"Eloge de la sincerite" - читать интересную книгу автора (Montesquieu Baron de)

a cura di Valerio Di Stefano - Charles de Montesquieu - Éloge de la sincérité
    Charles de Montesquieu -Éloge de la sincérité


    Les Stoïciens faisaient consister  presque toute la philosophie  à
se connaître soi-même. « La vie, disaient-ils, n'était pas trop longue
pour une telle  étude. »  Ce précepte avait  passé des  écoles sur  le
frontispice des temples; mais  il n'était pas  bien difficile de  voir
que ceux  qui  conseillaient à  leurs  disciples de  travailler  à  se
connaître ne se connaissaient pas.

    Les moyens qu'ils donnaient pour y parvenir rendaient le  précepte
inutile: ils  voulaient  qu'on  s'examinât sans  cesse,  comme  si  on
pouvait se connaître en s'examinant.

    Les hommes se  regardent de  trop près  pour se  voir tels  qu'ils
sont. Comme  ils  n'aperçoivent  leurs vertus  et  leurs  vices  qu'au
travers de  l'amour-propre;  qui  embellit  tout,  ils  sont  toujours
d'eux-mêmes des témoins infidèles et des juges corrompus.

    Ainsi, ceux-là étaient  bien plus sages  qui, connaissant  combien
les  hommes  sont  naturellement  éloignés  de  la  vérité,  faisaient
consister toute la sagesse à la  leur dire. Belle philosophie, qui  ne
se bornait point à des  connaissances spéculatives, mais à  l'exercice
de la sincérité! Plus belle encore,  si quelques esprits faux, qui  la
poussèrent trop loin, n'avaient pas outré  la raison même, et, par  un
raffinement de liberté, n'avaient choqué toutes les bienséances.

    Dans le dessein que j'ai entrepris, je ne puis m'empêcher de faire
une espèce de retour  sur moi même. Je  sens une satisfaction  secrète
d'être obligé de faire l'éloge d'une vertu que je chéris, de  trouver,
dans mon  propre  coeur, de  quoi  suppléer à  l'insuffisance  de  mon
esprit, d'être le peintre, après avoir  travaillé toute ma vie à  être
le portrait, et de parler enfin  d'une vertu qui fait l'honnête  homme
dans la vie privée et le héros dans le commerce des grands.

    PREMIÈRE PARTIE

    DE LA SINCÉRITÉ PAR RAPPORT À LA VIE PRIVÉE

    Les hommes, vivant dans  la société, n'ont  point eu cet  avantage
sur  les   bêtes  pour   se  procurer   les  moyens   de  vivre   plus
délicieusement. Dieu a voulu qu'ils vécussent en commun pour se servir
de guides les uns  aux autres, pour qu'ils  pussent voir par les  yeux
d'autrui ce  que leur  amour-propre leur  cache, et  qu'enfin, par  un
commerce sacré  de confiance,  ils pussent  se dire  et se  rendre  la
vérité. Les hommes se la doivent donc tous mutuellement.

    Ceux qui négligent de nous la dire nous ravissent un bien qui nous
appartient. Ils rendent vaines les vues que Dieu a eues sur eux et sur
nous. Ils lui  résistent dans ses  desseins et le  combattent dans  sa
providence.

    Ils font comme le  mauvais principe des  Mages, qui répandent  les
ténèbres dans le monde, au lieu de  la lumière, que le bon principe  y
avait créée.

    On s'imagine ordinairement que ce  n'est que dans la jeunesse  que
les hommes ont besoin d'éducation; vous diriez qu'ils sortent tous des
mains de leurs maîtres, ou parfaits, ou incorrigibles.

    Ainsi, comme  si l'on  avait  d'eux trop  bonne ou  trop  mauvaise
opinion, on  néglige également  d'être  sincère et  on croit  qu'il  y
aurait de l'inhumanité de  les tourmenter, ou  sur des défauts  qu'ils
n'ont pas, ou sur des défauts qu'ils auront toujours.

    Mais, par bonheur ou par malheur, les hommes ne sont ni si bons ni
si mauvais qu'on les fait,  et, s'il y en a  fort peu de vertueux,  il
n'y en a aucun qui ne puisse le devenir.

    Il n'y  a personne  qui, s'il  était averti  de ses  défauts,  pût
soutenir une contradiction éternelle;  il deviendrait vertueux,  quand
ce ne serait que par lassitude.

    On  serait  porté  à  faire  le  bien,  non  seulement  par  cette
satisfaction intérieure de la conscience qui soutient les sages,  mais
même par la crainte des mépris qui les exerce.

    Le vice serait réduit  à cette triste  et déplorable condition  où
gémit la vertu,  et il faudrait  avoir autant de  force et de  courage
pour être méchant, qu'il en faut,  dans ce siècle corrompu, pour  être
homme de bien.

    Quand la sincérité ne nous  guérirait que de l'orgueil, ce  serait
une grande vertu qui nous guérirait du plus grand de tous les vices.

