"Considerations sur les romains" - читать интересную книгу автора (Montesquieu Baron de)

a cura di Valerio Di Stefano - Charles de Montesquieu - Considérations sur le Romains

    Considérations sur les  causes de  la grandeur des  Romains et  de
leur décadence

    Montesquieu

    Chapitre I: 1. Commencements de Rome. - 2. Ses guerres

    Il  ne  faut  pas   prendre  de  la  ville   de  Rome,  dans   ses
commencements, l’idée  que nous  donnent les  villes que  nous  voyons
aujourd’hui, à moins  que ce ne  soit de celles  de la Crimée,  faites
pour renfermer le butin,  les bestiaux et les  fruits de la  campagne.
Les noms anciens des  principaux lieux de Rome  ont tous du rapport  à
cet usage.

    La ville n’avait pas même de rues, si l’on n’appelle de ce nom  la
continuation des  chemins qui  y  aboutissaient. Les  maisons  étaient
placées sans  ordre  et très  petites:  car les  hommes,  toujours  au
travail ou  dans la  place publique,  ne se  tenaient guère  dans  les
maisons.

    Mais la grandeur de Rome parut bientôt dans ses édifices  publics.
Les ouvrages qui ont donné et  qui donnent encore aujourd’hui la  plus
haute idée de sa puissance ont été faits sous les Rois . On commençait
déjà à bâtir la ville éternelle.

    Romulus et ses successeurs furent presque toujours en guerre  avec
leurs voisins pour avoir des citoyens,  des femmes ou des terres.  Ils
revenaient dans  la ville  avec les  dépouilles des  peuples  vaincus:
c’étaient des  gerbes de  blé et  des troupeaux;  cela y  causait  une
grande joie. Voilà l’origine des  triomphes, qui furent dans la  suite
la principale cause des grandeurs où cette ville parvint.

    Rome accrut beaucoup  ses forces  par son union  avec les  Sabins,
peuples durs et belliqueux comme  les Lacédémoniens, dont ils  étaient
descendus. Romulus prit  leur bouclier,  qui était large,  au lieu  du
petit bouclier argien, dont il s’était servi jusqu’alors , et on  doit
remarquer que ce  qui a  le plus contribué  à rendre  les Romains  les
maîtres du monde, c’est  qu’ayant combattu successivement contre  tous
les peuples ils ont  toujours renoncé à leurs  usages sitôt qu’ils  en
ont trouvé de meilleurs.

    On pensait alors  dans les  républiques d’Italie  que les  traités
qu’elles avaient faits avec un roi ne les obligeaient point envers son
successeur; c’était pour elles  une espèce de droit  des gens .  Ainsi
tout ce qui avait été  soumis par un roi  de Rome se prétendait  libre
sous un autre, et les guerres naissaient toujours des guerres.

    Le règne de Numa, long et  pacifique, était très propre à  laisser
Rome dans  sa médiocrité,  et, si  elle  eût eu  dans ce  temps-là  un
territoire moins borné et une puissance plus grande, il y a  apparence
que sa fortune eût été fixée pour jamais.

    Une des causes de sa prospérité, c’est que ses rois furent tous de
grands personnages. On ne trouve  point ailleurs, dans les  histoires,
une suite non interrompue de tels hommes d’État et de tels capitaines.

    Dans la naissance des sociétés, ce sont les chefs des  républiques
qui font l’institution, et c’est  ensuite l’institution qui forme  les
chefs des républiques.

    Tarquin prit la  couronne sans  être élu par  le Sénat  ni par  le
peuple . Le  pouvoir devenait  héréditaire; il le  rendit absolu.  Ces
deux révolutions furent bientôt suivies d’une troisième.

    Son fils Sextus, en violant Lucrèce,  fit une chose qui a  presque
toujours fait chasser les tyrans des  villes où ils ont commandé:  car
le peuple, à qui une action pareille fait si bien sentir sa servitude,
prend d’abord une résolution extrême .

    Un peuple peut aisément  souffrir qu’on exige  de lui de  nouveaux
tributs: il ne  sait pas  s’il ne  retirera point  quelque utilité  de
l’emploi qu’on fera de l’argent qu’on lui demande; mais, quand on  lui
fait un affront, il ne sent que son malheur, et il y ajoute l’idée  de
tous les maux qui sont possibles.

    Il est pourtant vrai que la mort de Lucrèce ne fut que  l’occasion
de la révolution qui arriva;  car un peuple fier, entreprenant,  hardi
et renfermé dans des murailles, doit nécessairement secouer le joug ou
adoucir ses mœurs.

    Il devait arriver de deux choses l’une: ou que Rome changerait son
gouvernement; ou qu’elle resterait une petite et pauvre monarchie.

    L’histoire moderne nous fournit un  exemple de ce qui arriva  pour
lors à Rome, et ceci est  bien remarquable: car, comme les hommes  ont
eu  dans  tous  les  temps  les  mêmes  passions,  les  occasions  qui
produisent les grands  changements sont différentes,  mais les  causes
sont toujours les mêmes.

    Comme  Henri  VII,  roi  d’Angleterre,  augmenta  le  pouvoir  des
Communes pour avilir  les Grands,  Servius Tullius,  avant lui,  avait
étendu les  privilèges du  peuple pour  abaisser le  Sénat ;  mais  le
peuple,  devenu  d’abord  plus   hardi,  renversa  l’une  et   l’autre
monarchie.

    Le portrait de Tarquin n’a point été flatté; son nom n’a échappé à
aucun des orateurs  qui ont eu  à parler contre  la tyrannie. Mais  sa
conduite avant son malheur, que l’on voit qu’il prévoyait, sa  douceur
pour les peuples vaincus,  sa libéralité envers  les soldats, cet  art
qu’il eut d’intéresser tant  de gens à  sa conservation, ses  ouvrages
publics, son courage à la guerre,  sa constance dans son malheur,  une
guerre de vingt  ans qu’il fit  ou qu’il fit  faire au peuple  romain,
sans royaume et  sans biens,  ses continuelles  ressources, font  bien
voir que ce n’était pas un homme méprisable.

    Les places que la postérité donne sont sujettes, comme les autres,
aux caprices de la Fortune. Malheur à la réputation de tout prince qui
est opprimé par un parti  qui devient le dominant,  ou qui a tenté  de
détruire un préjugé qui lui survit!

    Rome, ayant chassé  les Rois, établit  des consuls annuels;  c’est
encore ce qui la porta à ce  haut degré de puissance. Les princes  ont
dans leur vie des périodes  d’ambition; après quoi, d’autres  passions
et l’oisiveté même succèdent. Mais, la République ayant des chefs  qui
changeaient  tous  les  ans,  et  qui  cherchaient  à  signaler   leur
magistrature pour en obtenir de nouvelles, il n’y avait pas un  moment
de perdu  pour l’ambition:  ils  engageaient le  Sénat à  proposer  au
peuple la guerre et lui montraient tous les jours de nouveaux ennemis.

    Ce corps y était déjà assez  porté de lui-même car, étant  fatigué
sans cesse par les plaintes et les demandes du peuple, il cherchait  à
le distraire de ses inquiétudes et à l’occuper au-dehors .

    Or la guerre était presque toujours agréable au peuple, parce que,
par la sage distribution du butin, on avait trouvé le moyen de la  lui
rendre utile.

    Rome étant  une  ville sans  commerce  et presque  sans  arts,  le
pillage  était  le  seul  moyen  que  les  particuliers  eussent  pour
s’enrichir.

    On avait donc mis de la  discipline dans la manière de piller,  et
on y observait à  peu près le même  ordre qui se pratique  aujourd’hui
chez les Petits Tartares.

    Le butin était mis en commun  , et on le distribuait aux  soldats.
Rien n’était perdu, parce qu’avant  de partir chacun avait juré  qu’il
ne détournerait rien à son profit. Or les Romains étaient le peuple du
monde le plus religieux  sur le serment, qui  fut toujours le nerf  de
leur discipline militaire.

    Enfin, les citoyens qui restaient dans la ville jouissaient  aussi
des fruits de  la victoire. On  confisquait une partie  des terres  du
peuple vaincu, dont on faisait deux parts: l’une se vendait au  profit
du public;  l’autre était  distribuée aux  pauvres citoyens,  sous  la
charge d’une rente en faveur de la République.

    Les consuls, ne pouvant obtenir l’honneur du triomphe que par  une
conquête ou une  victoire, faisaient  la guerre  avec une  impétuosité
extrême: on allait droit à l’ennemi, et la force décidait d’abord.

    Rome était donc dans une guerre éternelle et toujours violente. Or
une nation  toujours en  guerre  , et  par principe  de  gouvernement,
devait nécessairement périr ou venir à bout de toutes les autres, qui,
tantôt en  guerre,  tantôt en  paix,  n’étaient jamais  si  propres  à
attaquer, ni si préparées à se défendre.

    Par là, les Romains acquirent  une profonde connaissance de  l’art
militaire. Dans les guerres passagères,  la plupart des exemples  sont
perdus: la paix donne d’autres idées,  et on oublie ses fautes et  ses
vertus mêmes.

    Une autre suite du principe de  la guerre continuelle fut que  les
Romains ne firent jamais la paix que vainqueurs. En effet, à quoi  bon
faire une paix  honteuse avec  un peuple,  pour en  aller attaquer  un
autre?

    Dans cette  idée, ils  augmentaient toujours  leurs prétentions  à
mesure de leurs défaites; par là, ils consternaient les vainqueurs  et
s’imposaient à eux-mêmes une plus grande nécessité de vaincre.

    Toujours exposés aux plus affreuses vengeances, la constance et la
valeur leur  devinrent  nécessaires,  et ces  vertus  ne  purent  être
distinguées chez eux  de l’amour  de soi-même,  de sa  famille, de  sa
patrie et de tout ce qu’il y a de plus cher parmi les hommes.

    Les peuples d’Italie n’avaient aucun usage des machines propres  à
faire les sièges , et, de plus, les soldats n’ayant point de paie,  on
ne pouvait pas les  retenir longtemps devant une  place; ainsi peu  de
leurs guerres étaient décisives. On  se battait pour avoir le  pillage
du camp ennemi ou de ses terres; après quoi le vainqueur et le  vaincu
se retiraient chacun dans sa ville. C’est ce qui fit la résistance des
peuples d’Italie et, en  même temps, l’opiniâtreté  des Romains à  les
subjuguer; c’est  ce qui  donna à  ceux-ci des  victoires qui  ne  les
corrompirent point, et qui leur laissèrent toute leur pauvreté.

    S’ils avaient rapidement conquis  toutes les villes voisines,  ils
se seraient  trouvés dans  la décadence  à l’arrivée  de Pyrrhus,  des
Gaulois et d’Annibal, et, par la destinée de presque tous les états du
monde, ils auraient passé  trop vite de la  pauvreté aux richesses  et
des richesses à la corruption.

    Mais Rome, faisant toujours des  efforts et trouvant toujours  des
obstacles, faisait  sentir sa  puissance sans  pouvoir l’étendre,  et,
dans une circonférence très petite,  elle s’exerçait à des vertus  qui
devaient être si fatales à l’univers.

    Tous les peuples d’Italie n’étaient pas également belliqueux:  les
Toscans étaient  amollis par  leurs richesses  et par  leur luxe;  les
Tarentins, les Capouans, presque toutes  les villes de la Campanie  et
de  la  Grande-Grèce,  languissaient  dans  l’oisiveté  et  dans   les
plaisirs. Mais les Latins, les Herniques, les Sabins, les Èques et les
Volsques aimaient passionnément la guerre; ils étaient autour de Rome;
ils lui firent une  résistance inconcevable et  furent ses maîtres  en
fait d’opiniâtreté.

    Les villes latines étaient des colonies d’Albe qui furent  fondées
par Latinus  Sylvius .  Outre une  origine commune  avec les  Romains,
elles avaient encore des rites  communs, et Servius Tullius les  avait
engagées à faire  bâtir un temple  dans Rome, pour  être le centre  de
l’union des deux peuples.  Ayant perdu une  grande bataille auprès  du
Lac Régille, elles furent  soumises à une alliance  et une société  de
guerres avec les Romains .

    On vit manifestement, pendant le peu de temps que dura la tyrannie
des Décemvirs, à quel point  l’agrandissement de Rome dépendait de  sa
liberté: l’État sembla avoir perdu l’âme qui le faisait mouvoir .

    Il n’y eut plus dans  la Ville que deux  sortes de gens: ceux  qui
souffraient  la   servitude,  et   ceux  qui,   pour  leurs   intérêts
particuliers, cherchaient  à  la  faire  souffrir.  Les  sénateurs  se
retirèrent de Rome comme d’une ville étrangère, et les peuples voisins
ne trouvèrent de résistance nulle part.

    Le Sénat ayant  eu le  moyen de donner  une paie  aux soldats,  le
siège de Veïes fut entrepris;  il dura dix ans.  On vit un nouvel  art
chez les Romains et une autre manière de faire la guerre: leurs succès
furent plus éclatants; ils profitèrent  mieux de leurs victoires;  ils
firent de plus  grandes conquêtes;  ils envoyèrent  plus de  colonies;
enfin, la prise de Veïes fut une espèce de révolution.

    Mais les travaux ne furent  pas moindres. S’ils portèrent de  plus
rudes coups aux Toscans, aux Èques et aux Volsques, cela même fit  que
les Latins et les Herniques, leurs alliés, qui avaient les mêmes armes
et la même  discipline qu’eux,  les abandonnèrent; que  des ligues  se
formèrent chez les Toscans; et  que les Samnites, les plus  belliqueux
de tous les peuples de l’Italie, leur firent la guerre avec fureur.

    Depuis l’établissement de la paye, le Sénat ne distribua plus  aux
soldats les terres des peuples vaincus; il imposa d’autres conditions:
il les obligea, par exemple, de fournir à l’armée une solde pendant un
certain temps, de lui donner du blé et des habits .

    La prise de Rome par  les Gaulois ne lui  ôta rien de ses  forces:
l’armée, plus dissipée que vaincue, se retira presque entière à Veïes;
le peuple se sauva dans les villes voisines; et l’incendie de la Ville
ne fut que l’incendie de quelques cabanes de pasteurs.

    Chapitre II: De l’art de la guerre chez les Romains

    Les Romains se destinant à la guerre et la regardant comme le seul
art, ils  mirent  tout  leur  esprit et  toutes  leurs  pensées  à  le
perfectionner. C’est sans doute un Dieu, dit Végèce , qui leur inspira
la légion.

    Ils jugèrent qu’il  fallait donner  aux soldats de  la légion  des
armes offensives et défensives plus fortes et plus pesantes que celles
de quelque autre peuple que ce fût .

    Mais, comme il y a des choses à faire dans la guerre dont un corps
pesant n’est pas capable, ils voulurent que la légion contînt dans son
sein une troupe légère qui pût  en sortir pour engager le combat,  et,
si la  nécessité l’exigeait,  s’y retirer;  qu’elle eût  encore de  la
cavalerie, des hommes de  trait et des  frondeurs pour poursuivre  les
fuyards et achever la victoire;  qu’elle fût défendue par toute  sorte
de machines de guerre qu’elle traînait  avec elle; que, chaque fois  ,
elle se retranchât et  fût, comme dit Végèce,  une espèce de place  de
guerre.

    Pour qu’ils pussent avoir des  armes plus pesantes que celles  des
autres hommes, il fallait qu’ils  se rendissent plus qu’hommes;  c’est
ce qu’ils firent par un  travail continuel qui augmentait leur  force,
et par des exercices qui  leur donnaient de l’adresse, laquelle  n’est
autre chose qu’une juste dispensation des forces que l’on a.

    Nous remarquons aujourd’hui que nos armées périssent beaucoup  par
le travail  immodéré  des soldats  ,  et, cependant,  c’était  par  un
travail immense que les Romains se conservaient. La raison en est,  je
crois, que  leurs  fatigues  étaient continuelles,  au  lieu  que  nos
soldats  passent  sans  cesse  d’un  travail  extrême  à  une  extrême
oisiveté, ce qui  est la chose  du monde  la plus propre  à les  faire
périr.

    Il faut que  je rapporte  ici ce que  les auteurs  nous disent  de
l’éducation des soldats romains  . On les accoutumait  à aller le  pas
militaire, c’est-à-dire  à  faire  en cinq  heures  vingt  milles,  et
quelquefois vingt-quatre. Pendant ces marches, on leur faisait  porter
des poids de soixante  livres. On les  entretenait dans l’habitude  de
courir et de sauter tout  armés; ils prenaient, dans leurs  exercices,
des épées, des javelots, des flèches d’une pesanteur double des  armes
ordinaires, et ces exercices étaient continuels .

    Ce n’était pas seulement dans le camp qu’était l’école  militaire:
il y avait dans  la ville un lieu  où les citoyens allaient  s’exercer
(c’était le Champ de Mars). Après le travail, ils se jetaient dans  le
Tibre, pour  s’entretenir  dans l’habitude  de  nager et  nettoyer  la
poussière et la sueur .

    Nous n’avons plus une juste idée des exercices du corps: un  homme
qui s’y applique  trop nous paraît  méprisable, par la  raison que  la
plupart de ces exercices n’ont  plus d’autre objet que les  agréments,
au lieu que, chez les Anciens, tout, jusqu’à la danse, faisait  partie
de l’art militaire.

    Il est même arrivé parmi nous qu’une adresse trop recherchée  dans
l’usage des  armes dont  nous nous  servons à  la guerre  est  devenue
ridicule, parce que, depuis l’introduction  de la coutume des  combats
singuliers, l’escrime a été regardée comme la science des  querelleurs
ou des poltrons.

    Ceux qui critiquent Homère de  ce qu’il relève ordinairement  dans
ses héros la force, l’adresse ou l’agilité du corps, devraient trouver
Salluste bien ridicule, qui loue  Pompée de ce qu’il courait,  sautait
et portait un fardeau aussi bien qu’homme de son temps .

    Toutes les fois que  les Romains se crurent  en danger, ou  qu’ils
voulurent réparer quelque  perte, ce fut  une pratique constante  chez
eux d’affermir la discipline militaire . Ont-ils à faire la guerre aux
Latins, peuples aussi aguerris qu’eux-mêmes? Manlius songe à augmenter
la force du  commandement et fait  mourir son fils,  qui avait  vaincu
sans son ordre. Sont-ils battus  à Numance? Scipion Émilien les  prive
d’abord de  tout ce  qui  les avait  amollis  . Les  légions  romaines
ont-elles passé sous le joug  en Numidie? Métellus répare cette  honte
dès qu’il leur  a fait reprendre  les institutions anciennes.  Marius,
pour battre les  Cimbres et  les Teutons, commence  par détourner  les
fleuves, et Sylla fait  si bien travailler les  soldats de son  armée,
effrayée de  la  guerre contre  Mithridate,  qu’ils lui  demandent  le
combat comme la fin de leurs peines .

    Publius Nasica, sans besoin, leur fit construire une armée navale:
on craignait plus l’oisiveté que les ennemis.

    Aulu-Gelle donne  d’assez  mauvaises  raisons de  la  coutume  des
Romains de faire saigner les soldats qui avaient commis quelque faute:
la vraie est  que, la  force étant  la principale  qualité du  soldat,
c’était le dégrader que de l’affaiblir.

    Des hommes si endurcis étaient ordinairement sains; on ne remarque
pas dans les auteurs que les armées romaines, qui faisaient la  guerre
en tant de climats, périssent beaucoup par les maladies; au lieu qu’il
arrive presque continuellement aujourd’hui que des armées, sans  avoir
combattu, se fondent, pour ainsi dire, dans une campagne.

    Parmi nous, les désertions sont fréquentes, parce que les  soldats
sont la plus vile partie  de chaque nation, et  qu’il n’y en a  aucune
qui ait ou qui  croie avoir un certain  avantage sur les autres.  Chez
les Romains, elles étaient plus rares: des soldats tirés du sein  d’un
peuple si fier,  si orgueilleux, si  sûr de commander  aux autres,  ne
pouvaient guère penser à s’avilir jusqu’à cesser d’être Romains.

    Comme leurs  armées n’étaient  pas nombreuses,  il était  aisé  de
pourvoir à leur subsistance;  le chef pouvait  mieux les connaître  et
voyait plus aisément les fautes et les violations de la discipline.

    La force de leurs exercices, les chemins admirables qu’ils avaient
construits, les  mettaient en  état de  faire des  marches longues  et
rapides  .  Leur  présence  inopinée  glaçait  les  esprits:  ils   se
montraient, surtout après un mauvais  succès, dans le temps que  leurs
ennemis étaient dans cette négligence que donne la victoire.

    Dans nos  combats  d’aujourd’hui,  un  particulier  n’a  guère  de
confiance qu’en la multitude; mais chaque Romain, plus robuste et plus
aguerri que  son  ennemi, comptait  toujours  sur lui-même;  il  avait
naturellement du  courage,  c’est-à-dire de  cette  vertu qui  est  le
sentiment de ses propres forces.

    Leurs troupes  étant toujours  les  mieux disciplinées,  il  était
difficile  que,  dans  le  combat  le  plus  malheureux,  ils  ne   se
ralliassent quelque part, ou  que le désordre ne  se mît quelque  part
chez  les  ennemis.  Aussi  les  voit-on  continuellement,  dans   les
histoires, quoique surmontés dans le commencement par le nombre ou par
l’ardeur des ennemis, arracher enfin la victoire de leurs mains.

    Leur principale  attention était  d’examiner en  quoi leur  ennemi
pouvait avoir de la  supériorité sur eux, et  d’abord ils y  mettaient
ordre. Ils s’accoutumèrent à  voir le sang et  les blessures dans  les
spectacles des gladiateurs, qu’ils prirent des Étrusques .

    Les épées tranchantes des Gaulois  , les éléphants de Pyrrhus,  ne
les surprirent qu’une  fois. Ils  suppléèrent à la  faiblesse de  leur
cavalerie ,  d’abord,  en  ôtant  les brides  des  chevaux,  pour  que
l’impétuosité n’en pût être arrêtée; ensuite, en y mêlant des vélites.
Quand ils eurent connu l’épée espagnole, ils quittèrent la leur .  Ils
éludèrent la science  des pilotes  par l’invention  d’une machine  que
Polybe nous a décrite. Enfin, comme dit Josèphe , la guerre était pour
eux une méditation; la paix, un exercice.

    Si quelque nation tint de la nature ou de son institution  quelque
avantage particulier, ils  en firent d’abord  usage; ils  n’oublièrent
rien  pour  avoir  des  chevaux  numides,  des  archers  crétois,  des
frondeurs baléares, des vaisseaux rhodiens.

    Enfin, jamais nation ne prépara la guerre avec tant de prudence et
né la fit avec tant d’audace.

    Chapitre III: Comment les romains purent s’agrandir

    Comme les peuples de l’Europe ont,  dans ces temps-ci, à peu  près
les mêmes arts, les mêmes armes, la même discipline et la même manière
de faire la  guerre, la  prodigieuse fortune des  Romains nous  paraît
inconcevable. D’ailleurs, il y  a aujourd’hui une telle  disproportion
dans la puissance qu’il n’est pas possible qu’un petit état sorte, par
ses propres forces, de l’abaissement où la Providence l’a mis.

    Ceci demande qu’on  y réfléchisse;  sans quoi,  nous verrions  des
événements sans les comprendre, et, ne sentant pas bien la  différence
des situations, nous  croirions, en lisant  l’histoire ancienne,  voir
d’autres hommes que nous.

    Une expérience continuelle  a pu faire  connaître en Europe  qu’un
prince qui a un million de sujets ne peut, sans se détruire  lui-même,
entretenir plus de dix mille hommes de  troupe; il n’y a donc que  les
grandes nations qui aient des armées.

    Il n’en  était pas  de même  dans les  anciennes républiques:  car
cette proportion des soldats au  reste du peuple, qui est  aujourd’hui
comme d’un à cent, y pouvait être aisément comme d’un à huit.

    Les fondateurs des anciennes républiques avaient également partagé
les terres. Cela  seul faisait  un peuple  puissant, c’est-à-dire  une
société bien réglée. Cela faisait aussi une bonne armée, chacun  ayant
un égal intérêt, et très grand, à défendre sa patrie.

    Quand les  lois n’étaient  plus rigidement  observées, les  choses
revenaient au point où elles sont  à présent parmi nous: l’avarice  de
quelques particuliers et  la prodigalité des  autres faisaient  passer
les  fonds  de  terre  dans  peu   de  mains,  et  d’abord  les   arts
s’introduisaient pour les besoins mutuels  des riches et des  pauvres.
Cela faisait qu’il n’y avait presque  plus de citoyens ni de  soldats:
car les  fonds  de terre  destinés  auparavant à  l’entretien  de  ces
derniers étaient  employés  à  celui des  esclaves  et  des  artisans,
instruments du luxe  des nouveaux possesseurs;  sans quoi l’État,  qui
malgré  son  dérèglement  doit   subsister,  aurait  péri.  Avant   la
corruption, les revenus primitifs de l’État étaient partagés entre les
soldats, c’est-à-dire  les  laboureurs; lorsque  la  République  était
corrompue,  ils  passaient  d’abord  à  des  hommes  riches,  qui  les
rendaient aux esclaves et  aux artisans; d’où on  en retirait, par  le
moyen des tributs, une partie pour l’entretien des soldats.

    Or ces sortes  de gens n’étaient  guère propres à  la guerre:  ils
étaient lâches et déjà corrompus par le luxe des villes et souvent par
leur art  même; outre  que, comme  ils n’avaient  point proprement  de
patrie, et qu’ils jouissaient de  leur industrie partout, ils  avaient
peu à perdre ou à conserver.

    Dans un dénombrement de Rome fait quelque temps après  l’expulsion
des Rois , et dans celui que  Démétrius de Phalère fit à Athènes ,  il
se trouva,  à peu  près, le  même nombre  d’habitants: Rome  en  avait
quatre cent quarante mille; Athènes,  quatre cent trente et un  mille.
Mais ce dénombrement de Rome tombe dans un temps où elle était dans la
force de son institution,  et celui d’Athènes, dans  un temps où  elle
était entièrement  corrompue. On  trouva que  le nombre  des  citoyens
pubères faisait à Rome le quart  de ses habitants, et qu’il faisait  à
Athènes un peu moins du vingtième.  La puissance de Rome était donc  à
celle d’Athènes, dans ces divers temps, à peu près comme un quart  est
à un vingtième, c’est-à-dire qu’elle était cinq fois plus grande.

    Les rois  Agis  et  Cléoménès  voyant qu’au  lieu  de  neuf  mille
citoyens qui étaient à Sparte du temps  de Lycurgue , il n’y en  avait
plus que sept cents, dont à peine cent possédaient des terres , et que
tout le reste n’était qu’une  populace sans courage, ils  entreprirent
de rétablir les lois  à cet égard ,  et Lacédémone reprit sa  première
puissance et redevint formidable à tous les Grecs.

    Ce fut  le partage  égal des  terres qui  rendit Rome  capable  de
sortir d’abord de son abaissement, et  cela se sentit bien quand  elle
fut corrompue.

    Elle était une petite république lorsque, les Latins ayant  refusé
le secours  de  troupes qu’ils  étaient  obligés de  donner,  on  leva
sur-le-champ dix  légions dans  la ville  . "À  peine à  présent,  dit
Tite-Live,  Rome,  que   le  monde   entier  ne   peut  contenir,   en
pourrait-elle faire autant si un ennemi paraissait tout à coup  devant
ses murailles: marque certaine que nous ne nous sommes point agrandis,
et que nous  n’avons fait qu’augmenter  le luxe et  les richesses  qui
nous travaillent."

    "Dites-moi, disait Tibérius Gracchus aux nobles , qui vaut  mieux,
un citoyen ou un esclave perpétuel, un soldat ou un homme inutile à la
guerre? Voulez-vous, pour avoir quelques arpents de terre plus que les
autres citoyens, renoncer  à l’espérance  de la conquête  du reste  du
monde ou vous mettre  en danger de vous  voir enlever par les  ennemis
ces terres que vous nous refusez?"

    Chapitre IV  1. Des  Gaulois -  2. De  Pyrrhus -  3. Parallèle  de
Carthage et de Rome - 4. Guerre d’Annibal

    Les Romains eurent bien des  guerres avec les Gaulois. L’amour  de
la gloire, le mépris de  la mort, l’obstination pour vaincre,  étaient
les mêmes dans les deux  peuples; mais les armes étaient  différentes;
le bouclier  des Gaulois  était petit,  et leur  épée mauvaise:  aussi
furent-ils traités à peu  près comme, dans  les derniers siècles,  les
Mexicains l’ont été par les Espagnols. Et ce qu’il y a de  surprenant,
c’est que ces peuples, que les Romains rencontrèrent dans presque tous
les lieux et dans presque tous  les temps, se laissèrent détruire  les
uns après les autres, sans jamais connaître, chercher, ni prévenir  la
cause de leurs malheurs.

    Pyrrhus vint  faire la  guerre aux  Romains dans  le temps  qu’ils
étaient en état de lui résister  et de s’instruire par ses  victoires;
il leur apprit à se  retrancher, à choisir et  à disposer un camp;  il
les accoutuma  aux  éléphants et  les  prépara pour  de  plus  grandes
guerres .

    La grandeur  de  Pyrrhus  ne  consistait  que  dans  ses  qualités
personnelles . Plutarque nous dit qu’il fut obligé de faire la  guerre
de Macédoine parce  qu’il ne  pouvait entretenir six  mille hommes  de
pied et cinq cents chevaux qu’il avait . Ce prince, maître d’un  petit
État dont on n’a  plus entendu parler après  lui, était un  aventurier
qui faisait  des  entreprises  continuelles  parce  qu’il  ne  pouvait
subsister qu’en entreprenant.

    Tarente, son  alliée, avait  bien  dégénéré de  l’institution  des
Lacédémoniens, ses ancêtres  . Il  aurait pu faire  de grandes  choses
avec les Samnites; mais les Romains les avaient presque détruits.

    Carthage, devenue riche plus  tôt que Rome,  avait aussi été  plus
tôt corrompue:  ainsi,  pendant  qu’à  Rome  les  emplois  publics  ne
s’obtenaient que par la vertu et ne donnaient d’utilité que  l’honneur
et une préférence aux fatigues, tout ce que le public peut donner  aux
particuliers se  vendait à  Carthage, et  tout service  rendu par  les
particuliers y était payé par le public.

    La tyrannie d’un prince ne met pas  un État plus près de sa  ruine
que l’indifférence  pour  le  bien  commun  n’y  met  une  république.
L’avantage  d’un  État  libre  est  que  les  revenus  y  sont   mieux
administrés. Mais lorsqu’ils  le sont plus  mal? L’avantage d’un  État
libre est qu’il n’y a point de favoris. Mais, quand cela n’est pas, et
qu’au lieu des amis et des parents du prince il faut faire la  fortune
des amis et  des parents de  tous ceux qui  ont part au  gouvernement,
tout est perdu; les lois sont éludées plus dangereusement qu’elles  ne
sont violées par un prince, qui, étant toujours le plus grand  citoyen
de l’État, a le plus d’intérêt à sa conservation.

    Des anciennes mœurs, un certain usage de la pauvreté, rendaient  à
Rome  les  fortunes  à  peu   près  égales;  mais,  à  Carthage,   des
particuliers avaient les richesses des rois.

    De deux factions qui régnaient à Carthage, l’une voulait  toujours
la paix,  et  l’autre,  toujours  la  guerre;  de  façon  qu’il  était
impossible d’y jouir de l’une, ni d’y bien faire l’autre.

    Pendant qu’à Rome la guerre réunissait d’abord tous les  intérêts,
elle les séparait encore plus à Carthage .

    Dans les États gouvernés par  un prince, les divisions  s’apaisent
aisément, parce qu’il a  dans ses mains  une puissance coercitive  qui
ramène les deux  partis; mais,  dans une république,  elles sont  plus
durables, parce que le mal attaque ordinairement la puissance même qui
pourrait le guérir.

    À Rome, gouvernée par les lois,  le peuple souffrait que le  Sénat
eût la direction des affaires. À Carthage, gouvernée par des abus,  le
peuple voulait tout faire par lui-même.

