"Eloge de la sincerite" - читать интересную книгу автора (Montesquieu Baron de) Charles de Montesquieu -Éloge de la sincérité
Les Stoïciens faisaient consister presque toute la philosophie à
se connaître soi-même. « La vie, disaient-ils, n'était pas trop longue
pour une telle étude. » Ce précepte avait passé des écoles sur le
frontispice des temples; mais il n'était pas bien difficile de voir
que ceux qui conseillaient à leurs disciples de travailler à se
connaître ne se connaissaient pas.
Les moyens qu'ils donnaient pour y parvenir rendaient le précepte
inutile: ils voulaient qu'on s'examinât sans cesse, comme si on
pouvait se connaître en s'examinant.
Les hommes se regardent de trop près pour se voir tels qu'ils
sont. Comme ils n'aperçoivent leurs vertus et leurs vices qu'au
travers de l'amour-propre; qui embellit tout, ils sont toujours
d'eux-mêmes des témoins infidèles et des juges corrompus.
Ainsi, ceux-là étaient bien plus sages qui, connaissant combien
les hommes sont naturellement éloignés de la vérité, faisaient
consister toute la sagesse à la leur dire. Belle philosophie, qui ne
se bornait point à des connaissances spéculatives, mais à l'exercice
de la sincérité! Plus belle encore, si quelques esprits faux, qui la
poussèrent trop loin, n'avaient pas outré la raison même, et, par un
raffinement de liberté, n'avaient choqué toutes les bienséances.
Dans le dessein que j'ai entrepris, je ne puis m'empêcher de faire
une espèce de retour sur moi même. Je sens une satisfaction secrète
d'être obligé de faire l'éloge d'une vertu que je chéris, de trouver,
dans mon propre coeur, de quoi suppléer à l'insuffisance de mon
esprit, d'être le peintre, après avoir travaillé toute ma vie à être
le portrait, et de parler enfin d'une vertu qui fait l'honnête homme
dans la vie privée et le héros dans le commerce des grands.
PREMIÈRE PARTIE
DE LA SINCÉRITÉ PAR RAPPORT À LA VIE PRIVÉE
Les hommes, vivant dans la société, n'ont point eu cet avantage
sur les bêtes pour se procurer les moyens de vivre plus
délicieusement. Dieu a voulu qu'ils vécussent en commun pour se servir
de guides les uns aux autres, pour qu'ils pussent voir par les yeux
d'autrui ce que leur amour-propre leur cache, et qu'enfin, par un
commerce sacré de confiance, ils pussent se dire et se rendre la
vérité. Les hommes se la doivent donc tous mutuellement.
Ceux qui négligent de nous la dire nous ravissent un bien qui nous
appartient. Ils rendent vaines les vues que Dieu a eues sur eux et sur
nous. Ils lui résistent dans ses desseins et le combattent dans sa
providence.
Ils font comme le mauvais principe des Mages, qui répandent les
ténèbres dans le monde, au lieu de la lumière, que le bon principe y
avait créée.
On s'imagine ordinairement que ce n'est que dans la jeunesse que
les hommes ont besoin d'éducation; vous diriez qu'ils sortent tous des
mains de leurs maîtres, ou parfaits, ou incorrigibles.
Ainsi, comme si l'on avait d'eux trop bonne ou trop mauvaise
opinion, on néglige également d'être sincère et on croit qu'il y
aurait de l'inhumanité de les tourmenter, ou sur des défauts qu'ils
n'ont pas, ou sur des défauts qu'ils auront toujours.
Mais, par bonheur ou par malheur, les hommes ne sont ni si bons ni
si mauvais qu'on les fait, et, s'il y en a fort peu de vertueux, il
n'y en a aucun qui ne puisse le devenir.
Il n'y a personne qui, s'il était averti de ses défauts, pût
soutenir une contradiction éternelle; il deviendrait vertueux, quand
ce ne serait que par lassitude.
On serait porté à faire le bien, non seulement par cette
satisfaction intérieure de la conscience qui soutient les sages, mais
même par la crainte des mépris qui les exerce.
Le vice serait réduit à cette triste et déplorable condition où
gémit la vertu, et il faudrait avoir autant de force et de courage
pour être méchant, qu'il en faut, dans ce siècle corrompu, pour être
homme de bien.
Quand la sincérité ne nous guérirait que de l'orgueil, ce serait
une grande vertu qui nous guérirait du plus grand de tous les vices.
