ral de police vous a ordonn#233;. Je n’ai que faire de cette lettre que vous pouvez garder en relique. Elle ne m’apprendra rien que je ne connaisse et ne peut que me confirmer que vous ne vous #234;tes pas pli#233; aux instructions que vous aviez re#231;ues. Lardin heurta la porte et la femme r#233;apparut dans l’encadrement. — Monsieur, je n’ai bas voulu... — Je sais tout cela, Catherine. Il fit un geste p#233;remptoire, autant pour interrompre sa servante que pour inviter Nicolas #224; entrer. Il se d#233;barrassa de son manteau, d#233;couvrant un pourpoint de cuir #233;pais sans manches, et, retirant sa perruque, d#233;voila un cr#226;ne enti#232;rement ras#233;. Ils entr#232;rent dans une biblioth#232;que dont la beaut#233; et le calme #233;tonn#232;rent Nicolas. Un feu finissant de se consumer dans une chemin#233;e de marbre sculpt#233;e, un bureau noir et or, des berg#232;res tapiss#233;es de velours d’Utrecht, les boiseries blondes des murs, les gravures encadr#233;es et les livres, richement reli#233;s, align#233;s sur leurs rayons — tout concourait #224; cr#233;er une atmosph#232;re que quelqu’un de plus rou#233; que Nicolas e#251;t qualifi#233;e de voluptueuse. Il ressentait confus#233;ment que ce cadre raffin#233; correspondait assez peu #224; l’apparence fruste de son h#244;te. Le grand salon, encore #224; moiti#233; m#233;di#233;val, du ch#226;teau de Ranreuil avait #233;t#233;, jusqu’#224; ce jour, sa seule r#233;f#233;rence dans ce domaine. Lardin resta debout. — Monsieur, vous d#233;butez de bien #233;trange mani#232;re dans une carri#232;re o#249; l’exactitude est essentielle. M. de Sartine vous confie #224; moi et j’ignore ce qui me vaut cet honneur. Souriant avec ironie, Lardin fit craquer les jointures de ses doigts. — Mais j’ob#233;is et vous devez ob#233;ir aussi, poursuivit-il. Catherine vous conduira au troisi#232;me. Je n’ai qu’une mauvaise mansarde #224; vous offrir. Vous prendrez vos repas #224; l’office ou dehors, #224; votre guise. Chaque matin, vous vous pr#233;senterez #224; moi d#232;s sept heures. Vous devez, me dit-on, apprendre les lois. Pour cela, vous irez chaque jour deux heures chez M. de Noblecourt, ancien magistrat, qui mesurera vos talents. J’attends de vous une assiduit#233; parfaite et une ob#233;issance sans murmure. Ce soir, pour f#234;ter votre arriv#233;e, nous d#238;nerons en famille. Vous pouvez disposer. Nicolas s’inclina et sortit. Il suivit Catherine qui l’installa dans une petite chambre mansard#233;e. Il fallait, pour y parvenir, traverser un grenier encombr#233;. La pi#232;ce le surprit agr#233;ablement par son volume et par la pr#233;sence d’une fen#234;tre donnant sur le jardin. Elle #233;tait simplement meubl#233;e d’une couchette, d’une table, d’une chaise, et d’une commode-toilette surmont#233;e d’un miroir, avec sa cuvette et son broc. Le parquet #233;tait recouvert d’un tapis #233;lim#233;. Il rangea ses quelques effets dans les tiroirs, retira ses souliers, s’allongea et s’endormit. Quand il se r#233;veilla, la nuit #233;tait d#233;j#224; tomb#233;e. Il rafra#238;chit son visage et se coiffa, avant de descendre. La porte de la biblioth#232;que o#249; il avait #233;t#233; re#231;u #233;tait #224; pr#233;sent ferm#233;e, mais celles des autres pi#232;ces donnant sur le couloir #233;taient demeur#233;es ouvertes ; il put ainsi satisfaire une prudente curiosit#233;. Il vit d’abord un salon aux teintes pastel #224; c#244;t#233; duquel la biblioth#232;que lui parut soudain d’une grande aust#233;rit#233;. Dans une autre pi#232;ce, trois couverts #233;taient dress#233;s. Au fond du couloir, une autre porte donnait sur la cuisine, #224; en juger par les odeurs qui s’en #233;chappaient. Il s’approcha. La chaleur #233;tait intense dans la pi#232;ce et Catherine s’essuyait le front avec un torchon #224; intervalles r#233;guliers. Quand Nicolas entra, elle ouvrait des hu#238;tres et, #224; la surprise du jeune Breton, qui les grugeait vivantes, elle d#233;gageait le contenu de leurs coquilles et le d#233;posait dans une assiette de fa#239;ence. — Puis-je vous demander ce que vous pr#233;parez, madame ? Surprise, elle