    Carthage, qui  faisait  la  guerre avec  son  opulence  contre  la
pauvreté romaine, avait par cela même du désavantage; l’or et l’argent
s’épuisent; mais la vertu,  la constance, la force  et la pauvreté  ne
s’épuisent jamais.

    Les Romains étaient  ambitieux par orgueil,  et les  Carthaginois,
par  avarice;  les  uns  voulaient  commander,  les  autres  voulaient
acquérir; et  ces derniers,  calculant  sans cesse  la recette  et  la
dépense, firent toujours la guerre sans l’aimer.

    Des batailles perdues, la diminution du peuple,  l’affaiblissement
du commerce, l’épuisement du trésor public, le soulèvement des nations
voisines, pouvaient faire accepter à  Carthage les conditions de  paix
les plus dures. Mais Rome ne se conduisait point par le sentiment  des
biens et des maux: elle ne se déterminait que par sa gloire, et, comme
elle n’imaginait point qu’elle pût être si elle ne commandait pas,  il
n’y avait point d’espérance  ni de crainte qui  pût l’obliger à  faire
une paix qu’elle n’aurait point imposée.

    Il n’y a rien de si puissant qu’une république où l’on observe les
lois, non pas par crainte, non pas par raison, mais par passion, comme
furent Rome et Lacédémone:  car, pour lors, il  se joint à la  sagesse
d’un bon gouvernement toute la force que pourrait avoir une faction.

    Les Carthaginois  se  servaient  de  troupes  étrangères,  et  les
Romains employaient les  leurs . Comme  ces derniers n’avaient  jamais
regardé les  vaincus  que comme  des  instruments pour  des  triomphes
futurs, ils rendirent soldats tous les peuples qu’ils avaient  soumis,
et plus  ils eurent  de peine  à les  vaincre, plus  ils les  jugèrent
propres à être incorporés dans leur république. Ainsi nous voyons  les
Samnites, qui ne  furent subjugués qu’après  vingt-quatre triomphes  ,
devenir les  auxiliaires  des  Romains, et,  quelque  temps  avant  la
seconde guerre  punique,  ils  tirèrent  d’eux  et  de  leurs  alliés,
c’est-à-dire d’un pays qui n’était guère  plus grand que les États  du
Pape et de Naples, sept cent mille  hommes de pied et soixante et  dix
mille de cheval, pour opposer aux Gaulois .

    Dans le fort de la seconde  guerre punique, Rome eut toujours  sur
pied de vingt-deux  à vingt-quatre  légions; cependant  il paraît  par
Tite-Live que le cens n’était pour lors que d’environ cent trente-sept
mille citoyens.

    Carthage employait plus  de forces  pour attaquer;  Rome, pour  se
défendre: celle-ci, comme on  vient de dire,  arma un nombre  d’hommes
prodigieux contre les Gaulois et  Annibal, qui l’attaquaient, et  elle
n’envoya que deux légions contre les  plus grands rois; ce qui  rendit
ses forces éternelles.

    L’établissement de Carthage dans son  pays était moins solide  que
celui de  Rome dans  le  sien. Cette  dernière avait  trente  colonies
autour d’elle, qui en étaient comme  les remparts . Avant la  bataille
de Cannes, aucun allié ne  l’avait abandonnée; c’est que les  Samnites
et les autres peuples d’Italie étaient accoutumés à sa domination.

    La  plupart  des  villes  d’Afrique,  étant  peu  fortifiées,   se
rendaient d’abord  à quiconquese  présentait pour  les prendre.  Aussi
tous ceux qui y débarquèrent, Agathocle, Régulus, Scipion,  mirent-ils
d’abord Carthage au désespoir.

    On ne peut guère attribuerqu’àun mauvais gouvernement ce qui  leur
arriva dans toute  la guerre  que leur  fit le  premier Scipion:  leur
ville et leurs armées  même étaient affamées,  tandis que les  Romains
étaient dans l’abondance de toutes choses .

    Chez  les  Carthaginois,  les  armées  qui  avaient  été   battues
devenaient plus insolentes; quelquefois elles mettaient en croix leurs
généraux et les punissaient de leur propre lâcheté. Chez les  Romains,
le consul décimait les troupes qui avaient fui, et les ramenait contre
les ennemis.

    Le gouvernement des Carthaginois était  très dur : ils avaient  si
fort tourmenté  les  peuples  d’Espagne que,  lorsque  les  Romains  y
arrivèrent, ils furent  regardés comme  des libérateurs,  et, si  l’on
fait attention aux sommes immenses  qu’il leur en coûta pour  soutenir
une guerre  où ils  succombèrent, on  verra bien  que l’injustice  est
mauvaise ménagère, et qu’elle ne remplit pas même ses vues.

    La fondation d’Alexandrie  avait beaucoup diminué  le commerce  de
Carthage. Dans  les  premiers  temps, la  superstition  bannissait  en
quelque façon  les  étrangers  de l’Égypte,  et,  lorsque  les  Perses
l’eurent conquise, ils n’avaient  songé qu’à affaiblir leurs  nouveaux
sujets. Mais,  sous  les rois  grecs,  l’Égypte fit  presque  tout  le
commerce du monde, et celui de Carthage commença à déchoir.

    Les  puissances  établies  par   le  commerce  peuvent   subsister
longtemps dans  leur médiocrité;  mais  leur grandeur  est de  peu  de
durée. Elles s’élèvent peu à peu et sans que personne s’en  aperçoive;
car elles ne font aucun acte particulier qui fasse du bruit et signale
leur puissance. Mais,  lorsque la chose  est venue au  point qu’on  ne
peut plus s’empêcher de la voir, chacun cherche à priver cette  nation
d’un avantage qu’elle n’a pris, pour ainsi dire, que par surprise.

    La cavalerie carthaginoise  valait mieux que  la romaine par  deux
raisons: l’une, que les chevaux numides et espagnols étaient meilleurs
que ceux  d’Italie, et  l’autre, que  la cavalerie  romaine était  mal
armée: car ce ne fut  que dans les guerres  que les Romains firent  en
Grèce qu’ils changèrent de manière, comme nous l’apprenons de Polybe .

    Dans la première  guerre punique,  Régulus fut battu  dès que  les
Carthaginois  choisirent  les  plaines   pour  faire  combattre   leur
cavalerie, et,  dans  la  seconde,  Annibal  dut  à  ses  Numides  ses
principales victoires .

    Scipion, ayant conquis l’Espagne et fait alliance avec Massinisse,
ôta aux Carthaginois cette supériorité; ce fut la cavalerie numide qui
gagna la bataille de Zama et finit la guerre.

    Les  Carthaginois  avaient  plus   d’expérience  sur  la  mer   et
connaissaient mieux la manœuvre que les Romains; mais il me semble que
cet  avantage  n’était  pas  pour  lors  si  grand  qu’il  le   serait
aujourd’hui.

    Les Anciens, n’ayant pas la boussole, ne pouvaient guère  naviguer
que sur les côtes; aussi ils ne se servaient que de bâtiments à rames,
petits et plats; presque toutes les rades étaient pour eux des  ports;
la science des pilotes était très  bornée, et leur manœuvre, très  peu
de chose.  Aussi Aristote  disait-il qu’il  était inutile  d’avoir  un
corps de mariniers, et que les laboureurs suffisaient pour cela.

    L’art était si imparfait qu’on  ne faisait guère avec mille  rames
que ce qui se fait aujourd’hui avec cent .

    Les  grands  vaisseaux  étaient  désavantageux,  en  ce   qu’étant
difficilement mus  par la  chiourme  ils ne  pouvaient pas  faire  les
évolutions nécessaires. Antoine en fit à Actium une funeste expérience
: ses navires ne pouvaient se remuer, pendant que ceux d’Auguste, plus
légers, les attaquaient de toutes parts.

    Les vaisseaux anciens  étant à  rames, les  plus légers  brisaient
aisément celles des plus  grands, qui, pour  lors, n’étaient plus  que
des machines immobiles, comme sont aujourd’hui nos vaisseaux démâtés.

    Depuis l’invention de la  boussole, on a changé  de manière; on  a
abandonné les  rames, on  a fui  les  côtes, on  a construit  de  gros
vaisseaux; la machine est devenue  plus composée, et les pratiques  se
sont multipliées.

    L’invention de  la poudre  a  fait une  chose qu’on  n’aurait  pas
soupçonnée; c’est que la  force des armées navales  a plus que  jamais
consisté dans l’art: car, pour résister  à la violence du canon et  ne
pas essuyer un feu supérieur, il a  fallu de gros navires; mais, à  la
grandeur de la machine, on a dû proportionner la puissance de l’art.

    Les petits vaisseaux  d’autrefois s’accrochaient  soudain, et  les
soldats combattaient des deux parts;  on mettait sur une flotte  toute
une armée  de  terre: dans  la  bataille  navale que  Régulus  et  son
collègue gagnèrent, on vit combattre cent trente mille Romains  contre
cent cinquante mille Carthaginois. Pour lors, les soldats étaient pour
beaucoup, et les gens de l’art, pour peu; à présent, les soldats  sont
pour rien ou pour peu, et les gens de l’art, pour beaucoup.

    La victoire du consul Duillius fait bien sentir cette  différence;
les Romains n’avaient aucune connaissance de la navigation; une galère
carthaginoise échoua sur leurs  côtes; ils se  servirent de ce  modèle
pour en bâtir; en trois mois de temps, leurs matelots furent  dressés,
leur flotte fut construite,  équipée; elle mit à  la mer; elle  trouva
l’armée navale des Carthaginois et la battit.

    À peine, à  présent, toute une  vie suffit-elle à  un prince  pour
former une flotte capable de paraître devant une puissance qui a  déjà
l’empire de la mer; c’est peut-être  la seule chose que l’argent  seul
ne peut  pas faire.  Et si,  de  nos jours,  un grand  prince  réussit
d’abord , l’expérience a fait voir à d’autres que c’est un exemple qui
peut être plus admiré que suivi .

    La seconde guerre  punique est  si fameuse  que tout  le monde  la
sait.  Quand  on   examine  bien  cette   foule  d’obstacles  qui   se
présentèrent devant Annibal, et que cet homme extraordinaire  surmonta
tous, on a le plus beau spectacle que nous ait fourni l’Antiquité.

    Rome fut un prodige de constance. Après les journées du Tésin,  de
Trébie et de Trasimène,  après celle de  Cannes, plus funeste  encore,
abandonnée de presque tous les peuples d’Italie, elle ne demanda point
la paix.  C’est  que le  Sénat  ne  se départait  jamais  des  maximes
anciennes; il agissait avec Annibal comme il avait agi autrefois  avec
Pyrrhus, à qui  il avait  refusé de faire  aucun accommodement  tandis
qu’il serait en Italie.  Et je trouve  dans Denys d’Halicarnasse  que,
lors de  la  négociation  de  Coriolan,  le  Sénat  déclara  qu’il  ne
violerait point  ses  coutumes  anciennes; que  le  peuple  romain  ne
pouvait faire de paix tandis que  les ennemis étaient sur ses  terres;
mais que, si les  Volsques se retiraient, on  accorderait tout ce  qui
serait juste.

    Rome fut sauvée par la force de son institution. Après la bataille
de Cannes, il ne fut pas permis aux femmes mêmes de verser des larmes;
le Sénat refusa de racheter  les prisonniers et envoya les  misérables
restes de l’armée faire la guerre en Sicile, sans récompense ni  aucun
honneur militaire, jusqu’à ce qu’Annibal fût chassé d’Italie .

    D’un autre côté, le consul Térentius Varron avait fui honteusement
jusqu’à Venouse.  Cet homme  de la  plus basse  naissance n’avait  été
élevé au consulat  que pour mortifier  la noblesse. Mais  le Sénat  ne
voulut pas jouir de  ce malheureux triomphe; il  vit combien il  était
nécessaire qu’il s’attirât dans cette occasion la confiance du peuple:
il alla au-devant  de Varron et  le remercia de  ce qu’il n’avait  pas
désespéré de la République .

    Ce n’est pas ordinairement la perte réelle que l’on fait dans  une
bataille (c’est-à-dire celle  de quelques milliers  d’hommes) qui  est
funeste à un État, mais la  perte imaginaire et le découragement,  qui
le prive des forces mêmes que la Fortune lui avait laissées.

    Il y a des  choses que tout  le monde dit  parce qu’elles ont  été
dites une  fois.  On croirait  qu’Annibal  fit une  faute  insigne  de
n’avoir point été assiéger  Rome après la bataille  de Cannes. Il  est
vrai que d’abord la frayeur y fut extrême; mais il n’en est pas de  la
consternation d’un peuple belliqueux,  qui se tourne presque  toujours
en courage, comme  de celle d’une  vile populace, qui  ne sent que  sa
faiblesse. Une preuve  qu’Annibal n’aurait pas  réussi, c’est que  les
Romains se trouvèrent encore en état d’envoyer partout du secours.

    On dit encore qu’Annibal fit une grande faute de mener son armée à
Capoue, où elle s’amollit;  mais l’on ne considère  point que l’on  ne
remonte pas à  la vraie  cause. Les  soldats de  cette armée,  devenus
riches après  tant de  victoires,  n’auraient-ils pas  trouvé  partout
Capoue? Alexandre, qui commandait à ses propres sujets, prit, dans une
occasion pareille,  un  expédient  qu’Annibal,  qui  n’avait  que  des
troupes mercenaires, ne pouvait pas prendre;  il fit mettre le feu  au
bagage de ses soldats et brûla toutes leurs richesses et les  siennes.
On nous dit que  Kouli-Kan, après la conquête  des Indes, ne laissa  à
chaque soldat que cent roupies d’argent .

    Ce furent les conquêtes mêmes d’Annibal qui commencèrent à changer
la fortune de cette  guerre. Il n’avait pas  été envoyé en Italie  par
les magistrats de Carthage; il recevait très peu de secours, soit  par
la jalousie d’un parti, soit par la trop grande confiance de  l’autre.
Pendant qu’il resta avec  son armée ensemble,  il battit les  Romains;
mais, lorsqu’il fallut qu’il mît des garnisons dans les villes,  qu’il
défendît ses alliés, qu’il assiégeât les places, ou qu’il les empêchât
d’être assiégées, ses forces se trouvèrent trop petites, et il  perdit
en détail une grande partie de son armée. Les conquêtes sont aisées  à
faire, parce  qu’on  les  fait  avec toutes  ses  forces;  elles  sont
difficiles à conserver, parce qu’on  ne les défend qu’avec une  partie
de ses forces.

    Chapitre V: De l’état de la Grèce, de la Macédoine, de la Syrie et
de l’Égypte, après l’abaissement des carthaginois

    Je m’imagine qu’Annibal disait très peu de bons mots, et qu’il  en
disait encore  moins  en  faveur  de Fabius  et  de  Marcellus  contre
lui-même. J’ai du regret  de voir Tite-Live jeter  ses fleurs sur  ces
énormes colosses  de l’Antiquité;  je voudrais  qu’il eût  fait  comme
Homère, qui néglige de les parer et sait si bien les faire mouvoir.

    Encore faudrait-il que  les discours  qu’on fait  tenir à  Annibal
fussent sensés. Que si, en apprenant la défaite de son frère, il avoua
qu’il en prévoyait  la ruine  de Carthage, je  ne sache  rien de  plus
propre à  désespérer des  peuples qui  s’étaient donnés  à lui,  et  à
décourager une armée qui attendait de si grandes récompenses après  la
guerre.

    Comme les  Carthaginois,  en  Espagne, en  Sicile,  en  Sardaigne,
n’opposaient aucune armée  qui ne fût  malheureuse, Annibal, dont  les
ennemis se fortifiaient sans cesse, fut réduit à une guerre défensive.
Cela donna  aux Romains  la pensée  de porter  la guerre  en  Afrique;
Scipion  y  descendit;   les  succès  qu’il   y  eut  obligèrent   les
Carthaginois à rappeler  d’Italie Annibal,  qui pleura  de douleur  en
cédant aux Romains cette terre où il les avait tant de fois vaincus.

    Tout ce  que  peut  faire  un  grand  homme  d’État  et  un  grand
capitaine, Annibal le  fit pour  sauver sa patrie.  N’ayant pu  porter
Scipion à la paix, il donna une bataille où la Fortune sembla  prendre
plaisir à  confondre son  habileté, son  expérience et  son bon  sens.
Carthage reçut la paix,  non pas d’un ennemi,  mais d’un maître:  elle
s’obligea de payer dix mille talents en cinquante années, à donner des
otages, à livrer ses vaisseaux et ses éléphants, à ne faire la  guerre
à personne sans le  consentement du peuple romain;  et, pour la  tenir
toujours humiliée, on augmenta la puissance de Massinisse, son  ennemi
éternel.

    Après l’abaissement des Carthaginois, Rome n’eut presque plus  que
de petites guerres et de grandes victoires, au lieu qu’auparavant elle
avait eu de petites victoires et de grandes guerres.

    Il y avait dans ces temps-là comme deux mondes séparés: dans  l’un
combattaient les Carthaginois et les Romains; l’autre était agité  par
des querelles qui duraient depuis la mort d’Alexandre; on n’y  pensait
point à ce qui se passait en Occident ; car, quoique Philippe, roi  de
Macédoine, eût fait un traité avec Annibal, il n’eut presque point  de
suite, et  ce  prince, qui  n’accorda  aux Carthaginois  que  de  très
faibles secours, ne fit que témoigner aux Romains une mauvaise volonté
inutile.

    Lorsqu’on voit deux grands peuples  se faire une guerre longue  et
opiniâtre, c’est souvent une mauvaise  politique de penser qu’on  peut
demeurer spectateur tranquille: car celui des deux peuples qui est  le
vainqueur entreprend d’abord  de nouvelles guerres,  et une nation  de
soldats va combattre contre des peuples qui ne sont que citoyens.

    Ceci parut  bien clairement  dans ces  temps-là: car  les  Romains
eurent à peine dompté les Carthaginois qu’ils attaquèrent de  nouveaux
peuples et parurent dans toute la terre pour tout envahir.

    Il n’y  avait  pour  lors  dans  l’Orient  que  quatre  puissances
capables de  résister  aux  Romains:  la  Grèce  et  les  royaumes  de
Macédoine, de  Syrie  et  d’Égypte.  Il  faut  voir  quelle  était  la
situation de  ces deux  premières puissances,  parce que  les  Romains
commencèrent par les soumettre.

    Il  y  avait  dans  la  Grèce  trois  peuples  considérables;  les
Étoliens, les Achaïens et les Béotiens; c’étaient des associations  de
villes libres, qui avaient des assemblées générales et des  magistrats
communs. Les Étoliens étaient  belliqueux, hardis, téméraires,  avides
du gain, toujours libres de leur  parole et de leurs serments,  enfin,
faisant la guerre sur la terre comme  les pirates la font sur la  mer.
Les Achaïens  étaient  sans cesse  fatigués  par des  voisins  ou  des
défenseurs incommodes  . Les  Béotiens,  les plus  épais de  tous  les
Grecs, prenaient  le  moins  de part  qu’ils  pouvaient  aux  affaires
générales: uniquement conduits par le sentiment présent du bien et  du
mal, ils  n’avaient  pas assez  d’esprit  pour qu’il  fût  facile  aux
orateurs de les agiter;  et, ce qu’il  y avait d’extraordinaire,  leur
république se maintenait dans l’anarchie même .

    Lacédémone avait conservé  sa puissance,  c’est-à-dire cet  esprit
belliqueux  que  lui  donnaient  les  institutions  de  Lycurgue.  Les
Thessaliens étaient en quelque façon asservis par les Macédoniens. Les
rois d’Illyrie avaient déjà été  extrêmement abattus par les  Romains.
Les Acarnaniens et les Athamanes étaient  ravagés tour à tour par  les
forces de la Macédoine et de l’Étolie. Les Athéniens, sans forces  par
eux-mêmes et sans alliés  , n’étonnaient plus le  monde que par  leurs
flatteries envers les rois, et l’on ne montait plus sur la tribune  où
avait parlé Démosthène, que pour proposer les décrets les plus  lâches
et les plus scandaleux.

    D’ailleurs, la Grèce était redoutable par sa situation, la  force,
la multitude de ses villes, le  nombre de ses soldats, sa police,  ses
mœurs, ses lois: elle aimait la guerre, elle en connaissait l’art,  et
elle aurait été invincible si elle avait été unie.

    Elle avait bien été étonnée par le premier Philippe, Alexandre  et
Antipater, mais non pas  subjuguée, et les rois  de Macédoine, qui  ne
pouvaient  se  résoudre  à  abandonner  leurs  prétentions  et   leurs
espérances, s’obstinaient à travailler à l’asservir.

    La Macédoine était  presque entourée  de montagnes  inaccessibles;
les  peuples  en  étaient  très   propres  à  la  guerre,   courageux,
obéissants, industrieux,  infatigables,  et  il  fallait  bien  qu’ils
tinssent ces  qualités-là du  climat, puisque  encore aujourd’hui  les
hommes de  ces contrées  sont les  meilleurs soldats  de l’empire  des
Turcs.

    La  Grèce  se   maintenait  par   une  espèce   de  balance:   les
Lacédémoniens étaient, pour l’ordinaire,  alliés des Étoliens, et  les
Macédoniens l’étaient des Achaïens;  mais, par l’arrivée des  Romains,
tout équilibre fut rompu.

    Comme les rois de Macédoine  ne pouvaient pas entretenir un  grand
nombre de troupes , le moindre échec était de conséquence; d’ailleurs,
ils pouvaient  difficilement  s’agrandir, parce  que,  leurs  desseins
n’étant pas inconnus,  on avait  toujours les yeux  ouverts sur  leurs
démarches, et les succès qu’ils  avaient dans les guerres  entreprises
pour leurs  alliés étaient  un mal  que ces  mêmes alliés  cherchaient
d’abord à réparer.

    Mais les  rois  de  Macédoine étaient  ordinairement  des  princes
habiles. Leur monarchie n’était pas du  nombre de celles qui vont  par
une espèce  d’allure  donnée  dans  le  commencement:  continuellement
instruits par les périls  et par les  affaires, embarrassés dans  tous
les démêlés  des Grecs,  il  leur fallait  gagner les  principaux  des
villes, éblouir les peuples, et diviser ou réunir les intérêts; enfin,
ils étaient obligés de payer de leur personne à chaque instant.

    Philippe, qui, dans le commencement  de son règne, s’était  attiré
l’amour et la confiance  des Grecs par sa  modération, changea tout  à
coup: il devint  un cruel tyran  dans un  temps où il  aurait dû  être
juste par politique et par ambition . Il voyait, quoique de loin,  les
Carthaginois et  les Romains,  dont les  forces étaient  immenses;  il
avait fini la guerre à l’avantage de ses alliés et s’était  réconcilié
avec les Étoliens. Il était naturel qu’il pensât à unir toute la Grèce
avec lui pour empêcher les étrangers de s’y établir; mais il l’irrita,
au contraire, par de petites usurpations, et, s’amusant à discuter  de
vains intérêts, quand  il s’agissait  de son existence,  par trois  ou
quatre mauvaises actions, il se rendit odieux et détestable à tous les
Grecs.

    Les Étoliens furent les plus  irrités, et les Romains,  saisissant
l’occasion de  leur  ressentiment, ou  plutôt  de leur  folie,  firent
alliance avec  eux,  entrèrent dans  la  Grèce, et  l’armèrent  contre
Philippe.

    Ce prince  fut vaincu  à  la journée  des Cynocéphales,  et  cette
victoire fut due en partie  à la valeur des  Étoliens. Il fut si  fort
consterné qu’il se réduisit à un traité qui était moins une paix qu’un
abandon de ses propres forces: il fit sortir ses garnisons de toute la
Grèce, livra ses vaisseaux, et s’obligea de payer mille talents en dix
années.

    Polybe, avec  son bon  sens  ordinaire, compare  l’ordonnance  des
Romains avec celle des  Macédoniens, qui fut prise  par tous les  rois
successeurs  d’Alexandre.   Il  fait   voir  les   avantages  et   les
inconvénients de la phalange et de la légion; il donne la préférence à
l’ordonnance romaine, et il y a  apparence qu’il a raison, si l’on  en
juge par tous les événements de ces temps-là .

    Ce qui avait beaucoup contribué à mettre les Romains en péril dans
la seconde guerre punique, c’est qu’Annibal arma d’abord ses soldats à
la romaine.  Mais les  Grecs  ne changèrent  ni  leurs armes  ni  leur
manière de combattre; il ne leur vint point dans l’esprit de  renoncer
à des usages avec lesquels ils avaient fait de si grandes choses.

    Le succès que les Romains eurent contre Philippe fut le plus grand
de tous  les  pas  qu’ils  firent  pour  la  conquête  générale.  Pour
s’assurer de la Grèce, ils abaissèrent par toutes sortes de voies  les
Étoliens, qui les avaient  aidés à vaincre;  de plus, ils  ordonnèrent
que chaque ville grecque qui avait  été à Philippe ou à quelque  autre
prince se gouvernerait dorénavant par ses propres lois.

    On voit bien  que ces  petites républiques ne  pouvaient être  que
dépendantes. Les Grecs se livrèrent à une joie stupide et crurent être
libres en effet, parce que les Romains les déclaraient tels.

    Les Étoliens, qui  s’étaient imaginé qu’ils  domineraient dans  la
Grèce, voyant qu’ils n’avaient fait que se donner des maîtres,  furent
au  désespoir,  et,  comme  ils  prenaient  toujours  des  résolutions
extrêmes,  voulant  corriger  leurs  folies  par  leurs  folies,   ils
appelèrent dans la Grèce Antiochus, roi de Syrie, comme ils y  avaient
appelé les Romains.

    Les rois  de  Syrie étaient  les  plus puissants  des  successeurs
d’Alexandre: car ils possédaient presque  tous les États de Darius,  à
l’Égypte près; mais il  était arrivé des choses  qui avaient fait  que
leur puissance s’était beaucoup affaiblie.

    Séleucus, qui avait fondé l’empire de Syrie, avait à la fin de  sa
vie détruit le  royaume de  Lysimaque. Dans la  confusion des  choses,
plusieurs provinces  se  soulevèrent:  les  royaumes  de  Pergame,  de
Cappadoce et de Bithynie se  formèrent. Mais ces petits États  timides
regardèrent toujours l’humiliation de leurs anciens maîtres comme  une
fortune pour eux.

    Comme les rois de Syrie virent toujours avec une envie extrême  la
félicité du royaume d’Égypte, ils  ne songèrent qu’à le conquérir;  ce
qui fit que, négligeant l’Orient, ils y perdirent plusieurs  provinces
et furent fort mal obéis dans les autres.

    Enfin, les rois de Syrie tenaient la haute et la basse Asie.  Mais
l’expérience a fait voir que, dans ce cas, lorsque la capitale et  les
principales forces sont  dans les  provinces basses de  l’Asie, on  ne
peut pas conserver les hautes, et que, quand le siège de l’empire  est
dans les hautes, on s’affaiblit en voulant garder les basses. L’empire
des Perses et celui de Syrie ne  furent jamais si forts que celui  des
Parthes, qui n’avait qu’une partie des provinces des deux premiers. Si
Cyrus n’avait pas conquis le royaume de Lydie, si Séleucus était resté
à Babylone et  avait laissé  les provinces  maritimes aux  successeurs
d’Antigone, l’empire des Perses aurait été invincible pour les  Grecs,
et celui de Séleucus, pour les Romains. Il y a de certaines bornes que
la nature a données  aux États pour  mortifier l’ambition des  hommes;
lorsque les  Romains les  passèrent, les  Parthes les  firent  presque
toujours périr  ; quand  les Parthes  osèrent les  passer, ils  furent
d’abord obligés  de revenir;  et, de  nos jours,  les Turcs,  qui  ont
avancé au-delà de ces limites, ont été contraints d’y rentrer.

    Les rois de Syrie et d’Égypte  avaient dans leur pays deux  sortes
de sujets:  les  peuples  conquérants  et  les  peuples  conquis.  Ces
premiers, encore  pleins  de  l’idée de  leur  origine,  étaient  très
difficilement gouvernés; ils n’avaient point cet esprit d’indépendance
qui nous porte à secouer le joug, mais cette impatience qui nous  fait
désirer de changer de maître.

    Mais la faiblesse principale du  royaume de Syrie venait de  celle
de la  Cour,  où régnaient  des  successeurs  de Darius,  et  non  pas
d’Alexandre. Le luxe, la vanité et la mollesse, qui, en aucun  siècle,
n’ont quitté les cours d’Asie, régnaient surtout dans celle-ci. Le mal
passa au peuple et aux soldats  et devint contagieux pour les  Romains
mêmes, puisque la guerre qu’ils  firent contre Antiochus est la  vraie
époque de leur corruption.

    Telle était la situation du royaume de Syrie lorsqu’Antiochus, qui
avait fait de grandes choses, entreprit la guerre contre les  Romains.
Mais il ne se conduisit pas même avec la sagesse que l’on emploie dans
les affaires ordinaires. Annibal voulait qu’on renouvelât la guerre en
Italie, et qu’on gagnât Philippe, ou qu’on le rendît neutre. Antiochus
ne fit rien de cela. Il se montra dans la Grèce avec une petite partie
de ses forces, et, comme s’il avait voulu y voir la guerre, et non pas
la faire, il ne fut occupé que de ses plaisirs. II fut battu, s’enfuit
en Asie, plus effrayé que vaincu.

    Philippe, dans cette guerre, entraîné par les Romains comme par un
torrent, les  servit de  tout son  pouvoir et  devint l’instrument  de
leurs victoires. Le plaisir  de se venger et  de ravager l’Étolie,  la
promesse qu’on  lui diminuerait  le tribut,  et qu’on  lui  laisserait
quelques villes, des jalousies qu’il eut d’Antiochus, enfin, de petits
motifs le déterminèrent, et, n’osant concevoir la pensée de secouer le
joug, il ne songea qu’à l’adoucir.

    Antiochus jugea  si  mal  des affaires  qu’il  s’imagina  que  les
Romains le laisseraient tranquille en Asie. Mais ils l’y suivirent. II
fut vaincu encore, et, dans  sa consternation, il consentit au  traité
le plus infâme qu’un grand prince ait jamais fait.

    Je ne sache  rien de si  magnanime que la  résolution que prit  un
monarque qui a  régné de nos  jours , de  s’ensevelir plutôt sous  les
débris du trône que d’accepter des propositions qu’un roi ne doit  pas
entendre; il avait l’âme  trop fière pour descendre  plus bas que  ses
malheurs ne  l’avaient mis,  et il  savait bien  que le  courage  peut
raffermir une couronne, et que l’infamie ne le fait jamais.

    C’est une chose commune de voir des princes qui savent donner  une
bataille; il y en a bien peu qui sachent faire une guerre, qui  soient
également capables de  se servir de  la Fortune et  de l’attendre,  et
qui, avec cette disposition  d’esprit qui donne  de la méfiance  avant
que d’entreprendre, aient celle de  ne craindre plus rien après  avoir
entrepris.

    Après l’abaissement d’Antiochus, il ne restait plus que de petites
puissances, si l’on  en excepte  l’Égypte, qui, par  sa situation,  sa
fécondité, son commerce, le nombre de ses habitants, ses forces de mer
et de terre, aurait pu être  formidable. Mais la cruauté de ses  rois,
leur  lâcheté,  leur  avarice,   leur  imbécillité,  leurs   affreuses
voluptés, les  rendirent  si  odieux  à  leurs  sujets  qu’ils  ne  se
soutinrent la plupart du temps que par la protection des Romains.