Il n'y a que trop de Narcisses dans le monde, de ces gens amoureux
d'eux-mêmes. Ils sont perdus s'ils trouvent dans leurs amis de la
complaisance. Prévenus de leur mérite, remplis d'une idée qui leur est
chère, ils passent leur vie à s'admirer. Que faudrait-il pour les
guérir d'une folie qui semble incurable? Il ne faudrait que les faire
apercevoir du petit nombre de leurs rivaux; que leur faire sentir
leurs faiblesses; que mettre leurs vices dans le point de vue qu'il
faut pour les faire voir, que se joindre à eux contre eux-mêmes, et
leur parler dans la simplicité de la vérité.
Quoi! Vivrons-nous toujours dans cet esclavage de déguiser tous
nos sentiments? Faudra-t-il louer, faudra-t-il approuver sans cesse?
Portera-t-on la tyrannie jusque sur nos pensées? Qui est-ce qui est en
droit d'exiger de nous cette espèce d'idolâtrie? Certes l'homme est
bien faible de rendre de pareils hommages, et bien injuste de les
exiger.
Cependant, comme si tout le mérite consistait à servir, on fait
parade d'une basse complaisance. C'est la vertu du siècle; c'est toute
l'étude d'aujourd'hui. Ceux qui ont encore quelque noblesse dans le
coeur font tout ce qu'ils peuvent pour la perdre. Ils prennent l'âme
du vil courtisan pour ne point passer pour des gens singuliers, qui ne
sont pas faits comme les autres hommes.
La vérité demeure ensevelie sous les maximes d'une politesse
fausse. On appelle savoir-vivre l'art de vivre avec bassesse. On ne
met point de différence entre connaître le monde et le tromper; et la
cérémonie, qui devrait être entièrement bornée à l'extérieur, se
glisse jusque dans les moeurs.
On laisse l'ingénuité aux petits esprits, comme une marque de leur
imbécillité. La franchise est regardée comme un vice dans l'éducation.
On ne demande point que le coeur soit bien placé; il suffit qu'on
l'ait fait comme les autres. C'est comme dans les portraits, où l'on
n'exige autre chose si ce n'est qu'ils soient ressemblants.
On croit, par la douceur de la flatterie, avoir trouvé le moyen de
rendre la vie délicieuse. Un homme simple qui n'a que la vérité à dire
est regardé comme le perturbateur du plaisir public. On le fuit, parce
qu'il ne plaît point; on fuit la vérité qu'il annonce, parce qu'elle
est amère; on fuit la sincérité dont il fait profession parce qu'elle
ne porte que des fruits sauvages; on la redoute, parce qu'elle
humilie, parce qu'elle révolte l'orgueil, qui est la plus chère des
passions, parce qu'elle est un peintre fidèle, qui nous fait voir
aussi difformes que nous le sommes.
Il ne faut donc pas s'étonner si elle est si rare: elle est
chassée, elle est proscrite partout. Chose merveilleuse! elle trouve à
peine un asile dans le sein de l'amitié.
Toujours séduits par la même erreur, nous ne prenons des amis que
pour avoir des gens particulièrement destinés à nous plaire: notre
estime finit avec leur complaisance; le terme de l'amitié est le terme
des agréments. Et quels sont ces agréments? qu'est-ce qui nous plaît
davantage dans nos amis? Ce sont les louanges continuelles, que nous
levons sur eux comme des tributs. D'où vient qu'il n'y a plus de
véritable amitié parmi les hommes? que ce nom n'est plus qu'un piège,
qu'ils emploient avec bassesse pour se séduire?
« C'est, dit un poète, parce qu'il n'y a plus de sincérité. » En
effet, ôter la sincérité de l'amitié, c'est en faire une vertu de
théâtre; c'est défigurer cette reine des coeurs; c'est rendre
chimérique l'union des âmes; c'est mettre l'artifice dans ce qu'il y a
de plus saint et la gêne dans ce qu'il y a de plus libre. Une telle
amitié, encore un coup, n'en a que le nom, et Diogène avait raison de
la comparer à ces inscriptions que l'on met sur les tombeaux, qui ne
sont que de vains signes de ce qui n'est point.
Les anciens, qui nous ont laissé des éloges si magnifiques de
Caton, nous l'ont dépeint comme s'il avait eu le coeur de la sincérité
même. Cette liberté, qu'il chérissait tant, ne paraissait jamais mieux
que dans ses paroles. Il semblait qu'il ne pouvait donner son amitié
qu'avec sa vertu. C'était plutôt un lien de probité que d'affection,
et il reprenait ses amis, et parce qu'ils étaient ses amis, et parce
qu'ils étaient hommes.
C'est sans doute un ami sincère que la fable nous cache dans ses
ombres, lorsqu'elle nous représente une divinité favorable, la Sagesse
elle-même, qui prend soin de conduire Ulysse, le tourne à la vertu, le
dérobe à mille dangers, et le fait jouir du ciel, même dans sa colère.