se retourna. — Ne m’abelez pas matame, abelez-moi Catherine. — Bien, dit-il, je m’appelle Nicolas. Elle le regarda, son visage ingrat illumin#233; par une joie qui l’embellissait. Elle lui montra deux chapons d#233;soss#233;s. — Je fais un potache de chapons aux hu#238;tres. Nicolas avait aim#233;, enfant, regarder Fine cuisiner les plats fins, p#233;ch#233; mignon du chanoine. Il avait m#234;me appris, peu #224; peu, #224; r#233;ussir quelques plats, comme le far, le kuign aman ou le homard au cidre. Le marquis, son parrain, ne d#233;daignait pas, lui non plus, se livrer #224; cette noble occupation qu’il disait participer des « p#233;ch#233;s capiteux », au grand scandale du chanoine. — Des hu#238;tres cuites ! s’exclama Nicolas. Chez nous, nous les mangeons crues. — Fi, des b#234;tes fifantes ! — Et ce potage, vous le pr#233;parez comment ? Nicolas s’attendait #224; #234;tre chass#233; par la cuisini#232;re, ayant l’exp#233;rience des r#233;actions de Fine qu’il avait d#251; longuement espionner pour d#233;couvrir ses recettes. — Vous si aimable que je vais le dire. Vous prenez deux beaux chapons, et d#233;sossez. Vous farcissez un avec chair de l’autre #224; laquelle vous ajoutez lard, jaunes d’#339;ufs, sel, poivre, muscade, un paquet et des #233;pices. J’attache le tout avec ficelle et je poche au consomm#233; #224; petits bouillons. Bendant ce temps, je passe mes hu#238;tres #224; la farine et les fais frire au beurre avec des champignons. Je d#233;coupe le chapon, je dispose les hu#238;tres, j’arrose du bouillon et je sers avec un filet de citron et un peu de ciboule, bien chaud surtout. L’enthousiasme de Nicolas n’avait plus de bornes et cela se voyait. En #233;coutant Catherine, l’eau lui #233;tait venue #224; la bouche et sa faim s’en #233;tait trouv#233;e augment#233;e. Ce fut ainsi qu’il fit la conqu#234;te de Catherine Gauss, native de Colmar, ancienne cantini#232;re #224; la bataille de Fontenoy, veuve d’un garde-fran#231;aise et cuisini#232;re du commissaire Lardin. La redoutable servante avait d#233;finitivement adopt#233; Nicolas. Il avait d#233;j#224; un alli#233; dans la place et il se sentait rassur#233; par son pouvoir de s#233;duction. Le d#238;ner laissa #224; Nicolas des souvenirs confus. La splendeur de la table avec ses cristaux, son argenterie, le damas #233;clatant de la nappe, lui procura un sentiment de bien-#234;tre. La chaleur de la pi#232;ce aux boiseries grises rechampies d’or et les ombres port#233;es par la lueur des chandelles cr#233;aient une atmosph#232;re ouat#233;e qui. s’ajoutant #224; son #233;tat de faiblesse, alanguit Nicolas #224; qui le premier verre de vin monta #224; la t#234;te. Le commissaire n’#233;tait pas l#224; et seules sa femme et sa fille l’entouraient. Elles paraissaient avoir presque le m#234;me #226;ge et il comprit assez vite que Louise Lardin n’#233;tait pas la m#232;re de Marie, mais sa belle-m#232;re, et que les deux femmes n’#233;prouvaient gu#232;re d’affection l’une pour l’autre. Autant la premi#232;re paraissait soucieuse de manifester une autorit#233; un peu coquette, autant l’autre demeurait r#233;serv#233;e, observant leur invit#233; sous ses cils baiss#233;s. L’une #233;tait grande et blonde, l’autre menue et brime. Nicolas fut surpris de la d#233;licatesse des mets servis. Le potage de chapons aux hu#238;tres fut suivi d’un entremets d’#339;ufs marbr#233;s, d’une capilotade de perdrix, d’un blanc-manger et de beignets aux confitures. Nicolas, dont l’#233;ducation dans ce domaine avait #233;t#233; bien faite, reconnut dans le vin de couleur cassis qu’on lui servait un cru de Loire, sans doute un bourgueil. Mme Lardin l’interrogeait discr#232;tement sur son pass#233;. Il eut le sentiment qu’elle souhaitait surtout #233;claircir l’origine et la nature de ses relations avec M. de Sartine. La femme du commissaire avait-elle #233;t#233; charg#233;e par son mari de le faire parler ? Elle lui servait #224; boire avec tant de g#233;n#233;rosit#233; que cette id#233;e l’effleura, puis il n’y pensa plus. Il parla beaucoup de sa Bretagne, avec mille et un d#233;tails qui firent sourire. Le prenait-on