"L'enigme des Blancs-Manteaux" - читать интересную книгу автора (Parot Jean-François)

III DISPARITIONS

Y quieran que adivine Y que no vea... Et veulent qu’il devine Sans qu’il voie... Francisco de Quevedo y Villegas
Dimanche 4 f#233;vrier 1761

L’entr#233;e dans Paris ramena Nicolas sur terre comme un r#233;veil brutal. Il #233;mergeait apr#232;s un long engourdissement.

La nuit #233;tait tomb#233;e depuis longtemps quand la malle arriva #224; la poste centrale, place du Chevalier-au-Guet. Sa voiture avait pris du retard en raison des chemins d#233;tremp#233;s et, par endroits, inond#233;s. Il retrouva un Paris qu’il ne reconnaissait pas. En d#233;pit du froid et de l’heure avanc#233;e, un vent de folie soufflait sur les quartiers. Il fut #224; l’instant envelopp#233;, bouscul#233;, #233;touff#233; et tourment#233; par des bandes hurlantes dont les membres, masqu#233;s et ricanants, gesticulaient et se d#233;pensaient en mille folies.

Un convoi en soutanes, surplis et bonnets carr#233;s figurait la pompe fun#232;bre d’un mannequin de paille. Un mis#233;rable v#234;tu en pr#234;tre et portant une #233;tole contrefaisait un officiant. Le tout #233;tait environn#233; de filles travesties en religieuses qui simulaient des femmes grosses, pleurant et se lamentant. Tout ce cort#232;ge marchait #224; la lueur de flambeaux et b#233;nissait le public avec un pied de porc tremp#233; dans de l’eau sale. Chacun semblait pris de fr#233;n#233;sie et les femmes #233;taient de loin les plus audacieuses.

Une fille masqu#233;e se jeta sur Nicolas, l’embrassa, lui murmura #224; l’oreille : « Tu es triste comme la mort » et elle lui tendit le masque grima#231;ant d’un squelette. Il se d#233;gagea vivement et s’#233;loigna sous un chapelet d’injures.

Le carnaval avait commenc#233;. Du d#233;but de l’ann#233;e au mercredi des Cendres, les nuits seraient #224; la merci d’une jeunesse d#233;cha#238;n#233;e se m#233;langeant #224; la canaille.


Peu avant No#235;l, M. de Sartine avait r#233;uni tous les commissaires des quartiers, et Nicolas, #224; l’#233;cart, avait assist#233; #224; ce conseil de guerre. #201;chaud#233; par les scandaleux exc#232;s qui avaient marqu#233; le carnaval de 1760, le premier de son mandat, le lieutenant g#233;n#233;ral de police ne souhaitait pas que se renouvelassent des d#233;bordements dont le roi lui-m#234;me s’#233;tait inqui#233;t#233;. Les amendes et les arrestations ne suffisaient plus. Il #233;tait n#233;cessaire de tout pr#233;voir et de tout ma#238;triser ; la machine polici#232;re devait mettre en marche ses plus infimes rouages.

Confront#233; aux r#233;alit#233;s de la nuit, Nicolas comprit mieux les propos de M. de Sartine. Tout au long de son chemin, la licence r#233;gnait sans partage sur la ville. Il regretta vite de ne pas s’#234;tre masqu#233; comme la fille lui avait conseill#233; de le faire. Il serait pass#233; inaper#231;u en prenant ainsi la livr#233;e de l’autre camp et n’aurait pas eu maille #224; partir avec des bandes d#233;cha#238;n#233;es, qui cassaient les vitres, #233;teignaient les lanternes et se livraient #224; toutes sortes de dangereuses fac#233;ties.

Ce sont de vraies saturnales, pensait Nicolas en constatant que tout #233;tait #224; l’envers. La prostitution, qui d’ordinaire, se cantonnait #224; quelques lieux r#233;serv#233;s, offrait ses divers visages en toute impunit#233;. La nuit devenait le jour, avec ses hu#233;es, ses chansons, ses masques, ses musiques, ses intrigues et ses invites.

Le quartier Saint-Avoye, o#249; se situait la rue des Blancs-Manteaux, paraissait plus calme. Nicolas fut #233;tonn#233; de voir le logis des Lardin largement #233;clair#233;, car le commissaire et sa femme recevaient peu, et jamais le soir. La porte n’#233;tant pas ferm#233;e au verrou, il n’eut pas #224; utiliser sa cl#233; particuli#232;re. Venant de la biblioth#232;que, les #233;chos d’une conversation anim#233;e lui parvinrent. La porte #233;tait ouverte, il entra. Mme Lardin lui tournait le dos. Elle se tenait debout et parlait avec v#233;h#233;mence #224; un homme en manteau, petit et corpulent, que Nicolas reconnut comme #233;tant M. Bourdeau, l’un des inspecteurs au Ch#226;telet.

— Ne pas m’inqui#233;ter ! Mais enfin, monsieur, je vous dis et vous r#233;p#232;te que je n’ai pas vu mon mari depuis vendredi matin. Il n’est pas rentr#233; depuis... Nous devions souper hier chez mon cousin le docteur Descart, #224; Vaugirard. Passe encore que son service l’ait retenu toute une nuit : j’ai le malheur d’#234;tre l’#233;pouse d’un homme dont j’ignore toujours l’emploi qu’il fait de son temps. Mais trois jours et bient#244;t trois nuits sans nouvelles, cela me passe...