Si nous connaissions bien le prix d'un véritable ami, nous passerions
notre vie à le chercher. Ce serait le plus grand des biens que nous
demanderions au Ciel; et, quand il aurait rempli nos voeux, nous nous
croirions aussi heureux que s'il nous avait créés avec plusieurs âmes
pour veiller sur notre faible et misérable machine.
La plupart des gens, séduits par les apparences, se laissent
prendre aux appâts trompeurs d'une basse et servile complaisance; ils
la prennent pour un signe d'une véritable amitié, et confondent, comme
disait Pythagore, le chant des Sirènes avec celui des Muses.
Ils croient, dis-je, qu'elle produit l'amitié, comme les gens
simples pensent que la terre a fait les Dieux; au lieu de dire que
c'est la sincérité qui la fait naître comme les Dieux ont créé les
signes et les puissances célestes. Oui; C'est d'une source aussi pure
que l'amitié doit sortir, et c'est une belle origine que celle qu'elle
tire d'une vertu qui donne la naissance à tant d'autres.
Les grandes vertus, qui naissent, si je l'ose dire, dans la partie
de l'âme la plus relevée et la plus divine, semblent être enchaînées
les unes aux autres. Qu'un homme ait la force d'être sincère, vous
verrez un certain courage répandu dans tout son caractère, une
indépendance générale, un empire sur lui-même égal à celui qu'on
exerce sur les autres, une âme exempte des nuages de la crainte et de
la terreur, un amour pour la vertu, une haine pour le vice, un mépris
pour ceux qui s'y abandonnent. D'une tige si noble et si belle, il ne
peut naître que des rameaux d'or.
Et si, dans la vie privée - où les vertus languissantes se sentent
de la médiocrité des conditions; où elles sont ordinairement sans
force, parce qu'elles sont presque toujours sans action; où, faute
d'être pratiquées, elles s'éteignent comme un feu qui manque de
nourriture - si, dis-je, dans la vie privée, la sincérité produit de
pareils effets, que sera-ce dans la cour des grands?
SECONDE PARTIE
DE LA SlNCÉRITÉ PAR RAPPORT AUX COMMERCES DES GRANDS
Ceux qui ont le coeur corrompu méprisent les hommes sincères,
parce qu'ils parviennent rarement aux honneurs et aux dignités; comme
s'il y avait un plus bel emploi que celui de dire la vérité; comme si
ce qui fait faire un bon usage des dignités n'était pas au-dessus des
dignités mêmes.
En effet, la sincérité même n'a jamais tant d'éclat que lorsqu'on
la porte à la cour des princes, le centre des honneurs et de la
gloire. On peut dire que c'est la couronne d'Ariane, qui est placée
dans le ciel. C'est là que cette vertu brille des noms de magnanimité,
de fermeté et de courage; et, comme les plantes ont plus de force
lorsqu'elles croissent dans les terres fertiles, aussi la sincérité
est plus admirable auprès des grands, où la majesté même du Prince,
qui ternit tout ce qui l'environne, lui donne un nouvel éclat.
Un homme sincère à la cour d'un prince est un homme libre parmi
des esclaves. Quoiqu'il respecte le Souverain, la vérité, dans sa
bouche, est toujours souveraine, et, tandis qu'une foule de courtisans
est le jouet des vents qui règnent et des tempêtes qui grondent autour
du trône, il est ferme et inébranlable, parce qu'il s'appuie sur la
vérité, qui est immortelle par sa nature et incorruptible par son
essence.
Il est, pour ainsi dire, garant envers les peuples des actions du
Prince. Il cherche à détruire, par ses sages conseils, le vice de la
cour, comme ces peuples qui, par la force de leur voix, voulaient
épouvanter le dragon qui éclipsait, disaient-ils, le soleil; et, comme
on adorait autrefois la main de Praxitèle dans ses statues, on chérit
un homme sincère dans la félicité des peuples, qu'il procure, et dans
les actions vertueuses des princes, qu'il anime.
Lorsque Dieu, dans sa colère, veut châtier les peuples, il permet
que des flatteurs se saisissent de la confiance des princes, qui
plongent bientôt leur État dans un abîme de malheurs. Mais, lorsqu'il
veut verser ses bénédictions sur eux, il permet que des gens sincères
aient le coeur de leurs rois et leur montrent la vérité, dont ils ont
besoin comme ceux qui sont dans la tempête ont besoin d'une étoile
favorable qui les éclaire.
Aussi voyons-nous, dans Daniel, que Dieu, irrité contre son
peuple, met au nombre des malheurs dont il veut l'affliger, que la
vérité ne sera plus écoutée, qu'elle sera prosternée à terre, dans un
état de mépris et d'humiliation: et prosternetur veritas in terra.