    Il n'y a que trop de Narcisses dans le monde, de ces gens amoureux
d'eux-mêmes. Ils  sont perdus  s'ils trouvent  dans leurs  amis de  la
complaisance. Prévenus de leur mérite, remplis d'une idée qui leur est
chère, ils  passent leur  vie à  s'admirer. Que  faudrait-il pour  les
guérir d'une folie qui semble incurable? Il ne faudrait que les  faire
apercevoir du  petit nombre  de leurs  rivaux; que  leur faire  sentir
leurs faiblesses; que mettre  leurs vices dans le  point de vue  qu'il
faut pour les faire  voir, que se joindre  à eux contre eux-mêmes,  et
leur parler dans la simplicité de la vérité.

    Quoi! Vivrons-nous toujours  dans cet esclavage  de déguiser  tous
nos sentiments? Faudra-t-il louer,  faudra-t-il approuver sans  cesse?
Portera-t-on la tyrannie jusque sur nos pensées? Qui est-ce qui est en
droit d'exiger de  nous cette espèce  d'idolâtrie? Certes l'homme  est
bien faible de  rendre de  pareils hommages,  et bien  injuste de  les
exiger.

    Cependant, comme si tout  le mérite consistait  à servir, on  fait
parade d'une basse complaisance. C'est la vertu du siècle; c'est toute
l'étude d'aujourd'hui. Ceux  qui ont encore  quelque noblesse dans  le
coeur font tout ce qu'ils peuvent  pour la perdre. Ils prennent  l'âme
du vil courtisan pour ne point passer pour des gens singuliers, qui ne
sont pas faits comme les autres hommes.

    La vérité  demeure  ensevelie  sous les  maximes  d'une  politesse
fausse. On appelle savoir-vivre  l'art de vivre  avec bassesse. On  ne
met point de différence entre connaître le monde et le tromper; et  la
cérémonie, qui  devrait  être  entièrement bornée  à  l'extérieur,  se
glisse jusque dans les moeurs.

    On laisse l'ingénuité aux petits esprits, comme une marque de leur
imbécillité. La franchise est regardée comme un vice dans l'éducation.
On ne demande  point que  le coeur soit  bien placé;  il suffit  qu'on
l'ait fait comme les autres. C'est  comme dans les portraits, où  l'on
n'exige autre chose si ce n'est qu'ils soient ressemblants.

    On croit, par la douceur de la flatterie, avoir trouvé le moyen de
rendre la vie délicieuse. Un homme simple qui n'a que la vérité à dire
est regardé comme le perturbateur du plaisir public. On le fuit, parce
qu'il ne plaît point; on fuit  la vérité qu'il annonce, parce  qu'elle
est amère; on fuit la sincérité dont il fait profession parce  qu'elle
ne porte  que  des  fruits  sauvages; on  la  redoute,  parce  qu'elle
humilie, parce qu'elle révolte  l'orgueil, qui est  la plus chère  des
passions, parce  qu'elle est  un peintre  fidèle, qui  nous fait  voir
aussi difformes que nous le sommes.

    Il ne  faut donc  pas s'étonner  si  elle est  si rare:  elle  est
chassée, elle est proscrite partout. Chose merveilleuse! elle trouve à
peine un asile dans le sein de l'amitié.

    Toujours séduits par la même erreur, nous ne prenons des amis  que
pour avoir des  gens particulièrement  destinés à  nous plaire:  notre
estime finit avec leur complaisance; le terme de l'amitié est le terme
des agréments. Et quels sont  ces agréments? qu'est-ce qui nous  plaît
davantage dans nos amis? Ce  sont les louanges continuelles, que  nous
levons sur  eux comme  des tributs.  D'où vient  qu'il n'y  a plus  de
véritable amitié parmi les hommes? que ce nom n'est plus qu'un  piège,
qu'ils emploient avec bassesse pour se séduire?

    « C'est, dit un poète, parce qu'il  n'y a plus de sincérité. »  En
effet, ôter la  sincérité de  l'amitié, c'est  en faire  une vertu  de
théâtre;  c'est  défigurer  cette  reine  des  coeurs;  c'est   rendre
chimérique l'union des âmes; c'est mettre l'artifice dans ce qu'il y a
de plus saint et la  gêne dans ce qu'il y  a de plus libre. Une  telle
amitié, encore un coup, n'en a que le nom, et Diogène avait raison  de
la comparer à ces inscriptions que  l'on met sur les tombeaux, qui  ne
sont que de vains signes de ce qui n'est point.

    Les anciens,  qui nous  ont laissé  des éloges  si magnifiques  de
Caton, nous l'ont dépeint comme s'il avait eu le coeur de la sincérité
même. Cette liberté, qu'il chérissait tant, ne paraissait jamais mieux
que dans ses paroles. Il semblait  qu'il ne pouvait donner son  amitié
qu'avec sa vertu. C'était plutôt  un lien de probité que  d'affection,
et il reprenait ses amis, et  parce qu'ils étaient ses amis, et  parce
qu'ils étaient hommes.

    C'est sans doute un ami sincère  que la fable nous cache dans  ses
ombres, lorsqu'elle nous représente une divinité favorable, la Sagesse
elle-même, qui prend soin de conduire Ulysse, le tourne à la vertu, le
dérobe à mille dangers, et le fait jouir du ciel, même dans sa colère.
Si nous connaissions bien le prix d'un véritable ami, nous  passerions
notre vie à le chercher.  Ce serait le plus  grand des biens que  nous
demanderions au Ciel; et, quand il aurait rempli nos voeux, nous  nous
croirions aussi heureux que s'il nous avait créés avec plusieurs  âmes
pour veiller sur notre faible et misérable machine.