    C’était, en quelque  façon, une  loi fondamentale  de la  couronne
d’Égypte que  les  sœurs succédaient  avec  les frères,  et,  afin  de
maintenir l’unité dans le  gouvernement, on mariait  le frère avec  la
sœur. Or il est difficile de rien imaginer de plus pernicieux dans  la
politique qu’un  pareil  ordre de  succession:  car, tous  les  petits
démêlés domestiques devenant des désordres dans l’État; celui des deux
qui avait  le  moindre chagrin  soulevait  d’abord contre  l’autre  le
peuple d’Alexandrie, populace immense, toujours prête à se joindre  au
premier de ses  rois qui voulait  l’agiter. De plus,  les royaumes  de
Cyrène et  de  Chypre étant  ordinairement  entre les  mains  d’autres
princes de cette maison, avec des  droits réciproques sur le tout,  il
arrivait qu’il y avait  presque toujours des  princes régnants et  des
prétendants  à  la  couronne,  que  ces  rois  étaient  sur  un  trône
chancelant, et que,  mal établis au-dedans,  ils étaient sans  pouvoir
au-dehors.

    Les forces des rois d’Égypte, comme celles des autres rois d’Asie,
consistaient dans leurs auxiliaires grecs. Outre l’esprit de  liberté,
d’honneur et de gloire  qui animait les  Grecs, ils s’occupaient  sans
cesse à toutes  sortes d’exercices  du corps: ils  avaient dans  leurs
principales villes des jeux établis, où les vainqueurs obtenaient  des
couronnes aux yeux  de toute la  Grèce; ce qui  donnait une  émulation
générale. Or, dans un temps où l’on combattait avec des armes dont  le
succès dépendait  de  la force  et  de  l’adresse de  celui  qui  s’en
servait, on ne  peut douter que  des gens ainsi  exercés n’eussent  de
grands avantages sur  cette foule de  Barbares pris indifféremment  et
menés sans choix  à la guerre,  comme les armées  de Darius le  firent
bien voir.

    Les Romains, pour priver les rois d’une telle milice et leur  ôter
sans bruit leurs principales forces, firent deux choses: premièrement,
ils établirent peu à peu comme  une maxime, chez les villes  grecques,
qu’elles ne pourraient avoir aucune  alliance, accorder du secours  ou
faire la guerre  à qui que  ce fût, sans  leur consentement; de  plus,
dans leurs  traités  avec les  rois,  ils leur  défendirent  de  faire
aucunes levées chez  les alliés  des Romains;  ce qui  les réduisit  à
leurs troupes nationales .

    Chapitre VI: De la conduite que les romains tinrent pour soumettre
tous les peuples

    Dans le cours  de tant  de prospérités,  où l’on  se néglige  pour
l’ordinaire, le Sénat agissait toujours  avec la même profondeur,  et,
pendant que  les armées  consternaient tout,  il tenait  à terre  ceux
qu’il trouvait abattus.

    Il s’érigea en  tribunal qui jugea  tous les peuples  à la fin  de
chaque guerre, il décidait  des peines et  des récompenses que  chacun
avait méritées; il ôtait une partie  du domaine du peuple vaincu  pour
la donner aux alliés; en quoi  il faisait deux choses: il attachait  à
Rome des rois dont elle avait peu à craindre et beaucoup à espérer, et
il en affaiblissait d’autres dont elle n’avait rien à espérer et  tout
à craindre.

    On se servait des  alliés pour faire la  guerre à un ennemi;  mais
d’abord on  détruisit les  destructeurs. Philippe  fut vaincu  par  le
moyen des Étoliens,  qui furent  anéantis d’abord  après, pour  s’être
joints à Antiochus. Antiochus fut vaincu par le secours des  Rhodiens;
mais, après qu’on leur  eut donné des  récompenses éclatantes, on  les
humilia pour jamais, sous prétexte qu’ils avaient demandé qu’on fît la
paix avec Persée.

    Quand ils avaient plusieurs ennemis sur les bras, ils  accordaient
une trêve  au  plus  faible,  qui se  croyait  heureux  de  l’obtenir,
comptant pour beaucoup d’avoir différé sa ruine.

    Lorsque  l’on  était  occupé  à   une  grande  guerre,  le   Sénat
dissimulait toutes sortes d’injures et  attendait dans le silence  que
le temps de la punition fût  venu. Que si quelque peuple lui  envoyait
les coupables, il refusait de les  punir, aimant mieux tenir toute  la
nation pour criminelle et se réserver une vengeance utile.

    Comme ils faisaient à leurs ennemis des maux inconcevables, il  ne
se formait guère  de ligues  contre eux car  celui qui  était le  plus
éloigné du péril ne voulait pas en approcher.

    Par là,  ils  recevaient rarement  la  guerre, mais  la  faisaient
toujours dans  le  temps,  de  la manière  et  avec  ceux  qu’il  leur
convenait, et, de tant de peuples  qu’ils attaquèrent, il y en a  bien
peu qui n’eussent souffert toutes sortes d’injures si l’on avait voulu
les laisser en paix.

    Leur coutume étant de parler toujours en maîtres, les ambassadeurs
qu’ils envoyaient chez  les peuples qui  n’avaient point encore  senti
leur puissance étaient sûrement maltraités;  ce qui était un  prétexte
sûr pour faire une nouvelle guerre .

    Comme ils ne faisaient jamais la  paix de bonne foi, et que,  dans
le dessein d’envahir tout, leurs traités n’étaient proprement que  des
suspensions de guerre, ils y mettaient des conditions qui commençaient
toujours la ruine de  l’État qui les  acceptait: ils faisaient  sortir
les garnisons des places fortes, ou bornaient le nombre des troupes de
terre, ou se faisaient livrer les chevaux ou les éléphants, et, si  ce
peuple était  puissant sur  la mer,  ils l’obligeaient  de brûler  ses
vaisseaux et quelquefois d’aller habiter plus avant dans les terres.

    Après avoir  détruit les  armées d’un  prince, ils  ruinaient  ses
finances par des taxes excessives ou  un tribut, sous prétexte de  lui
faire payer les frais de la guerre: nouveau genre de tyrannie, qui  le
forçait d’opprimer ses sujets et de perdre leur amour.

    Lorsqu’ils accordaient  la paix  à quelque  prince, ils  prenaient
quelqu’un de  ses frères  ou de  ses  enfants en  otage; ce  qui  leur
donnait le moyen de troubler son  royaume à leur fantaisie. Quand  ils
avaient le plus proche héritier, ils intimidaient le possesseur; s’ils
n’avaient qu’un prince  d’un degré  éloigné, ils  s’en servaient  pour
animer les révoltes des peuples.

    Quand quelque  prince  ou  quelque  peuple  s’était  soustrait  de
l’obéissance de son  souverain, ils lui  accordaient d’abord le  titre
d’allié du  peupleromain ,  et,  par là,  ils  le rendaient  sacré  et
inviolable; de manière  qu’il n’y  avait point de  roi, quelque  grand
qu’il fût, qui pût  un moment être  sûr de ses sujets,  ni même de  sa
famille.

    Quoique le titre  de leur allié  fût une espèce  de servitude,  il
était néanmoins très recherché : car on était sûr que l’on ne recevait
d’injures que d’eux, et l’on  avait sujet d’espérer qu’elles  seraient
moindres; ainsi il n’y avait point de services que les peuples et  les
rois ne fussent  prêts de rendre,  ni de bassesses  qu’ils ne  fissent
pour l’obtenir.

    Ils avaient plusieurs sortes d’alliés.  Les uns leur étaient  unis
par des privilèges et  une participation de  leur grandeur, comme  les
Latins et  les Herniques;  d’autres, par  l’établissement même,  comme
leurs  colonies;  quelques-uns,  par   les  bienfaits,  comme   furent
Massinisse, Euménès et  Attalus, qui  tenaient d’eux  leur royaume  ou
leur agrandissement;  d’autres, par  des  traités libres,  et  ceux-là
devenaient sujets  par un  long usage  de l’alliance,  comme les  rois
d’Égypte,  de  Bithynie,  de  Cappadoce,  et  la  plupart  des  villes
grecques; plusieurs, enfin, par  des traités forcés et  par la loi  de
leur sujétion,  comme Philippe  et  Antiochus, car  ils  n’accordaient
point de paix à  un ennemi qui ne  contînt une alliance,  c’est-à-dire
qu’ils ne  soumettaient  point de  peuple  qui  ne leur  servît  à  en
abaisser d’autres.

    Lorsqu’ils  laissaient  la  liberté  à  quelques  villes,  ils   y
faisaient d’abord naître deux factions  : l’une défendait les lois  et
la liberté du pays,  l’autre soutenait qu’il n’y  avait de loi que  la
volonté des Romains; et, comme  cette dernière faction était  toujours
la plus puissante, on voit bien qu’une pareille liberté n’était  qu’un
nom.

    Quelquefois ils se  rendaient maîtres d’un  pays sous prétexte  de
succession: ils  entrèrent en  Asie, en  Bithynie, en  Libye, par  les
testaments  d’Attalus,  de  Nicomède  et  d’Appion,  et  l’Égypte  fut
enchaînée par celui du roi de Cyrène.

    Pour tenir les grands princes  toujours faibles, ils ne  voulaient
pas qu’ils reçussent dans leur alliance ceux à qui ils avaient accordé
la leur ,  et, comme ils  ne la  refusaient à aucun  des voisins  d’un
prince puissant, cette condition, mise dans un traité de paix, ne  lui
laissait plus d’alliés.

    De plus, lorsqu’ils  avaient vaincu  quelque prince  considérable,
ils mettaient dans le  traité qu’il ne pourrait  faire la guerre  pour
ses  différends   avec   les   alliés   des   Romains   (c’est-à-dire,
ordinairement, avec  tous ses  voisins), mais  qu’il les  mettrait  en
arbitrage; ce qui lui ôtait pour l’avenir la puissance militaire.

    Et, pour  se la  réserver  toute, ils  en privaient  leurs  alliés
mêmes: dès que ceux-ci avaient  le moindre démêlé, ils envoyaient  des
ambassadeurs qui les obligeaient de faire la paix. Il n’y a qu’à  voir
comme ils terminèrent les guerres d’Attalus et de Prusias.

    Quand quelque prince avait fait une conquête, qui souvent  l’avait
épuisé, un ambassadeur romain survenait d’abord, qui la lui  arrachait
des mains. Entre mille exemples, on peut se rappeler comment, avec une
parole, ils chassèrent d’Égypte Antiochus.

    Sachant combien les peuples d’Europe étaient propres à la  guerre,
ils établirent comme une loi qu’il ne serait permis à aucun roi d’Asie
d’entrer en Europe et  d’y assujettir quelque peuple  que ce fût .  Le
principal motif  de la  guerre  qu’ils firent  à Mithridate  fut  que,
contre cette défense, il avait soumis quelques Barbares .

    Lorsqu’ils voyaient que deux peuples étaient en guerre, quoiqu’ils
n’eussent aucune  alliance,  ni  rien  à démêler  avec  l’un  ni  avec
l’autre, ils ne laissaient pas de paraître sur la scène, et, comme nos
chevaliers errants, ils  prenaient le parti  du plus faible.  C’était,
dit Denys d’Halicarnasse , une ancienne coutume des Romains d’accorder
toujours leur secours à quiconque venait l’implorer.

    Ces  coutumes   des  Romains   n’étaient  point   quelques   faits
particuliers arrivés  par  hasard; c’étaient  des  principes  toujours
constants, et cela  se peut voir  aisément: car les  maximes dont  ils
firent usage  contre les  plus grandes  puissances furent  précisément
celles qu’ils  avaient employées  dans  les commencements  contre  les
petites villes qui étaient autour d’eux.

    Ils  se  servirent  d’Euménès  et  de  Massinisse  pour  subjuguer
Philippe et Antiochus, comme  ils s’étaient servis  des Latins et  des
Herniques pour subjuguer les  Volsques et les  Toscans; ils se  firent
livrer les flottes de Carthage et des rois d’Asie, comme ils s’étaient
fait donner les barques d’Antium; ils ôtèrent les liaisons  politiques
et civiles entre les quatre parties de la Macédoine, comme ils avaient
autrefois rompu l’union des petites villes latines .

    Mais surtout leur maxime constante  fut de diviser. La  république
d’Achaïe était formée par une  association de villes libres; le  Sénat
déclara que chaque  ville se gouvernerait  dorénavant par ses  propres
lois, sans dépendre d’une autorité commune.

    La  république  des  Béotiens  était  pareillement  une  ligue  de
plusieurs villes. Mais, comme, dans la guerre contre Persée, les  unes
suivirent le  parti  de ce  prince,  les autres,  celui  des  Romains,
ceux-ci les reçurent en grâce  moyennant la dissolution de  l’alliance
commune.

    Si un  grand prince  qui a  régné  de nos  jours avait  suivi  ces
maximes, lorsqu’il vit un de ses voisins détrôné, il aurait employé de
plus grandes forces pour le soutenir  et le borner dans l’île qui  lui
resta fidèle: en divisant la seule  puissance qui pût s’opposer à  ses
desseins, il aurait tiré d’immenses  avantages du malheur même de  son
allié.

    Lorsqu’il y avait  quelques disputes dans  un État, ils  jugeaient
d’abord l’affaire, et, par là, ils étaient sûrs de n’avoir contre  eux
que la partie qu’ils avaient condamnée. Si c’était des princes du même
sang qui se disputaient la  couronne, ils les déclaraient  quelquefois
tous deux rois ; si l’un d’eux était en bas âge , ils décidaient en sa
faveur,  et  ils  en  prenaient  la  tutelle,  comme  protecteurs   de
l’univers. Car ils avaient porté les  choses au point que les  peuples
et les  rois étaient  leurs sujets  sans savoir  précisément par  quel
titre, étant établi que  c’était assez d’avoir  ouï parler d’eux  pour
devoir leur être soumis.

    Ils ne faisaient jamais de  guerres éloignées sans s’être  procuré
quelque allié auprès de l’ennemi  qu’ils attaquaient, qui pût  joindre
ses troupes à l’armée qu’ils envoyaient, et, comme elle n’était jamais
considérable par le  nombre, ils observaient  toujours d’en tenir  une
autre dans la province  la plus voisine de  l’ennemi et une  troisième
dans Rome, toujours prête  à marcher .  Ainsi ils n’exposaient  qu’une
très petite partie de leurs forces, pendant que leur ennemi mettait au
hasard toutes les siennes .

    Quelquefois ils  abusaient  de la  subtilité  des termes  de  leur
langue: ils  détruisirent Carthage,  disant qu’ils  avaient promis  de
conserver la cité, et non pas la ville. On sait comment les  Étoliens,
qui s’étaient  abandonnés  à leur  foi,  furent trompés:  les  Romains
prétendirent que la signification de  ces mots: s’abandonner à la  foi
d’un ennemi  , emportait  la perte  de toutes  sortes de  choses:  des
personnes, des terres, des villes, des temples et des sépultures même.

    Ils  pouvaient  même  donner   à  un  traité  une   interprétation
arbitraire: ainsi,  lorsqu’ils voulurent  abaisser les  Rhodiens,  ils
dirent qu’ils  ne leur  avaient  pas donné  autrefois la  Lycie  comme
présent, mais comme amie et alliée.

    Lorsqu’un de leurs généraux faisait la paix pour sauver son  armée
prête à périr, le Sénat, qui ne la ratifiait point, profitait de cette
paix et continuait la  guerre. Ainsi, quand  Jugurtha eut enfermé  une
armée romaine, et qu’il l’eut laissée  aller sous la foi d’un  traité,
on se servit  contre lui des  troupes mêmes qu’il  avait sauvées;  et,
lorsque les Numantins eurent réduit vingt mille Romains prêts à mourir
de faim  à demander  la paix,  cette  paix, qui  avait sauvé  tant  de
citoyens, fut rompue à Rome, et l’on éluda la foi publique en envoyant
le consul qui l’avait signée .

    Quelquefois ils  traitaient de  la paix  avec un  prince sous  des
conditions raisonnables,  et, lorsqu’il  les avait  exécutées, ils  en
ajoutaient de  telles, qu’il  était forcé  de recommencer  la  guerre.
Ainsi, quand ils se furent fait livrer par Jugurtha ses éléphants, ses
chevaux, ses trésors, ses transfuges, ils lui demandèrent de livrer sa
personne: chose qui, étant pour un prince le dernier des malheurs,  ne
peut jamais faire une condition de paix .

    Enfin, ils jugèrent  les rois  pour leurs fautes  et leurs  crimes
particuliers: ils écoutèrent  les plaintes  de tous  ceux qui  avaient
quelques démêlés  avec  Philippe,  ils  envoyèrent  des  députés  pour
pourvoir à leur sûreté; et ils  firent accuser Persée devant eux  pour
quelques meurtres et quelques querelles  avec des citoyens des  villes
alliées.

    Comme on jugeait de la gloire d’un général par la quantité de l’or
et de l’argent  qu’on portait à  son triomphe, il  ne laissait rien  à
l’ennemi vaincu.  Rome s’enrichissait  toujours, et  chaque guerre  la
mettait en état d’en entreprendre une autre.

    Les peuples qui étaient amis ou  alliés se ruinaient tous par  les
présents  immenses  qu’ils  faisaient  pour  conserver  la  faveur  ou
l’obtenir plus grande, et la moitié de l’argent qui fut envoyé pour ce
sujet aux Romains aurait suffi pour les vaincre .

    Maîtres de  l’univers, ils  s’en  attribuèrent tous  les  trésors:
ravisseurs moins injustes en qualité  de conquérants qu’en qualité  de
législateurs.  Ayant  su  que  Ptolomée,  roi  de  Chypre,  avait  des
richesses immenses,  ils  firent  une loi,  sur  la  proposition  d’un
tribun, par laquelle ils se donnèrent l’hérédité d’un homme vivant  et
la confiscation d’un prince allié .

    Bientôt la cupidité des particuliers acheva d’enlever ce qui avait
échappé à  l’avarice  publique.  Les  magistrats  et  les  gouverneurs
vendaient aux rois leurs injustices. Deux compétiteurs se ruinaient  à
l’envi pour acheter une protection  toujours douteuse contre un  rival
qui n’était  pas entièrement  épuisé: car  on n’avait  pas même  cette
justice des brigands, qui portent une certaine probité dans l’exercice
du crime. Enfin, les droits légitimes  ou usurpés ne se soutenant  que
par de  l’argent,  les  princes,  pour  en  avoir,  dépouillaient  les
temples, confisquaient les biens des plus riches citoyens. On  faisait
mille crimes pour donner aux Romains tout l’argent du monde.

    Mais rien ne servit mieux Rome que le respect qu’elle imprima à la
terre. Elle mit d’abord les rois  dans le silence et les rendit  comme
stupides; il ne s’agissait pas du  degré de leur puissance, mais  leur
personne propre était attaquée: risquer une guerre, c’était  s’exposer
à la captivité, à la mort, à l’infamie du triomphe. Ainsi des rois qui
vivaient dans le faste et dans les délices n’osaient jeter des regards
fixes sur le peuple romain, et, perdant le courage, ils attendaient de
leur patience et de leurs bassesses quelque délai aux misères dont ils
étaient menacés .

    Remarquez, je vous prie, la conduite des Romains. Après la défaite
d’Antiochus, ils  étaient maîtres  de l’Afrique,  de l’Asie  et de  la
Grèce, sans y avoir presque de ville en propre. Il semblait qu’ils  ne
conquissent que pour donner;  mais ils restaient  si bien les  maîtres
que,  lorsqu’ils   faisaient  la   guerre   à  quelque   prince,   ils
l’accablaient, pour ainsi dire, du poids de tout l’univers.

    Il n’était pas temps encore  de s’emparer des pays conquis.  S’ils
avaient gardé les villes prises  à Philippe, ils auraient fait  ouvrir
les yeux  aux Grecs;  si, après  la seconde  guerre punique  ou  celle
contre Antiochus, ils avaient pris des  terres en Afrique ou en  Asie,
ils n’auraient pu conserver des conquêtes si peu solidement établies .

    Il fallait attendre que toutes  les nations fussent accoutumées  à
obéir comme libres  et comme  alliées, avant de  leur commander  comme
sujettes, et  qu’elles  eussent  été  se perdre  peu  à  peu  dans  la
République romaine.

    Voyez le traité qu’ils firent avec les Latins après la victoire du
lac Régille ; il fut un  des principaux fondements de leur  puissance.
On n’y trouve pas un seul mot qui puisse faire soupçonner l’empire.

    C’était une manière lente de conquérir: on vainquait un peuple, et
on se contentait de l’affaiblir; on lui imposait des conditions qui le
minaient insensiblement;  s’il  se  relevait,  on  l’abaissait  encore
davantage, et il devenait sujet, sans  qu’on pût donner une époque  de
sa sujétion.

    Ainsi Rome n’était pas proprement une monarchie ou une république,
mais la tête du corps formé par tous les peuples du monde .

    Si les  Espagnols,  après la  conquête  du Mexique  et  du  Pérou,
avaient suivi ce plan, ils n’auraient pas été obligés de tout détruire
pour tout conserver.

    C’est la  folie  des conquérants  de  vouloir donner  à  tous  les
peuples leurs lois et leurs coutumes; cela n’est bon à rien: car, dans
toute sorte de gouvernement, on est capable d’obéir.

    Mais,  Rome  n’imposant  aucunes   lois  générales,  les   peuples
n’avaient point entre eux de liaisons dangereuses; ils ne faisaient un
corps que par une obéissance commune, et, sans être compatriotes,  ils
étaient tous romains.

    On objectera peut-être  que les  empires fondés sur  les lois  des
fiefs n’ont jamais été durables, ni  puissants. Mais il n’y a rien  au
monde de  si contradictoire  que  le plan  des  Romains et  celui  des
Barbares; et, pour n’en dire qu’un mot: le premier était l’ouvrage  de
la force;  l’autre, de  la  faiblesse; dans  l’un, la  sujétion  était
extrême; dans l’autre, l’indépendance. Dans  les pays conquis par  les
nations germaniques, le  pouvoir était  dans la main  des vassaux;  le
droit seulement, dans  la main  du prince. C’était  tout le  contraire
chez les Romains.

    Chapitre VII: Comment Mithridate put leur résister

    De tous les rois que  les Romains attaquèrent, Mithridate seul  se
défendit avec courage et les mit en péril.

    La situation  de ses  États  était admirable  pour leur  faire  la
guerre. Ils  touchaient au  pays inaccessible  du Caucase,  rempli  de
nations féroces dont on pouvait se servir. De là, ils s’étendaient sur
la mer du  Pont. Mithridate  la couvrait  de ses  vaisseaux et  allait
continuellement acheter de nouvelles  armées de Scythes. L’Asie  était
ouverte à ses invasions. Il était  riche, parce que ses villes sur  le
Pont-Euxin faisaient  un commerce  avantageux avec  des nations  moins
industrieuses qu’elles.

    Les proscriptions,  dont la  coutume commença  dans ces  temps-là,
obligèrent plusieurs Romains  de quitter leur  patrie. Mithridate  les
reçut à bras ouverts: il forma des  légions où il les fit entrer,  qui
furent ses meilleures troupes .

    D’un autre  côté, Rome,  travaillée par  ses dissensions  civiles,
occupée de maux plus pressants, négligea les affaires d’Asie et laissa
Mithridate suivre ses victoires ou respirer après ses défaites.

    Rien n’avait plus perdu la plupart des rois que le désir manifeste
qu’ils témoignaient de la paix: ils  avaient détourné par là tous  les
autres peuples de partager avec eux  un péril dont ils voulaient  tant
sortir eux-mêmes. Mais Mithridate fit d’abord sentir à toute la  terre
qu’il était ennemi des Romains, et qu’il le serait toujours.

    Enfin, les  villes de  Grèce et  d’Asie, voyant  que le  joug  des
Romains  s’appesantissait  tous  les  jours  sur  elles,  mirent  leur
confiance dans ce roi barbare, qui les appelait à la liberté.

    Cette disposition des choses produisit trois grandes guerres,  qui
forment un des beaux morceaux  de l’histoire romaine, parce qu’on  n’y
voit pas des princes déjà vaincus par les délices et l’orgueil,  comme
Antiochus et Tigrane,  ou par  la crainte, comme  Philippe, Persée  et
Jugurtha, mais un roi magnanime,  qui, dans les adversités, tel  qu’un
lion qui regarde ses blessures, n’en était que plus indigné.

    Elles  sont  singulières,  parce   que  les  révolutions  y   sont
continuelles  et  toujours  inopinées:  car,  si  Mithridate   pouvait
aisément réparer ses armées, il  arrivait aussi que, dans les  revers,
où l’on  a plus  besoin  d’obéissance et  de discipline,  ses  troupes
barbares l’abandonnaient; s’il avait  l’art de solliciter les  peuples
et de  faire  révolter les  villes,  il  éprouvait, à  son  tour,  des
perfidies de  la part  de ses  capitaines, de  ses enfants  et de  ses
femmes; enfin, s’il eut affaire à des généraux romains malhabiles,  on
envoya contre lui, en divers temps, Sylla, Lucullus et Pompée.

    Ce prince,  après avoir  battu  les généraux  romains et  fait  la
conquête de l’Asie, de la Macédoine et de la Grèce, ayant été vaincu à
son tour par  Sylla, réduit  par un  traité à  ses anciennes  limites,
fatigué  par  les  généraux  romains,  devenu  encore  une  fois  leur
vainqueur et le conquérant de l’Asie, chassé par Lucullus, suivi  dans
son propre pays, fut obligé de se retirer chez Tigrane, et, le  voyant
perdu sans  ressource, après  sa  défaite, ne  comptant plus  que  sur
lui-même, il se réfugia dans ses propres États et s’y rétablit.

    Pompée succéda à Lucullus, et  Mithridate en fut accablé: il  fuit
de ses États, et, passant l’Araxe, il marcha de péril en péril par  le
pays des Laziens,  et, ramassant dans  son chemin ce  qu’il trouva  de
Barbares, il parut dans  le Bosphore, devant  son fils Maccharès,  qui
avait fait sa paix avec les Romains .

    Dans l’abîme où il était, il forma le dessein de porter la  guerre
en Italie et d’aller à Rome  avec les mêmes nations qui  l’asservirent
quelques siècles après, et par le même chemin qu’elles tinrent .

    Trahi par  Pharnace,  un autre  de  ses  fils, et  par  une  armée
effrayée de la grandeur de ses entreprises et des hasards qu’il allait
chercher, il mourut en roi.

    Ce fut alors que Pompée, dans la rapidité de ses victoires, acheva
le pompeux ouvrage de  la grandeur de  Rome. Il unit  au corps de  son
empire des  pays  infinis; ce  qui  servit  plus au  spectacle  de  la
magnificence romaine qu’à sa vraie puissance. Et, quoiqu’il parût  par
les écriteaux portés à son triomphe qu’il avait augmenté le revenu  du
fisc de plus  d’un tiers,  le pouvoir  n’augmenta pas,  et la  liberté
publique n’en fut que plus exposée .

    Chapitre VIII: Des divisions qui furent toujours dans la ville

    Pendant que  Rome  conquérait  l’univers,  il  y  avait  dans  ses
murailles une  guerre cachée:  c’étaient des  feux comme  ceux de  ces
volcans qui sortent sitôt  que quelque matière  vient en augmenter  la
fermentation.

    Après  l’expulsion  des   Rois,  le   gouvernement  était   devenu
aristocratique: les familles patriciennes obtenaient seules toutes les
magistratures, toutes  les  dignités  et,  par  conséquent,  tous  les
honneurs militaires et civils .

    Les patriciens, voulant empêcher le retour des Rois, cherchèrent à
augmenter le mouvement  qui était  dans l’esprit du  peuple. Mais  ils
firent plus qu’ils  ne voulurent: à  force de lui  donner de la  haine
pour les Rois,  ils lui  donnèrent un  désir immodéré  de la  liberté.
Comme l’autorité royale avait passé  tout entière entre les mains  des
consuls, le peuple sentit que cette liberté dont on voulait lui donner
tant d’amour,  il  ne l’avait  pas;  il  chercha donc  à  abaisser  le
consulat, à avoir  des magistrats  plébéiens, et à  partager avec  les
nobles les magistratures curules. Les patriciens furent forcés de  lui
accorder tout ce  qu’il demanda: car,  dans une ville  où la  pauvreté
était la  vertu publique,  où les  richesses, cette  voie sourde  pour
acquérir la puissance, étaient méprisées, la naissance et les dignités
ne pouvaient pas donner de grands avantages. La puissance devait  donc
revenir au plus grand nombre, et l’aristocratie, se changer peu à  peu
en un État populaire.

    Ceux qui obéissent à  un roi sont moins  tourmentés d’envie et  de
jalousie que ceux  qui vivent  dans une  aristocratie héréditaire.  Le
prince est si loin de ses sujets qu’il n’en est presque pas vu, et  il
est si fort au-dessus d’eux  qu’ils ne peuvent imaginer aucun  rapport
qui puisse les choquer. Mais les  nobles qui gouvernent sont sous  les
yeux de tous et ne sont pas si élevés que des comparaisons odieuses ne
se fassent sans cesse.  Aussi a-t-on vu de  tout temps, et le  voit-on
encore, le  peuple  détester  les sénateurs.  Les  républiques  où  la
naissance ne donne aucune  part au gouvernement sont  à cet égard  les
plus heureuses: car  le peuple  peut moins envier  une autorité  qu’il
donne à qui il veut, et qu’il reprend à sa fantaisie.

    Le peuple, mécontent des patriciens, se retira sur le  Mont-Sacré.
On lui  envoya des  députés,  qui l’apaisèrent,  et, comme  chacun  se
promit secours l’un à  l’autre en cas que  les patriciens ne  tinssent
pas les paroles données , ce qui  eût causé, à tous les instants,  des
séditions et aurait  troublé toutes les  fonctions des magistrats,  on
jugea qu’il valait mieux créer  une magistrature qui pût empêcher  les
injustices faites à un plébéien . Mais, par une maladie éternelle  des
hommes,  les  plébéiens,  qui  avaient  obtenu  des  tribuns  pour  se
défendre, s’en  servirent  pour attaquer:  ils  enlevèrent peu  à  peu
toutes  les   prérogatives   des  patriciens.   Cela   produisit   des
contestations continuelles. Le  peuple était soutenu  ou plutôt  animé
par ses tribuns, et les patriciens étaient défendus par le Sénat,  qui
était presque tout composé  de patriciens, qui  était plus porté  pour
les maximes anciennes, et qui craignait que la populace n’élevât à  la
tyrannie quelque tribun.

    Le peuple employait pour lui ses propres forces et sa  supériorité
dans les suffrages, ses refus d’aller  à la guerre, ses menaces de  se
retirer, la partialité de ses  lois, enfin, ses jugements contre  ceux
qui lui avaient fait trop de résistance. Le Sénat se défendait par  sa
sagesse, sa justice et l’amour qu’il inspirait pour la patrie, par ses
bienfaits et une sage dispensation  des trésors de la République,  par
le respect que le peuple avait pour la gloire des principales familles
et la  vertu  des grands  personnages  ;  par la  religion  même,  les
institutions anciennes et  la suppression des  jours d’assemblée  sous
prétexte que  les  auspices  n’avaient pas  été  favorables,  par  les
clients, par l’opposition d’un tribun à un autre, par la création d’un
dictateur , les occupations d’une nouvelle guerre ou les malheurs  qui
réunissaient  tous  les  intérêts,   enfin,  par  une   condescendance
paternelle à accorder au  peuple une partie de  ses demandes pour  lui
faire abandonner les autres, et cette maxime constante de préférer  la
conservation de la République aux prérogatives de quelque ordre ou  de
quelque magistrature que ce fût.

    Dans la suite  des temps, lorsque  les plébéiens eurent  tellement
abaissé les patriciens que cette distinction de famille devint vaine ,
et que  les  unes et  les  autres furent  indifféremment  élevées  aux
honneurs, il y eut  de nouvelles disputes entre  le bas peuple,  agité
par  ses  tribuns,  et   les  principales  familles  patriciennes   ou
plébéiennes, qu’on appela  les nobles,  et qui avaient  pour elles  le
Sénat, qui en était composé. Mais, comme les mœurs anciennes n’étaient
plus, que des  particuliers avaient des  richesses immenses, et  qu’il
est impossible que  les richesses  ne donnent du  pouvoir, les  nobles
résistèrent avec plus de force  que les patriciens n’avaient fait;  ce
qui fut cause  de la mort  des Gracques  et de plusieurs  de ceux  qui
travaillèrent sur leur plan .