Pendant que les hommes de Dieu annonçaient à son peuple les arrêts
du Ciel, mille faux prophètes s'élevaient contre eux. Le peuple,
incertain de la route qu'il devait suivre, suspendu entre Dieu et
Baal, ne savait de quel côté se déterminer. C'est en vain qu'il
cherchait des signes éclatants, qui fixassent son incertitude. Ne
savait-il pas que les magiciens de Pharaon, remplis de la force de
leur art, avaient essayé la puissance de Moïse et l'avaient pour ainsi
dire lassée? À quel caractère pouvait-on donc reconnaître les
ministres du vrai Dieu? Le voici: c'est à la sincérité avec laquelle
ils parlaient aux princes; c'est à la liberté avec laquelle ils leur
annonçaient les vérités les plus fâcheuses, et cherchaient à ramener
des esprits séduits par des prêtres flatteurs et artificieux.
Les historiens de la Chine attribuent la longue durée et, si je
l'ose dire, l'immortalité de cet empire, aux droits qu'ont tous ceux
qui approchent du Prince, et surtout un principal officier nommé
Kotaou, de l'avertir de ce qu'il peut y avoir d'irrégulier dans sa
conduite. L'empereur Tkiou, qu'on peut justement nommer le Néron de la
Chine, fit attacher en un jour, à une colonne d'oirai enflammée,
vingt-deux mandarins, qui s'étaient succédé les uns les autres à ce
dangereux emploi de Kotaou. Le tyran, fatigué de se voir toujours
reprocher de nouveaux crimes, céda à des gens qui renaissaient sans
cesse. Il fut étonné de la fermeté de ces âmes généreuses et de
l'impuissance des supplices, et la cruauté eut enfin des bornes, parce
que la vertu n'en eut point.
Dans une épreuve si forte et si périlleuse, on ne balança pas un
moment entre se taire et mourir; les lois trouvèrent toujours des
bouches qui parlèrent pour elles; la vertu ne fut point ébranlée, la
vérité, trahie, la constance, lassée; le Ciel fit plus de prodiges que
la Terre ne fit de crimes, et le tyran fut enfin livré aux remords.
Voulez-vous voir, d'un autre côté, un détestable effet d'une lâche
et basse complaisance? comme elle empoisonne le coeur des princes? et
ne leur laisse plus distinguer les vertus d'avec les vices? Vous le
trouverez dans Lampridius, qui dit que Commode, ayant désigné consul
l'adultère de sa mère, reçut le titre de pieux et qu'après avoir fait
mourir Perennis, il fut surnommé heureux: Cum adulterum matris
consulem designasset, Commodus vocatus est pius; cum occidisset
Perennem, vocatus est felir.
Quoi! Ne se trouvera-t-il personne qui renverse ces titres
fastueux, qui apprenne à cet empereur qu'il est un monstre, et rende à
la vertu des titres usurpés par le vice?
Non! À la honte des hommes de ce siècle, personne ne parla pour la
vérité. On laissa jouir cet empereur de ce bonheur et de cette piété
criminels. Que pouvait on faire davantage pour favoriser le crime que
de lui épargner la honte et les remords mêmes?
« Les richesses et les dignités, disait Platon, n'engendrent rien
de plus corrompu que la flatterie. » On peut la comparer à ces rochers
cachés entre deux eaux, qui font faire tant de naufrages. « Un
flatteur, selon Homère, est aussi redoutable que les portes de
l'Enfer. » - « C'est la flatterie, est-il dit dans Euripide, qui
détruit les villes les mieux peuplées et fait tant de déserts. ».
Heureux le prince qui vit parmi des gens sincères qui
s'intéressent à sa réputation et à sa vertu. Mais que celui qui vit
parmi des flatteurs est malheureux de passer ainsi sa vie au milieu de
ses ennemis; Oui! Au milieu de ses ennemis! Et nous devons regarder
comme tels tous ceux qui ne nous parlent point à coeur ouvert; qui,
comme ce Janus de la fable, se montrent toujours à nous avec deux
visages; qui nous font vivre dans une nuit éternelle, et nous couvrent
d'un nuage épais pour nous empêcher de voir la vérité qui se présente.
Détestons la flatterie! Que la Sincérité règne à sa place!
Faisons-la descendre du Ciel, si elle a quitté la Terre. Elle sera
notre vertu tutélaire. Elle ramènera l'âge d'or et le siècle de
l'innocence, tandis que le mensonge et l'artifice rentreront dans la
boîte funeste de Pandore.
La Terre, plus riante, sera un séjour de félicité. On y verra le
même changement que celui que les poètes nous décrivent, lorsque
Apollon, chassé de l'Olympe, vint parmi les, mortels, devenu mortel
lui-même, faire fleurir la foi, la justice et la sincérité, et rendit
bientôt les Dieux jaloux du bonheur des hommes, et les hommes, dans
leur bonheur, rivaux même des Dieux.