    La plupart  des  gens, séduits  par  les apparences,  se  laissent
prendre aux appâts trompeurs d'une basse et servile complaisance;  ils
la prennent pour un signe d'une véritable amitié, et confondent, comme
disait Pythagore, le chant des Sirènes avec celui des Muses.

    Ils croient,  dis-je, qu'elle  produit  l'amitié, comme  les  gens
simples pensent que la  terre a fait  les Dieux; au  lieu de dire  que
c'est la sincérité  qui la fait  naître comme les  Dieux ont créé  les
signes et les puissances célestes. Oui; C'est d'une source aussi  pure
que l'amitié doit sortir, et c'est une belle origine que celle qu'elle
tire d'une vertu qui donne la naissance à tant d'autres.

    Les grandes vertus, qui naissent, si je l'ose dire, dans la partie
de l'âme la plus relevée et  la plus divine, semblent être  enchaînées
les unes aux  autres. Qu'un homme  ait la force  d'être sincère,  vous
verrez un  certain  courage  répandu  dans  tout  son  caractère,  une
indépendance générale,  un  empire sur  lui-même  égal à  celui  qu'on
exerce sur les autres, une âme exempte des nuages de la crainte et  de
la terreur, un amour pour la vertu, une haine pour le vice, un  mépris
pour ceux qui s'y abandonnent. D'une tige si noble et si belle, il  ne
peut naître que des rameaux d'or.

    Et si, dans la vie privée - où les vertus languissantes se sentent
de la  médiocrité des  conditions; où  elles sont  ordinairement  sans
force, parce qu'elles  sont presque  toujours sans  action; où,  faute
d'être pratiquées,  elles  s'éteignent  comme un  feu  qui  manque  de
nourriture - si, dis-je, dans la  vie privée, la sincérité produit  de
pareils effets, que sera-ce dans la cour des grands?

    SECONDE PARTIE

    DE LA SlNCÉRITÉ PAR RAPPORT AUX COMMERCES DES GRANDS

    Ceux qui  ont le  coeur corrompu  méprisent les  hommes  sincères,
parce qu'ils parviennent rarement aux honneurs et aux dignités;  comme
s'il y avait un plus bel emploi que celui de dire la vérité; comme  si
ce qui fait faire un bon usage des dignités n'était pas au-dessus  des
dignités mêmes.

    En effet, la sincérité même n'a jamais tant d'éclat que  lorsqu'on
la porte  à la  cour des  princes, le  centre des  honneurs et  de  la
gloire. On peut dire  que c'est la couronne  d'Ariane, qui est  placée
dans le ciel. C'est là que cette vertu brille des noms de magnanimité,
de fermeté et  de courage;  et, comme les  plantes ont  plus de  force
lorsqu'elles croissent dans  les terres fertiles,  aussi la  sincérité
est plus admirable auprès  des grands, où la  majesté même du  Prince,
qui ternit tout ce qui l'environne, lui donne un nouvel éclat.

    Un homme sincère à  la cour d'un prince  est un homme libre  parmi
des esclaves.  Quoiqu'il respecte  le Souverain,  la vérité,  dans  sa
bouche, est toujours souveraine, et, tandis qu'une foule de courtisans
est le jouet des vents qui règnent et des tempêtes qui grondent autour
du trône, il est  ferme et inébranlable, parce  qu'il s'appuie sur  la
vérité, qui  est immortelle  par sa  nature et  incorruptible par  son
essence.

    Il est, pour ainsi dire, garant envers les peuples des actions  du
Prince. Il cherche à détruire, par  ses sages conseils, le vice de  la
cour, comme ces  peuples qui,  par la  force de  leur voix,  voulaient
épouvanter le dragon qui éclipsait, disaient-ils, le soleil; et, comme
on adorait autrefois la main de Praxitèle dans ses statues, on  chérit
un homme sincère dans la félicité des peuples, qu'il procure, et  dans
les actions vertueuses des princes, qu'il anime.

    Lorsque Dieu, dans sa colère, veut châtier les peuples, il  permet
que des  flatteurs se  saisissent  de la  confiance des  princes,  qui
plongent bientôt leur État dans un abîme de malheurs. Mais,  lorsqu'il
veut verser ses bénédictions sur eux, il permet que des gens  sincères
aient le coeur de leurs rois et leur montrent la vérité, dont ils  ont
besoin comme ceux  qui sont dans  la tempête ont  besoin d'une  étoile
favorable qui les éclaire.

    Aussi voyons-nous,  dans  Daniel,  que  Dieu,  irrité  contre  son
peuple, met au  nombre des malheurs  dont il veut  l'affliger, que  la
vérité ne sera plus écoutée, qu'elle sera prosternée à terre, dans  un
état de mépris et d'humiliation: et prosternetur veritas in terra.