Elle s’assit et se tamponna les yeux avec un mouchoir.

— Il lui est arriv#233; quelque chose ! Je le sais, je le sens. Que dois-je faire, monsieur ? Je suis au d#233;sespoir !

— Madame, je crois pouvoir vous dire que M. Lardin avait mission de d#233;couvrir une banque de jeu clandestin. C’est une affaire bien d#233;licate. Mais voil#224; M. Le Floch. Il pourra m’aider demain si votre mari, ce que je me refuse #224; croire, ne r#233;apparaissait pas.

Louise Lardin se retourna, se leva en joignant les mains, et laissa tomber son mouchoir. Nicolas le ramassa.

— Oh ! Nicolas, vous voil#224; ! Je suis bien aise de vous voir. Je suis si seule et d#233;sempar#233;e. Mon mari a disparu et... Vous m’aiderez, Nicolas ?

— Madame, je suis votre serviteur. Mais je suis de l’avis de M. Bourdeau : le commissaire a sans doute #233;t#233; retenu par cette affaire que je crois conna#238;tre et dont les tenants sont en effet d#233;licats. Prenez du repos, madame, il est tard.

— Merci, Nicolas. Comment se porte votre tuteur ?

— Il est mort, madame. Je vous remercie de votre sollicitude.

La mine apitoy#233;e, elle lui tendit la main. Il s’inclina. Louise Lardin sortit sans un regard pour l’inspecteur.

— Vous savez calmer les femmes, Nicolas, commenta celui-ci. Mon compliment. Je suis d#233;sol#233; pour votre tuteur...

— Je vous remercie. Quel est votre sentiment ? Le commissaire est homme d’habitudes. Il d#233;couche quelquefois, mais il pr#233;vient toujours.

— D’habitudes... et de secret. Mais l’essentiel #233;tait de calmer pour ce soir les inqui#233;tudes de sa femme. Vous vous y #234;tes mieux entendu que moi !

Bourdeau consid#233;ra Nicolas en souriant, les yeux p#233;tillants d’une ironie bienveillante. Chez qui Nicolas avait-il remarqu#233; la m#234;me expression ? Peut-#234;tre chez Sartine qui, souvent, le regardait pareillement. Il rougit sans relever le propos.

Les deux hommes devis#232;rent encore quelques instants et d#233;cid#232;rent d’aviser #224; l’aube. Bourdeau prit cong#233;. Nicolas allait gagner sa soupente quand Catherine, qui avait tout #233;cout#233; dans l’ombre, surgit. La large face camuse paraissait livide #224; la lumi#232;re du bougeoir.

— Bauvre Nicolas, je te blains. Quel grand malheur ! Tu es seul, baintenant. Tout va mal, tu sais, ici auzi. Tr#232;s mal, tr#232;s mal.

— Que veux-tu dire ?

— Rien. Je sais ce que je sais. Je n’ai pas les oreilles sourdes.

— Si tu sais quelque chose, il faut m’en parler. Tu n’as plus confiance en moi ? Tu veux ajouter encore #224; ma peine. Tu es sans c#339;ur.

Nicolas regretta aussit#244;t sa mauvaise foi #224; l’#233;gard de la cuisini#232;re, qu’il aimait tendrement.

— Moi, une sans-c#339;ur ! Nicolas ne beut pas dire cela.

— Alors, parle, Catherine. Songe que je n’ai pas dormi depuis plusieurs jours.

— Bas dormi ! Mais, mon betit, il ne faut pas. Voil#224;, il y a eu une grande querelle entre Bonsieur et Badame jeudi dernier au sujet de Bonsieur Descart, le cousin de Batame. Bonsieur l’accusait d’#234;tre coquette avec lui.

— Avec ce d#233;vot hypocrite ?

— Tout juste.


Pensif, Nicolas rejoignit sa chambre. Tout en d#233;faisant son bagage, il r#233;fl#233;chissait aux propos de Catherine. Certes, il connaissait ma#238;tre Descart, le cousin de Louise Lardin. C’#233;tait un grand type efflanqu#233; qui faisait toujours penser Nicolas aux #233;chassiers des marais de Gu#233;rande. Il n’aimait pas son profil fuyant, encore accentu#233; par l’absence de menton et par un nez osseux et busqu#233;. Il se sentait mal #224; l’aise en sa pr#233;sence : avec son ton pr#233;dicant, sa manie des citations obscures tir#233;es des #201;critures et ses hochements de t#234;te entendus, le personnage l’aga#231;ait. Comment la belle Mme Lardin pouvait-elle s’en laisser conter par un Descart ? Il s’en voulut de ne pas s’inqui#233;ter davantage du sort de Lardin et, sur ce, il s’endormit.