Charles de Montesquieu -Éloge de la sincérité
Les Stoïciens faisaient consister presque toute la philosophie à
se connaître soi-même. « La vie, disaient-ils, n'était pas trop longue
pour une telle étude. » Ce précepte avait passé des écoles sur le
frontispice des temples; mais il n'était pas bien difficile de voir
que ceux qui conseillaient à leurs disciples de travailler à se
connaître ne se connaissaient pas.
Les moyens qu'ils donnaient pour y parvenir rendaient le précepte
inutile: ils voulaient qu'on s'examinât sans cesse, comme si on
pouvait se connaître en s'examinant.
Les hommes se regardent de trop près pour se voir tels qu'ils
sont. Comme ils n'aperçoivent leurs vertus et leurs vices qu'au
travers de l'amour-propre; qui embellit tout, ils sont toujours
d'eux-mêmes des témoins infidèles et des juges corrompus.
Ainsi, ceux-là étaient bien plus sages qui, connaissant combien
les hommes sont naturellement éloignés de la vérité, faisaient
consister toute la sagesse à la leur dire. Belle philosophie, qui ne
se bornait point à des connaissances spéculatives, mais à l'exercice
de la sincérité! Plus belle encore, si quelques esprits faux, qui la
poussèrent trop loin, n'avaient pas outré la raison même, et, par un
raffinement de liberté, n'avaient choqué toutes les bienséances.
Dans le dessein que j'ai entrepris, je ne puis m'empêcher de faire
une espèce de retour sur moi même. Je sens une satisfaction secrète
d'être obligé de faire l'éloge d'une vertu que je chéris, de trouver,
dans mon propre coeur, de quoi suppléer à l'insuffisance de mon
esprit, d'être le peintre, après avoir travaillé toute ma vie à être
le portrait, et de parler enfin d'une vertu qui fait l'honnête homme
dans la vie privée et le héros dans le commerce des grands.
PREMIÈRE PARTIE
DE LA SINCÉRITÉ PAR RAPPORT À LA VIE PRIVÉE
Les hommes, vivant dans la société, n'ont point eu cet avantage
sur les bêtes pour se procurer les moyens de vivre plus
délicieusement. Dieu a voulu qu'ils vécussent en commun pour se servir
de guides les uns aux autres, pour qu'ils pussent voir par les yeux
d'autrui ce que leur amour-propre leur cache, et qu'enfin, par un
commerce sacré de confiance, ils pussent se dire et se rendre la
vérité. Les hommes se la doivent donc tous mutuellement.
Ceux qui négligent de nous la dire nous ravissent un bien qui nous
appartient. Ils rendent vaines les vues que Dieu a eues sur eux et sur
nous. Ils lui résistent dans ses desseins et le combattent dans sa
providence.
Ils font comme le mauvais principe des Mages, qui répandent les
ténèbres dans le monde, au lieu de la lumière, que le bon principe y
avait créée.
On s'imagine ordinairement que ce n'est que dans la jeunesse que
les hommes ont besoin d'éducation; vous diriez qu'ils sortent tous des
mains de leurs maîtres, ou parfaits, ou incorrigibles.
Ainsi, comme si l'on avait d'eux trop bonne ou trop mauvaise
opinion, on néglige également d'être sincère et on croit qu'il y
aurait de l'inhumanité de les tourmenter, ou sur des défauts qu'ils
n'ont pas, ou sur des défauts qu'ils auront toujours.
Mais, par bonheur ou par malheur, les hommes ne sont ni si bons ni
si mauvais qu'on les fait, et, s'il y en a fort peu de vertueux, il
n'y en a aucun qui ne puisse le devenir.
Il n'y a personne qui, s'il était averti de ses défauts, pût
soutenir une contradiction éternelle; il deviendrait vertueux, quand
ce ne serait que par lassitude.
On serait porté à faire le bien, non seulement par cette
satisfaction intérieure de la conscience qui soutient les sages, mais
même par la crainte des mépris qui les exerce.
Le vice serait réduit à cette triste et déplorable condition où
gémit la vertu, et il faudrait avoir autant de force et de courage
pour être méchant, qu'il en faut, dans ce siècle corrompu, pour être
homme de bien.
Quand la sincérité ne nous guérirait que de l'orgueil, ce serait
une grande vertu qui nous guérirait du plus grand de tous les vices.
Il n'y a que trop de Narcisses dans le monde, de ces gens amoureux
d'eux-mêmes. Ils sont perdus s'ils trouvent dans leurs amis de la
complaisance. Prévenus de leur mérite, remplis d'une idée qui leur est
chère, ils passent leur vie à s'admirer. Que faudrait-il pour les
guérir d'une folie qui semble incurable? Il ne faudrait que les faire
apercevoir du petit nombre de leurs rivaux; que leur faire sentir
leurs faiblesses; que mettre leurs vices dans le point de vue qu'il
faut pour les faire voir, que se joindre à eux contre eux-mêmes, et
leur parler dans la simplicité de la vérité.