    Pendant que les hommes de Dieu annonçaient à son peuple les arrêts
du Ciel,  mille  faux prophètes  s'élevaient  contre eux.  Le  peuple,
incertain de  la route  qu'il devait  suivre, suspendu  entre Dieu  et
Baal, ne  savait de  quel  côté se  déterminer.  C'est en  vain  qu'il
cherchait des  signes éclatants,  qui  fixassent son  incertitude.  Ne
savait-il pas que  les magiciens de  Pharaon, remplis de  la force  de
leur art, avaient essayé la puissance de Moïse et l'avaient pour ainsi
dire  lassée?  À  quel  caractère  pouvait-on  donc  reconnaître   les
ministres du vrai Dieu? Le voici:  c'est à la sincérité avec  laquelle
ils parlaient aux princes; c'est à  la liberté avec laquelle ils  leur
annonçaient les vérités les plus  fâcheuses, et cherchaient à  ramener
des esprits séduits par des prêtres flatteurs et artificieux.

    Les historiens de la  Chine attribuent la longue  durée et, si  je
l'ose dire, l'immortalité de cet  empire, aux droits qu'ont tous  ceux
qui approchent  du  Prince, et  surtout  un principal  officier  nommé
Kotaou, de l'avertir  de ce qu'il  peut y avoir  d'irrégulier dans  sa
conduite. L'empereur Tkiou, qu'on peut justement nommer le Néron de la
Chine, fit  attacher en  un  jour, à  une colonne  d'oirai  enflammée,
vingt-deux mandarins, qui s'étaient  succédé les uns  les autres à  ce
dangereux emploi  de Kotaou.  Le tyran,  fatigué de  se voir  toujours
reprocher de nouveaux crimes,  céda à des  gens qui renaissaient  sans
cesse. Il  fut étonné  de la  fermeté  de ces  âmes généreuses  et  de
l'impuissance des supplices, et la cruauté eut enfin des bornes, parce
que la vertu n'en eut point.

    Dans une épreuve si forte et  si périlleuse, on ne balança pas  un
moment entre  se taire  et mourir;  les lois  trouvèrent toujours  des
bouches qui parlèrent pour elles; la  vertu ne fut point ébranlée,  la
vérité, trahie, la constance, lassée; le Ciel fit plus de prodiges que
la Terre ne fit de crimes, et le tyran fut enfin livré aux remords.

    Voulez-vous voir, d'un autre côté, un détestable effet d'une lâche
et basse complaisance? comme elle empoisonne le coeur des princes?  et
ne leur laisse plus  distinguer les vertus d'avec  les vices? Vous  le
trouverez dans Lampridius, qui dit  que Commode, ayant désigné  consul
l'adultère de sa mère, reçut le titre de pieux et qu'après avoir  fait
mourir  Perennis,  il  fut  surnommé  heureux:  Cum  adulterum  matris
consulem  designasset,  Commodus  vocatus  est  pius;  cum  occidisset
Perennem, vocatus est felir.

    Quoi!  Ne  se  trouvera-t-il  personne  qui  renverse  ces  titres
fastueux, qui apprenne à cet empereur qu'il est un monstre, et rende à
la vertu des titres usurpés par le vice?

    Non! À la honte des hommes de ce siècle, personne ne parla pour la
vérité. On laissa jouir cet empereur  de ce bonheur et de cette  piété
criminels. Que pouvait on faire davantage pour favoriser le crime  que
de lui épargner la honte et les remords mêmes?

    « Les richesses et les dignités, disait Platon, n'engendrent  rien
de plus corrompu que la flatterie. » On peut la comparer à ces rochers
cachés entre  deux  eaux, qui  font  faire  tant de  naufrages.  «  Un
flatteur, selon  Homère,  est  aussi  redoutable  que  les  portes  de
l'Enfer. »  - «  C'est la  flatterie, est-il  dit dans  Euripide,  qui
détruit les villes les mieux peuplées et fait tant de déserts. ».

    Heureux  le  prince   qui  vit   parmi  des   gens  sincères   qui
s'intéressent à sa réputation  et à sa vertu.  Mais que celui qui  vit
parmi des flatteurs est malheureux de passer ainsi sa vie au milieu de
ses ennemis; Oui! Au  milieu de ses ennemis!  Et nous devons  regarder
comme tels tous ceux  qui ne nous parlent  point à coeur ouvert;  qui,
comme ce Janus  de la  fable, se montrent  toujours à  nous avec  deux
visages; qui nous font vivre dans une nuit éternelle, et nous couvrent
d'un nuage épais pour nous empêcher de voir la vérité qui se présente.

    Détestons la  flatterie!  Que  la  Sincérité  règne  à  sa  place!
Faisons-la descendre du  Ciel, si elle  a quitté la  Terre. Elle  sera
notre vertu  tutélaire.  Elle ramènera  l'âge  d'or et  le  siècle  de
l'innocence, tandis que le mensonge  et l'artifice rentreront dans  la
boîte funeste de Pandore.