Lundi 5 f#233;vrier 1761

De bon matin, il quitta une maison assoupie o#249; seule Catherine, morose et silencieuse, rallumait son potager. De toute #233;vidence, le commissaire n’#233;tait pas rentr#233;. Nicolas gagna le Ch#226;telet par des rues que le d#233;sordre, comme une mar#233;e qui se retire, avait jonch#233;es des d#233;bris de la t#234;te. Il vit m#234;me, sous une porte coch#232;re, un pierrot au costume souill#233; qui ronflait au milieu des ordures. D#232;s son arriv#233;e, il prit le temps d’adresser deux billets, l’un au p#232;re Gr#233;goire et l’autre #224; son ami Pigneau pour les informer de la mort du chanoine et de son retour. Alors qu’il portait ses billets #224; la poste, le petit Savoyard habituel apparut avec un message de M. de Sartine lui demandant de venir, toutes affaires cessantes, le rejoindre rue Neuve-Saint-Augustin.

Nicolas fut t#233;moin d’un curieux spectacle lorsqu’il p#233;n#233;tra dans le bureau du lieutenant g#233;n#233;ral de police. Assis dans un fauteuil, l’homme le plus grave de France paraissait plong#233; dans une m#233;ditation qui crispait son front. Il croisait et d#233;croisait sans cesse les jambes et hochait vigoureusement la t#234;te au grand d#233;sespoir d’un gar#231;on coiffeur qui tentait de disposer ses cheveux en boucles ordonn#233;es. Deux valets ouvraient des bo#238;tes oblongues et en sortaient, avec pr#233;caution, diff#233;rents types de perruques qu’ils essayaient, l’une apr#232;s l’autre, sur un mannequin, rev#234;tu d’une robe de chambre #233;carlate. Nul n’ignorait, dans Paris, que M. de Sartine avait une marotte : il collectionnait avec passion les perruques. Une manie aussi innocente pouvait #234;tre tol#233;r#233;e chez un homme #224; qui on n’attribuait aucune autre faiblesse. Mais ce matin-l#224;, il ne paraissait pas satisfait par la pr#233;sentation et grommelait dangereusement.

Le gar#231;on coiffeur, apr#232;s lui avoir prot#233;g#233; le visage d’un #233;cran, lui poudrait la t#234;te d’abondance, et Nicolas ne put s’emp#234;cher de sourire au spectacle de son chef environn#233; d’un nuage blanch#226;tre.

— Monsieur, je suis bien aise de vous voir, dit Sartine. Ce n’est pas trop t#244;t. Comment va le marquis ?

Nicolas se garda de r#233;pondre, comme il #233;tait accoutum#233; de le faire. Mais, pour une fois, Sartine appuya sa question.

— Comment va-t-il ?

Il d#233;visageait intens#233;ment Nicolas. Le jeune homme se demanda si Sartine, toujours bien inform#233;, ne savait pas d#233;j#224; tout ce qui s’#233;tait pass#233; #224; Gu#233;rande. Il d#233;cida de rester dans le vague.

— Bien, monsieur.

— Laissez-nous, fit Sartine, cong#233;diant d’un geste les serviteurs qui l’entouraient.

Il s’appuya contre son bureau, posture qui lui #233;tait famili#232;re et, exceptionnellement, invita Nicolas #224; s’asseoir.

— Monsieur, commen#231;a-t-il, je vous observe depuis quinze mois et j’ai toute raison d’#234;tre satisfait de vous. N’en tirez aucune gloire, vous savez peu de chose. Mais vous #234;tes discret, r#233;fl#233;chi et exact, ce qui est essentiel dans notre m#233;tier. Je vais aller droit au but. Lardin a disparu. J’ignore ce qu’il en est exactement et j’ai quelques raisons de m’interroger. Je l’ai, vous le savez, commis, sous ma seule autorit#233;, #224; des affaires particuli#232;res desquelles il ne doit de rapport qu’#224; moi-m#234;me. Sur votre t#234;te, monsieur, conservez devers vous ce que je vous confie. Lardin, en tout cela, use d’une grande libert#233;. D’une trop grande libert#233;, peut-#234;tre. D’autre part, vous #234;tes trop observateur pour ne point avoir remarqu#233; que je m’interroge quelquefois sur sa fid#233;lit#233;, n’est-ce pas ?

Nicolas opina prudemment.

— Il est sur deux affaires, poursuivit Sartine, l’une particuli#232;rement d#233;licate, car elle engage la r#233;putation de mes gens. Berryer, mon pr#233;d#233;cesseur, m’a transmis le mistigri #224; son d#233;part des affaires. Je m’en serais bien pass#233;. Sachez, monsieur, que mon chef du D#233;partement des jeux, rouage essentiel de la police, le commissaire Camusot, est soup#231;onn#233;, depuis des ann#233;es, de prot#233;ger des officines clandestines. En tire-t-il profit ? Chacun sait que la fronti#232;re entre l’utilisation n#233;cessaire des mouchards et des compromissions condamnables est bien #233;troite. Camusot a une #226;me damn#233;e, un certain Mauval. Ce personnage est dangereux. M#233;fiez-vous-en. Il sert d’interm#233;diaire pour organiser des parties truqu#233;es avec des provocateurs. De l#224;, descentes de police et saisies. Et vous savez que les confiscations, suivant les ordonnances...

Il fit un signe de t#232;te interrogateur.

— Une partie des sommes confisqu#233;es revient aux officiers de police, dit Nicolas.

— Voil#224; bien le bon #233;l#232;ve de M. de Noblecourt ! Compliments. Lardin travaillait #233;galement sur une autre affaire dont je ne peux vous parler. Qu’il vous suffise de le savoir et de vous souvenir qu’elle nous d#233;passe. Vous ne me paraissez pas, outre mesure, surpris de mes propos. Pourquoi dois-je vous parler ainsi ?