Quoi! Vivrons-nous toujours dans cet esclavage de déguiser tous
nos sentiments? Faudra-t-il louer, faudra-t-il approuver sans cesse?
Portera-t-on la tyrannie jusque sur nos pensées? Qui est-ce qui est en
droit d'exiger de nous cette espèce d'idolâtrie? Certes l'homme est
bien faible de rendre de pareils hommages, et bien injuste de les
exiger.
Cependant, comme si tout le mérite consistait à servir, on fait
parade d'une basse complaisance. C'est la vertu du siècle; c'est toute
l'étude d'aujourd'hui. Ceux qui ont encore quelque noblesse dans le
coeur font tout ce qu'ils peuvent pour la perdre. Ils prennent l'âme
du vil courtisan pour ne point passer pour des gens singuliers, qui ne
sont pas faits comme les autres hommes.
La vérité demeure ensevelie sous les maximes d'une politesse
fausse. On appelle savoir-vivre l'art de vivre avec bassesse. On ne
met point de différence entre connaître le monde et le tromper; et la
cérémonie, qui devrait être entièrement bornée à l'extérieur, se
glisse jusque dans les moeurs.
On laisse l'ingénuité aux petits esprits, comme une marque de leur
imbécillité. La franchise est regardée comme un vice dans l'éducation.
On ne demande point que le coeur soit bien placé; il suffit qu'on
l'ait fait comme les autres. C'est comme dans les portraits, où l'on
n'exige autre chose si ce n'est qu'ils soient ressemblants.
On croit, par la douceur de la flatterie, avoir trouvé le moyen de
rendre la vie délicieuse. Un homme simple qui n'a que la vérité à dire
est regardé comme le perturbateur du plaisir public. On le fuit, parce
qu'il ne plaît point; on fuit la vérité qu'il annonce, parce qu'elle
est amère; on fuit la sincérité dont il fait profession parce qu'elle
ne porte que des fruits sauvages; on la redoute, parce qu'elle
humilie, parce qu'elle révolte l'orgueil, qui est la plus chère des
passions, parce qu'elle est un peintre fidèle, qui nous fait voir
aussi difformes que nous le sommes.
Il ne faut donc pas s'étonner si elle est si rare: elle est
chassée, elle est proscrite partout. Chose merveilleuse! elle trouve à
peine un asile dans le sein de l'amitié.
Toujours séduits par la même erreur, nous ne prenons des amis que
pour avoir des gens particulièrement destinés à nous plaire: notre
estime finit avec leur complaisance; le terme de l'amitié est le terme
des agréments. Et quels sont ces agréments? qu'est-ce qui nous plaît
davantage dans nos amis? Ce sont les louanges continuelles, que nous
levons sur eux comme des tributs. D'où vient qu'il n'y a plus de
véritable amitié parmi les hommes? que ce nom n'est plus qu'un piège,
qu'ils emploient avec bassesse pour se séduire?
« C'est, dit un poète, parce qu'il n'y a plus de sincérité. » En
effet, ôter la sincérité de l'amitié, c'est en faire une vertu de
théâtre; c'est défigurer cette reine des coeurs; c'est rendre
chimérique l'union des âmes; c'est mettre l'artifice dans ce qu'il y a
de plus saint et la gêne dans ce qu'il y a de plus libre. Une telle
amitié, encore un coup, n'en a que le nom, et Diogène avait raison de
la comparer à ces inscriptions que l'on met sur les tombeaux, qui ne
sont que de vains signes de ce qui n'est point.
Les anciens, qui nous ont laissé des éloges si magnifiques de
Caton, nous l'ont dépeint comme s'il avait eu le coeur de la sincérité
même. Cette liberté, qu'il chérissait tant, ne paraissait jamais mieux
que dans ses paroles. Il semblait qu'il ne pouvait donner son amitié
qu'avec sa vertu. C'était plutôt un lien de probité que d'affection,
et il reprenait ses amis, et parce qu'ils étaient ses amis, et parce
qu'ils étaient hommes.
C'est sans doute un ami sincère que la fable nous cache dans ses
ombres, lorsqu'elle nous représente une divinité favorable, la Sagesse
elle-même, qui prend soin de conduire Ulysse, le tourne à la vertu, le
dérobe à mille dangers, et le fait jouir du ciel, même dans sa colère.