    La Terre, plus riante, sera un  séjour de félicité. On y verra  le
même changement  que  celui que  les  poètes nous  décrivent,  lorsque
Apollon, chassé de  l'Olympe, vint parmi  les, mortels, devenu  mortel
lui-même, faire fleurir la foi, la justice et la sincérité, et  rendit
bientôt les Dieux jaloux  du bonheur des hommes,  et les hommes,  dans
leur bonheur, rivaux même des Dieux.




a cura di Valerio Di Stefano - Charles de Montesquieu - Éloge de la sincérité
    Charles de Montesquieu -Éloge de la sincérité


    Les Stoïciens faisaient consister  presque toute la philosophie  à
se connaître soi-même. « La vie, disaient-ils, n'était pas trop longue
pour une telle  étude. »  Ce précepte avait  passé des  écoles sur  le
frontispice des temples; mais  il n'était pas  bien difficile de  voir
que ceux  qui  conseillaient à  leurs  disciples de  travailler  à  se
connaître ne se connaissaient pas.

    Les moyens qu'ils donnaient pour y parvenir rendaient le  précepte
inutile: ils  voulaient  qu'on  s'examinât sans  cesse,  comme  si  on
pouvait se connaître en s'examinant.

    Les hommes se  regardent de  trop près  pour se  voir tels  qu'ils
sont. Comme  ils  n'aperçoivent  leurs vertus  et  leurs  vices  qu'au
travers de  l'amour-propre;  qui  embellit  tout,  ils  sont  toujours
d'eux-mêmes des témoins infidèles et des juges corrompus.

    Ainsi, ceux-là étaient  bien plus sages  qui, connaissant  combien
les  hommes  sont  naturellement  éloignés  de  la  vérité,  faisaient
consister toute la sagesse à la  leur dire. Belle philosophie, qui  ne
se bornait point à des  connaissances spéculatives, mais à  l'exercice
de la sincérité! Plus belle encore,  si quelques esprits faux, qui  la
poussèrent trop loin, n'avaient pas outré  la raison même, et, par  un
raffinement de liberté, n'avaient choqué toutes les bienséances.

    Dans le dessein que j'ai entrepris, je ne puis m'empêcher de faire
une espèce de retour  sur moi même. Je  sens une satisfaction  secrète
d'être obligé de faire l'éloge d'une vertu que je chéris, de  trouver,
dans mon  propre  coeur, de  quoi  suppléer à  l'insuffisance  de  mon
esprit, d'être le peintre, après avoir  travaillé toute ma vie à  être
le portrait, et de parler enfin  d'une vertu qui fait l'honnête  homme
dans la vie privée et le héros dans le commerce des grands.

    PREMIÈRE PARTIE

    DE LA SINCÉRITÉ PAR RAPPORT À LA VIE PRIVÉE

    Les hommes, vivant dans  la société, n'ont  point eu cet  avantage
sur  les   bêtes  pour   se  procurer   les  moyens   de  vivre   plus
délicieusement. Dieu a voulu qu'ils vécussent en commun pour se servir
de guides les uns  aux autres, pour qu'ils  pussent voir par les  yeux
d'autrui ce  que leur  amour-propre leur  cache, et  qu'enfin, par  un
commerce sacré  de confiance,  ils pussent  se dire  et se  rendre  la
vérité. Les hommes se la doivent donc tous mutuellement.

    Ceux qui négligent de nous la dire nous ravissent un bien qui nous
appartient. Ils rendent vaines les vues que Dieu a eues sur eux et sur
nous. Ils lui  résistent dans ses  desseins et le  combattent dans  sa
providence.

    Ils font comme le  mauvais principe des  Mages, qui répandent  les
ténèbres dans le monde, au lieu de  la lumière, que le bon principe  y
avait créée.

    On s'imagine ordinairement que ce  n'est que dans la jeunesse  que
les hommes ont besoin d'éducation; vous diriez qu'ils sortent tous des
mains de leurs maîtres, ou parfaits, ou incorrigibles.

    Ainsi, comme  si l'on  avait  d'eux trop  bonne ou  trop  mauvaise
opinion, on  néglige également  d'être  sincère et  on croit  qu'il  y
aurait de l'inhumanité de  les tourmenter, ou  sur des défauts  qu'ils
n'ont pas, ou sur des défauts qu'ils auront toujours.

    Mais, par bonheur ou par malheur, les hommes ne sont ni si bons ni
si mauvais qu'on les fait,  et, s'il y en a  fort peu de vertueux,  il
n'y en a aucun qui ne puisse le devenir.

    Il n'y  a personne  qui, s'il  était averti  de ses  défauts,  pût
soutenir une contradiction éternelle;  il deviendrait vertueux,  quand
ce ne serait que par lassitude.

    On  serait  porté  à  faire  le  bien,  non  seulement  par  cette
satisfaction intérieure de la conscience qui soutient les sages,  mais
même par la crainte des mépris qui les exerce.

    Le vice serait réduit  à cette triste  et déplorable condition  où
gémit la vertu,  et il faudrait  avoir autant de  force et de  courage
pour être méchant, qu'il en faut,  dans ce siècle corrompu, pour  être
homme de bien.

    Quand la sincérité ne nous  guérirait que de l'orgueil, ce  serait
une grande vertu qui nous guérirait du plus grand de tous les vices.