    Il faut que je parle  d’une magistrature qui contribua beaucoup  à
maintenir le  gouvernement de  Rome: ce  fut celle  des censeurs.  Ils
faisaient le dénombrement du peuple, et, de plus, comme la force de la
République consistait  dans la  discipline, l’austérité  des mœurs  et
l’observation constante de  certaines coutumes,  ils corrigeaient  les
abus que la loi n’avait pas  prévus, ou que le magistrat ordinaire  ne
pouvait pas punir . Il y a de mauvais exemples qui sont pires que  les
crimes, et plus d’États  ont péri parce qu’on  a violé les mœurs,  que
parce qu’on a violé les lois.  À Rome, tout ce qui pouvait  introduire
des nouveautés dangereuses, changer le cœur ou l’esprit du citoyen, et
en empêcher,  si j’ose  me  servir de  ce  terme, la  perpétuité,  les
désordres domestiques ou publics, étaient réformés par les censeurs  :
ils pouvaient chasser du Sénat qui ils voulaient, ôter à un  chevalier
le cheval qui  lui était entretenu  par le public,  mettre un  citoyen
dans une autre tribu et même parmi ceux qui payaient les charges de la
ville sans avoir part à ses privilèges .

    M. Livius nota le  peuple même, et, de  trente-cinq tribus, il  en
mit trente-quatre au  rang de  ceux qui  n’avaient point  de part  aux
privilèges de la ville . "Car, disait-il, après m’avoir condamné, vous
m’avez fait consul et censeur. Il  faut donc que vous ayez  prévariqué
une fois, en m’infligeant une peine, ou deux fois, en me créant consul
et ensuite censeur."

    M. Duronius,  tribun  du  peuple,  fut chassé  du  Sénat  par  les
censeurs parce que, pendant  sa magistrature, il  avait abrogé la  loi
qui bornait les dépenses des festins .

    C’était une  institution  bien  sage:  ils  ne  pouvaient  ôter  à
personne une magistrature, parce que cela aurait troublé l’exercice de
la puissance publique ;  mais ils faisaient déchoir  de l’ordre et  du
rang et  privaient,  pour  ainsi  dire,  un  citoyen  de  sa  noblesse
particulière.

    Servius Tullius avait fait la fameuse division par centuries,  que
Tite-Live et Denys d’Halicarnasse nous ont si bien expliquée. Il avait
distribué cent  quatre-vingt-treize centuries  en six  classes et  mis
tout le bas  peuple dans la  dernière centurie, qui  formait seule  la
sixième classe. On voit que  cette disposition excluait le bas  peuple
du suffrage, non pas de droit, mais  de fait. Dans la suite, on  régla
qu’excepté  dans  quelques  cas  particuliers  on  suivrait  dans  les
suffrages la  division par  tribus.  Il y  en avait  trente-cinq,  qui
donnaient chacune leur voix:  quatre de la ville  et trente-une de  la
campagne.  Les   principaux  citoyens,   tous  laboureurs,   entrèrent
naturellement dans les tribus  de la campagne, et  celles de la  ville
reçurent le bas peuple , qui, y étant enfermé, influait très peu  dans
les affaires, et cela était regardé  comme le salut de la  République.
Et, quand Fabius  remit dans  les quatre tribus  de la  ville le  menu
peuple, qu’Appius Claudius avait répandu dans toutes, il en acquit  le
surnom de Très Grand . Les  censeurs jetaient les yeux, tous les  cinq
ans, sur la situation  actuelle de la  République et distribuaient  de
manière le peuple, dans  ses diverses tribus, que  les tribuns et  les
ambitieux ne pussent pas  se rendre maîtres des  suffrages, et que  le
peuple même ne pût pas abuser de son pouvoir .

    Le gouvernement  de  Rome  fut  admirable en  ce  que,  depuis  sa
naissance, sa  constitution  se trouva  telle,  soit par  l’esprit  du
peuple, la force du  Sénat ou l’autorité  de certains magistrats,  que
tout abus du pouvoir y put toujours être corrigé.

    Carthage périt parce  que, lorsqu’il fallut  retrancher les  abus,
elle ne put souffrir la main de son Annibal même. Athènes tomba  parce
que ses  erreurs lui  parurent  si douces  qu’elle  ne voulut  pas  en
guérir. Et, parmi nous, les républiques d’Italie, qui se vantent de la
perpétuité de  leur  gouvernement, ne  doivent  se vanter  que  de  la
perpétuité de leurs abus;  aussi n’ont-elles pas  plus de liberté  que
Rome n’en eut du temps des Décemvirs .

    Le gouvernement d’Angleterre  est plus  sage, parce qu’il  y a  un
corps qui l’examine continuellement, et qui s’examine  continuellement
lui-même, et telles sont ses erreurs qu’elles ne sont jamais  longues,
et que, par l’esprit d’attention  qu’elles donnent à la Nation,  elles
sont souvent utiles.

    En un mot, un gouvernement libre, c’est-à-dire toujours agité,  ne
saurait se  maintenir s’il  n’est, par  ses propres  lois, capable  de
correction.

    Chapitre IX: Deux causes de la perte de Rome

    Lorsque la  domination  de Rome  était  bornée dans  l’Italie,  la
République pouvait facilement subsister.  Tout soldat était  également
citoyen: chaque consul levait une armée, et d’autres citoyens allaient
à la guerre sous  celui qui succédait. Le  nombre des troupes  n’étant
pas excessif, on avait attention à ne recevoir dans la milice que  des
gens qui eussent assez de bien pour avoir intérêt à la conservation de
la ville . Enfin, le Sénat voyait de près la conduite des généraux  et
leur ôtait la pensée de rien faire contre leur devoir.

    Mais, lorsque les légions passèrent les Alpes et la mer, les  gens
de guerre, qu’on était obligé  de laisser pendant plusieurs  campagnes
dans les pays  que l’on soumettait,  perdirent peu à  peu l’esprit  de
citoyens, et les généraux, qui disposèrent des armées et des royaumes,
sentirent leur force et ne purent plus obéir.

    Les soldats commencèrent donc à ne reconnaître que leur général, à
fonder sur lui  toutes leurs  espérances, et à  voir de  plus loin  la
ville. Ce ne furent plus les soldats de la République, mais de  Sylla,
de Marius, de Pompée, de César. Rome  ne put plus savoir si celui  qui
était à la tête d’une armée,  dans une province, était son général  ou
son ennemi.

    Tandis que le peuple de Rome ne fut corrompu que par ses  tribuns,
à qui  il ne  pouvait accorder  que sa  puissance même,  le Sénat  put
aisément se défendre, parce qu’il agissait constamment, au lieu que la
populace passait sans cesse de l’extrémité de la fougue à  l’extrémité
de la faiblesse. Mais,  quand le peuple put  donner à ses favoris  une
formidable autorité  au-dehors,  toute  la  sagesse  du  Sénat  devint
inutile, et la République fut perdue.

    Ce qui fait  que les  États libres  durent moins  que les  autres,
c’est que  les malheurs  et les  succès qui  leur arrivent  leur  font
presque toujours perdre  la liberté,  au lieu  que les  succès et  les
malheurs d’un État  où le  peuple est soumis  confirment également  sa
servitude. Une république sage ne doit rien hasarder qui l’expose à la
bonne ou à la mauvaise fortune: le seul bien auquel elle doit aspirer,
c’est à la perpétuité de son État.

    Si la grandeur de l’Empire perdit la République, la grandeur de la
ville ne la perdit pas moins.

    Rome avait  soumis  tout l’univers  avec  le secours  des  peuples
d’Italie,  auxquels  elle  avait  donné  en  différents  temps  divers
privilèges : la plupart de ces  peuples ne s’étaient pas d’abord  fort
souciés du  droit de  bourgeoisie chez  les Romains,  et  quelques-uns
aimèrent mieux garder leurs usages . Mais, lorsque ce droit fut  celui
de la souveraineté  universelle, qu’on ne  fut rien dans  le monde  si
l’on n’était citoyen romain,  et qu’avec ce titre  on était tout,  les
peuples d’Italie résolurent de périr ou d’être romains. Ne pouvant  en
venir à bout par  leurs brigues et par  leurs prières, ils prirent  la
voie des armes: ils  se révoltèrent dans tout  ce côté qui regarde  la
Mer Ionienne; les autres alliés allaient les suivre . Rome, obligée de
combattre contre ceux  qui étaient,  pour ainsi dire,  les mains  avec
lesquelles elle enchaînait l’univers,  était perdue; elle allait  être
réduite à ses murailles: elle accorda ce droit tant désiré aux  alliés
qui n’avaient pas  encore cessé  d’être fidèles ;  et peu  à peu  elle
l’accorda à tous.

    Pour lors, Rome ne fut plus cette ville dont le peuple n’avait  eu
qu’un même esprit, un même amour pour la liberté, une même haine  pour
la tyrannie, où cette jalousie du pouvoir du Sénat et des prérogatives
des  grands,  toujours  mêlée  de  respect,  n’était  qu’un  amour  de
l’égalité. Les  peuples d’Italie  étant devenus  ses citoyens,  chaque
ville y apporta son génie, ses intérêts particuliers et sa  dépendance
de quelque grand  protecteur . La  ville, déchirée, ne  forma plus  un
tout ensemble, et, comme on n’en  était citoyen que par une espèce  de
fiction, qu’on n’avait plus les mêmes magistrats, les mêmes murailles,
les mêmes dieux, les  mêmes temples, les mêmes  sépultures, on ne  vit
plus Rome des mêmes yeux, on n’eut plus le même amour pour la  patrie,
et les sentiments romains ne furent plus.

    Les ambitieux  firent  venir à  Rome  des villes  et  des  nations
entières pour  troubler les  suffrages  ou se  les faire  donner;  les
assemblées furent  de véritables  conjurations; on  appelacomices  une
troupe  de  quelques  séditieux;  l’autorité  du  peuple,  ses   lois,
lui-même, devinrent des  choses chimériques, et  l’anarchie fut  telle
qu’on ne put plus  savoir si le peuple  avait fait une ordonnance,  ou
s’il ne l’avait point faite .

    On  n’entend  parler  dans  les  auteurs  que  des  divisions  qui
perdirent Rome.  Mais on  ne  voit pas  que  ces divisions  y  étaient
nécessaires, qu’elles y avaient toujours  été, et qu’elles y  devaient
toujours être. Ce fut uniquement la grandeur de la République qui  fit
le mal, et qui changea en guerres civiles les tumultes populaires.  Il
fallait bien qu’il  y eût à  Rome des divisions,  et ces guerriers  si
fiers, si audacieux,  si terribles  au-dehors, ne  pouvaient pas  être
bien modérés au-dedans. Demander, dans un État libre, des gens  hardis
dans la  guerre et  timides dans  la paix,  c’est vouloir  des  choses
impossibles, et, pour règle générale, toutes les fois qu’on verra tout
le monde tranquille dans un État qui se donne le nom de république, on
peut être assuré que la liberté n’y est pas.

    Ce qu’on appelle uniondans un  corps politique est une chose  très
équivoque: la vraie est une union d’harmonie, qui fait que toutes  les
parties, quelque opposées qu’elles nous paraissent, concourent au bien
général  de  la  société,  comme  des  dissonances  dans  la   musique
concourent à l’accord total. Il peut  y avoir de l’union dans un  État
où l’on ne croit voir que  du trouble, c’est-à-dire une harmonie  d’où
résulte le bonheur, qui seul  est la vraie paix.  Il en est comme  des
parties de cet univers, éternellement  liées par l’action des unes  et
la réaction des autres.

    Mais, dans l’accord du despotisme asiatique, c’est-à-dire de  tout
gouvernement qui  n’est  pas modéré,  il  y a  toujours  une  division
réelle: le laboureur, l’homme de  guerre, le négociant, le  magistrat,
le noble, ne sont  joints que parce que  les uns oppriment les  autres
sans résistance, et, si  l’on y voit  de l’union, ce  ne sont pas  des
citoyens qui sont unis, mais des corps morts, ensevelis les uns auprès
des autres.

    Il est  vrai que  les  lois de  Rome devinrent  impuissantes  pour
gouverner la République. Mais  c’est une chose  qu’on a vue  toujours,
que de  bonnes lois,  qui ont  fait qu’une  petite république  devient
grande, lui  deviennent à  charge  lorsqu’elle s’est  agrandie,  parce
qu’elles étaient telles que leur effet naturel était de faire un grand
peuple, et non pas de le gouverner.

    Il y a bien  de la différence  entre les lois  bonnes et les  lois
convenables, celles qui font qu’un  peuple se rend maître des  autres,
et celles qui maintiennent sa puissance lorsqu’il l’a acquise.

    II y a à présent dans le monde une république que presque personne
ne connaît , et qui, dans le  secret et dans le silence, augmente  ses
forces chaque jour.  Il est  certain que,  si elle  parvient jamais  à
l’état  de  grandeur   où  sa  sagesse   la  destine,  elle   changera
nécessairement  ses  lois,  et  ce   ne  sera  point  l’ouvrage   d’un
législateur, mais celui de la corruption même.

    Rome était faite pour s’agrandir,  et ses lois étaient  admirables
pour cela . Aussi, dans quelque gouvernement qu’elle ait été, sous  le
pouvoir des Rois, dans l’aristocratie  ou dans l’État populaire,  elle
n’a jamais  cessé  de faire  des  entreprises qui  demandaient  de  la
conduite, et y a réussi. Elle ne s’est pas trouvée plus sage que  tous
les autres États de la terre en un jour, mais continuellement; elle  a
soutenu une petite,  une médiocre,  une grande fortune,  avec la  même
supériorité, et n’a point eu  de prospérités dont elle n’ait  profité,
ni de malheurs dont elle ne se soit servie.

    Elle perdit sa liberté parce qu’elle acheva trop tôt son ouvrage .

    Chapitre X: De la corruption des Romains

    Je crois que la secte d’Épicure,  qui s’introduisit à Rome sur  la
fin de la République, contribua beaucoup  à gâter le cœur et  l’esprit
des Romains  . Les  Grecs en  avaient été  infatués avant  eux.  Aussi
avaient-ils été plus tôt corrompus. Polybe nous dit que, de son temps,
les serments ne pouvaient donner de la confiance pour un Grec, au lieu
qu’un Romain en était, pour ainsi dire, enchaîné .

    Il y a  un fait dans  les lettres  de Cicéron à  Atticus qui  nous
montre combien les Romains avaient changé à cet égard depuis le  temps
de Polybe.

    "Memmius, dit-il, vient de communiquer  au Sénat l’accord que  son
compétiteur et lui avaient fait  avec les consuls, par lequel  ceux-ci
s’étaient engagés de les favoriser dans la poursuite du consulat  pour
l’année suivante; et  eux, de  leur côté, s’obligeaient  de payer  aux
consuls quatre cent mille sesterces s’ils ne leur fournissaient  trois
augures qui déclareraient  qu’ils étaient présents  lorsque le  peuple
avait fait la  loi curiate ,  quoiqu’il n’en eût  point fait, et  deux
consulaires qui affirmeraient qu’ils avaient assisté à la signature du
sénatus-consulte qui réglait l’état de leurs provinces, quoiqu’il  n’y
en eût point eu." Que de malhonnêtes gens dans un seul contrat!

    Outre que la  religion est  toujours le meilleur  garant que  l’on
puisse avoir des mœurs des hommes, il y avait ceci de particulier chez
les Romains,  qu’ils mêlaient  quelque sentiment  religieux à  l’amour
qu’ils avaient pour leur patrie: cette ville fondée sous les meilleurs
auspices, ce  Romulus, leur  roi et  leur dieu,  ce Capitole,  éternel
comme la Ville, et  la Ville, éternelle  comme son fondateur,  avaient
fait autrefois sur l’esprit des Romains une impression qu’il eût été à
souhaiter qu’ils eussent conservée.

    La grandeur de l’État fit la grandeur des fortunes  particulières;
mais, comme  l’opulence  est dans  les  mœurs,  et non  pas  dans  les
richesses, celles  des  Romains, qui  ne  laissaient pas  d’avoir  des
bornes produisirent un luxe et des profusions qui n’en avaient point .
Ceux qui avaient d’abord été  corrompus par leurs richesses le  furent
ensuite par leur  pauvreté; avec des  biens au-dessus d’une  condition
privée, il fut difficile d’être un bon citoyen; avec les désirs et les
regrets d’une grande fortune ruinée, on fut prêt à tous les attentats;
et, comme  dit  Salluste  , on  vit  une  génération de  gens  qui  ne
pouvaient avoir de patrimoine, ni souffrir que d’autres en eussent.

    Cependant, quelle que fût la corruption de Rome, tous les malheurs
ne s’y étaient pas introduits: car  la force de son institution  avait
été telle  qu’elle avait  conservé une  valeur héroïque  et toute  son
application à la guerre au milieu des richesses, de la mollesse et  de
la volupté; ce qui n’est, je crois, arrivé à aucune nation du monde.

    Les citoyens romains regardaient le commerce et les arts comme des
occupations d’esclaves:  ils  ne  les exerçaient  point.  S’il  y  eut
quelques exceptions, ce ne fut que  de la part de quelques  affranchis
qui continuaient leur  première industrie.  Mais, en  général, ils  ne
connaissaient que l’art  de la guerre,  qui était la  seule voie  pour
aller aux magistratures et aux  honneurs. Ainsi les vertus  guerrières
restèrent après qu’on eut perdu toutes les autres.

    Chapitre XI: 1. De Sylla - 2. De Pompée et César

    Je supplie qu’on me  permette de détourner  les yeux des  horreurs
des guerres  de  Marius  et  de Sylla;  on  en  trouvera  dans  Appien
l’épouvantable histoire. Outre la  jalousie, l’ambition et la  cruauté
des deux chefs, chaque Romain était furieux; les nouveaux citoyens  et
les anciens  ne  se regardaient  plus  comme les  membres  d’une  même
république ,  et l’on  se faisait  une guerre  qui, par  un  caractère
particulier, était en même temps civile et étrangère.

    Sylla fit des lois très propres à ôter la cause des désordres  que
l’on avait vus: elles augmentaient l’autorité du Sénat, tempéraient le
pouvoir du peuple, réglaient celui  des tribuns. La fantaisie qui  lui
fit quitter la dictature sembla rendre  la vie à la République;  mais,
dans la fureur de ses succès, il avait fait des choses qui mirent Rome
dans l’impossibilité de conserver sa liberté.

    Il  ruina,  dans  son  expédition  d’Asie,  toute  la   discipline
militaire: il accoutuma son armée aux rapines et lui donna des besoins
qu’elle n’avait jamais  eus. Il  corrompit une fois  des soldats,  qui
devaient dans la suite corrompre les capitaines.

    Il entra dans Rome à main armée et enseigna aux généraux romains à
violer l’asile de la liberté .

    II donna les terres  des citoyens aux soldats  , et il les  rendit
avides pour jamais: car, dès  ce moment, il n’y  eut plus un homme  de
guerre qui n’attendît  une occasion qui  pût mettre les  biens de  ses
concitoyens entre ses mains.

    Il inventa les proscriptions  et mit à prix  la tête de tous  ceux
qui n’étaient  pas  de son  parti.  Dès  lors, il  fut  impossible  de
s’attacher  davantage  à  la   République;  car,  parmi  deux   hommes
ambitieux, et qui se disputaient la victoire, ceux qui étaient neutres
et pour le parti de la liberté étaient sûrs d’être proscrits par celui
des deux qui  serait le  vainqueur. II était  donc de  la prudence  de
s’attacher à l’un des deux.

    Il vint après  lui, dit  Cicéron , un  homme qui,  dans une  cause
impie et une victoire encore plus honteuse, ne confisqua pas seulement
les biens des particuliers, mais  enveloppa dans la même calamité  des
provinces entières.

    Sylla, quittant la  dictature, avait semblé  ne vouloir vivre  que
sous la protection de  ses lois mêmes. Mais  cette action, qui  marqua
tant de modération,  était elle-même  une suite de  ses violences.  Il
avait donné  des établissements  à quarante-sept  légions dans  divers
endroits de l’Italie. Ces gens-là, dit Appien, regardant leur  fortune
comme attachée à sa  vie, veillaient à sa  sûreté et étaient  toujours
prêts à le secourir ou à le venger .

    La  République  devant  nécessairement  périr,  il  n’était   plus
question que de savoir comment et par qui elle devait être abattue.

    Deux hommes également  ambitieux, excepté que  l’un ne savait  pas
aller à  son  but si  directement  que l’autre,  effacèrent  par  leur
crédit,  par  leurs  exploits,  par  leurs  vertus,  tous  les  autres
citoyens: Pompée parut le premier, et César le suivit de près.

    Pompée, pour s’attirer la faveur, fit casser les lois de Sylla qui
bornaient le pouvoir du peuple, et,  quand il eut fait à son  ambition
un sacrifice des lois les plus salutaires de sa patrie, il obtint tout
ce qu’il voulut, et la témérité du peuple fut sans bornes à son égard.

    Les lois de Rome avaient sagement divisé la puissance publique  en
un grand nombre de magistratures, qui se soutenaient, s’arrêtaient, et
se tempéraient l’une l’autre; et,  comme elles n’avaient toutes  qu’un
pouvoir borné, chaque citoyen était bon pour y parvenir, et le peuple,
voyant passer devant lui plusieurs personnages l’un après l’autre,  ne
s’accoutumait à aucun d’eux. Mais, dans ces temps-ci, le système de la
République changea: les plus puissants se firent donner par le  peuple
des commissions extraordinaires; ce qui anéantit l’autorité du  peuple
et des magistrats et  mit toutes les grandes  affaires dans les  mains
d’un seul ou de peu de gens .

    Fallut-il faire la guerre à Sertorius? On en donna la commission à
Pompée. Fallut-il la faire à Mithridate? Tout le monde cria: "Pompée".
Eut-on besoin de  faire venir des  blés à Rome?  Le peuple croit  être
perdu si on n’en charge Pompée. Veut-on détruire les pirates? Il n’y a
que Pompée. Et, lorsque  César menace d’envahir, le  Sénat crie à  son
tour et n’espère plus qu’en Pompée.

    "Je crois  bien, disait  Marcus  au peuple,  que Pompée,  que  les
nobles  attendent,  aimera  mieux  assurer  votre  liberté  que   leur
domination; mais  il y  a  eu un  temps où  chacun  de vous  avait  la
protection de plusieurs, et non pas  tous la protection d’un seul,  et
où il  était  inouï qu’un  mortel  pût  donner ou  ôter  de  pareilles
choses."

    À Rome,  faite pour  s’agrandir, il  avait fallu  réunir dans  les
mêmes personnes les honneurs et la  puissance; ce qui, dans des  temps
de trouble,  pouvait  fixer l’administration  du  peuple sur  un  seul
citoyen.

    Quand on accorde  des honneurs,  on sait précisément  ce que  l’on
donne; mais, quand on y joint le pouvoir, on ne peut dire à quel point
il pourra être porté.

    Des  préférences  excessives  données   à  un  citoyen  dans   une
république ont  toujours des  effets  nécessaires: elles  font  naître
l’envie du peuple, ou elles augmentent sans mesure son amour.

    Deux  fois  Pompée,  retournant  à  Rome,  maître  d’opprimer   la
République, eut la modération  de congédier ses  armées avant que  d’y
entrer, et  d’y  paraître  en  simple citoyen.  Ces  actions,  qui  le
comblèrent de gloire, firent que,  dans la suite, quelque chose  qu’il
eût faite au  préjudice des lois,  le Sénat se  déclara toujours  pour
lui.

    Pompée avait une ambition  plus lente et plus  douce que celle  de
César: celui-ci voulait aller à la souveraine puissance les armes à la
main, comme Sylla. Cette façon d’opprimer ne plaisait point à  Pompée:
il aspirait à la  dictature, mais par les  suffrages du peuple; il  ne
pouvait consentir à usurper la  puissance, mais il aurait voulu  qu’on
la lui remît entre les mains.

    Comme la faveur  du peuple n’est  jamais constante, il  y eut  des
temps où Pompée vit diminuer  son crédit ; et,  ce qui le toucha  bien
sensiblement, des gens  qu’il méprisait augmentèrent  le leur et  s’en
servirent contre lui.

    Cela lui fit faire trois  choses également funestes: il  corrompit
le peuple  à force  d’argent et  mit dans  les élections  un prix  aux
suffrages de chaque citoyen.

    De plus, il se servit de  la plus vile populace pour troubler  les
magistrats dans leurs fonctions, espérant  que les gens sages,  lassés
de vivre dans l’anarchie, le créeraient dictateur par désespoir.

    Enfin, il s’unit  d’intérêts avec César  et Crassus. Caton  disait
que ce n’était pas leur inimitié  qui avait perdu la République,  mais
leur union. En effet, Rome était  en ce malheureux état qu’elle  était
moins  accablée  par  les  guerres  civiles  que  par  la  paix,  qui,
réunissant les vues et  les intérêts des  principaux, ne faisait  plus
qu’une tyrannie.

    Pompée ne prêta pas proprement son  crédit à César, mais, sans  le
savoir, il  le lui  sacrifia.  Bientôt César  employa contre  lui  les
forces qu’il lui avait données, et  ses artifices même; il troubla  la
ville par ses émissaires et  se rendit maître des élections:  consuls,
prêteurs, tribuns, furent achetés au prix qu’ils mirent eux-mêmes.

    Le Sénat, qui vit clairement les desseins de César, eut recours  à
Pompée: il le  pria de prendre  la défense de  la République, si  l’on
pouvait appeler de ce nom un gouvernement qui demandait la  protection
d’un de ses citoyens.

    Je crois que ce qui perdit  surtout Pompée fut la honte qu’il  eut
de penser qu’en élevant César, comme  il avait fait, il eût manqué  de
prévoyance. Il s’accoutuma le plus tard qu’il put à cette idée; il  ne
se mettait point en défense, pour ne point avouer qu’il se fût mis  en
danger; il soutenait, au Sénat,  que César n’oserait faire la  guerre,
et, parce qu’il l’avait dit tant de fois, il le redisait toujours.

    Il  semble  qu’une  chose  avait   mis  César  en  état  de   tout
entreprendre; c’est que,  par une malheureuse  conformité de noms,  on
avait joint à son gouvernement de la Gaule Cisalpine celui de la Gaule
d’au-delà les Alpes.

    La politique n’avait point permis qu’il y eût des armées auprès de
Rome; mais  elle  n’avait  pas  souffert non  plus  que  l’Italie  fût
entièrement dégarnie  de  troupes.  Cela fit  qu’on  tint  des  forces
considérables dans la Gaule Cisalpine,  c’est-à-dire dans le pays  qui
est depuis le Rubicon,  petit fleuve de  la Romagne, jusqu’aux  Alpes.
Mais, pour assurer  la ville  de Rome contre  ces troupes,  on fit  le
célèbre sénatus-consulte que l’on voit  encore gravé sur le chemin  de
Rimini à Césène, par lequel on  dévouait aux dieux infernaux, et  l’on
déclarait sacrilège et parricide quiconque, avec une légion, avec  une
armée ou avec une cohorte, passerait le Rubicon.

    À un gouvernement si important, qui  tenait la ville en échec,  on
en joignit  un autre  plus considérable  encore: c’était  celui de  la
Gaule Transalpine, qui comprenait les pays du Midi de la France;  qui,
ayant donné à César l’occasion  de faire la guerre, pendant  plusieurs
années,  à  tous  les  peuples  qu’il  voulut,  fit  que  ses  soldats
vieillirent avec  lui, et  qu’il  ne les  conquit  pas moins  que  les
Barbares. Si  César  n’avait point  eu  le gouvernement  de  la  Gaule
Transalpine, il n’aurait pas corrompu  ses soldats, ni fait  respecter
son nom par tant de victoires. S’il  n’avait pas eu celui de la  Gaule
Cisalpine, Pompée aurait pu  l’arrêter au passage  des Alpes; au  lieu
que, dès  le commencement  de la  guerre, il  fut obligé  d’abandonner
l’Italie; ce qui fit perdre à  son parti la réputation, qui, dans  les
guerres civiles, est la puissance même.

    La même frayeur qu’Annibal  porta dans Rome  après la bataille  de
Cannes, César l’y répandit lorsqu’il passa le Rubicon. Pompée, éperdu,
ne vit, dans les premiers moments de la guerre, de parti à prendre que
celui qui reste dans les affaires désespérées: il ne sut que céder  et
que fuir; il  sortit de Rome,  y laissa  le trésor public;  il ne  put
nulle part  retarder le  vainqueur;  il abandonna  une partie  de  ses
troupes, toute l’Italie, et passa la mer.

    On  parle  beaucoup  de  la  fortune  de  César.  Mais  cet  homme
extraordinaire avait tant  de grandes  qualités, sans  pas un  défaut,
quoiqu’il eût  bien  des vices,  qu’il  eût été  bien  difficile  que,
quelque armée qu’il eût  commandée, il n’eût  été vainqueur, et  qu’en
quelque république qu’il fût né il ne l’eût gouvernée.

    César, après avoir  défait les lieutenants  de Pompée en  Espagne,
alla en Grèce le  chercher lui-même. Pompée, qui  avait la côte de  la
mer et des forces supérieures, était  sur le point de voir l’armée  de
César détruite  par  la  misère  et la  faim.  Mais,  comme  il  avait
souverainement le  faible  de vouloir  être  approuvé, il  ne  pouvait
s’empêcher de prêter l’oreille aux vains discours de ses gens, qui  le
raillaient ou  l’accusaient sans  cesse .  "Il veut,  disait l’un,  se
perpétuer dans le commandement  et être, comme  Agamemnon, le roi  des
rois." - "Je vous avertis, disait un autre, que nous ne mangerons  pas
encore  cette  année   des  figues  de   Tusculum."  Quelques   succès
particuliers qu’il eut achevèrent  de tourner la  tête à cette  troupe
sénatoriale. Ainsi, pour  n’être pas blâmé,  il fit une  chose que  la
postérité blâmera toujours, de  sacrifier tant d’avantages pour  aller
avec des troupes nouvelles combattre  une armée qui avait vaincu  tant
de fois.

    Lorsque les  restes  de Pharsale  se  furent retirés  en  Afrique,
Scipion, qui les commandait, ne voulut jamais suivre l’avis de  Caton,
de traîner  la guerre  en longueur:  enflé de  quelques avantages,  il
risqua tout et perdit tout; et, lorsque Brutus et Cassius  rétablirent
ce parti, la  même précipitation  perdit la  République une  troisième
fois .

    Vous remarquerez que,  dans ces  guerres civiles  qui durèrent  si
longtemps, la puissance  de Rome s’accrut  sans cesse au-dehors:  sous
Marius, Sylla, Pompée,  César, Antoine, Auguste,  Rome, toujours  plus
terrible, acheva de détruire tous les rois qui restaient encore.

    Il n’y a point d’État qui menace si fort les autres d’une conquête
que celui  qui est  dans les  horreurs de  la guerre  civile: tout  le
monde, noble,  bourgeois, artisan,  laboureur, y  devient soldat;  et,
lorsque, par la paix,  les forces sont réunies,  cet État a de  grands
avantages  sur  les  autres,  qui   n’ont  guère  que  des   citoyens.
D’ailleurs, dans les guerres  civiles, il se  forme souvent de  grands
hommes, parce que, dans la confusion,  ceux qui ont du mérite se  font
jour, chacun se  place et se  met à son  rang; au lieu  que, dans  les
autres temps,  on est  placé, et  on l’est  presque toujours  tout  de
travers. Et,  pour passer  de l’exemple  des Romains  à d’autres  plus
récents, les  Français  n’ont  jamais  été  si  redoutables  au-dehors
qu’après les querelles  des maisons de  Bourgogne et d’Orléans,  après
les troubles de la Ligue, après les guerres civiles de la minorité  de
Louis XIII  et celle  de Louis  XIV. L’Angleterre  n’a jamais  été  si
respectée que sous Cromwell, après les guerres du Long Parlement.  Les
Allemands n’ont pris la supériorité sur les Turcs qu’après les guerres
civiles d’Allemagne. Les Espagnols, sous Philippe V, d’abord après les
guerres civiles pour la Succession, ont montré en Sicile une force qui
a étonné l’Europe. Et  nous voyons aujourd’hui  la Perse renaître  des
cendres de la guerre civile et humilier les Turcs.