Si nous connaissions bien le prix d'un véritable ami, nous passerions
notre vie à le chercher. Ce serait le plus grand des biens que nous
demanderions au Ciel; et, quand il aurait rempli nos voeux, nous nous
croirions aussi heureux que s'il nous avait créés avec plusieurs âmes
pour veiller sur notre faible et misérable machine.
La plupart des gens, séduits par les apparences, se laissent
prendre aux appâts trompeurs d'une basse et servile complaisance; ils
la prennent pour un signe d'une véritable amitié, et confondent, comme
disait Pythagore, le chant des Sirènes avec celui des Muses.
Ils croient, dis-je, qu'elle produit l'amitié, comme les gens
simples pensent que la terre a fait les Dieux; au lieu de dire que
c'est la sincérité qui la fait naître comme les Dieux ont créé les
signes et les puissances célestes. Oui; C'est d'une source aussi pure
que l'amitié doit sortir, et c'est une belle origine que celle qu'elle
tire d'une vertu qui donne la naissance à tant d'autres.
Les grandes vertus, qui naissent, si je l'ose dire, dans la partie
de l'âme la plus relevée et la plus divine, semblent être enchaînées
les unes aux autres. Qu'un homme ait la force d'être sincère, vous
verrez un certain courage répandu dans tout son caractère, une
indépendance générale, un empire sur lui-même égal à celui qu'on
exerce sur les autres, une âme exempte des nuages de la crainte et de
la terreur, un amour pour la vertu, une haine pour le vice, un mépris
pour ceux qui s'y abandonnent. D'une tige si noble et si belle, il ne
peut naître que des rameaux d'or.
Et si, dans la vie privée - où les vertus languissantes se sentent
de la médiocrité des conditions; où elles sont ordinairement sans
force, parce qu'elles sont presque toujours sans action; où, faute
d'être pratiquées, elles s'éteignent comme un feu qui manque de
nourriture - si, dis-je, dans la vie privée, la sincérité produit de
pareils effets, que sera-ce dans la cour des grands?
SECONDE PARTIE
DE LA SlNCÉRITÉ PAR RAPPORT AUX COMMERCES DES GRANDS
Ceux qui ont le coeur corrompu méprisent les hommes sincères,
parce qu'ils parviennent rarement aux honneurs et aux dignités; comme
s'il y avait un plus bel emploi que celui de dire la vérité; comme si
ce qui fait faire un bon usage des dignités n'était pas au-dessus des
dignités mêmes.
En effet, la sincérité même n'a jamais tant d'éclat que lorsqu'on
la porte à la cour des princes, le centre des honneurs et de la
gloire. On peut dire que c'est la couronne d'Ariane, qui est placée
dans le ciel. C'est là que cette vertu brille des noms de magnanimité,
de fermeté et de courage; et, comme les plantes ont plus de force
lorsqu'elles croissent dans les terres fertiles, aussi la sincérité
est plus admirable auprès des grands, où la majesté même du Prince,
qui ternit tout ce qui l'environne, lui donne un nouvel éclat.
Un homme sincère à la cour d'un prince est un homme libre parmi
des esclaves. Quoiqu'il respecte le Souverain, la vérité, dans sa
bouche, est toujours souveraine, et, tandis qu'une foule de courtisans
est le jouet des vents qui règnent et des tempêtes qui grondent autour
du trône, il est ferme et inébranlable, parce qu'il s'appuie sur la
vérité, qui est immortelle par sa nature et incorruptible par son
essence.
Il est, pour ainsi dire, garant envers les peuples des actions du
Prince. Il cherche à détruire, par ses sages conseils, le vice de la
cour, comme ces peuples qui, par la force de leur voix, voulaient
épouvanter le dragon qui éclipsait, disaient-ils, le soleil; et, comme
on adorait autrefois la main de Praxitèle dans ses statues, on chérit
un homme sincère dans la félicité des peuples, qu'il procure, et dans
les actions vertueuses des princes, qu'il anime.
Lorsque Dieu, dans sa colère, veut châtier les peuples, il permet
que des flatteurs se saisissent de la confiance des princes, qui
plongent bientôt leur État dans un abîme de malheurs. Mais, lorsqu'il
veut verser ses bénédictions sur eux, il permet que des gens sincères
aient le coeur de leurs rois et leur montrent la vérité, dont ils ont
besoin comme ceux qui sont dans la tempête ont besoin d'une étoile
favorable qui les éclaire.
Aussi voyons-nous, dans Daniel, que Dieu, irrité contre son
peuple, met au nombre des malheurs dont il veut l'affliger, que la
vérité ne sera plus écoutée, qu'elle sera prosternée à terre, dans un
état de mépris et d'humiliation: et prosternetur veritas in terra.