    Il n'y a que trop de Narcisses dans le monde, de ces gens amoureux
d'eux-mêmes. Ils  sont perdus  s'ils trouvent  dans leurs  amis de  la
complaisance. Prévenus de leur mérite, remplis d'une idée qui leur est
chère, ils  passent leur  vie à  s'admirer. Que  faudrait-il pour  les
guérir d'une folie qui semble incurable? Il ne faudrait que les  faire
apercevoir du  petit nombre  de leurs  rivaux; que  leur faire  sentir
leurs faiblesses; que mettre  leurs vices dans le  point de vue  qu'il
faut pour les faire  voir, que se joindre  à eux contre eux-mêmes,  et
leur parler dans la simplicité de la vérité.

    Quoi! Vivrons-nous toujours  dans cet esclavage  de déguiser  tous
nos sentiments? Faudra-t-il louer,  faudra-t-il approuver sans  cesse?
Portera-t-on la tyrannie jusque sur nos pensées? Qui est-ce qui est en
droit d'exiger de  nous cette espèce  d'idolâtrie? Certes l'homme  est
bien faible de  rendre de  pareils hommages,  et bien  injuste de  les
exiger.

    Cependant, comme si tout  le mérite consistait  à servir, on  fait
parade d'une basse complaisance. C'est la vertu du siècle; c'est toute
l'étude d'aujourd'hui. Ceux  qui ont encore  quelque noblesse dans  le
coeur font tout ce qu'ils peuvent  pour la perdre. Ils prennent  l'âme
du vil courtisan pour ne point passer pour des gens singuliers, qui ne
sont pas faits comme les autres hommes.

    La vérité  demeure  ensevelie  sous les  maximes  d'une  politesse
fausse. On appelle savoir-vivre  l'art de vivre  avec bassesse. On  ne
met point de différence entre connaître le monde et le tromper; et  la
cérémonie, qui  devrait  être  entièrement bornée  à  l'extérieur,  se
glisse jusque dans les moeurs.

    On laisse l'ingénuité aux petits esprits, comme une marque de leur
imbécillité. La franchise est regardée comme un vice dans l'éducation.
On ne demande  point que  le coeur soit  bien placé;  il suffit  qu'on
l'ait fait comme les autres. C'est  comme dans les portraits, où  l'on
n'exige autre chose si ce n'est qu'ils soient ressemblants.

    On croit, par la douceur de la flatterie, avoir trouvé le moyen de
rendre la vie délicieuse. Un homme simple qui n'a que la vérité à dire
est regardé comme le perturbateur du plaisir public. On le fuit, parce
qu'il ne plaît point; on fuit  la vérité qu'il annonce, parce  qu'elle
est amère; on fuit la sincérité dont il fait profession parce  qu'elle
ne porte  que  des  fruits  sauvages; on  la  redoute,  parce  qu'elle
humilie, parce qu'elle révolte  l'orgueil, qui est  la plus chère  des
passions, parce  qu'elle est  un peintre  fidèle, qui  nous fait  voir
aussi difformes que nous le sommes.

    Il ne  faut donc  pas s'étonner  si  elle est  si rare:  elle  est
chassée, elle est proscrite partout. Chose merveilleuse! elle trouve à
peine un asile dans le sein de l'amitié.

    Toujours séduits par la même erreur, nous ne prenons des amis  que
pour avoir des  gens particulièrement  destinés à  nous plaire:  notre
estime finit avec leur complaisance; le terme de l'amitié est le terme
des agréments. Et quels sont  ces agréments? qu'est-ce qui nous  plaît
davantage dans nos amis? Ce  sont les louanges continuelles, que  nous
levons sur  eux comme  des tributs.  D'où vient  qu'il n'y  a plus  de
véritable amitié parmi les hommes? que ce nom n'est plus qu'un  piège,
qu'ils emploient avec bassesse pour se séduire?

    « C'est, dit un poète, parce qu'il  n'y a plus de sincérité. »  En
effet, ôter la  sincérité de  l'amitié, c'est  en faire  une vertu  de
théâtre;  c'est  défigurer  cette  reine  des  coeurs;  c'est   rendre
chimérique l'union des âmes; c'est mettre l'artifice dans ce qu'il y a
de plus saint et la  gêne dans ce qu'il y  a de plus libre. Une  telle
amitié, encore un coup, n'en a que le nom, et Diogène avait raison  de
la comparer à ces inscriptions que  l'on met sur les tombeaux, qui  ne
sont que de vains signes de ce qui n'est point.

    Les anciens,  qui nous  ont laissé  des éloges  si magnifiques  de
Caton, nous l'ont dépeint comme s'il avait eu le coeur de la sincérité
même. Cette liberté, qu'il chérissait tant, ne paraissait jamais mieux
que dans ses paroles. Il semblait  qu'il ne pouvait donner son  amitié
qu'avec sa vertu. C'était plutôt  un lien de probité que  d'affection,
et il reprenait ses amis, et  parce qu'ils étaient ses amis, et  parce
qu'ils étaient hommes.

    C'est sans doute un ami sincère  que la fable nous cache dans  ses
ombres, lorsqu'elle nous représente une divinité favorable, la Sagesse
elle-même, qui prend soin de conduire Ulysse, le tourne à la vertu, le
dérobe à mille dangers, et le fait jouir du ciel, même dans sa colère.
Si nous connaissions bien le prix d'un véritable ami, nous  passerions
notre vie à le chercher.  Ce serait le plus  grand des biens que  nous
demanderions au Ciel; et, quand il aurait rempli nos voeux, nous  nous
croirions aussi heureux que s'il nous avait créés avec plusieurs  âmes
pour veiller sur notre faible et misérable machine.