    Enfin, la République  fut opprimée,  et il n’en  faut pas  accuser
l’ambition de  quelques  particuliers;  il en  faut  accuser  l’homme,
toujours plus avide du pouvoir à  mesure qu’il en a davantage, et  qui
ne désire tout que parce qu’il possède beaucoup.

    Si César et  Pompée avaient pensé  comme Caton, d’autres  auraient
pensé comme  firent César  et  Pompée, et  la République,  destinée  à
périr, aurait été entraînée au précipice par une autre main.

    César pardonna  à  tout  le  monde.  Mais  il  me  semble  que  la
modération que l’on montre après qu’on a tout usurpé ne mérite pas  de
grandes louanges.

    Quoi que  l’on ait  dit de  sa diligence  après Pharsale,  Cicéron
l’accuse de lenteur avec  raison: il dit  à Cassius qu’ils  n’auraient
jamais cru que le parti de Pompée se fût ainsi relevé en Espagne et en
Afrique, et que, s’ils avaient pu prévoir que César se fût amusé à  sa
guerre d’Alexandrie, ils n’auraient pas  fait leur paix, et qu’ils  se
seraient retirés avec Scipion et Caton en Afrique . Ainsi un fol amour
lui fit  essuyer quatre  guerres, et,  en ne  prévenant pas  les  deux
dernières, il remit en question ce qui avait été décidé à Pharsale.

    César gouverna d’abord  sous des titres  de magistrature; car  les
hommes ne  sont guère  touchés que  des noms.  Et, comme  les  peuples
d’Asie abhorraient  ceux  de  consul  et  de  proconsul,  les  peuples
d’Europe détestaient celui de  roi; de sorte  que, dans ces  temps-là,
ces noms faisaient le bonheur ou le désespoir de toute la terre. César
ne laissa pas de  tenter de se  faire mettre le  diadème sur la  tête;
mais, voyant que le peuple cessait ses acclamations, il le rejeta.  Il
fit encore d’autres tentatives  , et je ne  puis comprendre qu’il  pût
croire que les Romains, pour le souffrir tyran, aimassent pour cela la
tyrannie ou crussent avoir fait ce qu’ils avaient fait.

    Un jour  que  le  Sénat  lui déférait  de  certains  honneurs,  il
négligea de  se lever,  et, pour  lors, les  plus graves  de ce  corps
achevèrent de perdre patience.

    On n’offense jamais  plus les  hommes que  lorsqu’on choque  leurs
cérémonies et leurs usages. Cherchez à les opprimer, c’est quelquefois
une preuve de  l’estime que  vous en faites.  Choquez leurs  coutumes,
c’est toujours une marque de mépris.

    César, de tout  temps ennemi  du Sénat,  ne put  cacher le  mépris
qu’il conçut pour ce corps,  qui était devenu presque ridicule  depuis
qu’il n’avait  plus  de  puissance.  Par  là,  sa  clémence  même  fut
insultante. On regarda qu’il ne pardonnait pas, mais qu’il  dédaignait
de punir.

    Il porta le mépris  jusqu’à faire lui-même les  sénatus-consultes:
il les souscrivait du nom des premiers sénateurs qui lui venaient dans
l’esprit.   "J’apprends    quelquefois,    dit   Cicéron    ,    qu’un
sénatus-consulte passé à mon avis a  été porté en Syrie et en  Arménie
avant que j’aie  su qu’il  ait été  fait, et  plusieurs princes  m’ont
écrit des lettres de remerciements sur ce que j’avais été d’avis qu’on
leur donnât le titre de rois, que non seulement je ne savais pas  être
rois, mais même qu’ils fussent au monde."

    On peut voir  dans les  lettres de  quelques grands  hommes de  ce
temps-là , qu’on a mises sous le  nom de Cicéron parce que la  plupart
sont de lui, l’abattement  et le désespoir des  premiers hommes de  la
République à cette révolution subite, qui les priva de leurs  honneurs
et de leurs occupations mêmes, lorsque, le Sénat étant sans fonctions,
ce crédit qu’ils  avaient eu par  toute la terre,  ils ne purent  plus
l’espérer que dans le  cabinet d’un seul. Et  cela se voit bien  mieux
dans ces lettres que dans les  discours des historiens: elles sont  le
chef-d’œuvre de la  naïveté de gens  unis par une  douleur commune  et
d’un siècle  où  la  fausse  politesse n’avait  pas  mis  le  mensonge
partout; enfin,  on n’y  voit  point, comme  dans  la plupart  de  nos
lettres modernes,  des gens  qui  veulent se  tromper, mais  des  amis
malheureux qui cherchent à se tout dire.

    Il était bien difficile que César  pût défendre sa vie la  plupart
des conjurés étaient de  son parti ou avaient  été par lui comblés  de
bienfaits . Et la raison en est bien naturelle: ils avaient trouvé  de
grands avantages dans  sa victoire;  mais plus  leur fortune  devenait
meilleure, plus ils commençaient à avoir part au malheur commun , car,
à un homme qui n’a rien, il  importe assez peu, à certains égards,  en
quel gouvernement il vive.

    De plus, il y avait un certain droit des gens, une opinion établie
dans toutes les républiques de Grèce et d’Italie, qui faisait regarder
comme un  homme  vertueux l’assassin  de  celui qui  avait  usurpé  la
souveraine puissance. À Rome, surtout depuis l’expulsion des Rois,  la
loi était précise, les exemples reçus: la République armait le bras de
chaque citoyen, le faisait magistrat pour le moment, et l’avouait pour
sa défense.

    Brutus ose bien dire  à ses amis que,  quand son père  reviendrait
sur la  terre, il  le  tuerait tout  de même  ;  et, quoique,  par  la
continuation de la  tyrannie, cet esprit  de liberté se  perdît peu  à
peu,  les   conjurations,   au  commencement   du   règne   d’Auguste,
renaissaient toujours.

    C’était un amour dominant pour  la patrie qui, sortant des  règles
ordinaires des crimes  et des vertus,  n’écoutait que lui  seul et  ne
voyait ni citoyen, ni ami, ni bienfaiteur, ni père: la vertu  semblait
s’oublier pour se surpasser elle-même,  et, l’action qu’on ne  pouvait
d’abord approuver parce qu’elle était atroce, elle la faisait  admirer
comme divine.

    En effet,  le crime  de  César, qui  vivait dans  un  gouvernement
libre, n’était-il pas  hors d’état  d’être puni autrement  que par  un
assassinat? Et demander pourquoi  on ne l’avait  pas poursuivi par  la
force ouverte ou par les lois,  n’était-ce pas demander raison de  ses
crimes?

    Chapitre XII: De l’état de Rome après la mort de César

    Il était tellement  impossible que la  République pût se  rétablir
qu’il arriva ce qu’on n’avait jamais encore vu, qu’il n’y eut plus  de
tyran, et qu’il n’y eut pas  de liberté: car les causes qui  l’avaient
détruite subsistaient toujours.

    Les conjurés n’avaient formé  de plan que  pour la conjuration  et
n’en avaient point fait pour la soutenir.

    Après l’action faite, ils se  retirèrent au Capitole, le Sénat  ne
s’assembla pas, et, le lendemain,  Lépidus, qui cherchait le  trouble,
se saisit, avec des gens armés, de la place romaine.

    Les soldats vétérans,  qui craignaient qu’on  ne répétât les  dons
immenses qu’ils avaient reçus,  entrèrent dans Rome.  Cela fit que  le
Sénat approuva  tous  les  actes  de César,  et  que,  conciliant  les
extrêmes, il accorda une amnistie  aux conjurés; ce qui produisit  une
fausse paix.

    César, avant sa  mort, se  préparant à son  expédition contre  les
Parthes, avait nommé des magistrats pour plusieurs années, afin  qu’il
eût des gens à lui qui maintinssent, dans son absence, la tranquillité
de son  gouvernement. Ainsi,  après  sa mort,  ceux  de son  parti  se
sentirent des ressources pour longtemps.

    Comme le  Sénat  avait  approuvé  tous les  actes  de  César  sans
restriction, et que  l’exécution en fut  donnée aux consuls,  Antoine,
qui l’était,  se saisit  du  livre des  raisons  de César,  gagna  son
secrétaire, et y fit  écrire tout ce qu’il  voulut, de manière que  le
Dictateur régnait plus impérieusement que pendant sa vie: car ce qu’il
n’aurait jamais  fait, Antoine  le  faisait; l’argent  qu’il  n’aurait
jamais donné, Antoine le donnait; et tout homme qui avait de mauvaises
intentions contre la République  trouvait soudain une récompense  dans
les livres de César.

    Par un nouveau malheur, César avait amassé pour son expédition des
sommes immenses, qu’il avait mises dans le Temple d’Ops. Antoine, avec
son livre, en disposa à sa fantaisie.

    Les conjurés avaient  d’abord résolu  de jeter le  corps de  César
dans le Tibre ;  ils n’y auraient trouvé  nul obstacle: car, dans  ces
moments d’étonnement qui suivent une action inopinée, il est facile de
faire tout ce qu’on peut oser. Cela ne fut point exécuté, et voici  ce
qui en arriva.

    Le Sénat se  crut obligé de  permettre qu’on fît  les obsèques  de
César, et effectivement, dès qu’il ne l’avait pas déclaré tyran, il ne
pouvait lui refuser la sépulture. Or c’était une coutume des  Romains,
si vantée par Polybe,  de porter dans les  funérailles les images  des
ancêtres et de faire ensuite l’oraison funèbre du défunt. Antoine, qui
la fit, montra au  peuple la robe ensanglantée  de César, lui lut  son
testament, où il lui faisait de grandes largesses, et l’agita au point
qu’il mit le feu aux maisons des conjurés.

    Nous avons un aveu de Cicéron  , qui gouverna le Sénat dans  toute
cette affaire, qu’il aurait mieux valu agir avec vigueur et  s’exposer
à périr, et que même on n’aurait  point péri. Mais il se disculpe  sur
ce que, quand le  Sénat fut assemblé, il  n’était plus temps, et  ceux
qui savent le prix d’un moment dans  des affaires où le peuple a  tant
de part n’en seront pas étonnés.

    Voici un  autre  accident:  pendant  qu’on  faisait  des  jeux  en
l’honneur de César, une comète  à longue chevelure parut pendant  sept
jours; le peuple crut que son âme avait été reçue dans le Ciel.

    C’était bien une coutume des peuples  de Grèce et d’Asie de  bâtir
des temples aux rois et même aux proconsuls qui les avaient  gouvernés
: on leur laissait faire ces  choses comme le témoignage le plus  fort
qu’ils pussent donner de leur  servitude; les Romains même  pouvaient,
dans des laraires  ou des  temples particuliers,  rendre des  honneurs
divins à  leurs ancêtres.  Mais je  ne vois  pas que,  depuis  Romulus
jusqu’à César,  aucun  Romain ait  été  mis au  nombre  des  divinités
publiques .

    Le gouvernement de la Macédoine  était échu à Antoine; il  voulut,
au lieu de  celui-là, avoir celui  des Gaules; on  voit bien par  quel
motif. Décimus Brutus, qui avait  la Gaule Cisalpine, ayant refusé  de
la lui remettre,  il voulut  l’en chasser. Cela  produisit une  guerre
civile, dans laquelle le Sénat déclara Antoine ennemi de la Patrie.

    Cicéron, pour perdre Antoine,  son ennemi particulier, avait  pris
le mauvais parti de travailler à l’élévation d’Octave, et, au lieu  de
chercher à faire oublier au peuple César, il le lui avait remis devant
les yeux.

    Octave se conduisit avec Cicéron en homme habile il le flatta,  le
loua, le consulta, et employa tous ces artifices dont la vanité ne  se
défie jamais.

    Ce qui gâte  presque toutes les  affaires, c’est  qu’ordinairement
ceux qui les  entreprennent, outre la  réussite principale,  cherchent
encore de  certains  petits  succès particuliers,  qui  flattent  leur
amour-propre et les rendent contents d’eux.

    Je crois  que, si  Caton s’était  réservé pour  la République,  il
aurait donné aux choses tout un autre tour. Cicéron, avec des  parties
admirables pour un second rôle,  était incapable du premier: il  avait
un beau  génie,  mais  une  âme  souvent  commune,  L’accessoire  chez
Cicéron, c’était la vertu; chez  Caton, c’était la gloire; Cicéron  se
voyait  toujours  le  premier;  Caton  s’oubliait  toujours.  Celui-ci
voulait sauver  la  République  pour elle-même;  celui-là,  pour  s’en
vanter.

    Je pourrais  continuer le  parallèle en  disant que,  quand  Caton
prévoyait, Cicéron craignait;  que, là où  Caton espérait, Cicéron  se
confiait; que le  premier voyait  toujours les  choses de  sang-froid;
l’autre, au travers de cent petites passions.

    Antoine fut défait à Modène; les  deux consuls Hirtius et Pansa  y
périrent. Le Sénat, qui  se crut au-dessus de  ses affaires, songea  à
abaisser Octave, qui, de son  côté, cessa d’agir contre Antoine,  mena
son armée à Rome, et se fit déclarer consul.

    Voilà comment Cicéron, qui  se vantait que  sa robe avait  détruit
les armées d’Antoine, donna à la République un ennemi plus  dangereux,
parce que son nom  était plus cher et  ses droits, en apparence,  plus
légitimes .

    Antoine, défait, s’était réfugié dans la Gaule Transalpine, où  il
avait été reçu par Lépidus. Ces deux hommes s’unirent avec Octave,  et
ils se donnèrent  l’un à  l’autre la  vie de  leurs amis  et de  leurs
ennemis .  Lépide resta  à  Rome; les  deux autres  allèrent  chercher
Brutus et  Cassius, et  ils  les trouvèrent  dans  ces lieux  où  l’on
combattit trois fois pour l’empire du monde.

    Brutus et Cassius se tuèrent avec une précipitation qui n’est  pas
excusable, et l’on  ne peut lire  cet endroit de  leur vie sans  avoir
pitié de la République, qui fut ainsi abandonnée. Caton s’était  donné
la mort à la fin de  la tragédie; ceux-ci la commencèrent, en  quelque
façon, par leur mort.

    On peut donner plusieurs causes  de cette coutume si générale  des
Romains de se donner la  mort: le progrès de  la secte stoïque, qui  y
encourageait; l’établissement  des triomphes  et de  l’esclavage,  qui
firent penser à plusieurs grands hommes qu’il ne fallait pas  survivre
à une défaite; l’avantage que les accusés avaient de se donner la mort
plutôt que de subir  un jugement par lequel  leur mémoire devait  être
flétrie et leurs  biens confisqués  ; une espèce  de point  d’honneur,
peut-être plus  raisonnable que  celui qui  nous porte  aujourd’hui  à
égorger notre  ami pour  un geste  ou une  parole; enfin,  une  grande
commodité pour l’héroïsme: chacun faisant finir la pièce qu’il  jouait
dans le monde, à l’endroit où il voulait.

    On pourrait ajouter une  grande facilité dans l’exécution:  l’âme,
tout occupée de l’action qu’elle va faire, du motif qui la  détermine,
du péril qu’elle va  éviter, ne voit point  proprement la mort,  parce
que la passion fait sentir, et jamais voir.

    L’amour-propre, l’amour  de notre  conservation se  transforme  en
tant de manières et  agit par des principes  si contraires qu’il  nous
porte à sacrifier notre être pour l’amour de notre être, et tel est le
cas que nous  faisons de nous-mêmes  que nous consentons  à cesser  de
vivre par un instinct naturel et obscur qui fait que nous nous  aimons
plus que notre vie même.

    Chapitre XIII: Auguste

    Sextus Pompée tenait la Sicile et la Sardaigne; il était maître de
la mer, et il avait avec lui une infinité de fugitifs et de  proscrits
qui combattaient pour leurs dernières espérances. Octave lui fit  deux
guerres très laborieuses,  et, après  bien des mauvais  succès, il  le
vainquit par l’habileté d’Agrippa.

    Les conjurés avaient presque  tous fini malheureusement leur  vie,
et il était bien naturel que des gens qui étaient à la tête d’un parti
abattu tant de  fois, dans  des guerres où  l’on ne  se faisait  aucun
quartier, eussent péri de mort violente. De là, cependant, on tira  la
conséquence d’une vengeance  céleste qui punissait  les meurtriers  de
César et proscrivait leur cause.

    Octave gagna  les  soldats  de  Lépidus  et  le  dépouilla  de  la
puissance du triumvirat; il lui envia même la consolation de mener une
vie obscure  et le  força de  se trouver  comme homme  privé dans  les
assemblées du peuple.

    On est bien aise  de voir l’humiliation de  ce Lépidus c’était  le
plus méchant citoyen qui fût dans la République, toujours le premier à
commencer les troubles, formant sans cesse des projets funestes, où il
était obligé  d’associer  de plus  habiles  gens que  lui.  Un  auteur
moderne s’est plu à en faire l’éloge et cite Antoine, qui, dans une de
ses lettres, lui  donne la  qualité d’honnête homme.  Mais un  honnête
homme pour Antoine ne devait guère l’être pour les autres.

    Je crois qu’Octave est le seul de tous les capitaines romains  qui
ait gagné  l’affection des  soldats  en leur  donnant sans  cesse  des
marques d’une  lâcheté  naturelle.  Dans  ces  temps-là,  les  soldats
faisaient plus de  cas de  la libéralité de  leur général  que de  son
courage. Peut-être même  que ce  fut un  bonheur pour  lui de  n’avoir
point eu cette valeur qui peut  donner l’empire, et que cela même  l’y
porta: on le craignit  moins. Il n’est pas  impossible que les  choses
qui le déshonorèrent  le plus  aient été  celles qui  le servirent  le
mieux: s’il avait  d’abord montré  une grande  âme, tout  le monde  se
serait méfié de lui, et, s’il eût eu de la hardiesse, il n’aurait  pas
donné à Antoine  le temps  de faire  toutes les  extravagances qui  le
perdirent.

    Antoine, se préparant contre Octave, jura à ses soldats que,  deux
mois après sa victoire, il rétablirait la République; ce qui fait bien
voir que  les soldats  mêmes  étaient jaloux  de  la liberté  de  leur
patrie, quoiqu’ils la détruisissent sans  cesse, n’y ayant rien de  si
aveugle qu’une armée.

    La bataille d’Actium se donna. Cléopâtre fuit et entraîna  Antoine
avec elle.  II  est certain  que,  dans la  suite,  elle le  trahit  .
Peut-être que, par cet esprit de coquetterie inconcevable des  femmes,
elle avait formé le dessein de mettre encore à ses pieds un  troisième
maître du monde.

    Une femme à qui Antoine avait sacrifié le monde entier le  trahit;
tant de capitaines et tant de  rois qu’il avait agrandis ou faits  lui
manquèrent; et, comme si la générosité avait été liée à la  servitude,
une troupe de gladiateurs lui conserva une fidélité héroïque.  Comblez
un homme de bienfaits, la première  idée que vous lui inspirez,  c’est
de chercher les moyens de les conserver: ce sont de nouveaux  intérêts
que vous lui donnez à défendre.

    Ce qu’il y a de surprenant dans ces guerres, c’est qu’une bataille
décidait presque toujours l’affaire, et qu’une défaite ne se  réparait
pas.

    Les soldats romains n’avaient point proprement d’esprit de  parti:
ils ne  combattaient point  pour  une certaine  chose, mais  pour  une
certaine personne;  ils  ne  connaissaient  que  leur  chef,  qui  les
engageait par des  espérances immenses;  mais, le  chef battu  n’étant
plus en état de  remplir ses promesses, ils  se tournaient d’un  autre
côté. Les provinces  n’entraient point  non plus  sincèrement dans  la
querelle: car il leur importait fort  peu qui eût le dessus, du  Sénat
ou du  peuple. Ainsi,  sitôt qu’un  des chefs  était battu,  elles  se
donnaient à l’autre  ; car il  fallait que chaque  ville songeât à  se
justifier devant le  vainqueur, qui,  ayant des  promesses immenses  à
tenir aux soldats, devait leur sacrifier les pays les plus coupables.

    Nous avons eu en France deux  sortes de guerres civiles: les  unes
avaient pour prétexte  la religion, et  elles ont duré,  parce que  le
motif  subsistait  après  la   victoire;  les  autres  n’avaient   pas
proprement  de  motif,  mais  étaient  excitées  par  la  légèreté  ou
l’ambition de quelques grands, et elles étaient d’abord étouffées.

    Auguste (c’est le  nom que  la flatterie donna  à Octave)  établit
l’ordre, c’est-à-dire une servitude durable ; car, dans un État  libre
où l’on vient d’usurper la  souveraineté, on appellerègle tout ce  qui
peut fonder l’autorité  sans bornes  d’un seul, et  on nomme  trouble,
dissension, mauvais gouvernement, tout ce qui peut maintenir l’honnête
liberté des sujets.

    Tous les  gens  qui  avaient  eu  des  projets  ambitieux  avaient
travaillé à mettre une espèce  d’anarchie dans la République.  Pompée,
Crassus et César y réussirent à merveille: ils établirent une impunité
de tous les crimes publics; tout ce qui pouvait arrêter la  corruption
des  mœurs,  tout  ce  qui   pouvait  faire  une  bonne  police,   ils
l’abolirent; et, comme les bons législateurs cherchent à rendre  leurs
concitoyens meilleurs, ceux-ci travaillaient  à les rendre pires.  Ils
introduisirent donc la coutume de corrompre le peuple à prix d’argent,
et, quand on était accusé de  brigues, on corrompait aussi les  juges.
Ils firent troubler les élections par toutes sortes de violences,  et,
quand on  était mis  en  justice, on  intimidait  encore les  juges  ;
l’autorité même du peuple était anéantie: témoin Gabinius, qui,  après
avoir  rétabli,  malgré  le  peuple,  Ptolomée  à  main  armée,   vint
froidement demander le triomphe .

    Ces premiers hommes  de la  République cherchaient  à dégoûter  le
peuple de son pouvoir et à devenir nécessaires en rendant extrêmes les
inconvénients du gouvernement républicain.  Mais, lorsque Auguste  fut
une fois le maître, la politique le fit travailler à rétablir l’ordre,
pour faire sentir le bonheur du gouvernement d’un seul.

    Lorsque Auguste  avait  les armes  à  la main,  il  craignait  les
révoltes des soldats, et non pas les conjurations des citoyens;  c’est
pour cela  qu’il ménagea  les premiers  et fut  si cruel  aux  autres.
Lorsqu’il fut  en  paix,  il  craignit  les  conjurations,  et,  ayant
toujours devant les yeux le destin de César, pour éviter son sort,  il
songea à s’éloigner  de sa  conduite. Voilà la  clef de  toute la  vie
d’Auguste. Il porta dans le Sénat une cuirasse sous sa robe, il refusa
le nom de Dictateur, et, au  lieu que César disait insolemment que  la
République n’était rien, et que ses paroles étaient des lois,  Auguste
ne parla  que  de la  dignité  du Sénat  et  de son  respect  pour  la
République. Il songea donc à  établir le gouvernement le plus  capable
de plaire qui fût possible sans choquer ses intérêts, et il en fit  un
aristocratique par  rapport au  civil et  monarchique par  rapport  au
militaire: gouvernement  ambigu,  qui,  n’étant pas  soutenu  par  ses
propres forces,  ne pouvait  subsister que  tandis qu’il  plairait  au
monarque, et était entièrement monarchique, par conséquent.

    On a mis en question si Auguste avait eu véritablement le  dessein
de se démettre de l’empire. Mais qui ne voit que, s’il l’eût voulu, il
était impossible qu’il n’y eût réussi? Ce qui fait voir que c’était un
jeu, c’est qu’il  demanda tous les  dix ans qu’on  le soulageât de  ce
poids, et qu’il le porta toujours. C’étaient de petites finesses  pour
se faire encore donner ce qu’il ne croyait pas avoir assez acquis.  Je
me détermine par toute la vie d’Auguste, et, quoique les hommes soient
fort bizarres, cependant il arrive très rarement qu’ils renoncent dans
un moment à ce à quoi ils ont réfléchi pendant toute leur vie.  Toutes
les actions d’Auguste,  tous ses règlements,  tendaient visiblement  à
l’établissement de  la monarchie.  Sylla se  défait de  la  dictature;
mais, dans toute la vie de Sylla, au milieu de ses violences, on  voit
un esprit  républicain: tous  ses règlements,  quoique  tyranniquement
exécutés, tendent toujours à une certaine forme de république.  Sylla,
homme emporté, mène violemment les Romains à la liberté; Auguste, rusé
tyran , les conduit doucement à la servitude. Pendant que, sous Sylla,
la République  reprenait  des  forces,  tout  le  monde  criait  à  la
tyrannie, et, pendant que, sous Auguste, la tyrannie se fortifiait, on
ne parlait que de liberté.

    La coutume des triomphes, qui avaient tant contribué à la grandeur
de Rome,  se perdit  sous Auguste,  ou plutôt  cet honneur  devint  un
privilège de la souveraineté  . La plupart  des choses qui  arrivèrent
sous les Empereurs  avaient leur origine  dans la République  , et  il
faut les rapprocher; celui-là seul avait droit de demander le triomphe
sous les auspices duquel la guerre s’était faite : or elle se  faisait
toujours sous les auspices du chef et, par conséquent, de  l’Empereur,
qui était le chef de toutes les armées.

    Comme, du temps de  la République, on eut  pour principe de  faire
continuellement  la  guerre,  sous   les  Empereurs,  la  maxime   fut
d’entretenir la paix: les victoires ne furent regardées que comme  des
sujets d’inquiétude,  avec  des  armées  qui  pouvaient  mettre  leurs
services à trop haut prix.

    Ceux qui eurent quelque commandement craignirent d’entreprendre de
trop grandes choses; il fallut modérer sa gloire, de façon qu’elle  ne
réveillât que l’attention,  et non pas  la jalousie du  prince, et  ne
point paraître devant  lui avec  un éclat  que ses  yeux ne  pouvaient
souffrir.

    Auguste fut fort retenu à accorder le droit de bourgeoisie romaine
; il fit des lois pour  empêcher qu’on n’affranchît trop d’esclaves  ;
il recommanda par son testament que  l’on gardât ces deux maximes,  et
qu’on ne cherchât point à étendre l’Empire par de nouvelles guerres.

    Ces trois choses étaient  très bien liées  ensemble dès qu’il  n’y
avait plus de guerres, il ne fallait plus de bourgeoisie nouvelle,  ni
d’affranchissements.

    Lorsque Rome avait  des guerres continuelles,  il fallait  qu’elle
réparât continuellement ses  habitants. Dans les  commencements, on  y
mena une  partie  du  peuple  de la  ville  vaincue;  dans  la  suite,
plusieurs citoyens des villes  voisines y vinrent  pour avoir part  au
droit de suffrage, et ils s’y  établirent en si grand nombre que,  sur
les plaintes des alliés, on fut  souvent obligé de les leur  renvoyer;
enfin, on y arriva en foule  des provinces. Les lois favorisèrent  les
mariages et même les rendirent nécessaires. Rome fit, dans toutes  ses
guerres, un  nombre d’esclaves  prodigieux, et,  lorsque ses  citoyens
furent comblés de richesses, ils  en achetèrent de toutes parts;  mais
ils les affranchirent  sans nombre, par  générosité, par avarice,  par
faiblesse : les  uns voulaient récompenser  des esclaves fidèles;  les
autres voulaient  recevoir  en  leur  nom le  blé  que  la  République
distribuait aux pauvres citoyens; d’autres, enfin, désiraient  d’avoir
à leur  pompe funèbre  beaucoup  de gens  qui  la suivissent  avec  un
chapeau de fleurs.  Le peuple  fut presque composé  d’affranchis :  de
façon que ces maîtres du monde, non seulement dans les  commencements,
mais dans tous les temps, furent, pour la plupart, d’origine servile.

    Le nombre du petit peuple, presque tout composé d’affranchis ou de
fils d’affranchis, devenant incommode, on en fit des colonies, par  le
moyen desquelles on s’assura de la fidélité des provinces. C’était une
circulation des hommes de tout  l’univers: Rome les recevait  esclaves
et les renvoyait Romains.

    Sous prétexte  de quelques  tumultes arrivés  dans les  élections,
Auguste mit dans la ville un gouverneur et une garnison; il rendit les
corps des légions éternels, les  plaça sur les frontières, et  établit
des fonds  particuliers pour  les  payer; enfin,  il ordonna  que  les
vétérans recevraient leur récompense en argent, et non pas en terres .

    II résultait plusieurs  mauvais effets de  cette distribution  des
terres que  l’on faisait  depuis  Sylla: la  propriété des  biens  des
citoyens était rendue  incertaine. Si on  ne menait pas  dans un  même
lieu  les  soldats   d’une  cohorte,  ils   se  dégoûtaient  de   leur
établissement,  laissaient  les  terres  incultes,  et  devenaient  de
dangereux citoyens  : mais,  si on  les distribuait  par légions,  les
ambitieux pouvaient trouver, contre la République, des armées dans  un
moment.

    Auguste fit des établissements fixes pour la marine. Comme,  avant
lui, les Romains n’avaient point eu des corps perpétuels de troupes de
terre, ils n’en avaient point non plus de troupes de mer. Les  flottes
d’Auguste eurent  pour objet  principal la  sûreté des  convois et  la
communication des diverses parties  de l’Empire: car, d’ailleurs,  les
Romains étaient les maîtres de toute la Méditerranée. On ne  naviguait
dans ces temps-là que dans cette mer, et ils n’avaient aucun ennemi  à
craindre.

    Dion remarque très  bien que,  depuis les Empereurs,  il fut  plus
difficile d’écrire l’histoire: tout devint secret; toutes les dépêches
des provinces furent portées dans le cabinet des Empereurs; on ne  sut
plus que ce que la folie et la hardiesse des tyrans ne voulurent point
cacher, ou ce que les historiens conjecturèrent.

    Chapitre XIV: Tibère

    Comme on voit un fleuve miner  lentement et sans bruit les  digues
qu’on lui oppose, et, enfin, les  renverser dans un moment et  couvrir
les campagnes  qu’elles conservaient,  ainsi la  puissance  souveraine
sous  Auguste  agit  insensiblement  et  renversa  sous  Tibère   avec
violence.

    II y avait uneloi de majesté contre ceux qui commettaient  quelque
attentat contre le  peuple romain. Tibère  se saisit de  cette loi  et
l’appliqua, non pas aux cas pour lesquels elle avait été faite, mais à
tout ce qui  put servir sa  haine ou ses  défiances. Ce n’étaient  pas
seulement les actions qui tombaient dans le cas de cette loi, mais des
paroles, des signes et des  pensées même: car ce  qui se dit dans  ces
épanchements de cœur que  la conversation produit  entre deux amis  ne
peut être  regardé que  comme des  pensées. II  n’y eut  donc plus  de
liberté dans les festins, de confiance dans les parentés, de  fidélité
dans les  esclaves; la  dissimulation  et la  tristesse du  prince  se
communiquant  partout,  l’amitié   fut  regardée   comme  un   écueil,
l’ingénuité comme une imprudence, la  vertu comme une affectation  qui
pouvait rappeler  dans  l’esprit  des peuples  le  bonheur  des  temps
précédents.

    Il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on  exerce
à l’ombre des lois et avec  les couleurs de la justice, lorsqu’on  va,
pour ainsi dire, noyer des malheureux sur la planche même sur laquelle
ils s’étaient sauvés.

    Et,  comme  il  n’est  jamais   arrivé  qu’un  tyran  ait   manqué
d’instruments de sa tyrannie, Tibère trouva toujours des juges prêts à
condamner autant  de gens  qu’il en  put soupçonner.  Du temps  de  la
République, le Sénat, qui ne jugeait  point en corps les affaires  des
particuliers, connaissait, par  une délégation du  peuple, des  crimes
qu’on imputait aux alliés. Tibère lui  renvoya de même le jugement  de
tout ce qu’il appelaitcrime de lèse-majesté contre lui. Ce corps tomba
dans un  état  de  bassesse  qui ne  peut  s’exprimer:  les  sénateurs
allaient au-devant de la servitude; sous la faveur de Séjan, les  plus
illustres d’entre eux faisaient le métier de délateurs.