pour un objet de curiosit#233;, pour quelque habitant de la Perse ? Ce n’est que plus tard, en retrouvant sa mansarde, que des doutes l’envahirent : il se demanda s’il n’avait pas #233;t#233; trop loquace. En r#233;alit#233;, lui-m#234;me #233;tait si mal inform#233; des raisons qu’avait M. de Sartine de s’int#233;resser #224; lui, qu’il se convainquit ais#233;ment que rien de compromettant n’avait pu lui #233;chapper ; Mme Lardin avait d#251; en #234;tre pour ses frais. Revinrent aussi #224; son esprit les mines irrit#233;es de Catherine quand elle servait ou #233;coutait Louise Lardin qui, elle-m#234;me, traitait la servante avec distance. La cuisini#232;re marmonnait entre ses dents, l’air furibond. Lorsqu’elle servait Marie au contraire son visage s’adoucissait jusqu’#224; prendre par instants un air d’adoration. Ce fut sur ces constatations que le jeune homme acheva sa premi#232;re journ#233;e rue des Blancs-Manteaux. Commen#231;a alors pour Nicolas une nouvelle existence, ordonn#233;e par la succession r#233;guli#232;re des t#226;ches. T#244;t lev#233;, il faisait ses ablutions #224; grande eau dans un appentis du jardin dont, avec la complicit#233; de la bonne Catherine, il s’#233;tait appropri#233; l’usage. Il avait compl#233;t#233; sa modeste garde-robe chez Vachon o#249; le nom de M. de Sartine lui avait ouvert les portes et le cr#233;dit d’un tailleur qui avait m#234;me un peu forc#233; la commande, #224; la grande confusion de Nicolas. Les glaces lui renvoyaient d#233;sormais l’image d’un jeune cavalier sobrement mais #233;l#233;gamment v#234;tu, et le regard insistant de Marie lui avait confirm#233; son changement d’apparence. #192; sept heures, il se pr#233;sentait au commissaire Lardin, qui lui communiquait son emploi du temps. Les le#231;ons de M. de Noblecourt, petit vieillard bienveillant, magistrat amateur d’#233;checs et de fl#251;te traversi#232;re, #233;taient des moments de d#233;tente appr#233;ci#233;s. Gr#226;ce aux conseils avis#233;s de son professeur, il devint assidu aux concerts. Nicolas poursuivit sa d#233;couverte de Paris et des faubourgs. Jamais, m#234;me #224; Gu#233;rande, il n’avait autant march#233;. Le dimanche, il fr#233;quentait les concerts spirituels qui se donnaient alors dans la grande salle du Louvre. Un jour, il se trouva assis #224; c#244;t#233; d’un jeune s#233;minariste. Pierre Pigneau, n#233; #224; Origny, dans le dioc#232;se de Laon, aspirait ardemment #224; rejoindre la soci#233;t#233; des Missions #233;trang#232;res. Il expliqua #224; Nicolas, admiratif, son v#339;u de dissiper les t#233;n#232;bres de l’idol#226;trie par les lumi#232;res de l’#201;vangile. Il voulait rejoindre la mission de Cochinchine, qui subissait, depuis quelques ann#233;es, une terrible pers#233;cution. Le jeune homme, un grand gaillard au teint vif qui ne manquait pas d’humour, tomba d’accord avec Nicolas sur la qualit#233; m#233;diocre de l’ex#233;cution d’un Les deux jeunes gens prirent bient#244;t l’habitude d’achever leurs rencontres chez Stohrer, p#226;tissier du roi, dont la boutique, rue Montorgueil, #233;tait un rendez-vous #224; la mode depuis que l’artisan fournissait la cour en g#226;teaux de son invention que go#251;tait particuli#232;rement la reine Marie Leszczy#324;ska. Nicolas se plaisait beaucoup en la compagnie du jeune pr#234;tre. Au d#233;but, Lardin dont les fonctions n’#233;taient pas attach#233;es #224; un quartier particulier — lui ordonna de le suivre dans ses missions. Nicolas connut, au petit matin, les poses de scell#233;s, les saisies, les constats ou plus simplement les arbitrages des querelles, entre voisins, si fr#233;quentes dans les maisons de rapport des faubourgs o#249; s’entassaient les plus n#233;cessiteux. Il se fit conna#238;tre des inspecteurs, des hommes du guet, des gardiens des remparts, des ge#244;liers et m#234;me des bourreaux. Il dut se cuirasser devant les spectacles insoutenables de la question et de la grande morgue. Rien ne lui fut dissimul#233; et il comprit que la police devait s’appuyer, pour fonctionner, sur une foule d’indicateurs, de « mouches » et de prostitu#233;es, monde ambigu qui