Il ouvrit sa tabati#232;re, puis la referma s#232;chement, sans priser.

— En fait, reprit-il, je suis entra#238;n#233; par la n#233;cessit#233; et dois avouer que, dans cette occurrence, il me faut sortir des sentiers battus. Voici une commission extraordinaire qui vous donnera tout pouvoir pour enqu#234;ter et requ#233;rir l’aide des autorit#233;s. Je pr#233;viendrai de cela le lieutenant criminel et le lieutenant du guet. Quant aux commissaires des quartiers, vous les connaissez d#233;j#224; tous. Prenez les formes, cependant, tout en restant ferme avec eux, sans rompre en visi#232;re. N’oubliez pas que vous me repr#233;sentez. #201;lucidez-moi ce myst#232;re, car il y a apparence qu’il en ait un. Mettez-vous #224; la t#226;che imm#233;diatement. Commencez par les rapports de nuit, qui sont souvent fort #233;loquents. Il faudra savoir les rapprocher, joindre les parties coh#233;rentes et tenter de faire coh#233;rer les parties disparates.

Il tendit #224; Nicolas le document d#233;j#224; sign#233;.

— Ce s#233;same, monsieur, vous ouvrira toutes les portes y compris celles des ge#244;les. N’en abusez pas. Avez-vous quelque demande #224; me soumettre ?

D’une voix calme, Nicolas s’adressa au lieutenant g#233;n#233;ral.

— Monsieur, j’ai deux requ#234;tes...

— Deux ? Vous voil#224; bien hardi, soudain !

— Premi#232;rement, je souhaiterais pouvoir disposer de l’inspecteur Bourdeau pour me seconder dans ma t#226;che...

— L’autorit#233; vous vient au grand galop. Mais j’approuve votre choix. Il est essentiel de savoir juger des hommes et des caract#232;res, et Bourdeau m’agr#233;e. Et encore ?

— J’ai appris, monsieur, que les informations ne sont pas marchandises gratuites...

— Vous avez parfaitement raison et j’aurais d#251; y songer avant vous.

Sartine se dirigea vers l’angle de la pi#232;ce et ouvrit la porte d’une armoire-coffre. Il en sortit un rouleau de vingt louis qu’il tendit #224; Nicolas.

— Vous me rendrez compte exactement et fid#232;lement de tout ce que vous entreprendrez et tiendrez les comptes de cet argent. S’il vient #224; manquer, demandez. Allez, il n’est que temps. Faites au mieux et retrouvez-moi Lardin.


D#233;cid#233;ment, M. de Sartine surprendrait toujours Nicolas ! Il sortit de son cabinet tellement #233;mu que, si le poids du rouleau d’or n’avait pas autant tir#233; sur la poche de son habit, il se serait pinc#233; pour v#233;rifier que tout cela n’#233;tait pas un songe. La joie d’avoir #233;t#233; distingu#233; et charg#233; d’une mission importante le c#233;dait pourtant devant une sourde angoisse. Serait-il #224; la hauteur de la confiance mise en lui ? Il pressentait d#233;j#224; les obstacles qui ne manqueraient pas de s’accumuler sur sa route. Son #226;ge, son inexp#233;rience et les chausse-trapes que susciterait immanquablement une faveur aussi d#233;clar#233;e compliqueraient encore sa t#226;che. Et pourtant, il se sentit pr#234;t #224; affronter cette nouvelle #233;preuve. Il la comparait #224; celle des chevaliers dont les aventures emplissaient les ouvrages de la biblioth#232;que du ch#226;teau de Ranreuil.

Cette id#233;e le ramena vers Gu#233;rande ; la douleur #233;tait toujours l#224; avec les visages de son tuteur, du marquis et d’Isabelle... Il lut la commission que Sartine lui avait remise.

Nous vous mandons que le porteur du pr#233;sent ordre, M. Nicolas Le Floch, est, pour le bien de l’#201;tat, plac#233; en mission extraordinaire et nous repr#233;sentera dans tout ce qu’il fera et jugera bon d’ordonner, en ex#233;cution des instructions que nous lui avons donn#233;es. Mandons aussi #224; tous les repr#233;sentants de la police, et du guet de la pr#233;v#244;t#233; et vicomt#233; de Paris de lui apporter aide et assistance en toutes occasions, #224; quoi sommes assur#233; que vous ne ferez faute.

Cette lecture emplit Nicolas de fiert#233; et il se sentit investi d’une autorit#233; nouvelle. Il per#231;ut tout d’un coup ce qu’#233;tait le « service du roi » et sa grandeur.

Assur#233; d’#234;tre le modeste instrument d’une #339;uvre qui le d#233;passait, il rejoignit le bureau de l’H#244;tel de police o#249; #233;taient centralis#233;s les rapports des commissaires et des rondes du guet. Il verrait Bourdeau plus tard et voulait se mettre sans attendre #224; son travail de recherche, comme Sartine le lui avait ordonn#233;.