    Il me  semble  que je  vois  plusieurs  causes de  cet  esprit  de
servitude qui régnait  pour lors dans  le Sénat. Après  que César  eut
vaincu le parti de la République, les amis et les ennemis qu’il  avait
dans le Sénat concoururent également à ôter toutes les bornes que  les
lois avaient  mises à  sa puissance,  et à  lui déférer  des  honneurs
excessifs: les uns cherchaient à lui  plaire; les autres, à le  rendre
odieux. Dion nous dit que quelques-uns allèrent jusqu’à proposer qu’il
lui fût permis de jouir de toutes les femmes qu’il lui plairait.  Cela
fit qu’il ne se défia point du  Sénat, et qu’il y fut assassiné;  mais
cela fit aussi  que, dans  les règnes suivants,  il n’y  eut point  de
flatterie qui fût sans exemple, et qui pût révolter les esprits.

    Avant que  Rome  fût gouvernée  par  un seul,  les  richesses  des
principaux Romains  étaient immenses,  quelles que  fussent les  voies
qu’ils employaient  pour les  acquérir.  Elles furent  presque  toutes
ôtées sous  les Empereurs:  les sénateurs  n’avaient plus  ces  grands
clients qui les comblaient de biens ; on ne pouvait guère rien prendre
dans les provinces que pour  César, surtout lorsque ses  procurateurs,
qui étaient à peu près comme sont aujourd’hui nos intendants, y furent
établis. Cependant, quoique  la source des  richesses fût coupée,  les
dépenses subsistaient toujours, le train de  vie était pris, et on  ne
pouvait plus le soutenir que par la faveur de l’Empereur.

    Auguste avait ôté  au peuple  la puissance  de faire  des lois  et
celle de juger  les crimes publics;  mais il lui  avait laissé ou,  du
moins, avait paru  lui laisser celle  d’élire les magistrats.  Tibère,
qui craignait les assemblées d’un  peuple si nombreux, lui ôta  encore
ce privilège et le donna au Sénat, c’est-à-dire à lui-même : or on  ne
saurait croire combien  cette décadence  du pouvoir  du peuple  avilit
l’âme des  Grands.  Lorsque  le peuple  disposait  des  dignités,  les
magistrats qui les briguaient faisaient bien des bassesses; mais elles
étaient jointes  à une  certaine magnificence  qui les  cachait,  soit
qu’ils donnassent des jeux ou de certains repas au peuple, soit qu’ils
lui distribuassent de  l’argent ou  des grains. Quoique  le motif  fût
bas, le  moyen avait  quelque  chose de  noble, parce  qu’il  convient
toujours à un grand homme d’obtenir  par des libéralités la faveur  du
peuple. Mais, lorsque le  peuple n’eut plus rien  à donner, et que  le
prince, au nom du Sénat, disposa  de tous les emplois, on les  demanda
et on les obtint par des voies indignes: la flatterie, l’infamie,  les
crimes, furent des arts nécessaires pour y parvenir.

    Il ne paraît pourtant point que Tibère voulût avilir le Sénat:  il
ne se plaignait de rien tant que du penchant qui entraînait ce corps à
la servitude; toute sa vie est  pleine de ses dégoûts là-dessus.  Mais
il  était  comme  la  plupart  des  hommes:  il  voulait  des   choses
contradictoires; sa politique générale n’était point d’accord avec ses
passions particulières. Il aurait désiré un sénat libre et capable  de
faire respecter son gouvernement; mais  il voulait aussi un sénat  qui
satisfît à tous les moments  ses craintes, ses jalousies, ses  haines;
enfin, l’homme d’État cédait continuellement à l’homme.

    Nous avons dit que le peuple avait autrefois obtenu des patriciens
qu’il aurait des magistrats de  son corps, qui le défendraient  contre
les insultes et les injustices  qu’on pourrait lui faire. Afin  qu’ils
fussent en  état  d’exercer  ce  pouvoir, on  les  déclara  sacrés  et
inviolables, et on ordonna que  quiconque maltraiterait un tribun,  de
fait ou  par  parole,  serait  sur-le-champ  puni  de  mort.  Or,  les
Empereurs étant revêtus de la puissance des tribuns, ils en  obtinrent
les privilèges, et  c’est sur ce  fondement qu’on fit  mourir tant  de
gens, que les  délateurs purent enfin  faire leur métier  tout à  leur
aise, et que  l’accusation de  lèse-majesté, ce crime,  dit Pline,  de
ceux à qui on ne peut point  imputer de crime, fut étendue à ce  qu’on
voulut.

    Je crois  pourtant que  quelques-uns  de ces  titres  d’accusation
n’étaient pas si ridicules qu’ils  nous paraissent aujourd’hui, et  je
ne puis penser que Tibère eût  fait accuser un homme pour avoir  vendu
avec sa  maison  la  statue  de  l’Empereur,  que  Domitien  eût  fait
condamner à mort une femme  pour s’être déshabillée devant son  image,
et un  citoyen parce  qu’il avait  la description  de toute  la  terre
peinte sur  les murailles  de  sa chambre,  si ces  actions  n’avaient
réveillé dans l’esprit des Romains que l’idée qu’elles nous donnent  à
présent. Je crois qu’une  partie de cela est  fondée sur ce que,  Rome
ayant changé de gouvernement, ce qui ne nous paraît pas de conséquence
pouvait l’être pour lors. J’en juge par ce que nous voyons aujourd’hui
chez une nation qui ne peut pas être soupçonnée de tyrannie, où il est
défendu de boire à la santé d’une certaine personne.

    Je ne puis  rien passer qui  serve à faire  connaître le génie  du
peuple romain. II s’était si fort  accoutumé à obéir et à faire  toute
sa félicité  de la  différence  de ses  maîtres  qu’après la  mort  de
Germanicus il donna des  marques de deuil, de  regret et de  désespoir
que l’on  ne trouve  plus  parmi nous.  Il  faut voir  les  historiens
décrire la désolation publique , si grande, si longue, si peu modérée;
et cela n’était point joué: car  le corps entier du peuple  n’affecte,
ne flatte, ni ne dissimule.

    Le peuple  romain,  qui  n’avait plus  de  part  au  gouvernement,
composé presque d’affranchis ou de  gens sans industrie, qui  vivaient
aux dépens  du  trésor public,  ne  sentait que  son  impuissance;  il
s’affligeait comme les enfants et les  femmes, qui se désolent par  le
sentiment de leur faiblesse:  il était mal; il  plaça ses craintes  et
ses espérances sur la personne de Germanicus, et, cet objet lui  étant
enlevé, il tomba dans le désespoir.

    Il n’y a point de gens qui craignent si fort les malheurs que ceux
que la misère de  leur condition pourrait  rassurer, et qui  devraient
dire avec  Andromaque  "Plût  à  Dieu  que  je  craignisse!"  Il  y  a
aujourd’hui à Naples cinquante mille hommes qui ne vivent que d’herbes
et n’ont  pour  tout bien  que  la moitié  d’un  habit de  toile.  Ces
gens-là, les plus malheureux de  la Terre, tombent dans un  abattement
affreux à la moindre fumée du  Vésuve; ils ont la sottise de  craindre
de devenir malheureux.

    Chapitre XV: Des empereurs, depuis Caius Caligula jusqu’à Antonin

    Caligula succéda à Tibère. On disait de lui qu’il n’y avait jamais
eu un meilleur  esclave, ni un  plus méchant maître.  Ces deux  choses
sont assez liées: car  la même disposition d’esprit  qui fait qu’on  a
été vivement frappé de  la puissance illimitée  de celui qui  commande
fait qu’on ne l’est pas moins lorsque l’on vient à commander soi-même.

    Caligula rétablit les comices ,  que Tibère avait ôtés, et  abolit
ce crime arbitraire de  lèse-majesté qu’il avait  établi. Par où  l’on
peut juger  que  le commencement  du  règne des  mauvais  princes  est
souvent comme la fin de  celui des bons; parce  que, par un esprit  de
contradiction sur la conduite de ceux à qui ils succèdent, ils peuvent
faire ce que  les autres  font par  vertu, et  c’est à  cet esprit  de
contradiction que nous  devons bien  de bons règlements,  et bien  des
mauvais aussi.

    Qu’y gagna-t-on?  Caligula  ôta  les  accusations  des  crimes  de
lèse-majesté, mais il faisait mourir  militairement tous ceux qui  lui
déplaisaient, et ce n’était pas à quelques sénateurs qu’il en voulait:
il tenait le glaive suspendu sur le Sénat, qu’il menaçait d’exterminer
tout entier.

    Cette épouvantable  tyrannie  des  Empereurs  venait  de  l’esprit
général  des  Romains.  Comme  ils  tombèrent  tout  à  coup  sous  un
gouvernement arbitraire, et qu’il  n’y eut presque point  d’intervalle
chez eux entre commander et servir, ils ne furent point préparés à  ce
passage par  des mœurs  douces; l’humeur  féroce resta;  les  citoyens
furent traités comme ils avaient traité eux-mêmes les ennemis vaincus,
et furent gouvernés sur le même  plan. Sylla entrant dans Rome ne  fut
pas un autre homme que Sylla  entrant dans Athènes: il exerça le  même
droit des gens. Pour les États qui n’ont été soumis qu’insensiblement,
lorsque les  lois leur  manquent, ils  sont encore  gouvernés par  les
mœurs.

    La vue continuelle des combats des gladiateurs rendait les Romains
extrêmement féroces:  on  remarqua  que Claude  devint  plus  porté  à
répandre le sang à force de  voir ces sortes de spectacles.  L’exemple
de cet  empereur, qui  était d’un  naturel doux,  et qui  fit tant  de
cruautés, fait bien voir que l’éducation de son temps était différente
de la nôtre.

    Les Romains, accoutumés à  se jouer de la  Nature humaine dans  la
personne de leurs enfants  et de leurs esclaves  , ne pouvaient  guère
connaître cette  vertu que  nous appelons  humanité. D’où  peut  venir
cette férocité que nous trouvons  dans les habitants de nos  colonies,
que de cet usage continuel  des châtiments sur une malheureuse  partie
du Genre humain? Lorsque l’on est cruel dans l’état civil, que peut-on
attendre de la douceur et de la justice naturelle?

    On est fatigué  de voir  dans l’histoire des  Empereurs le  nombre
infini de gens qu’ils firent mourir pour confisquer leurs biens.  Nous
ne trouvons rien de semblable dans nos histoires modernes. Cela, comme
nous venons de dire, doit être attribué  à des mœurs plus douces et  à
une religion plus réprimante;  et de plus, on  n’a point à  dépouiller
les familles de ces sénateurs qui avaient ravagé le monde. Nous tirons
cet avantage  de la  médiocrité de  nos fortunes,  qu’elles sont  plus
sûres: nous ne valons pas la peine qu’on nous ravisse nos biens .

    Le peuple de Rome, ce que l’on appelaitplebs, ne haïssait pas  les
plus mauvais empereurs.  Depuis qu’il avait  perdu l’empire, et  qu’il
n’était plus occupé à la guerre, il  était devenu le plus vil de  tous
les peuples; il  regardait le commerce  et les arts  comme des  choses
propres aux seuls esclaves, et les distributions de blé qu’il recevait
lui faisaient négliger les  terres; on l’avait  accoutumé aux jeux  et
aux spectacles.  Quand  il n’eut  plus  de  tribuns à  écouter  ni  de
magistrats à élire,  ces choses vaines  lui devinrent nécessaires,  et
son oisiveté lui  en augmenta  le goût. Or  Caligula, Néron,  Commode,
Caracalla, étaient regrettés du peuple à cause de leur folie même: car
ils aimaient avec fureur ce que le peuple aimait, et contribuaient  de
tout leur  pouvoir, et  même de  leur personne,  à ses  plaisirs;  ils
prodiguaient pour  lui toutes  les richesses  de l’Empire,  et,  quand
elles étaient épuisées, le peuple voyant sans peine dépouiller  toutes
les grandes familles, il jouissait des fruits de la tyrannie, et il en
jouissait purement, car  il trouvait  sa sûreté dans  sa bassesse.  De
tels princes haïssaient naturellement les  gens de bien: ils  savaient
qu’ils n’en étaient pas approuvés . Indignés de la contradiction ou du
silence d’un  citoyen  austère,  enivrés des  applaudissements  de  la
populace, ils parvenaient à  s’imaginer que leur gouvernement  faisait
la félicité publique, et qu’il n’y avait que des gens  malintentionnés
qui pussent le censurer.

    Caligula  était  un  vrai  sophiste  dans  sa  cruauté.  Comme  il
descendait également d’Antoine et d’Auguste, il disait qu’il  punirait
les consuls  s’ils  célébraient  le jour  de  réjouissance  établi  en
mémoire de la  victoire d’Actium, et  qu’il les punirait  s’ils ne  le
célébraient pas. Et, Drusille, à  qui il accorda des honneurs  divins,
étant morte,  c’était un  crime  de la  pleurer, parce  qu’elle  était
déesse, et de ne la pas pleurer, parce qu’elle était sa sœur.

    C’est ici qu’il faut se  donner le spectacle des choses  humaines.
Qu’on voie dans l’histoire de  Rome tant de guerres entreprises,  tant
de sang répandu, tant  de peuples détruits,  tant de grandes  actions,
tant de  triomphes, tant  de politique,  de sagesse,  de prudence,  de
constance, de courage!  Ce projet  d’envahir tout, si  bien formé,  si
bien soutenu,  si  bien fini,  à  quoi aboutit-il,  qu’à  assouvir  le
bonheur de cinq ou six monstres? Quoi! ce Sénat n’avait fait  évanouir
tant de rois que  pour tomber lui-même dans  le plus bas esclavage  de
quelques-uns de ses  plus indignes  citoyens et  s’exterminer par  ses
propres arrêts? On n’élève  donc sa puissance que  pour la voir  mieux
renversée? Les hommes ne travaillent à augmenter leur pouvoir que pour
le voir tomber, contre eux-mêmes, dans de plus heureuses mains?

    Caligula ayant été tué, le Sénat s’assembla pour établir une forme
de gouvernement.  Dans le  temps  qu’il délibérait,  quelques  soldats
entrèrent dans le  palais pour  piller; ils trouvèrent,  dans un  lieu
obscur, un homme tremblant de  peur; c’était Claude: ils le  saluèrent
Empereur.

    Claude acheva  de  perdre les  anciens  ordres en  donnant  à  ses
officiers le droit de rendre la justice . Les guerres de Marius et  de
Sylla ne se  faisaient principalement  que pour savoir  qui aurait  ce
droit, des sénateurs ou des  chevaliers . Une fantaisie d’un  imbécile
l’ôta aux uns et  aux autres: étrange succès  d’une dispute qui  avait
mis en combustion tout l’univers!

    Il n’y a  point d’autorité plus  absolue que celle  du prince  qui
succède à la république: car il se trouve avoir toute la puissance  du
peuple,  qui  n’avait  pu  se  limiter  lui-même.  Aussi   voyons-nous
aujourd’hui les rois de Danemark exercer le pouvoir le plus arbitraire
qu’il y ait en Europe.

    Le peuple ne fut pas moins  avili que le Sénat et les  chevaliers.
Nous avons  vu que,  jusqu’au temps  des Empereurs,  il avait  été  si
belliqueux que les armées qu’on levait dans la ville se disciplinaient
sur-le-champ et allaient droit à l’ennemi. Dans les guerres civiles de
Vitellius et de  Vespasien, Rome,  en proie  à tous  les ambitieux  et
pleine de bourgeois  timides, tremblait  devant la  première bande  de
soldats qui pouvait s’en approcher.

    La condition des empereurs n’était pas meilleure. Comme ce n’était
pas une seule armée qui  eût le droit ou  la hardiesse d’en élire  un,
c’était assez  que  quelqu’un  fût  élu par  une  armée  pour  devenir
désagréable aux autres, qui lui nommaient d’abord un compétiteur.

    Ainsi,  comme  la  grandeur  de   la  République  fut  fatale   au
gouvernement républicain, la grandeur de l’Empire le fut à la vie  des
Empereurs. S’ils  n’avaient eu  qu’un pays  médiocre à  défendre,  ils
n’auraient eu qu’une principale armée,  qui, les ayant une fois  élus,
aurait respecté l’ouvrage de ses mains.

    Les soldats avaient été attachés à la famille de César, qui  était
garante de tous les avantages que leur aurait procurés la  révolution.
Le  temps  vint  que  les  grandes  familles  de  Rome  furent  toutes
exterminées par  celle  de César,  et  que  celle de  César,  dans  la
personne de Néron, périt elle-même.  La puissance civile, qu’on  avait
sans cesse  abattue,  se  trouva  hors  d’état  de  contrebalancer  la
militaire: chaque armée voulut faire un empereur.

    Comparons ici les  temps. Lorsque Tibère  commença à régner,  quel
parti ne tira-t-il pas du Sénat  ? Il apprit que les armées  d’Illyrie
et de Germanie s’étaient soulevées: il leur accorda quelques demandes,
et il soutint que c’était au Sénat à juger des autres ; il leur envoya
des députés de  ce corps. Ceux  qui ont cessé  de craindre le  pouvoir
peuvent encore  respecter  l’autorité.  Quand on  eut  représenté  aux
soldats comment, dans une armée romaine, les enfants de l’Empereur  et
les envoyés du Sénat romain couraient risque de la vie , ils purent se
repentir et aller jusqu’à  se punir eux-mêmes .  Mais, quand le  Sénat
fut entièrement abattu, son exemple ne toucha personne. En vain  Othon
harangue-t-il ses soldats pour leur parler de la dignité du Sénat ; en
vain Vitellius envoie-t-il les principaux sénateurs pour faire sa paix
avec Vespasien : on ne rend point dans un moment aux ordres de  l’État
le respect qui leur a été ôté si longtemps. Les armées ne  regardèrent
ces députés que comme  les plus lâches  esclaves d’un maître  qu’elles
avaient déjà réprouvé.

    C’était une ancienne coutume des Romains que celui qui  triomphait
distribuait quelques deniers à chaque  soldat: c’était peu de chose  .
Dans les  guerres civiles,  on  augmenta ces  dons  . On  les  faisait
autrefois de l’argent pris sur les ennemis; dans ces temps malheureux,
on donna celui des citoyens, et les soldats voulaient un partage là où
il n’y avait pas de butin.

    Ces distributions n’avaient  lieu qu’après une  guerre; Néron  les
fit pendant la paix; les  soldats s’y accoutumèrent, et ils  frémirent
contre Galba, qui  leur disait avec  courage qu’il ne  savait pas  les
acheter, mais qu’il savait les choisir.

    Galba, Othon , Vitellius, ne firent que passer. Vespasien fut  élu
comme eux par les  soldats. Il ne  songea, dans tout  le cours de  son
règne, qu’à rétablir l’empire, qui avait été successivement occupé par
six tyrans également cruels,  presque tous furieux, souvent  imbéciles
et, pour comble de malheur, prodigues jusqu’à la folie.

    Tite, qui lui succéda, fut les délices du peuple romain.  Domitien
fit voir un nouveau monstre, plus cruel ou, du moins, plus  implacable
que ceux qui l’avaient précédé, parce qu’il était plus timide.

    Ses affranchis les plus chers et,  à ce que quelques-uns ont  dit,
sa femme même, voyant qu’il était aussi dangereux dans ses amitiés que
dans ses haines, et qu’il ne mettait aucunes bornes à ses méfiances ni
à ses accusations, s’en défirent. Avant de faire le coup, ils jetèrent
les yeux sur un successeur et choisirent Nerva, vénérable vieillard.

    Nerva adopta Trajan, prince le  plus accompli dont l’histoire  ait
jamais parlé. Ce fut un  bonheur d’être né sous  son règne: il n’y  en
eut point de si heureux ni de si glorieux pour le peuple romain. Grand
homme d’État, grand capitaine,  ayant un cœur bon,  qui le portait  au
bien, un esprit éclairé, qui lui montrait le meilleur, une âme  noble,
grande, belle, avec  toutes les  vertus, n’étant  extrême sur  aucune,
enfin,  l’homme  le  plus  propre  à  honorer  la  nature  humaine  et
représenter la divine.

    Il exécuta le  projet de César  et fit avec  succès la guerre  aux
Parthes. Tout autre aurait succombé dans une entreprise où les dangers
étaient toujours présents, et les ressources, éloignées, où il fallait
absolument vaincre, et  où il n’était  pas sûr de  ne pas périr  après
avoir vaincu.

    La difficulté consistait et dans la situation des deux empires  et
dans la manière  de faire la  guerre des deux  peuples. Prenait-on  le
chemin de l’Arménie, vers  les sources du Tigre  et de l’Euphrate?  On
trouvait un pays montueux  et difficile, où l’on  ne pouvait mener  de
convois, de façon  que l’armée  était demi-ruinée  avant d’arriver  en
Médie . Entrait-on plus bas vers  le midi, par Nisibe? On trouvait  un
désert affreux, qui séparait les deux empires. Voulait-on passer  plus
bas encore  et aller  par la  Mésopotamie? On  traversait un  pays  en
partie inculte, en partie submergé, et, le Tigre et l’Euphrate  allant
du nord au midi, on ne pouvait pénétrer dans le pays sans quitter  ces
fleuves, ni guère quitter ces fleuves sans périr.

    Quant à la manière de faire  la guerre des deux nations, la  force
des Romains consistait dans  leur infanterie, la  plus forte, la  plus
ferme et la mieux disciplinée du monde.

    Les Parthes  n’avaient  point  d’infanterie;  mais  une  cavalerie
admirable: ils combattaient  de loin et  hors de la  portée des  armes
romaines; le  javelot  pouvait  rarement les  atteindre;  leurs  armes
étaient l’arc et des flèches  redoutables. Ils assiégeaient une  armée
plutôt qu’ils ne la  combattaient. Inutilement poursuivis, parce  que,
chez eux, fuir c’était combattre, ils faisaient retirer les peuples  à
mesure qu’on  approchait, et  ne laissaient  dans les  places que  les
garnisons, et,  lorsqu’on les  avait prises,  on était  obligé de  les
détruire. Ils  brûlaient  avec art  tout  le pays  autour  de  l’armée
ennemie et lui ôtaient  jusqu'à l’herbe même.  Enfin, ils faisaient  à
peu près la guerre comme on  la fait encore aujourd’hui sur les  mêmes
frontières.

    D’ailleurs,  les   légions  d’Illyrie   et  de   Germanie,   qu’on
transportait dans cette guerre, n’y étaient pas propres : les soldats,
accoutumés à manger  beaucoup dans  leur pays,  y périssaient  presque
tous.

    Ainsi, ce qu’aucune  nation n’avait pas  encore fait, d’éviter  le
joug des Romains, celle des Parthes le fit, non pas comme  invincible,
mais comme inaccessible.

    Adrien abandonna  les  conquêtes de  Trajan  et borna  l’Empire  à
l’Euphrate; et il est admirable  qu’après tant de guerres les  Romains
n’eussent perdu que ce qu’ils avaient voulu quitter, comme la mer, qui
n’est moins étendue que lorsqu’elle se retire d’elle-même.

    La conduite d’Adrien causa beaucoup de murmures on lisait dans les
livres sacrés  des  Romains  que,  lorsque  Tarquin  voulut  bâtir  le
Capitole, il trouva que la place la plus convenable était occupée  par
les statues  de  beaucoup  d’autres divinités.  Il  s’enquit,  par  la
science qu’il avait dans les  augures, si elles voudraient céder  leur
place à Jupiter. Toutes  y consentirent, à la  réserve de Mars, de  la
Jeunesse et  du Dieu  Terme .  Là-dessus s’établirent  trois  opinions
religieuses: que le  peuple de  Mars ne  céderait à  personne le  lieu
qu’il occupait; que la jeunesse romaine ne serait point surmontée;  et
qu’enfin le Dieu Terme des Romains ne reculerait jamais: ce qui arriva
pourtant sous Adrien.

    Chapitre XVI: De l’état de l’empire depuis Antonin jusqu’à Probus

    Dans  ces  temps-là,   la  secte  des   Stoïciens  s’étendait   et
s’accréditait dans l’Empire.  Il semblait  que la  nature humaine  eût
fait un effort  pour produire d’elle-même  cette secte admirable,  qui
était comme ces plantes que la terre fait naître dans des lieux que le
ciel n’a jamais vus.

    Les Romains  lui  durent  leurs meilleurs  empereurs.  Rien  n’est
capable de faire  oublier le  premier Antonin  que Marc-Aurèle,  qu’il
adopta. On sent en soi-même un  plaisir secret lorsqu’on parle de  cet
empereur; on ne peut  lire sa vie  sans une espèce  d’attendrissement;
tel est l’effet qu’elle produit qu’on a meilleure opinion de soi-même,
parce qu’on a meilleure opinion des hommes.

    La sagesse de Nerva, la gloire  de Trajan, la valeur d’Adrien,  la
vertu des  deux  Antonins,  se firent  respecter  des  soldats;  mais,
lorsque  de   nouveaux  monstres   prirent  leur   place,  l’abus   du
gouvernement militaire parut dans tout  son excès, et les soldats  qui
avaient vendu l’empire  assassinèrent les Empereurs  pour en avoir  un
nouveau prix.

    On dit qu’il  y a  un prince dans  le monde  qui travaille  depuis
quinze ans  à abolir  dans  ses États  le  gouvernement civil  pour  y
établir  le  gouvernement  militaire.  Je  ne  veux  point  faire  des
réflexions odieuses sur  ce dessein;  je dirai seulement  que, par  la
nature des choses, deux cents gardes peuvent mettre la vie d’un prince
en sûreté,  et  non  pas  quatre-vingt mille;  outre  qu’il  est  plus
dangereux d’opprimer un peuple armé qu’un autre qui ne l’est pas.

    Commode succéda à Marc-Aurèle, son  père. C’était un monstre,  qui
suivait toutes ses passions  et toutes celles de  ses ministres et  de
ses courtisans. Ceux qui  en délivrèrent le monde  mirent en sa  place
Pertinax, vénérable vieillard, que les soldats prétoriens massacrèrent
d’abord.

    Ils mirent l’empire  à l’enchère, et  Didius Julien l’emporta  par
ses promesses. Cela souleva tout  le monde: car, quoique l’empire  eût
été souvent acheté,  il n’avait pas  encore été marchandé.  Pescennius
Niger, Sévère et Albin furent salués Empereurs, et Julien, n’ayant  pu
payer les sommes immenses qu’il avait promises, fut abandonné par  ses
soldats.

    Sévère défit Niger et Albin. Il avait de grandes qualités; mais la
douceur, cette première vertu des princes, lui manquait.

    La  puissance  des  Empereurs   pouvait  plus  aisément   paraître
tyrannique que  celle des  princes de  nos jours.  Comme leur  dignité
était  un  assemblage  de  toutes  les  magistratures  romaines;  que,
dictateurs sous  le  nom d’empereurs,  tribunsdu  peuple,  proconsuls,
censeurs, grands  pontifes  et,  quand  ils  voulaient,  consuls,  ils
exerçaient souvent  la justice  distributive: ils  pouvaient  aisément
faire soupçonner que, ceux qu’ils  avaient condamnés, ils les  avaient
opprimés, le peuple  jugeant ordinairement de  l’abus de la  puissance
par la  grandeur de  la  puissance; au  lieu  que les  rois  d’Europe,
législateurs et  non pas  exécuteurs de  la Loi,  princes et  non  pas
juges, se sont déchargés de cette  partie de l’autorité qui peut  être
odieuse, et, faisant eux-mêmes les grâces, ont commis à des magistrats
particuliers la distribution des peines.

    Il n’y a  guère eu d’empereurs  plus jaloux de  leur autorité  que
Tibère et  Sévère; cependant  ils se  laissèrent gouverner,  l’un  par
Séjan, l’autre par Plautien, d’une manière misérable.

    La malheureuse coutume de proscrire introduite par Sylla  continua
sous les Empereurs, et il fallait même qu’un prince eût quelque  vertu
pour ne  la  pas suivre;  car,  comme  ses ministres  et  ses  favoris
jetaient d’abord  les  yeux sur  tant  de confiscations,  ils  ne  lui
parlaient que de la nécessité de punir et des périls de la clémence.

    Les proscriptions de Sévère firent que plusieurs soldats de  Niger
se retirèrent chez les Parthes ; ils leur apprirent ce qui manquait  à
leur art militaire,  à faire  usage des armes  romaines et  même à  en
fabriquer; ce qui  fit que  ces peuples,  qui s’étaient  ordinairement
contentés de  se  défendre,  furent dans  la  suite  presque  toujours
agresseurs .

    Il est remarquable que,  dans cette suite  de guerres civiles  qui
s’élevèrent continuellement,  ceux qui  avaient les  légions  d’Europe
vainquirent presque toujours ceux qui avaient les légions d’Asie ,  et
l’on trouve dans l’histoire  de Sévère qu’il ne  put prendre la  ville
d’Atra, en Arabie, parce que,  les légions d’Europe s’étant  mutinées,
il fut obligé de se servir de celles de Syrie.

    On sentit  cette  différence depuis  qu’on  commença à  faire  des
levées dans  les provinces  ;  et elle  fut  telle entre  les  légions
qu’elle était  entre les  peuples mêmes,  qui, par  la nature  et  par
l’éducation, sont plus ou moins propres pour la guerre.

    Ces levées faites dans les provinces produisirent un autre  effet:
les Empereurs, pris ordinairement dans la milice, furent presque  tous
étrangers et quelquefois barbares;  Rome ne fut  plus la maîtresse  du
monde, mais elle reçut des lois de tout l’univers.

    Chaque empereur y  porta quelque chose  de son pays,  ou pour  les
manières, ou pour les mœurs, ou pour  la police, ou pour le culte,  et
Héliogabale alla  jusqu’à  vouloir  détruire tous  les  objets  de  la
vénération de Rome  et ôter tous  les dieux de  leurs temples, pour  y
placer le sien.

    Ceci, indépendamment des voies secrètes  que Dieu choisit, et  que
lui seul connaît,  servit beaucoup  à l’établissement  de la  religion
chrétienne: car il n’y  avait plus rien  d’étranger dans l’Empire,  et
l’on y était  préparé à  recevoir toutes les  coutumes qu’un  empereur
voudrait introduire.

    On sait que  les Romains reçurent  dans leur ville  les dieux  des
autres pays; ils les reçurent en conquérants: ils les faisaient porter
dans les triomphes. Mais, lorsque les étrangers vinrent eux-mêmes  les
rétablir, on les réprima  d’abord. On sait, de  plus, que les  Romains
avaient coutume de donner aux divinités étrangères les noms de  celles
des leurs qui y avaient le plus de rapport. Mais, lorsque les  prêtres
des autres pays  voulurent faire  adorer à Rome  leurs divinités  sous
leurs propres noms,  ils ne  furent pas soufferts,  et ce  fut un  des
grands obstacles que trouva la religion chrétienne.

    On  pourrait   appeler  Caracalla,   non   pas  un   tyran,   mais
ledestructeurdeshommes: Caligula,  Néron et  Domitien bornaient  leurs
cruautés dans  Rome;  celui-ci allait  promener  sa fureur  dans  tout
l’univers.

    Sévère  avait  employé  les  exactions  d’un  long  règne  et  les
proscriptions de ceux qui avaient suivi le parti de ses concurrents, à
amasser des trésors immenses.

    Caracalla, ayant commencé  son règne  par tuer de  sa propre  main
Géta, son frère, employa ses richesses à faire souffrir son crime  aux
soldats, qui aimaient Géta et disaient qu’ils avaient fait serment aux
deux enfants de Sévère, non pas à un seul.