Pendant que les hommes de Dieu annonçaient à son peuple les arrêts
du Ciel, mille faux prophètes s'élevaient contre eux. Le peuple,
incertain de la route qu'il devait suivre, suspendu entre Dieu et
Baal, ne savait de quel côté se déterminer. C'est en vain qu'il
cherchait des signes éclatants, qui fixassent son incertitude. Ne
savait-il pas que les magiciens de Pharaon, remplis de la force de
leur art, avaient essayé la puissance de Moïse et l'avaient pour ainsi
dire lassée? À quel caractère pouvait-on donc reconnaître les
ministres du vrai Dieu? Le voici: c'est à la sincérité avec laquelle
ils parlaient aux princes; c'est à la liberté avec laquelle ils leur
annonçaient les vérités les plus fâcheuses, et cherchaient à ramener
des esprits séduits par des prêtres flatteurs et artificieux.
Les historiens de la Chine attribuent la longue durée et, si je
l'ose dire, l'immortalité de cet empire, aux droits qu'ont tous ceux
qui approchent du Prince, et surtout un principal officier nommé
Kotaou, de l'avertir de ce qu'il peut y avoir d'irrégulier dans sa
conduite. L'empereur Tkiou, qu'on peut justement nommer le Néron de la
Chine, fit attacher en un jour, à une colonne d'oirai enflammée,
vingt-deux mandarins, qui s'étaient succédé les uns les autres à ce
dangereux emploi de Kotaou. Le tyran, fatigué de se voir toujours
reprocher de nouveaux crimes, céda à des gens qui renaissaient sans
cesse. Il fut étonné de la fermeté de ces âmes généreuses et de
l'impuissance des supplices, et la cruauté eut enfin des bornes, parce
que la vertu n'en eut point.
Dans une épreuve si forte et si périlleuse, on ne balança pas un
moment entre se taire et mourir; les lois trouvèrent toujours des
bouches qui parlèrent pour elles; la vertu ne fut point ébranlée, la
vérité, trahie, la constance, lassée; le Ciel fit plus de prodiges que
la Terre ne fit de crimes, et le tyran fut enfin livré aux remords.
Voulez-vous voir, d'un autre côté, un détestable effet d'une lâche
et basse complaisance? comme elle empoisonne le coeur des princes? et
ne leur laisse plus distinguer les vertus d'avec les vices? Vous le
trouverez dans Lampridius, qui dit que Commode, ayant désigné consul
l'adultère de sa mère, reçut le titre de pieux et qu'après avoir fait
mourir Perennis, il fut surnommé heureux: Cum adulterum matris
consulem designasset, Commodus vocatus est pius; cum occidisset
Perennem, vocatus est felir.
Quoi! Ne se trouvera-t-il personne qui renverse ces titres
fastueux, qui apprenne à cet empereur qu'il est un monstre, et rende à
la vertu des titres usurpés par le vice?
Non! À la honte des hommes de ce siècle, personne ne parla pour la
vérité. On laissa jouir cet empereur de ce bonheur et de cette piété
criminels. Que pouvait on faire davantage pour favoriser le crime que
de lui épargner la honte et les remords mêmes?
« Les richesses et les dignités, disait Platon, n'engendrent rien
de plus corrompu que la flatterie. » On peut la comparer à ces rochers
cachés entre deux eaux, qui font faire tant de naufrages. « Un
flatteur, selon Homère, est aussi redoutable que les portes de
l'Enfer. » - « C'est la flatterie, est-il dit dans Euripide, qui
détruit les villes les mieux peuplées et fait tant de déserts. ».
Heureux le prince qui vit parmi des gens sincères qui
s'intéressent à sa réputation et à sa vertu. Mais que celui qui vit
parmi des flatteurs est malheureux de passer ainsi sa vie au milieu de
ses ennemis; Oui! Au milieu de ses ennemis! Et nous devons regarder
comme tels tous ceux qui ne nous parlent point à coeur ouvert; qui,
comme ce Janus de la fable, se montrent toujours à nous avec deux
visages; qui nous font vivre dans une nuit éternelle, et nous couvrent
d'un nuage épais pour nous empêcher de voir la vérité qui se présente.
Détestons la flatterie! Que la Sincérité règne à sa place!
Faisons-la descendre du Ciel, si elle a quitté la Terre. Elle sera
notre vertu tutélaire. Elle ramènera l'âge d'or et le siècle de
l'innocence, tandis que le mensonge et l'artifice rentreront dans la
boîte funeste de Pandore.
La Terre, plus riante, sera un séjour de félicité. On y verra le
même changement que celui que les poètes nous décrivent, lorsque
Apollon, chassé de l'Olympe, vint parmi les, mortels, devenu mortel
lui-même, faire fleurir la foi, la justice et la sincérité, et rendit
bientôt les Dieux jaloux du bonheur des hommes, et les hommes, dans
leur bonheur, rivaux même des Dieux.
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