Nicolas #233;tait connu des commis ; il fut donc re#231;u sans questions intempestives. On lui communiqua les derniers rapports de nuit, et il se plongea dans la lecture r#233;p#233;titive des petits #233;v#233;nements qui #233;maillaient les nuits et les jours de la capitale, dans cette p#233;riode agit#233;e du carnaval. Rien n’attira son attention. Il se pencha avec plus d’int#233;r#234;t encore sur les copies des registres de la Basse-Ge#244;le[2] qui d#233;nombraient les trouvailles macabres rejet#233;es par la Seine, un filet tendu en aval de Paris permettait de retenir les corps flottants, d#233;rivant dans les eaux du fleuve. L#224;, non plus, la morne r#233;p#233;tition des mentions ne lui fournit aucun indice.

Un cadavre masculin, que l’on nous a dit s’appeler Pacaud, a #233;t#233; suffoqu#233; par les eaux.

Un cadavre masculin d’environ vingt-cinq ans, sans plaie ni contusion, mais portant, les signes d’une suffocation par les eaux.

Un cadavre masculin d’environ quarante ans, sans plaie ni contusion, mais aux signes que nous avons vus estimons que ledit particulier est mort d’apoplexie terreuse.

Un corps d’enfant sans t#234;te, que nous estimons avoir servi aux d#233;monstrations anatomiques et avoir s#233;journ#233; sous les eaux.

Nicolas repoussa le registre et mesura l’ampleur de la t#226;che qu’on lui avait confi#233;e. Il retombait dans le doute. Se pouvait-il que M. de Sartine se f#251;t moque de lui ? Peut-#234;tre ne souhaitait-il pas qu’on retrouv#226;t Lardin ? Confier une telle enqu#234;te #224; un d#233;butant #233;tait peut-#234;tre une fa#231;on de l’enterrer. Il #233;carta ces mauvaises pens#233;es et d#233;cida de se rendre au Ch#226;telet, afin d’y visiter la Basse-Ge#244;le et de se concerter avec l’inspecteur Bourdeau.

Les recherches de l’inspecteur avaient #233;t#233; tout aussi infructueuses que les siennes. Nicolas ne savait comment faire part #224; l’inspecteur des d#233;cisions de M. de Sartine. Il trouva plus simple de lui tendre, sans un mot, les ordres du lieutenant g#233;n#233;ral de police. Bourdeau, en ayant pris connaissance, releva la t#234;te et, consid#233;rant le jeune homme avec un bon sourire, dit seulement :

— Cela s’appelle une nouvelle. J’ai toujours su que vous iriez vite et loin. Je suis heureux pour vous, monsieur.

Il y avait du respect dans son ton et Nicolas, touch#233;, lui serra la main.

— Cependant, reprit Bourdeau, vous n’#234;tes pas au bout de vos peines. Il ne faut pas sous-estimer la difficult#233;. Mais vous avez pleins pouvoirs et, si je puis vous aider, n’h#233;sitez pas #224; faire fond sur moi.

— Pr#233;cis#233;ment, M. de Sartine m’a autoris#233; #224; disposer d’une aide. #192; vrai dire, j’ai sollicit#233; quelqu’un pour me seconder. J’ai propos#233; un nom. En fait, le v#244;tre. Mais je suis tr#232;s jeune et inexp#233;riment#233; et je comprendrais fort bien que vous me refusiez.

Bourdeau #233;tait rose d’#233;motion.

— N’ayez aucun scrupule. Nous sommes hors des r#232;gles. Je vous observe depuis que vous nous avez rejoints, et la valeur n’attend pas... Je suis flatt#233; que vous ayez pens#233; #224; moi et il me pla#238;t de travailler sous votre autorit#233;.

Ils demeur#232;rent un moment silencieux, et ce fut Bourdeau qui continua :

— Tout cela est fort bon, mais le temps presse. J’ai d#233;j#224; parl#233; au commissaire Camusot. Il n’a pas vu Lardin depuis trois semaines. M. le lieutenant g#233;n#233;ral vous en a-t-il parl#233; ?

Nicolas se dit, #224; part lui, que M. de Sartine se faisait des illusions sur le secret des enqu#234;tes et ne r#233;pondit pas #224; la question de l’inspecteur.

— Je voudrais visiter la morgue. Non que j’aie trouv#233; quelque chose dans les rapports, mais il faut ne rien n#233;gliger.

Bourdeau tendit sa tabati#232;re ouverte #224; Nicolas qui, pour le coup, en usa largement. Il #233;tait dans les habitudes bien ancr#233;es du Ch#226;telet de respecter cette petite c#233;r#233;monie avant d’affronter les puanteurs de la Basse-Ge#244;le. Nicolas connaissait bien ce lieu sinistre pour y avoir accompagn#233; Lardin. C’#233;tait une cave hideuse, un r#233;duit inf#226;me, #233;clair#233; par une moiti#233; de fen#234;tre. Un grillage et une rampe s#233;paraient les corps en d#233;composition du public autoris#233; #224; les examiner. Pour #233;viter une trop rapide destruction des corps, du sel #233;tait jet#233;, #224; intervalles r#233;guliers, sur les plus d#233;compos#233;s. Ici #233;taient reconnus ou rejet#233;s dans l’anonymat — les cadavres rendus par la Seine ou d#233;couverts sur la voie publique.