permettait au lieutenant g#233;n#233;ral de police d’#234;tre l’homme de France le mieux inform#233; des secrets de la capitale. Nicolas mesura aussi de quel pr#233;cieux r#233;seau de p#233;n#233;tration des consciences disposait M. de Sartine avec le contr#244;le de la poste et des correspondances particuli#232;res. Il en tira, pour lui-m#234;me, de sages pr#233;cautions et demeura prudent dans les billets r#233;guliers qu’il adressait en Bretagne. Ses relations avec le commissaire n’avaient gu#232;re #233;volu#233;, ni en bien ni en mal. #192; la froideur autoritaire de l’un r#233;pondait l’ob#233;issance silencieuse de l’autre. Durant de longues p#233;riodes, le policier paraissait l’oublier. M. de Sartine, au contraire, n’h#233;sitait pas #224; se rappeler #224; lui. Parfois, un petit Savoyard lui portait des billets laconiques le convoquant au Ch#226;telet ou rue Neuve-Saint-Augustin. Ces rencontres #233;taient courtes. Le lieutenant g#233;n#233;ral interrogeait Nicolas. Il semblait #224; ce dernier que certaines questions tournaient #233;trangement autour de Lardin. Sartine se fit d#233;crire minutieusement la maison du commissaire et les habitudes de la famille, poussant l’enqu#234;te jusqu’au d#233;tail de la table. Nicolas #233;tait quelquefois un peu g#234;n#233; de cette inquisition et perplexe sur sa signification. Le lieutenant g#233;n#233;ral de police lui ordonna d’assister aux audiences criminelles et de lui en r#233;sumer les s#233;ances par #233;crit. Un jour, il le chargea de lui rendre compte de l’arrestation d’un homme qui avait mis en circulation des lettres de change dont les signatures avaient #233;t#233; contest#233;es. Nicolas vit en pleine rue les exempts attraper un individu aux yeux vifs, #224; la figure #233;tonnante et qui parlait fran#231;ais avec un fort accent italien. L’homme le prit #224; t#233;moin : — Monsieur, vous qui me paraissez honn#234;te homme, voyez comme on traite un citoyen de Venise. On se saisit du noble Casanova. T#233;moignez de l’injustice qui m’est faite. C’est un crime contre quelqu’un qui vit et #233;crit en philosophe. Nicolas le suivit jusqu’#224; la prison de For-l’#201;v#234;que. Sartine, quand il lui fit son rapport, se mit #224; jurer sourdement et s’#233;cria : — Il sera libre demain : M. de Choiseul prot#232;ge cet escroc, plaisant homme au demeurant. L’apprenti policier tira diverses conclusions de cet #233;pisode. Une autre fois, il dut proposer l’achat de bijoux #224; un courtier en horlogerie qui se faisait d#233;livrer, pour la revente, quantit#233; d’objets pr#233;cieux, mais dont la banqueroute #233;tait attendue. Nicolas devait se faire passer pour un envoy#233; de M. Dudoit, commissaire de police au faubourg Sainte-Marguerite, que Sartine soup#231;onnait d’avoir partie li#233;e avec le courtier. Le chef de la police parisienne tenait son monde serr#233;, ne souhaitant pas qu’#233;clatent #224; nouveau, comme en 1750, des #233;meutes populaires contre la malhonn#234;tet#233; de certains commissaires. M#234;me le monde du jeu ne resta pas #233;tranger #224; Nicolas, il sut bient#244;t faire la diff#233;rence entre recruteurs, embaucheurs, tenanciers, rabatteurs, receveurs de loterie et tout le monde de la cocange[1] et du bonneteau. Tout #224; Paris, dans le monde du crime, tournait autour du jeu, de la d#233;bauche et du vol. Ces trois mondes communiquaient entre eux par d’innombrables canaux. En quinze mois, Nicolas apprit son m#233;tier. Il connut le prix du silence et du secret. Il vieillit, sachant d#233;sormais mieux ma#238;triser ses sentiments en refr#233;nant une imagination toujours trop agit#233;e #224; son gr#233;. Ce n’#233;tait plus l’adolescent que le p#232;re Gr#233;goire avait accueilli #224; son arriv#233;e #224; Paris. La lettre de Gu#233;rande qui lui annon#231;ait l’#233;tat d#233;sesp#233;r#233; de son tuteur trouva un autre Nicolas. La silhouette sombre et s#233;v#232;re qui, dans ce matin froid de janvier 1761, se tenait #224; la proue du chaland, face #224; la Loire sauvage, c’#233;tait d#233;j#224; celle d’un homme. |
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