    Ces trésors amassés par des  princes n’ont presque jamais que  des
effets funestes: ils corrompent le successeur, qui en est ébloui,  et,
s’ils ne gâtent pas son cœur, ils gâtent son esprit. Il forme  d’abord
de grandes entreprises avec une  puissance qui est d’accident, qui  ne
peut pas durer,  qui n’est  pas naturelle,  et qui  est plutôt  enflée
qu’agrandie.

    Caracalla augmenta la  paye des soldats;  Macrin écrivit au  Sénat
que cette augmentation allait à soixante et dix millions de drachmes .
Il y a apparence que ce prince enflait les choses, et, si l’on compare
la dépense de la paye de  nos soldats d’aujourd’hui avec le reste  des
dépenses publiques,  et  qu’on  suive  la  même  proportion  pour  les
Romains, on verra que cette somme eût été énorme.

    Il faut  chercher quelle  était  la paye  du soldat  romain.  Nous
apprenons d’Orose que Domitien augmenta  d’un quart la paye établie  .
Il paraît, par  le discours  d’un soldat dans  Tacite ,  qu’à la  mort
d’Auguste elle était de  dix onces de cuivre.  On trouve dans  Suétone
que César avait doublé la paye de son temps. Pline dit qu’à la seconde
guerre punique  on  l’avait diminuée  d’un  cinquième. Elle  fut  donc
d’environ six onces  de cuivre dans  la première guerre  punique ,  de
cinq onces dans la  seconde, de dix  sous César , et  de treize et  un
tiers sous Domitien . Je ferai ici quelques réflexions.

    La paye  que la  République donnait  aisément lorsqu’elle  n’avait
qu’un petit État, que, chaque année, elle faisait une guerre, et  que,
chaque année, elle recevait des dépouilles, elle ne put la donner sans
s’endetter dans la première guerre  punique, qu’elle étendit ses  bras
hors de  l’Italie, qu’elle  eut  à soutenir  une  guerre longue  et  à
entretenir de grandes armées.

    Dans la seconde guerre punique, la  paye fut réduite à cinq  onces
de cuivre, et cette diminution put se faire sans danger dans un  temps
où la  plupart des  citoyens  rougirent d’accepter  la solde  même  et
voulurent servir à leurs dépens.

    Les trésors de  Persée et  ceux de  tant d’autres  rois, que  l’on
porta continuellement  à Rome,  y  firent cesser  les tributs  .  Dans
l’opulence publique et  particulière, on  eut la sagesse  de ne  point
augmenter la paye de cinq onces de cuivre.

    Quoique, sur cette  paye, on fit  une déduction pour  le blé,  les
habits et les armes, elle  fut suffisante, parce qu’on n’enrôlait  que
les citoyens qui avaient un patrimoine.

    Marius ayant enrôlé des  gens qui n’avaient  rien, et son  exemple
ayant été suivi, César fut obligé d’augmenter la paye.

    Cette augmentation ayant été continuée après la mort de César,  on
fut contraint, sous le  consulat de Hirtius et  de Pansa, de  rétablir
les tributs.

    La faiblesse de Domitien lui ayant fait augmenter cette paye  d’un
quart, il fit une grande plaie à l’État, dont le malheur n’est pas que
le luxe y  règne, mais  qu’il règne dans  des conditions  qui, par  la
nature des choses, ne doivent avoir que le nécessaire physique. Enfin,
Caracalla ayant fait une nouvelle augmentation, l’Empire fut mis  dans
cet état que,  ne pouvant subsister  sans les soldats,  il ne  pouvait
subsister avec eux.

    Caracalla, pour diminuer l’horreur du meurtre de son frère, le mit
au rang des dieux, et  ce qu’il y a de  singulier, c’est que cela  lui
fut exactement rendu par Macrin,  qui, après l’avoir fait  poignarder,
voulant apaiser les soldats  prétoriens, désespérés de  la mort de  ce
prince qui leur avait tant donné, lui fit bâtir un temple et y établit
des prêtres flamines en son honneur.

    Cela fit  que sa  mémoire ne  fut pas  flétrie, et  que, le  Sénat
n’osant pas le  juger, il ne  fut pas  mis au rang  des tyrans,  comme
Commode, qui ne le méritait pas plus que lui .

    De deux  grands empereurs,  Adrien  et Sévère  , l’un  établit  la
discipline militaire, et  l’autre la relâcha.  Les effets  répondirent
très bien aux causes: les  règnes qui suivirent celui d’Adrien  furent
heureux et  tranquilles;  après  Sévère,  on  vit  régner  toutes  les
horreurs.

    Les  profusions  de  Caracalla  envers  les  soldats  avaient  été
immenses, et il  avait très  bien suivi le  conseil que  son père  lui
avait donné  en  mourant, d’enrichir  les  gens  de guerre  et  de  ne
s’embarrasser pas des autres.

    Mais cette politique n’était guère bonne que pour un règne: car le
successeur, ne pouvant  plus faire les  mêmes dépenses, était  d’abord
massacré par l’armée;  de façon  qu’on voyait  toujours les  empereurs
sages  mis  à  mort  par  les  soldats,  et  les  méchants,  par   des
conspirations ou des arrêts du Sénat.

    Quand un tyran qui se livrait aux gens de guerre avait laissé  les
citoyens exposés à leurs violences et à leurs rapines, cela ne pouvait
non plus durer  qu’un règne:  car les  soldats, à  force de  détruire,
allaient jusqu’à s’ôter à eux-mêmes leur solde. Il fallait donc songer
à rétablir la discipline militaire: entreprise qui coûtait toujours la
vie à celui qui osait la tenter.

    Quand Caracalla  eut  été tué  par  les embûches  de  Macrin,  les
soldats, désespérés d’avoir perdu un prince qui donnait sans mesure  ,
élurent Héliogabale ; et, quand ce dernier, qui, n’étant occupé que de
ses sales voluptés, les laissait vivre  à leur fantaisie, ne put  plus
être souffert, ils le massacrèrent. Ils tuèrent de même Alexandre, qui
voulait rétablir la discipline et parlait de les punir .

    Ainsi un tyran, qui ne s’assurait point la vie, mais le pouvoir de
faire des crimes, périssait,  avec ce funeste  avantage que celui  qui
voudrait faire mieux périrait après lui.

    Après Alexandre,  on élut  Maximin, qui  fut le  premier  empereur
d’une origine barbare. Sa taille gigantesque et la force de son  corps
l’avaient fait connaître.

    Il fut  tué avec  son  fils par  ses  soldats. Les  deux  premiers
Gordiens périrent en Afrique. Maxime,  Balbin et le troisième  Gordien
furent massacrés. Philippe, qui avait fait tuer le jeune Gordien,  fut
tué lui-même avec son fils. Et Dèce, qui fut élu en sa place, périt  à
son tour par la trahison de Gallus .

    Ce qu’on  appelait l’Empire  romain dans  ce siècle-là  était  une
espèce  de   république   irrégulière,   telle,  à   peu   près,   que
l’aristocratie d’Alger, où la milice,  qui a la puissance  souveraine,
fait et défait un magistrat  qu’on appelle leDey, et peut-être  est-ce
une règle assez générale que le gouvernement militaire est, à certains
égards, plutôt républicain que monarchique.

    Et qu’on  ne dise  pas que  les soldats  ne prenaient  de part  au
gouvernement  que  par  leur  désobéissance  et  leurs  révoltes.  Les
harangues que les Empereurs  leur faisaient ne  furent-elles pas à  la
fin du genre de celles que  les consuls et les tribuns avaient  faites
autrefois au peuple? Et, quoique les armées n’eussent pas un lieu pour
s’assembler, qu’elles  ne  se  conduisissent point  par  de  certaines
formes,  qu’elles  ne   fussent  pas   ordinairement  de   sang-froid,
délibérant peu  et  agissant  beaucoup, ne  disposaient-elles  pas  en
souveraines de la fortune publique? Et qu’était-ce qu’un empereur, que
le ministre d’un gouvernement violent, élu pour l’utilité particulière
des soldats?

    Quand l’armée associa à  l’empire Philippe ,  qui était préfet  du
prétoire du troisième Gordien, celui-ci  demanda qu’on lui laissât  le
commandement entier, et il ne put l’obtenir; il harangua l’armée  pour
que la puissance fût égale entre eux, et il ne l’obtint pas non  plus;
il supplia qu’on lui laissât le titre  de César, et on le lui  refusa;
il demanda d’être préfet du prétoire, et on rejeta ses prières; enfin,
il parla pour sa vie. L’armée, dans ses divers jugements, exerçait  la
magistrature suprême.

    Les  Barbares,  au  commencement  inconnus  aux  Romains,  ensuite
seulement  incommodes,   leur   étaient   devenus   redoutables.   Par
l’événement du  monde  le  plus extraordinaire,  Rome  avait  si  bien
anéanti tous les  peuples que, lorsqu’elle  fut vaincue elle-même,  il
sembla que la terre en eût enfanté de nouveaux pour la détruire.

    Les princes des grands États ont ordinairement peu de pays voisins
qui puissent être  l’objet de  leur ambition. S’il  y en  avait eu  de
tels, ils auraient été  enveloppés dans le cours  de la conquête.  Ils
sont donc bornés par des mers, des montagnes et de vastes déserts, que
leur pauvreté  fait mépriser.  Aussi  les Romains  laissèrent-ils  les
Germains dans leurs forêts et les  peuples du Nord dans leurs  glaces,
et il s’y  conserva ou même  il s’y  forma des nations  qui enfin  les
asservirent eux-mêmes.

    Sous le  règne de  Gallus,  un grand  nombre  de nations,  qui  se
rendirent ensuite plus célèbres,  ravagèrent l’Europe, et les  Perses,
ayant  envahi  la  Syrie,  ne  quittèrent  leurs  conquêtes  que  pour
conserver leur butin.

    Ces essaims  de  Barbares  qui  sortirent  autrefois  du  Nord  ne
paraissent plus aujourd’hui.  Les violences des  Romains avaient  fait
retirer les  peuples du  Midi au  Nord. Tandis  que la  force qui  les
contenait subsista, ils y restèrent; quand elle fut affaiblie, ils  se
répandirent de toutes  parts. La  même chose  arriva quelques  siècles
après. Les  conquêtes de  Charlemagne et  ses tyrannies  avaient,  une
seconde fois, fait reculer les peuples du Midi au Nord; sitôt que  cet
empire fut affaibli,  ils se  portèrent une  seconde fois  du Nord  au
Midi. Et,  si  aujourd’hui  un  prince faisait  en  Europe  les  mêmes
ravages, les nations repoussées dans le Nord, adossées aux limites  de
l’univers, y tiendraient ferme  jusqu’au moment qu’elles  inonderaient
et conquerraient l’Europe une troisième fois.

    L’affreux désordre qui était dans  la succession à l’empire  étant
venu à son comble, on vit paraître, sur la fin du règne de Valérien et
pendant celui de  Gallien, son fils,  trente prétendants divers,  qui,
s’étant la  plupart  entre-détruits, ayant  eu  un règne  très  court,
furent nommés Tyrans.

    Valérien ayant  été pris  par les  Perses, et  Gallien, son  fils,
négligeant les affaires, les Barbares pénétrèrent partout. L’Empire se
trouva dans cet état où il fut, environ un siècle après, en Occident ;
et il  aurait, dès  lors,  été détruit  sans  un concours  heureux  de
circonstances qui le relevèrent.

    Odénat, prince de Palmyre, allié  des Romains, chassa les  Perses,
qui avaient envahi  presque toute  l’Asie; la  ville de  Rome fit  une
armée de ses citoyens, qui écarta les Barbares qui venaient la piller;
une armée innombrable de  Scythes, qui passait la  mer avec six  mille
vaisseaux, périt par les naufrages, la misère, la faim et sa  grandeur
même; et, Gallien ayant été  tué, Claude, Aurélien, Tacite et  Probus,
quatre grands  hommes  qui,  par un  grand  bonheur,  se  succédèrent,
rétablirent l’Empire prêt à périr.

    Chapitre XVII: Changement dans l’État

    Pour  prévenir  les  trahisons   continuelles  des  soldats,   les
Empereurs s’associèrent des personnes en qui ils avaient confiance, et
Dioclétien, sous prétexte de la  grandeur des affaires, régla qu’il  y
aurait toujours  deux empereurs  et  deux césars.  II jugea  que,  les
quatre principales armées étant occupées par ceux qui auraient part  à
l’empire, elles s’intimideraient les unes  les autres; que les  autres
armées, n’étant pas assez fortes pour entreprendre de faire leur  chef
empereur, elles perdraient peu à peu la coutume d’élire; et  qu’enfin,
la dignité de césar étant toujours subordonnée, la puissance, partagée
entre quatre pour la sûreté du Gouvernement, ne serait pourtant,  dans
toute son étendue, qu’entre les mains de deux.

    Mais ce qui contint encore plus les gens de guerre, c’est que, les
richesses des particuliers et la  fortune publique ayant diminué,  les
Empereurs ne  purent plus  leur faire  des dons  si considérables;  de
manière que la récompense ne fût plus proportionnée au danger de faire
une nouvelle élection.

    D’ailleurs, les préfets du prétoire, qui, pour le pouvoir et  pour
les fonctions, étaient,  à peu près,  comme les grands  vizirs de  ces
temps-là et  faisaient à  leur  gré massacrer  les Empereurs  pour  se
mettre en leur place, furent fort abaissés par Constantin, qui ne leur
laissa que les fonctions civiles et en fit quatre au lieu de deux.

    La vie des Empereurs commença donc à être plus assurée; ils purent
mourir dans leur lit, et cela sembla avoir un peu adouci leurs  mœurs:
ils ne versèrent plus  le sang avec tant  de férocité. Mais, comme  il
fallait que ce pouvoir immense débordât quelque part, on vit un  autre
genre de tyrannie, mais plus sourde. Ce ne furent plus des  massacres,
mais des  jugements  iniques, des  formes  de justice  qui  semblaient
n’éloigner la mort que pour flétrir  la vie. La Cour fut gouvernée  et
gouverna par plus d’artifices, par des arts plus exquis, avec un  plus
grand silence.  Enfin, au  lieu  de cette  hardiesse à  concevoir  une
mauvaise action et de cette impétuosité à la commettre, on ne vit plus
régner que les vices des âmes faibles, et des crimes réfléchis.

    Il  s’établit  un  nouveau  genre  de  corruption.  Les   premiers
empereurs  aimaient  les  plaisirs;  ceux-ci,  la  mollesse.  Ils   se
montrèrent moins  aux gens  de guerre;  ils furent  plus oisifs,  plus
livrés à  leurs domestiques,  plus attachés  à leurs  palais, et  plus
séparés de l’Empire.

    Le poison de  la Cour augmenta  sa force à  mesure qu’il fut  plus
séparé: on  ne dit  rien,  on insinua  tout; les  grandes  réputations
furent toutes attaquées, et les  ministres et les officiers de  guerre
furent mis sans cesse à  la discrétion de cette  sorte de gens qui  ne
peuvent servir l’État, ni souffrir qu’on le serve avec gloire .

    Enfin, cette affabilité des premiers empereurs, qui seule  pouvait
leur donner  le moyen  de connaître  leurs affaires,  fut  entièrement
bannie. Le prince  ne sut  plus rien que  sur le  rapport de  quelques
confidents,  qui,  toujours  de   concert,  souvent  même   lorsqu’ils
semblaient être d’opinion  contraire, ne faisaient  auprès de lui  que
l’office d’un seul.

    Le séjour  de  plusieurs empereurs  en  Asie et  leur  perpétuelle
rivalité avec les rois  de Perse firent  qu’ils voulurent être  adorés
comme eux, et  Dioclétien, d’autres  disent Galère,  l’ordonna par  un
édit.

    Ce faste et  cette pompe  asiatiques s’établissant,  les yeux  s’y
accoutumèrent  d’abord,  et,  lorsque  Julien  voulut  mettre  de   la
simplicité et de la modestie dans ses manières, on appela oubli de  la
dignitéce qui n’était que la mémoire des anciennes mœurs.

    Quoique, depuis Marc-Aurèle, il y  eût eu plusieurs empereurs,  il
n’y avait eu qu’un Empire, et, l’autorité de tous étant reconnue  dans
les provinces, c’était une puissance unique exercée par plusieurs.

    Mais  Galère  et  Constance  Chlore  n’ayant  pu  s’accorder,  ils
partagèrent réellement l’Empire ; et, par cet exemple, qui fut dans la
suite suivi par  Constantin, qui prit  le plan de  Galère, et non  pas
celui de Dioclétien,  il s’introduisit  une coutume qui  fut moins  un
changement qu’une révolution.

    De plus, l’envie qu’eut Constantin de faire une ville nouvelle, la
vanité de lui donner son nom,  le déterminèrent à porter en Orient  le
siège de l’empire. Quoique  l’enceinte de Rome ne  fût pas à  beaucoup
près si  grande  qu’elle  est  à présent,  les  faubourgs  en  étaient
prodigieusement étendus :  l’Italie, pleine de  maisons de  plaisance,
n’était proprement que le  jardin de Rome;  les laboureurs étaient  en
Sicile, en Afrique,  en Égypte  ; et  les jardiniers,  en Italie.  Les
terres n’étaient presque cultivées que  par les esclaves des  citoyens
romains. Mais, lorsque le siège de l’empire fut établi en Orient, Rome
presque entière  y  passa:  les  Grands  y  menèrent  leurs  esclaves,
c’est-à-dire presque tout  le peuple,  et l’Italie fut  privée de  ses
habitants.

    Pour que  la  nouvelle  ville  ne  cédât  en  rien  à  l’ancienne,
Constantin voulut  qu’on y  distribuât aussi  du blé,  et ordonna  que
celui d’Égypte serait envoyé à Constantinople, et celui de  l’Afrique,
à Rome; ce qui, me semble, n’était pas fort sensé.

    Dans le temps  de la  République, le peuple  romain, souverain  de
tous les autres, devait naturellement avoir part aux tributs; cela fit
que le Sénat lui vendit  d’abord du blé à bas  prix et ensuite le  lui
donna pour rien. Lorsque le Gouvernement fut devenu monarchique,  cela
subsista contre les principes de la monarchie; on laissait cet abus  à
cause des  inconvénients  qu’il  y  aurait  eus  à  le  changer.  Mais
Constantin, fondant une ville nouvelle, l’y établit sans aucune  bonne
raison.

    Lorsque Auguste eut conquis l’Égypte, il apporta à Rome le  trésor
des Ptolomées.  Cela  y fit  à  peu près  la  même révolution  que  la
découverte des Indes  a faite  depuis en  Europe, et  que de  certains
systèmes ont faite de nos jours: les fonds doublèrent de prix à Rome ;
et, comme Rome continua d’attirer  à elle les richesses  d’Alexandrie,
qui recevait elle-même  celles de  l’Afrique et de  l’Orient, l’or  et
l’argent devinrent très communs en Europe;  ce qui mit les peuples  en
état de payer des impôts très considérables en espèces.

    Mais, lorsque l’Empire  eut été divisé,  ces richesses allèrent  à
Constantinople.  On  sait,  d’ailleurs,  que  les  mines  d’Angleterre
n’étaient point  encore  ouvertes ;  qu’il  y  en avait  très  peu  en
Italieet dans les  Gaules ;  que, depuis les  Carthaginois, les  mines
d’Espagne n’étaient  guère plus  travaillées ou,  du moins,  n’étaient
plus  si  riches  .  L’Italie,  qui  n’avait  plus  que  des   jardins
abandonnés, ne pouvait par aucun  moyen attirer l’argent de  l’Orient,
pendant que l’Occident, pour avoir de ses marchandises, y envoyait  le
sien. L’or et  l’argent devinrent  donc extrêmement  rares en  Europe.
Mais les Empereurs y voulurent exiger les mêmes tributs; ce qui perdit
tout.

    Lorsque le Gouvernement a une  forme depuis longtemps établie,  et
que les  choses se  sont mises  dans une  certaine situation,  il  est
presque toujours  de la  prudence  de les  y  laisser, parce  que  les
raisons, souvent compliquées et inconnues, qui font qu’un pareil  état
a subsisté font qu’il se maintiendra encore. Mais, quand on change  le
système total,  on  ne  peut  remédier  qu’aux  inconvénients  qui  se
présentent dans la théorie, et on  en laisse d’autres que la  pratique
seule peut faire découvrir.

    Ainsi, quoique l’Empire ne  fût déjà que  trop grand, la  division
qu’on en fit le ruina, parce que toutes les parties de ce grand corps,
depuis longtemps ensemble, s’étaient, pour ainsi dire, ajustées pour y
rester et dépendre les unes des autres.

    Constantin , après  avoir affaibli  la capitale,  frappa un  autre
coup sur les frontières:  il ôta les légions  qui étaient sur le  bord
des grands  fleuves,  et  les  dispersa dans  les  provinces;  ce  qui
produisit deux  maux: l’un,  que  la barrière  qui contenait  tant  de
nations fut ôtée; et l’autre, que les soldats vécurent et s’amollirent
dans le cirqueet dans les théâtres .

    Lorsque Constantius envoya Julien dans  les Gaules, il trouva  que
cinquante villes le long du Rhin avaient été prises par les  Barbares;
que les  provinces avaient  été saccagées;  qu’il n’y  avait plus  que
l’ombre d’une armée romaine, que le seul nom des ennemis faisait fuir.

    Ce  prince,  par  sa  sagesse,  sa  constance,  son  économie,  sa
conduite, sa  valeur et  une  suite continuelle  d’actions  héroïques,
rechassa les Barbares  , et  la terreur de  son nom  les contint  tant
qu’il vécut .

    La  brièveté  des  règnes,  les  divers  partis  politiques,   les
différentes religions, les sectes particulières de ces religions,  ont
fait que  le  caractère des  Empereurs  est venu  à  nous  extrêmement
défiguré. Je n’en donnerai que deux exemples: cet Alexandre, si  lâche
dans Hérodien, paraît  plein de courage  dans Lampridius; ce  Gratien,
tant loué par les Orthodoxes, Philostorgue le compare à Néron.

    Valentinien sentit  plus que  personne  la nécessité  de  l’ancien
plan: il employa toute sa vie à fortifier les bords du Rhin, à y faire
des levées, y bâtir des châteaux, y placer des troupes, leur donner le
moyen d’y subsister.  Mais il arriva  dans le monde  un événement  qui
détermina Valens, son frère, à. ouvrir le Danube et eut  d’effroyables
suites.

    Dans le pays qui  est entre les  Palus-Méotides, les montagnes  du
Caucase et la Mer Caspienne, il y avait plusieurs peuples qui  étaient
la plupart de la nation des Huns ou de celle des Alains. Leurs  terres
étaient extrêmement fertiles; ils aimaient la guerre et le brigandage;
ils étaient  presque  toujours  à  cheval ou  sur  leurs  chariots  et
erraient dans  le pays  où ils  étaient enfermés;  ils faisaient  bien
quelques ravages sur  les frontières  de Perse et  d’Arménie, mais  on
gardait aisément les Portes Caspiennes, et ils pouvaient difficilement
pénétrer dans la  Perse par  ailleurs. Comme  ils n’imaginaient  point
qu’il  fût  possible  de  traverser   les  Palus-Méotides  ,  ils   ne
connaissaient pas  les  Romains,  et, pendant  que  d’autres  Barbares
ravageaient  l’Empire,  ils  restaient  dans  les  limites  que   leur
ignorance leur avait données.

    Quelques-uns ont  dit que  le limon  que le  Tanaïs avait  apporté
avait formé  une  espèce de  croûte  sur le  Bosphore  Cimmérien,  sur
laquelle ils  avaient  passé;  d’autres ,  que  deux  jeunes  Scythes,
poursuivant une biche  qui traversa  ce bras de  mer, le  traversèrent
aussi; ils furent  étonnés de  voir un nouveau  monde, et,  retournant
dans l’ancien, ils apprirent à leurs compatriotes les nouvelles terres
et, si  j’ose  me  servir  de  ce  terme,  les  Indes  qu’ils  avaient
découvertes .

    D’abord, des corps innombrables de Huns passèrent, et, rencontrant
les Goths les premiers, ils les chassèrent devant eux. Il semblait que
ces nations se précipitassent les unes sur les autres, et que  l’Asie,
pour peser sur l’Europe, eût acquis un nouveau poids.

    Les Goths, effrayés, se présentèrent  sur les bords du Danube  et,
les mains jointes, demandèrent une  retraite. Les flatteurs de  Valens
saisirent cette occasion et la  lui représentèrent comme une  conquête
heureuse  d’un  nouveau  peuple   qui  venait  défendre  l’Empire   et
l’enrichir .

    Valens ordonna  qu’ils  passeraient  sans  armes;  mais,  pour  de
l’argent, ses officiers leur en laissèrent tant qu’ils voulurent .  Il
leur fit distribuer des  terres; mais, à la  différence des Huns,  les
Goths n’en cultivaient  point ; on  les priva même  du blé qu’on  leur
avait promis; ils  mouraient de faim,  et ils étaient  au milieu  d’un
pays riche; ils étaient armés, et on leur faisait des injustices.  Ils
ravagèrent tout,  depuis le  Danube jusqu’au  Bosphore,  exterminèrent
Valens et son armée, et ne  repassèrent le Danube que pour  abandonner
l’affreuse solitude qu’ils avaient faite .

    Chapitre XVIII: Nouvelles maximes prises par les Romains

    Quelquefois la  lâcheté des  Empereurs, souvent,  la faiblesse  de
l’Empire, firent  que  l’on chercha  à  apaiser par  de  l’argent  les
peuples qui  menaçaient  d’envahir  .  Mais  la  paix  ne  peut  point
s’acheter, parce que celui qui l’a vendue n’en est que plus en état de
la faire, acheter encore.

    II vaut mieux courir le risque de faire une guerre malheureuse que
de donner de l’argent pour avoir la paix: car on respecte toujours  un
prince  lorsqu’on  sait  qu’on  ne  le  vaincra  qu’après  une  longue
résistance.

    D’ailleurs, ces sortes de gratifications se changeaient en tributs
et, libres  au  commencement,  devenaient  nécessaires;  elles  furent
regardées comme des droits acquis, et, lorsqu’un empereur les refusa à
quelques peuples  ou voulut  donner moins,  ils devinrent  de  mortels
ennemis. Entre  mille exemples,  l’armée que  Julien mena  contre  les
Perses fut poursuivie dans sa retraite  par des Arabes à qui il  avait
refusé le  tribut accoutumé  ;  et, d’abord  après, sous  l’empire  de
Valentinien, les Allemands, à qui  on avait offert des présents  moins
considérables qu’à l’ordinaire,  s’en indignèrent, et  ces peuples  du
Nord, déjà gouvernés  par le  point d’honneur, se  vengèrent de  cette
insulte prétendue par une cruelle guerre.

    Toutes ces nations qui entouraient  l’Empire en Europe et en  Asie
absorbèrent peu  à  peu  les  richesses des  Romains,  et,  comme  ils
s’étaient agrandis parce que l’or et  l’argent de tous les rois  était
porté chez eux , ils s’affaiblirent  parce que leur or et leur  argent
fut porté chez les autres.

    Les fautes que font les hommes d’État ne sont pas toujours libres:
souvent ce sont des suites nécessaires de la situation où l’on est, et
les inconvénients ont fait naître les inconvénients.

    La milice,  comme on  a déjà  vu, était  devenue très  à charge  à
l’État.  Les  soldats  avaient  trois  sortes  d’avantages:  la   paye
ordinaire,  la  récompense  après  le  service,  et  les   libéralités
d’accident, qui devenaient très souvent  des droits pour des gens  qui
avaient le peuple et le prince entre leurs mains.

    L’impuissance où l’on se trouva de payer ces charges fit que  l’on
prit une  milice moins  chère. On  fit des  traités avec  des  nations
barbares, qui n’avaient  ni le luxe  des soldats romains,  ni le  même
esprit, ni les mêmes prétentions.

    Il y  avait  une  autre  commodité  à  cela:  comme  les  Barbares
tombaient tout  à  coup sur  un  pays, n’y  ayant  point chez  eux  de
préparatifs après la résolution de partir, il était difficile de faire
des levées à temps dans les provinces. On prenait donc un autre  corps
de Barbares, toujours prêt  à recevoir de l’argent,  à piller et à  se
battre. On était servi pour le  moment; mais, dans la suite, on  avait
autant de peine à réduire les auxiliaires que les ennemis.

    Les premiers Romains ne mettaient point dans leurs armées un  plus
grand nombre de troupes auxiliaires que de romaines, et, quoique leurs
alliés fussent proprement  des sujets,  ils ne  voulaient point  avoir
pour sujets des peuples plus belliqueux qu’eux-mêmes.

    Mais, dans les derniers temps, non seulement ils n’observèrent pas
cette proportion des troupes auxiliaires, mais même ils remplirent  de
soldats barbares les corps de troupes nationales.

    Ainsi ils établissaient des usages tout contraires à ceux qui  les
avaient rendus maîtres  de tout,  et, comme  autrefois leur  politique
constante fut de se réserver l’art militaire et d’en priver tous leurs
voisins, ils le  détruisaient pour  lors chez  eux et  l’établissaient
chez les autres.

    Voici en un mot l’histoire  des Romains: ils vainquirent tous  les
peuples par leurs  maximes; mais, lorsqu’ils  y furent parvenus,  leur
République ne put subsister, il fallut changer de gouvernement, et des
maximes contraires  aux  premières,  employées  dans  ce  gouvernement
nouveau, firent tomber leur grandeur.

    Ce n’est pas la Fortune qui  domine le monde. On peut le  demander
aux Romains, qui eurent une suite continuelle de prospérités quand ils
se gouvernèrent sur un certain plan,  et une suite non interrompue  de
revers lorsqu’ils se  conduisirent sur  un autre.  Il y  a des  causes
générales, soit  morales, soit  physiques,  qui agissent  dans  chaque
monarchie, l’élèvent,  la maintiennent,  ou la  précipitent; tous  les
accidents sont soumis à ces causes,  et, si le hasard d’une  bataille,
c’est-à-dire une cause particulière, a ruiné  un État, il y avait  une
cause générale qui  faisait que cet  État devait périr  par une  seule
bataille. En un mot, l’allure  principale entraîne avec elle tous  les
accidents particuliers.

    Nous voyons que, depuis près de deux siècles, les troupes de terre
de Danemark ont presque toujours été  battues par celles de Suède.  Il
faut qu’indépendamment  du courage  des deux  nations et  du sort  des
armes il y  ait dans le  gouvernement danois, militaire  ou civil,  un
vice intérieur qui  ait produit  cet effet, et  je ne  le crois  point
difficile à découvrir.

    Enfin,  les  Romains  perdirent  leur  discipline  militaire;  ils
abandonnèrent jusqu’à leurs propres armes. Végèce dit que, les soldats
les trouvant trop  pesantes, ils  obtinrent de  l’empereur Gratien  de
quitter leur cuirasse et ensuite leur casque; de façon qu’exposés  aux
coups sans défense ils ne songèrent plus qu’à fuir .

    Il ajoute qu’ils avaient perdu la coutume de fortifier leur  camp,
et que,  par cette  négligence, leurs  armées furent  enlevées par  la
cavalerie des Barbares.

    La cavalerie fut peu nombreuse chez les premiers Romains: elle  ne
faisait que la onzième partie de la légion, et très souvent moins; et,
ce qu’il y a d’extraordinaire, ils en avaient beaucoup moins que nous,
qui avons tant de sièges à faire, où la cavalerie est peu utile. Quand
les Romains furent dans la décadence, ils n’eurent presque plus que de
la cavalerie. Il me semble que,  plus une nation se rend savante  dans
l’art militaire, plus elle agit par son infanterie, et que, moins elle
le connaît,  plus elle  multiplie  sa cavalerie.  C’est que,  sans  la
discipline, l’infanterie, pesante ou légère,  n’est rien; au lieu  que
la cavalerie  va  toujours,  dans  son désordre  même  .  L’action  de
celle-ci consiste plus dans son impétuosité et un certain choc;  celle
de l’autre,  dans  sa résistance  et  une certaine  immobilité:  c’est
plutôt une réaction qu’une action. Enfin, la force de la cavalerie est
momentanée; l’infanterie  agit  plus longtemps;  mais  il faut  de  la
discipline pour qu’elle puisse agir longtemps.