    La plupart  des  gens, séduits  par  les apparences,  se  laissent
prendre aux appâts trompeurs d'une basse et servile complaisance;  ils
la prennent pour un signe d'une véritable amitié, et confondent, comme
disait Pythagore, le chant des Sirènes avec celui des Muses.

    Ils croient,  dis-je, qu'elle  produit  l'amitié, comme  les  gens
simples pensent que la  terre a fait  les Dieux; au  lieu de dire  que
c'est la sincérité  qui la fait  naître comme les  Dieux ont créé  les
signes et les puissances célestes. Oui; C'est d'une source aussi  pure
que l'amitié doit sortir, et c'est une belle origine que celle qu'elle
tire d'une vertu qui donne la naissance à tant d'autres.

    Les grandes vertus, qui naissent, si je l'ose dire, dans la partie
de l'âme la plus relevée et  la plus divine, semblent être  enchaînées
les unes aux  autres. Qu'un homme  ait la force  d'être sincère,  vous
verrez un  certain  courage  répandu  dans  tout  son  caractère,  une
indépendance générale,  un  empire sur  lui-même  égal à  celui  qu'on
exerce sur les autres, une âme exempte des nuages de la crainte et  de
la terreur, un amour pour la vertu, une haine pour le vice, un  mépris
pour ceux qui s'y abandonnent. D'une tige si noble et si belle, il  ne
peut naître que des rameaux d'or.

    Et si, dans la vie privée - où les vertus languissantes se sentent
de la  médiocrité des  conditions; où  elles sont  ordinairement  sans
force, parce qu'elles  sont presque  toujours sans  action; où,  faute
d'être pratiquées,  elles  s'éteignent  comme un  feu  qui  manque  de
nourriture - si, dis-je, dans la  vie privée, la sincérité produit  de
pareils effets, que sera-ce dans la cour des grands?

    SECONDE PARTIE

    DE LA SlNCÉRITÉ PAR RAPPORT AUX COMMERCES DES GRANDS

    Ceux qui  ont le  coeur corrompu  méprisent les  hommes  sincères,
parce qu'ils parviennent rarement aux honneurs et aux dignités;  comme
s'il y avait un plus bel emploi que celui de dire la vérité; comme  si
ce qui fait faire un bon usage des dignités n'était pas au-dessus  des
dignités mêmes.

    En effet, la sincérité même n'a jamais tant d'éclat que  lorsqu'on
la porte  à la  cour des  princes, le  centre des  honneurs et  de  la
gloire. On peut dire  que c'est la couronne  d'Ariane, qui est  placée
dans le ciel. C'est là que cette vertu brille des noms de magnanimité,
de fermeté et  de courage;  et, comme les  plantes ont  plus de  force
lorsqu'elles croissent dans  les terres fertiles,  aussi la  sincérité
est plus admirable auprès  des grands, où la  majesté même du  Prince,
qui ternit tout ce qui l'environne, lui donne un nouvel éclat.

    Un homme sincère à  la cour d'un prince  est un homme libre  parmi
des esclaves.  Quoiqu'il respecte  le Souverain,  la vérité,  dans  sa
bouche, est toujours souveraine, et, tandis qu'une foule de courtisans
est le jouet des vents qui règnent et des tempêtes qui grondent autour
du trône, il est  ferme et inébranlable, parce  qu'il s'appuie sur  la
vérité, qui  est immortelle  par sa  nature et  incorruptible par  son
essence.

    Il est, pour ainsi dire, garant envers les peuples des actions  du
Prince. Il cherche à détruire, par  ses sages conseils, le vice de  la
cour, comme ces  peuples qui,  par la  force de  leur voix,  voulaient
épouvanter le dragon qui éclipsait, disaient-ils, le soleil; et, comme
on adorait autrefois la main de Praxitèle dans ses statues, on  chérit
un homme sincère dans la félicité des peuples, qu'il procure, et  dans
les actions vertueuses des princes, qu'il anime.

    Lorsque Dieu, dans sa colère, veut châtier les peuples, il  permet
que des  flatteurs se  saisissent  de la  confiance des  princes,  qui
plongent bientôt leur État dans un abîme de malheurs. Mais,  lorsqu'il
veut verser ses bénédictions sur eux, il permet que des gens  sincères
aient le coeur de leurs rois et leur montrent la vérité, dont ils  ont
besoin comme ceux  qui sont dans  la tempête ont  besoin d'une  étoile
favorable qui les éclaire.

    Aussi voyons-nous,  dans  Daniel,  que  Dieu,  irrité  contre  son
peuple, met au  nombre des malheurs  dont il veut  l'affliger, que  la
vérité ne sera plus écoutée, qu'elle sera prosternée à terre, dans  un
état de mépris et d'humiliation: et prosternetur veritas in terra.