L’heure des visites n’avait pas encore sonn#233; et pourtant un homme #233;tait d#233;j#224; l#224;, dans un angle sombre du caveau. Il consid#233;rait avec attention les pauvres restes allong#233;s sur des dalles de pierre parmi lesquels Nicolas reconnut avec saisissement ceux qui avaient #233;t#233; d#233;crits dans les rapports. Mais il y avait une grande diff#233;rence entre la froideur des registres et la r#233;alit#233; sordide. Il n’avait pas pris garde #224; cette ombre silencieuse, et ce fut Bourdeau qui lui d#233;signa cette pr#233;sence insolite par un l#233;ger coup de coude et un clin d’#339;il. Nicolas se dirigea vers l’inconnu.

— Monsieur, peut-on savoir ce que vous faites ici et qui vous a autoris#233; #224; entrer ?

L’homme se retourna. Le front contre le grillage, perdu dans ses contemplations, il ne les avait pas entendus s’approcher. Nicolas eut un mouvement de surprise.

— Mais c’est le docteur Semacgus !

— Oui, Nicolas, c’est bien moi.

— Voici l’inspecteur Bourdeau.

— Monsieur... Mais vous-m#234;me, Nicolas, quel mauvais vent vous conduit en ces lieux ? Toujours votre apprentissage ?

— Mais oui, et vous ?

— Vous connaissez Saint-Louis, mon domestique ? Il a disparu depuis vendredi et je suis fort inquiet.

— Depuis vendredi... Docteur, l’endroit ne me para#238;t pas se pr#234;ter #224; la conversation. Regagnons les bureaux, voulez-vous ?

Ils retrouv#232;rent l’antichambre des audiences dans laquelle Nicolas avait attendu sa premi#232;re entrevue avec Sartine. D#233;sormais, l’huissier le saluait poliment. Nicolas se revoyait avec attendrissement en petit Breton timide. Il s’en voulut de toujours c#233;der #224; la nostalgie du pass#233; : c’en #233;tait fait de beaucoup de choses de sa premi#232;re existence : il fallait qu’il se donn#226;t corps et #226;me #224; sa mission actuelle. Ils s’approch#232;rent d’un m#233;chant bureau qui servait aux policiers de permanence. Nicolas pria Semacgus d’attendre quelques instants et s’isola avec Bourdeau.

— N’est-ce pas une curieuse co#239;ncidence ? fit-il. Vous ne connaissez pas le docteur et, par cons#233;quent, vous ne pouvez #234;tre aussi #233;tonn#233; que moi devant la conjonction de deux #233;v#233;nements si semblables.

Il resta un moment r#234;veur, et reprit :

— Guillaume Semacgus est un chirurgien de marine form#233; #224; l’#233;cole de Brest. Il a beaucoup navigu#233; sur les bateaux du roi, puis s’est embarqu#233; sur les navires de la Compagnie des Indes. Il est rest#233; plusieurs ann#233;es dans nos comptons d’Afrique, #224; Saint-Louis du S#233;n#233;gal. C’est un savant et un original, anatomiste r#233;put#233;. C’est aussi un ami de Lardin, je n’ai jamais compris pourquoi. C’est chez lui que je l’ai rencontr#233;...

Une id#233;e lui traversa l’esprit, qu’il pr#233;f#233;ra garder pour lui.

— Il est servi par deux esclaves n#232;gres qu’il traite fort bien. Saint-Louis lui sert de cocher et Awa, sa femme, de cuisini#232;re. Il vit en solitaire #224; Vaugirard.

Une autre id#233;e germa dans son esprit, qu’il repoussa pareillement.

— Allons recueillir officiellement sa d#233;position.

Nicolas ouvrit la porte et invita Semacgus #224; entrer. En pleine lumi#232;re, l’homme apparaissait de haute stature, et de ceux qui ne passent pas inaper#231;us. Il #233;tait beaucoup plus grand que Nicolas, qui pourtant dominait son monde. Il portait un habit sombre #224; boutons de cuivre, de coupe militaire, une cravate #233;clatante de blancheur et des bottes souples, et s’appuyait sur une canne #224; pommeau d’argent aux sculptures exotiques. Le visage aux yeux bruns #233;tait massif et color#233;. Il #233;manait du personnage une autorit#233; tranquille. Il s’assit devant une petite table sur laquelle Bourdeau #233;talait ses papiers, apr#232;s avoir taill#233; sa plume. Nicolas demeura debout derri#232;re le docteur.

— Ma#238;tre Semacgus, il vous plaira que nous recueillions votre d#233;position...

— Nicolas, ne le prenez pas mal ; mais d’o#249; vous vient cette assurance et de quel droit...

Ce fut l’inspecteur Bourdeau qui r#233;pondit :

— M. Le Floch a re#231;u d#233;l#233;gation extraordinaire de M. de Sartine.

— Soit, mais comprenez ma surprise.

Nicolas ne releva pas.

— Docteur, qu’avez-vous #224; d#233;clarer ?

— Comme vous voulez... Vendredi soir, j’#233;tais invit#233; par un ami #224; un m#233;dianoche. C’est carnaval, n’est-ce pas. Je me suis fait conduire rue du Faubourg-Saint-Honor#233; par Saint-Louis, mon domestique, qui me sert #224; l’occasion de cocher pour un petit cabriolet que je poss#232;de. #192; trois heures du matin, je n’ai retrouv#233; ni mon cocher ni ma voiture.

La plume grin#231;ait sur le papier.

— Depuis trois jours, j’ai fait le tour des h#244;pitaux et, en d#233;sespoir de cause, je suis venu #224; la Basse-Ge#244;le, dans le cas o#249;...

— Vous y #234;tes entr#233; en dehors des heures d’ouverture, observa Nicolas.

Semacgus r#233;prima un mouvement d’agacement.

— Vous savez bien que je me livre #224; des #233;tudes d’anatomie et Lardin m’a donn#233; un billet qui me permet d’entrer #224; tout moment pour examiner les corps d#233;pos#233;s #224; la morgue.

Oui, Nicolas, tout d’un coup, s’en souvenait.

— Pouvez-vous me dire qui #233;tait cet ami qui vous avait convi#233; vendredi soir ? demanda-t-il.

— Le commissaire Lardin.

Bourdeau ouvrit la bouche, mais un regard appuy#233; de Nicolas l’arr#234;ta.

— #192; quel endroit, cette partie fine ?

Le docteur sourit avec ironie et haussa les #233;paules.

— Dans un endroit mal fam#233; que la police conna#238;t bien. Chez la Paulet, au Dauphin couronn#233;, rue du Faubourg-Saint-Honor#233;. Au rez-de-chauss#233;e, on soupe ; #224; la cave, table de pharaon[3] et aux #233;tages, les filles. Un vrai paradis de carnaval.

— Vous y avez vos habitudes ?

— Et quand cela serait ? Mais ce n’est pas le cas. J’#233;tais invit#233; par Lardin, ce qui m’a d’ailleurs surpris. Il m’#233;tait bien revenu qu’il #233;tait friand de ce genre de raout, mais il n’avait jamais souhait#233; que j’y participasse.

— Vous y avez pris plaisir ?

— Vous #234;tes bien jeune, Nicolas. La chair #233;tait fine et les filles #233;taient belles. #192; l’occasion, je ne boude pas ces sortes de plaisirs.

— #192; quelle heure #234;tes-vous arriv#233; ?

— Onze heures.

— Et vous en #234;tes sorti ?

— #192; trois heures, je vous l’ai d#233;j#224; dit.

— Lardin est sorti avec vous ?

— Il y avait longtemps qu’il avait d#233;camp#233;. Et pour cause, apr#232;s tout ce scandale.

— Ce scandale ?

— Vous savez, sourit le docteur, nous #233;tions masqu#233;s... Lardin avait beaucoup bu, des vins et du Champagne. Peu avant minuit, un homme est entr#233; dans la salle. Il a bouscul#233; Lardin, ou le contraire. Lardin lui a arrach#233; son masque. J’eus la surprise de reconna#238;tre Descart, Il est, vous le savez peut-#234;tre, mon voisin #224; Vaugirard. Je l’ai connu chez Lardin, Mme Lardin est sa cousine. C’est gr#226;ce #224; lui que j’ai trouv#233; une maison, #224; mon retour d’Afrique. Descart chez la Paulet ! Nous naviguions en pleine folie. Ils se sont empoign#233;s tout de suite. Lardin #233;tait hors de lui, il #233;cumait. Il a accus#233; Descart de vouloir lui prendre sa femme. Descart s’est retir#233; et Lardin est parti peu apr#232;s.

— Seul ?

— Oui. De mon c#244;t#233;, je suis mont#233;, avec une fille. Mais tout cela a-t-il vraiment #224; voir avec la disparition de Saint-Louis ?

— Le nom de cette fille ?

— La Satin.

— Descart vous a-t-il reconnu ?

— Non, il n’#233;tait pas minuit et j’avais donc encore mon masque.

— #192; -t-il #233;t#233; reconnu ?

— Je ne crois pas, il s’est remasqu#233; imm#233;diatement.

Nicolas #233;prouvait quelque g#234;ne #224; retourner ainsi sur la sellette un homme pour lequel il avait toujours #233;prouv#233; des sentiments de sympathie qui r#233;pondaient tout naturellement #224; l’attention bienveillante que Semacgus n’avait cess#233; de lui porter.

— Je dois vous pr#233;venir d’une autre disparition, dit-il. Le commissaire Lardin n’a pas #233;t#233; revu depuis vendredi soir. Vous #234;tes, apparemment, la derni#232;re personne #224; l’avoir vu.

La r#233;ponse de Semacgus fut simple et surprenante.

— Cela devait arriver.

La plume de Bourdeau se remit #224; crisser de plus belle.

— Que voulez-vous dire ?

— Que Lardin, #224; force de m#233;priser le genre humain, devait s’attirer des ennuis.

— C’est votre ami...

— L’amiti#233; n’emp#234;che pas la lucidit#233;.

— Puis-je me permettre de vous faire observer que vous parlez de lui comme s’il #233;tait mort...

Semacgus regarda Nicolas avec commis#233;ration.

— Je vois que le m#233;tier rentre, monsieur le policier. L’apprentissage est apparemment termin#233;.

— Vous ne m’avez pas r#233;pondu.

— C’est juste une intuition. Mon souci va beaucoup plus au sort de mon domestique, que vous semblez bien oublier. Saint-Louis est un esclave. Le propre des esclaves est de prendre la fuite.