    Pendant que les hommes de Dieu annonçaient à son peuple les arrêts
du Ciel,  mille  faux prophètes  s'élevaient  contre eux.  Le  peuple,
incertain de  la route  qu'il devait  suivre, suspendu  entre Dieu  et
Baal, ne  savait de  quel  côté se  déterminer.  C'est en  vain  qu'il
cherchait des  signes éclatants,  qui  fixassent son  incertitude.  Ne
savait-il pas que  les magiciens de  Pharaon, remplis de  la force  de
leur art, avaient essayé la puissance de Moïse et l'avaient pour ainsi
dire  lassée?  À  quel  caractère  pouvait-on  donc  reconnaître   les
ministres du vrai Dieu? Le voici:  c'est à la sincérité avec  laquelle
ils parlaient aux princes; c'est à  la liberté avec laquelle ils  leur
annonçaient les vérités les plus  fâcheuses, et cherchaient à  ramener
des esprits séduits par des prêtres flatteurs et artificieux.

    Les historiens de la  Chine attribuent la longue  durée et, si  je
l'ose dire, l'immortalité de cet  empire, aux droits qu'ont tous  ceux
qui approchent  du  Prince, et  surtout  un principal  officier  nommé
Kotaou, de l'avertir  de ce qu'il  peut y avoir  d'irrégulier dans  sa
conduite. L'empereur Tkiou, qu'on peut justement nommer le Néron de la
Chine, fit  attacher en  un  jour, à  une colonne  d'oirai  enflammée,
vingt-deux mandarins, qui s'étaient  succédé les uns  les autres à  ce
dangereux emploi  de Kotaou.  Le tyran,  fatigué de  se voir  toujours
reprocher de nouveaux crimes,  céda à des  gens qui renaissaient  sans
cesse. Il  fut étonné  de la  fermeté  de ces  âmes généreuses  et  de
l'impuissance des supplices, et la cruauté eut enfin des bornes, parce
que la vertu n'en eut point.

    Dans une épreuve si forte et  si périlleuse, on ne balança pas  un
moment entre  se taire  et mourir;  les lois  trouvèrent toujours  des
bouches qui parlèrent pour elles; la  vertu ne fut point ébranlée,  la
vérité, trahie, la constance, lassée; le Ciel fit plus de prodiges que
la Terre ne fit de crimes, et le tyran fut enfin livré aux remords.

    Voulez-vous voir, d'un autre côté, un détestable effet d'une lâche
et basse complaisance? comme elle empoisonne le coeur des princes?  et
ne leur laisse plus  distinguer les vertus d'avec  les vices? Vous  le
trouverez dans Lampridius, qui dit  que Commode, ayant désigné  consul
l'adultère de sa mère, reçut le titre de pieux et qu'après avoir  fait
mourir  Perennis,  il  fut  surnommé  heureux:  Cum  adulterum  matris
consulem  designasset,  Commodus  vocatus  est  pius;  cum  occidisset
Perennem, vocatus est felir.

    Quoi!  Ne  se  trouvera-t-il  personne  qui  renverse  ces  titres
fastueux, qui apprenne à cet empereur qu'il est un monstre, et rende à
la vertu des titres usurpés par le vice?

    Non! À la honte des hommes de ce siècle, personne ne parla pour la
vérité. On laissa jouir cet empereur  de ce bonheur et de cette  piété
criminels. Que pouvait on faire davantage pour favoriser le crime  que
de lui épargner la honte et les remords mêmes?

    « Les richesses et les dignités, disait Platon, n'engendrent  rien
de plus corrompu que la flatterie. » On peut la comparer à ces rochers
cachés entre  deux  eaux, qui  font  faire  tant de  naufrages.  «  Un
flatteur, selon  Homère,  est  aussi  redoutable  que  les  portes  de
l'Enfer. »  - «  C'est la  flatterie, est-il  dit dans  Euripide,  qui
détruit les villes les mieux peuplées et fait tant de déserts. ».

    Heureux  le  prince   qui  vit   parmi  des   gens  sincères   qui
s'intéressent à sa réputation  et à sa vertu.  Mais que celui qui  vit
parmi des flatteurs est malheureux de passer ainsi sa vie au milieu de
ses ennemis; Oui! Au  milieu de ses ennemis!  Et nous devons  regarder
comme tels tous ceux  qui ne nous parlent  point à coeur ouvert;  qui,
comme ce Janus  de la  fable, se montrent  toujours à  nous avec  deux
visages; qui nous font vivre dans une nuit éternelle, et nous couvrent
d'un nuage épais pour nous empêcher de voir la vérité qui se présente.

    Détestons la  flatterie!  Que  la  Sincérité  règne  à  sa  place!
Faisons-la descendre du  Ciel, si elle  a quitté la  Terre. Elle  sera
notre vertu  tutélaire.  Elle ramènera  l'âge  d'or et  le  siècle  de
l'innocence, tandis que le mensonge  et l'artifice rentreront dans  la
boîte funeste de Pandore.

    La Terre, plus riante, sera un  séjour de félicité. On y verra  le
même changement  que  celui que  les  poètes nous  décrivent,  lorsque
Apollon, chassé de  l'Olympe, vint parmi  les, mortels, devenu  mortel
lui-même, faire fleurir la foi, la justice et la sincérité, et  rendit
bientôt les Dieux jaloux  du bonheur des hommes,  et les hommes,  dans
leur bonheur, rivaux même des Dieux.