Les yeux bruns regard#232;rent Nicolas tristement.

— Voil#224; des id#233;es bien convenues dans une jeune t#234;te, et qui ne vous ressemblent gu#232;re, Nicolas. D’ailleurs, Saint-Louis est libre ; je l’ai affranchi. Il n’a aucune raison de s’enfuir. D’autant plus que sa femme, Awa, est toujours #224; la maison.

— Vous donnerez son signalement exact #224; M. Bourdeau. Nous allons le faire rechercher.

— Je souhaite qu’on le retrouve, j’y suis fort attach#233;.

— Encore une question. Lardin avait-il son sempiternel gourdin, vendredi soir ?

— Je crois bien que non, r#233;pondit le docteur.

Il regarda #224; nouveau Nicolas avec, cette fois, une lueur de curiosit#233; amus#233;e.

— Ce sera tout, docteur, fit celui-ci. Voyez avec Bourdeau pour Saint-Louis.


Quand Semacgus se fut retir#233;, les deux policiers rest#232;rent un long moment plong#233;s dans leurs r#233;flexions. Bourdeau tapotait le bureau du bout des doigts.

— Pour un premier interrogatoire, personne n’aurait pu faire mieux, dit-il enfin.

Nicolas ne releva pas cette remarque, qui pourtant lui fit plaisir.

— Je retourne rue Neuve-Saint-Augustin, fit-il. M. de Sartine doit #234;tre imm#233;diatement avis#233; de tout cela.

Bourdeau hocha la t#234;te n#233;gativement.

— Pas de z#232;le, jeune homme, il est surtout l’heure d’aller d#233;jeuner ! Elle est m#234;me pass#233;e de beaucoup. D’ailleurs, le lieutenant g#233;n#233;ral n’est pas visible l’apr#232;s-midi. Je vous invite. Je connais un petit cabaret o#249; le vin est bon.

Apr#232;s avoir long#233; la Grande Boucherie, dont les b#226;timents #233;taient situ#233;s #224; l’arri#232;re du Ch#226;telet, ils s’engag#232;rent dans la petite rue du Pied-de-B#339;uf. Nicolas avait fini par s’accoutumer aux habitudes et m#234;me aux odeurs du quartier. Les bouchers abattaient le b#233;tail dans leurs boutiques et le sang ruisselait au milieu des ruelles, o#249; il caillait sous les pieds des passants. Mais cela n’#233;tait rien #224; c#244;t#233; des exhalaisons qui sortaient des fonderies de suif animal. Bourdeau sautait d’orni#232;res en flaques, insensible #224; la puanteur. Nicolas, qui rentrait tout juste de sa Bretagne et avait encore sur sa peau le souffle des temp#234;tes, mit son mouchoir sur son visage, au grand amusement de son compagnon.

Le tripot #233;tait accueillant. Il #233;tait fr#233;quent#233; par des commis d’#233;choppes et par des clercs de notaires. L’aubergiste #233;tait du m#234;me village que Bourdeau, pr#232;s de Chinon, il en vendait le vin. Ils s’attabl#232;rent devant une fricass#233;e de poulet, du pain, des fromages de ch#232;vre et un pichet de vin. En d#233;pit du caract#232;re peu rago#251;tant de la promenade, Nicolas fit honneur #224; l’ambigu[4] et s’y attaqua gaillardement. La conversation consista en plans de campagne : pr#233;venir M. de Sartine, mener des enqu#234;tes #224; Vaugirard et rue du Faubourg-Saint-Honor#233;, interroger Descart et la Paulet et poursuivre l’examen des rapports de police.

Il #233;tait pr#232;s de cinq heures quand ils se s#233;par#232;rent. Nicolas ne trouva pas Sartine #224; son h#244;tel : il #233;tait #224; Versailles, appel#233; par le roi. L’id#233;e lui vint d’aller rendre visite au p#232;re Gr#233;goire, mais le couvent des Cannes #233;tait bien loin, la nuit tombait et il d#233;cida de rentrer sagement rue des Blancs-Manteaux.


La maison #233;tait d#233;cid#233;ment fort agit#233;e en son absence. #192; peine y avait-il p#233;n#233;tr#233; qu’il entendit #224; nouveau deux personnes converser, cette fois dans le salon de Mme Lardin.

— Il savait tout, Louise, disait une voix d’homme.

— Je sais, il m’avait fait une sc#232;ne affreuse. Mais enfin, Henri, expliquez-moi, si vous le pouvez, la raison de votre pr#233;sence dans cette maison ?

— C’#233;tait un pi#232;ge. Je ne peux rien vous dire... Vous n’avez pas entendu un bruit ?

Ils se turent. Une main s’#233;tait plaqu#233;e sur la bouche de Nicolas, une autre le poussait dans l’obscurit#233; et l’entra#238;na dans l’office. Il ne voyait rien et n’entendait qu’une respiration haletante. On le l#226;cha. Il sentit un souffle et respira un parfum qui ne lui #233;tait pas #233;tranger, puis des pas s’#233;loign#232;rent et il se retrouva seul dans le noir, attentif et immobile. Peu apr#232;s, la porte d’entr#233;e se referma et il entendit Louise Lardin qui regagnait ses appartements au premier. Il attendit encore quelques instants et monta dans sa soupente.