    Les Romains  parvinrent  à  commander  à  tous  les  peuples,  non
seulement par l’art de la guerre,  mais aussi par leur prudence,  leur
sagesse, leur constance, leur amour pour la gloire et pour la  patrie.
Lorsque, sous les  Empereurs, toutes ces  vertus s’évanouirent,  l’art
militaire leur resta, avec lequel, malgré la faiblesse de la  tyrannie
de leurs princes,  ils conservèrent  ce qu’ils  avaient acquis.  Mais,
lorsque la corruption  se mit dans  la milice même,  ils devinrent  la
proie de tous les peuples.

    Un empire fondé  par les  armes a besoin  de se  soutenir par  les
armes. Mais, comme, lorsqu’un État  est dans le trouble, on  n’imagine
pas comment il peut en sortir, de même, lorsqu’il est en paix et qu’on
respecte sa puissance, il  ne vient point  dans l’esprit comment  cela
peut changer; il néglige donc la milice, dont il croit n’avoir rien  à
espérer et tout à craindre, et souvent même il cherche à l’affaiblir.

    C’était une règle  inviolable des premiers  Romains que  quiconque
avait abandonné son  poste ou laissé  ses armes dans  le combat  était
puni de mort. Julien et Valentinien  avaient, à cet égard, établi  les
anciennes peines.  Mais les  Barbares  pris à  la solde  des  Romains,
accoutumés à faire la guerre comme la font aujourd’hui les Tartares, à
fuir pour combattre encore, à chercher le pillage plus que l’honneur ,
étaient incapables d’une pareille discipline.

    Telle était la discipline  des premiers Romains  qu’on y avait  vu
des généraux condamner à  mourir leurs enfants  pour avoir, sans  leur
ordre, gagné  la victoire.  Mais,  quand ils  furent mêlés  parmi  les
Barbares, ils y contractèrent un esprit d’indépendance qui faisait  le
caractère de ces  nations, et, si  l’on lit les  guerres de  Bélisaire
contre les Goths, on verra un général presque toujours désobéi par ses
officiers.

    Sylla et Sertorius, dans la  fureur des guerres civiles,  aimaient
mieux périr  que de  faire  quelque chose  dont Mithridate  pût  tirer
avantage. Mais, dans les  temps qui suivirent,  dès qu’un ministre  ou
quelque grand crut qu’il  importait à son avarice,  à sa vengeance,  à
son ambition, de faire entrer les  Barbares dans l’Empire, il le  leur
donna d’abord à ravager .

    Il n’y a point d’État où l’on ait plus besoin de tributs que  dans
ceux qui s’affaiblissent; de sorte que l’on est obligé d’augmenter les
charges à mesure que  l’on est moins en  état de les porter.  Bientôt,
dans les provinces romaines, les tributs devinrent intolérables.

    Il faut lire dans Salvien les horribles exactions que l’on faisait
sur  les  peuples  .  Les  citoyens,  poursuivis  par  les  traitants,
n’avaient d’autre ressource que de se réfugier chez les Barbares ou de
donner leur liberté au premier qui la voulait prendre.

    Ceci servira  à  expliquer  dans notre  histoire  française  cette
patience avec  laquelle  les  Gaulois souffrirent  la  révolution  qui
devait établir cette différence accablante  entre une nation noble  et
une nation  roturière.  Les  Barbares, en  rendant  tant  de  citoyens
esclaves de  la  glèbe,  c’est-à-dire  du  champ  auquel  ils  étaient
attachés, n’introduisirent guère rien  qui n’eût été plus  cruellement
exercé avant eux .

    Chapitre XIX: 1. Grandeur d’Attila  - 2. Cause de  l’établissement
des barbares - 3. Raisons pourquoi l’empire d’Occident fut le  premier
abattu

    Comme, dans  le temps  que l’Empire  s’affaiblissait, la  religion
chrétienne s’établissait, les chrétiens reprochaient aux païens  cette
décadence, et ceux-ci en demandaient compte à la Religion  chrétienne.
Les  chrétiens  disaient  que  Dioclétien  avait  perdu  l’Empire   en
s’associant trois collègues , parce que chaque empereur voulait  faire
d’aussi grandes dépenses et entretenir d’aussi fortes armées que  s’il
avait été seul; que, par là, le nombre de ceux qui recevaient  n’étant
pas  proportionné  au  nombre  de  ceux  qui  donnaient,  les  charges
devinrent si  grandes  que  les  terres  furent  abandonnées  par  les
laboureurs et se changèrent  en forêts. Les  païens, au contraire,  ne
cessaient de crier  contre un  culte nouveau,  inouï jusqu’alors;  et,
comme autrefois, dans Rome florissante, on attribuait les débordements
du Tibre et les autres effets de  la nature à la colère des dieux,  de
même, dans Rome mourante, on imputait les malheurs à un nouveau  culte
et au renversement des anciens autels.

    Ce fut  le  préfet  Symmaque  qui,  dans  une  lettre  écrite  aux
Empereurs au  sujet de  l’autel de  la Victoire,  fit le  plus  valoir
contre  la  religion  chrétienne   des  raisons  populaires  et,   par
conséquent, très capables de séduire.

    "Quelle chose  peut  mieux nous  conduire  à la  connaissance  des
dieux, disait-il, que  l’expérience de nos  prospérités passées?  Nous
devons être fidèles  à tant de  siècles et suivre  nos pères, qui  ont
suivi si heureusement les  leurs. Pensez que Rome  vous parle et  vous
dit: Grands princes, Pères de la Patrie, respectez mes années  pendant
lesquelles j’ai toujours  observé les cérémonies  de mes ancêtres:  ce
culte a soumis  l’univers à mes  lois; c’est par  là qu’Annibal a  été
repoussé de mes murailles, et que  les Gaulois l’ont été du  Capitole.
C’est pour les dieux de la Patrie que nous demandons la paix; nous  la
demandons pour  les dieux  indigètes. Nous  n’entrons point  dans  des
disputes qui  ne conviennent  qu’à des  gens oisifs,  et nous  voulons
offrir des prières, et non pas des combats ."

    Trois auteurs célèbres répondirent  à Symmaque. Orose composa  son
histoirepour prouver qu’il y avait  toujours eu dans le monde  d’aussi
grands malheurs que ceux dont  se plaignaient les païens; Salvien  fit
son livre, où il soutint que c’étaient les dérèglements des  chrétiens
qui avaient attiré les  ravages des Barbares ;  et saint Augustin  fit
voir que la cité du ciel était différente de cette cité de la terre où
les anciens Romains, pour quelques  vertus humaines, avaient reçu  des
récompenses aussi vaines que ces vertus.

    Nous avons  dit que,  dans les  premiers temps,  la politique  des
Romains fut  de  diviser  toutes les  puissances  qui  leur  faisaient
ombrage. Dans la  suite, ils  n’y purent réussir.  Il fallut  souffrir
qu’Attila soumît toutes les  nations du Nord:  il s’étendit depuis  le
Danube jusqu’au Rhin, détruisit  tous les forts  et tous les  ouvrages
qu’on avait  faits  sur  ces  fleuves,  et  rendit  les  deux  empires
tributaires.

    "Théodose, disait-il insolemment, est  fils d’un père très  noble,
aussi bien que moi. Mais, en me  payant le tribut, il est déchu de  sa
noblesse et est devenu  mon esclave. Il n’est  pas juste qu’il  dresse
des embûches à son maître, comme un esclave méchant ."

    "Il ne  convient  pas  à  l’Empereur,  disait-il  dans  une  autre
occasion, d’être menteur. Il a promis à un de mes sujets de lui donner
en mariage la fille de Saturnilus.  S’il ne veut pas tenir sa  parole,
je lui déclare la guerre; s’il ne le peut pas, et qu’il soit dans  cet
État qu’on ose lui désobéir, je marche à son secours."

    Il ne faut pas croire que  ce fût par modération qu’Attila  laissa
subsister les  Romains: il  suivait les  mœurs de  sa nation,  qui  le
portaient à soumettre  les peuples,  et non  pas à  les conquérir.  Ce
prince, dans sa maison de bois, où nous le représente Priscus , maître
de toutes les nations barbares et, en quelque façon de presque  toutes
celles qui  étaient  policées,  était un  des  grands  monarques  dont
l’histoire ait jamais parlé.

    On voyait à sa  cour les ambassadeurs des  Romains d’Orient et  de
ceux d’Occident,  qui  venaient  recevoir  ses  lois  ou  implorer  sa
clémence. Tantôt il demandait qu’on lui rendît les Huns transfuges  ou
les esclaves romains qui s’étaient évadés; tantôt il voulait qu’on lui
livrât quelque  ministre  de l’Empereur.  Il  avait mis  sur  l’empire
d’Orient un tribut  de deux mille  cent livres d’or;  il recevait  les
appointements  de  général   des  armées  romaines;   il  envoyait   à
Constantinople ceux qu’il voulait récompenser, afin qu’on les  comblât
de biens, faisant un trafic continuel de la frayeur des Romains.

    Il était craint de ses  sujets, et il ne  paraît pas qu’il en  fût
haï . Prodigieusement fier et, cependant, rusé; ardent dans sa colère,
mais sachant pardonner ou différer la punition suivant qu’il convenait
à ses intérêts; ne faisant jamais la guerre quand la paix pouvait  lui
donner assez d’avantages; fidèlement servi des rois mêmes qui  étaient
sous sa dépendance: il avait gardé pour lui seul l’ancienne simplicité
des mœurs des Huns. Du reste, on  ne peut guère louer sur la  bravoure
le chef d’une nation où les  enfants entraient en fureur au récit  des
beaux faits d’armes  de leurs  pères, et  où les  pères versaient  des
larmes parce qu’ils ne pouvaient pas imiter leurs enfants.

    Après sa mort, toutes les  nations barbares se redivisèrent.  Mais
les Romains étaient si faibles qu’il n’y avait pas de si petit  peuple
qui ne pût leur nuire.

    Ce ne fut pas une certaine invasion qui perdit l’Empire, ce furent
toutes les invasions. Depuis celle qui fut si générale sous Gallus, il
sembla rétabli, parce qu’il  n’avait point perdu  de terrain. Mais  il
alla, de degrés  en degrés,  de la décadence  à sa  chute, jusqu’à  ce
qu’il s’affaissât tout à coup sous Arcadius et Honorius.

    En vain, on  avait rechassé  les Barbares  dans leur  pays: ils  y
seraient tout de  même rentrés pour  mettre en sûreté  leur butin.  En
vain, on les extermina: les villes n’étaient pas moins saccagées;  les
villages, brûlés; les familles, tuées ou dispersées .

    Lorsqu’une  province   avait  été   ravagée,  les   Barbares   qui
succédaient, n’y trouvant plus rien,  devaient passer à une autre.  On
ne ravagea au commencement que la Thrace, la Mysie, la Pannonie; quand
ces pays  furent dévastés,  on ruina  la Macédoine,  la Thessalie,  la
Grèce; de là, il fallut aller aux Noriques. L’Empire, c’est-à-dire  le
pays habité, se rétrécissait toujours, et l’Italie devenait frontière.

    La raison  pourquoi il  ne se  fit point  sous Gallus  et  Gallien
d’établissement de Barbares,  c’est qu’ils trouvaient  encore de  quoi
piller.

    Ainsi, lorsque les Normands,  images des conquérants de  l’Empire,
eurent, pendant plusieurs siècles, ravagé la France, ne trouvant  plus
rien à prendre,  ils acceptèrent  une province  qui était  entièrement
déserte, et se la partagèrent .

    La Scythie, dans ces temps-là,  étant presque toute inculte ,  les
peuples y étaient sujets à des famines fréquentes; ils subsistaient en
partie par un commerce avec les Romains, qui leur portaient des vivres
des provinces voisines du  Danube . Les  Barbares donnaient en  retour
les choses  qu’ils avaient  pillées,  les prisonniers  qu’ils  avaient
faits,  l’or  et  l’argent  qu’ils  recevaient  pour  la  paix.  Mais,
lorsqu’on ne put  plus leur  payer des  tributs assez  forts pour  les
faire subsister, ils furent forcés de s’établir .

    L’empire d’Occident fut le premier abattu; en voici les raisons.

    Les Barbares, ayant passé le  Danube, trouvaient à leur gauche  le
Bosphore, Constantinople et toutes les forces de l’empire d’Orient qui
les arrêtaient. Cela faisait  qu’ils se tournaient  à main droite,  du
côté de l’Illyrie,  et se  poussaient vers  l’occident. Il  se fit  un
reflux de  nations et  un  transport de  peuples  de ce  côté-là.  Les
passages de l’Asie étant mieux  gardés, tout refoulait vers  l’Europe;
au lieu que, dans  la première invasion, sous  Gallus, les forces  des
Barbares se partagèrent.

    L’Empire ayant été réellement divisé, les Empereurs d’Orient,  qui
avaient des alliances avec les  Barbares, ne voulurent pas les  rompre
pour secourir ceux d’Occident.  Cette division dans  l’administration,
dit Priscus ,  fut très préjudiciable  aux affaires d’Occident.  Ainsi
les Romains  d’Orient  refusèrent-ils  à  ceux  d’Occident  une  armée
navale, à cause  de leur  alliance avec les  Vandales. Les  Visigoths,
ayant fait alliance avec Arcadius, entrèrent en Occident, et  Honorius
fut obligé de s’enfuir  à Ravenne . Enfin,  Zénon, pour se défaire  de
Théodoric, le persuada d’aller attaquer l’Italie, qu’Alaric avait déjà
ravagée.

    II y avait une alliance très étroite entre Attila et Genséric, roi
des Vandales .  Ce dernier craignait  les Goths ;  il avait marié  son
fils avec la filledu roi des Goths, et, lui ayant ensuite fait  couper
le nez, il  l’avait renvoyée;  il s’unit  donc avec  Attila. Les  deux
empires, comme enchaînés par ces deux princes, n’osaient se  secourir.
La situation de  celui d’Occident fut  surtout déplorable: il  n’avait
point de forces de  mer; elles étaient toutes  en Orient , en  Égypte,
Chypre, Phénicie, Ionie, Grèce, seuls pays  où il y eut alors  quelque
commerce. Les  Vandales et  d’autres peuples  attaquaient partout  les
côtes d’Occident; il vint une ambassade des Italiens à Constantinople,
dit Priscus  ,  pour  faire  savoir qu’il  était  impossible  que  les
affaires se soutinssent sans une réconciliation avec les Vandales.

    Ceux qui gouvernaient en Occident ne manquèrent pas de  politique.
Ils jugèrent qu’il fallait sauver l’Italie, qui était en quelque façon
la tête et en  quelque façon le  cœur de l’Empire.  On fit passer  les
Barbares aux extrémités,  et on  les y  plaça. Le  dessein était  bien
conçu; il  fut  bien  exécuté.  Ces  nations  ne  demandaient  que  la
subsistance: on leur  donnait les  plaines; on se  réservait les  pays
montagneux, les passages des rivières, les défilés, les places sur les
grands fleuves: on gardait la souveraineté.  Il y a apparence que  ces
peuples auraient été forcés  de devenir Romains,  et la facilité  avec
laquelle ces destructeurs  furent eux-mêmes détruits  par les  Francs,
par les Grecs, par  les Maures, justifie assez  cette pensée. Tout  ce
système fut renversé  par une  révolution plus fatale  que toutes  les
autres. L’armée d’Italie, composée d’étrangers, exigea ce qu’on  avait
accordé à  des  nations  plus  étrangères  encore:  elle  forma,  sous
Odoacre, une  aristocratie,  qui  se  donna le  tiers  des  terres  de
l’Italie, et ce fut le coup mortel porté à cet empire.

    Parmi tant de malheurs,  on cherche avec  une curiosité triste  le
destin de la ville de Rome. Elle était, pour ainsi dire, sans défense;
elle pouvait être aisément affamée; l’étendue de ses murailles faisait
qu’il était très difficile de les garder; comme elle était située dans
une plaine,  on pouvait  aisément la  forcer: il  n’y avait  point  de
ressource dans  le  peuple,  qui en  était  extrêmement  diminué.  Les
Empereurs furent  obligés de  se retirer  à Ravenne,  ville  autrefois
défendue par la mer, comme Venise l’est aujourd’hui.

    Le peuple romain,  presque toujours abandonné  de ses  souverains,
commença à le devenir et à faire des traités pour sa conservation:  ce
qui est le moyen le plus légitime d’acquérir la souveraine  puissance.
C’est ainsi que l’Armorique et  la Bretagne commencèrent à vivre  sous
leurs propres lois.

    Telle fut la  fin de  l’empire d’Occident.  Rome s’était  agrandie
parce qu’elle n’avait eu que  des guerres successives: chaque  nation,
par un bonheur  inconcevable, ne l’attaquant  que quand l’autre  avait
été  ruinée.  Rome   fut  détruite  parce   que  toutes  les   nations
l’attaquèrent à la fois et pénétrèrent partout.

    Chapitre  XX:  1.  Des  conquêtes   de  Justinien  -  2.  De   son
gouvernement

    Comme tous  ces peuples  entraient  pêle-mêle dans  l’Empire,  ils
s’incommodaient réciproquement, et toute la politique de ces  temps-là
fut de les armer les uns contre les autres; ce qui était aisé, à cause
de leur férocité et de leur avarice. Ils s’entre-détruisirent pour  la
plupart avant d’avoir pu s’établir, et cela fit que l’empire  d’Orient
subsista encore du temps.

    D’ailleurs, le  Nord  s’épuisa lui-même,  et  l’on n’en  vit  plus
sortir ces armées  innombrables qui parurent  d’abord: car, après  les
premières invasions  des Goths  et des  Huns, surtout  depuis la  mort
d’Attila, ceux-ci et  les peuples qui  les suivirent attaquèrent  avec
moins de forces.

    Lorsque ces nations, qui s’étaient assemblées en corps d’armée, se
furent dispersées en peuples, elles s’affaiblirent beaucoup: répandues
dans les divers  lieux de  leurs conquêtes,  elles furent  elles-mêmes
exposées aux invasions.

    Ce  fut  dans  ces   circonstances  que  Justinien  entreprit   de
reconquérir  l’Afrique  et  l’Italie  et  fit  ce  que  nos   Français
exécutèrent aussi heureusement contre les Visigoths, les Bourguignons,
les Lombards et les Sarrasins.

    Lorsque la Religion chrétienne fut apportée aux Barbares, la secte
arienne était en  quelque façon dominante  dans l’Empire. Valens  leur
envoya des prêtres ariens, qui furent leurs premiers apôtres. Or, dans
l’intervalle qu’il y eut entre leur conversion et leur  établissement,
cette secte  fut  en quelque  façon  détruite chez  les  Romains.  Les
Barbares ariens,  ayant trouvé  tout le  pays orthodoxe,  n’en  purent
jamais gagner  l’affection, et  il  fut facile  aux Empereurs  de  les
troubler.

    D’ailleurs, ces Barbares, dont l’art  et le génie n’étaient  guère
d’attaquer les villes et encore  moins de les défendre, en  laissèrent
tomber les  murailles en  ruine. Procope  nous apprend  que  Bélisaire
trouva celles  d’Italie  en cet  état.  Celles d’Afrique  avaient  été
démantelées par Genséric ,  comme celles d’Espagne  le furent dans  la
suite par Vitisa , dans l’idée de s’assurer de ses habitants.

    La plupart de ces peuples du Nord, établis dans les pays du  Midi,
en prirent d’abord la mollesse et devinrent incapables des fatigues de
la guerre  . Les  Vandales languissaient  dans la  volupté: une  table
délicate, des habits efféminés, des  bains, la musique, la danse,  les
jardins, les théâtres, leur étaient devenus nécessaires.

    Ils ne donnaient  plus d’inquiétude  aux Romains ,  dit Malchus  ,
depuis qu’ils  avaient  cessé  d’entretenir les  armées  que  Genséric
tenait toujours prêtes,  avec lesquelles il  prévenait ses ennemis  et
étonnait tout le monde par la facilité de ses entreprises.

    La cavalerie des Romains était très exercée à tirer de l’arc; mais
celle des Goths et des Vandales ne  se servait que de l’épée et de  la
lance, et ne pouvait combattre de loin . C’est à cette différence  que
Bélisaire attribuait une partie de ses succès.

    Les Romains, surtout sous  Justinien, tirèrent de grands  services
des Huns, peuples dont étaient sortis les Parthes, et qui combattaient
comme eux. Depuis qu’ils  eurent perdu leur  puissance par la  défaite
d’Attila et  les divisions  que le  grand nombre  de ses  enfants  fit
naître, ils servirent  les Romains  en qualité  d’auxiliaires, et  ils
formèrent leur meilleure cavalerie.

    Toutes ces  nations barbares  se  distinguaient chacune  par  leur
manière particulière de  combattre et de  s’armer . Les  Goths et  les
Vandales étaient redoutables l’épée  à la main;  les Huns étaient  des
archers admirables;  les  Suèves,  de bons  hommes  d’infanterie;  les
Alains étaient  pesamment armés;  et les  Hérules étaient  une  troupe
légère. Les Romains prenaient dans toutes ces nations les divers corps
de troupes qui  convenaient à leurs  desseins, et combattaient  contre
une seule avec les avantages de toutes les autres.

    Il est singulier que les nations les plus faibles aient été celles
qui firent de plus grands établissements. On se tromperait beaucoup si
l’on jugeait de leurs  forces par leurs  conquêtes. Dans cette  longue
suite d’incursions, les peuples barbares ou plutôt les essaims  sortis
d’eux  détruisaient   ou   étaient  détruits;   tout   dépendait   des
circonstances, et,  pendant qu’une  grande nation  était combattue  ou
arrêtée, une  troupe d’aventuriers  qui trouvaient  un pays  ouvert  y
faisaient des ravages  effroyables. Les Goths,  que le désavantage  de
leurs armes fit fuir devant  tant de nations, s’établirent en  Italie,
en  Gaule  et  en  Espagne.  Les  Vandales,  quittant  l’Espagne   par
faiblesse, passèrent en Afrique, où ils fondèrent un grand empire.

    Justinien  ne  put  équiper  contre  les  Vandales  que  cinquante
vaisseaux; et, quand  Bélisaire débarqua,  il n’avait  que cinq  mille
soldats .  C’était une  entreprise  bien hardie,  et Léon,  qui  avait
autrefois envoyé contre eux une flotte composée de tous les  vaisseaux
de l’Orient,  sur laquelle  il avait  cent mille  hommes, n’avait  pas
conquis l’Afrique et avait pensé perdre l’Empire.

    Ces grandes flottes,  non plus  que les grandes  armées de  terre,
n’ont  guère  jamais   réussi.  Comme  elles   épuisent  un  État   si
l’expédition est longue, ou que quelque malheur leur arrive, elles  ne
peuvent être secourues  ni réparées;  si une  partie se  perd, ce  qui
reste  n’est  rien,  parce  que  les  vaisseaux  de  guerre,  ceux  de
transport, la  cavalerie,  l’infanterie,  les  munitions,  enfin,  les
diverses  parties   dépendent  du   tout  ensemble.   La  lenteur   de
l’entreprise fait qu’on  trouve toujours des  ennemis préparés.  Outre
qu’il est  rare  que l’expédition  se  fasse jamais  dans  une  saison
commode, on tombe  dans le temps  des orages, tant  de choses  n’étant
presque jamais prêtes que quelques mois plus tard qu’on ne se  l’était
promis.

    Bélisaire envahit l’Afrique, et ce qui lui servit beaucoup,  c’est
qu’il tira de Sicile une grande quantité de provisions, en conséquence
d’un traité  fait  avec Amalasonte,  reine  des Goths.  Lorsqu’il  fut
envoyé pour  attaquer l’Italie,  voyant que  les Goths  tiraient  leur
subsistance de la Sicile, il commença par la conquérir; il affama  ses
ennemis et se trouva dans l’abondance de toutes choses.

    Bélisaire prit Carthage, Rome et  Ravenne, et envoya les rois  des
Goths et des Vandales captifs à Constantinople, où l’on vit après tant
de temps les anciens triomphes renouvelés .

    On  peut  trouver  dans  les  qualités  de  ce  grand  homme   les
principales causes de ses succès. Avec un général qui avait toutes les
maximes des premiers  Romains, il  se forma  une armée  telle que  les
anciennes armées romaines.

    Les grandes vertus se cachent ou se perdent ordinairement dans  la
servitude;  mais  le  gouvernement  tyrannique  de  Justinien  ne  put
opprimer la grandeur de cette âme, ni la supériorité de ce génie.

    L’eunuque Narsès  fut  encore donné  à  ce règne  pour  le  rendre
illustre. Élevé  dans  le  Palais,  il  avait  plus  la  confiance  de
l’Empereur: car les princes regardent toujours leurs courtisans  comme
leurs plus fidèles sujets.

    Mais la  mauvaise  conduite  de  Justinien,  ses  profusions,  ses
vexations, ses rapines, sa fureur  de bâtir, de changer, de  réformer,
son inconstance dans ses desseins, un règne dur et faible, devenu plus
incommode par une longue vieillesse, furent des malheurs réels,  mêlés
à des succès inutiles et une gloire vaine.

    Ces conquêtes, qui avaient pour  cause, non la force de  l’Empire,
mais de certaines circonstances particulières, perdirent tout: pendant
qu’on y occupait les armées, de nouveaux peuples passèrent le  Danube,
désolèrent l’Illyrie, la Macédoine  et la Grèce,  et les Perses,  dans
quatre invasions, firent à l’Orient des plaies incurables .

    Plus  ces  conquêtes  furent   rapides,  moins  elles  eurent   un
établissement solide: l’Italie et  l’Afrique furent à peine  conquises
qu’il fallut les reconquérir.

    Justinien avait  pris  sur le  théâtre  une femme  qui  s’y  était
longtemps prostituée . Elle le gouverna  avec un empire qui n’a  point
d’exemple dans les histoires, et, mettant sans cesse dans les affaires
les passions  et  les  fantaisies  de son  sexe,  elle  corrompit  les
victoires et les succès les plus heureux.

    En Orient, on a de tout  temps multiplié l’usage des femmes,  pour
leur ôter  l’ascendant  prodigieux  qu’elles ont  sur  nous  dans  ces
climats. Mais, à Constantinople, la loi  d’une seule femme donna à  ce
sexe l’empire;  ce  qui  mit  quelquefois  de  la  faiblesse  dans  le
gouvernement.

    Le peuple de  Constantinople était  de tout temps  divisé en  deux
factions: celle  desbleus  et celle  desverts  . Elles  tiraient  leur
origine de  l’affection  que l’on  prend  dans les  théâtres  pour  de
certains acteurs plutôt que  pour d’autres: dans  les jeux du  cirque,
les chariots dont les cochers étaient habillés de vert disputaient  le
prix à ceux qui étaient habillés de bleu, et chacun y prenait  intérêt
jusqu’à la fureur.

    Ces deux factions, répandues dans  toutes les villes de  l’Empire,
étaient plus  ou  moins furieuses  à  proportion de  la  grandeur  des
villes, c’est-à-dire de l’oisiveté d’une grande partie du peuple.

    Mais les  divisions,  toujours nécessaires  dans  un  gouvernement
républicain pour le maintenir, ne  pouvaient être que fatales à  celui
des Empereurs, parce  qu’elles ne  produisaient que  le changement  du
Souverain, et non le rétablissement des lois et la cessation des abus.

    Justinien, qui favorisa lesbleus et refusa toute justice  auxverts
, aigrit les deux factions et, par conséquent, les fortifia.

    Elles  allèrent  jusqu’à   anéantir  l’autorité  des   magistrats:
lesbleus ne  craignaient  point les  lois,  parce que  l’Empereur  les
protégeait contre elles;  lesverts cessèrent de  les respecter,  parce
qu’elles ne pouvaient plus les défendre .

    Tous les liens d’amitié, de parenté, de devoir, de reconnaissance,
furent ôtés:  les  familles s’entre-détruisirent;  tout  scélérat  qui
voulut faire un crime fut de la faction desbleus ; tout homme qui  fut
volé ou assassiné fut de celle desverts .

    Un gouvernement si peu sensé était encore plus cruel:  l’Empereur,
non content  de faire  à  ses sujets  une  injustice générale  en  les
accablant d’impôts  excessifs,  les  désolait  par  toutes  sortes  de
tyrannies dans leurs affaires particulières.

    Je ne  serais  point naturellement  porté  à croire  tout  ce  que
Procope nous dit  là-dessus dans  sonHistoire secrète,  parce que  les
éloges magnifiques qu’il a faits de ce prince dans ses autres ouvrages
affaiblissent son  témoignage dans  celui-ci, où  il nous  le  dépeint
comme le plus stupide et le plus cruel des tyrans.

    Mais j’avoue  que  deux choses  font  que je  suis  pourl’Histoire
secrète : la première, c’est  qu’elle est mieux liée avec  l’étonnante
faiblesse où se trouva  cet empire à  la fin de ce  règne et dans  les
suivants.

    L’autre est un monument qui existe encore parmi nous: ce sont  les
lois de cet empereur, où l’on voit, dans le cours de quelques  années,
la jurisprudence  varier davantage  qu’elle n’a  fait dans  les  trois
cents dernières années de notre monarchie.

    Ces variations  sont  la  plupart  sur des  choses  de  si  petite
importance  qu’on  ne  voit  aucune  raison  qui  eût  dû  porter   un
législateur à les faire, à  moins qu’on n’explique ceci  parl’Histoire
secrète, et  qu’on  ne  dise  que  ce  prince  vendait  également  ses
jugements et ses lois.

    Mais ce qui fit le plus de tort à l’état politique du gouvernement
fut le  projet qu’il  conçut de  réduire tous  les hommes  à une  même
opinion sur  les  matières de  religion,  dans des  circonstances  qui
rendaient son zèle entièrement indiscret.

    Comme les anciens Romains fortifièrent  leur empire en y  laissant
toute sorte de culte, dans la suite on le réduisit à rien en  coupant,
l’une après l’autre, les sectes qui ne dominaient pas.

    Ces sectes étaient des nations entières. Les unes, après  qu’elles
avaient été conquises par les Romains, avaient conservé leur  ancienne
religion, comme les  Samaritains et  les Juifs.  Les autres  s’étaient
répandues dans  un  pays,  comme  les sectateurs  de  Montan  dans  la
Phrygie; les  Manichéens, les  Sabatiens,  les Ariens,  dans  d’autres
provinces. Outre qu’une grande partie des gens de la campagne  étaient
encore idolâtres et entêtés d’une religion grossière comme eux-mêmes.

    Justinien, qui détruisit ces sectes par l’épée ou par ses lois, et
qui, les obligeant à se  révolter, s’obligea à les exterminer,  rendit
incultes plusieurs provinces:  il crut  avoir augmenté  le nombre  des
fidèles; il n’avait fait que diminuer celui des hommes.

    Procope nous apprend que, par  la destruction des Samaritains,  la
Palestine devint  déserte, et  ce qui  rend ce  fait singulier,  c’est
qu’on affaiblit l’Empire, par zèle pour  la Religion, du côté par  où,
quelques règnes après, les Arabes pénétrèrent pour la détruire.

    Ce qu’il y avait de désespérant, c’est que, pendant que l’Empereur
portait si  loin  l’intolérance, il  ne  convenait pas  lui-même  avec
l’Impératrice sur  les  points  les plus  essentiels:  il  suivait  le
concile de Chalcédoine, et l’Impératrice favorisait ceux qui y étaient
opposés, soit qu’ils fussent de bonne foi, dit Évagre, soit qu’ils  le
fissent à dessein .

    Lorsqu’on lit Procope sur les édifices de Justinien, et qu’on voit
les places et  les forts que  ce prince fit  élever partout, il  vient
toujours  dans  l’esprit  une  idée,  mais  bien  fausse,  d’un   État
florissant.

    D’abord, les  Romains n’avaient  point  de places:  ils  mettaient
toute leur confiance dans leurs  armées, qu’ils plaçaient le long  des
fleuves, où  ils élevaient  des tours  de distance  en distance,  pour
loger les soldats.

    Mais, lorsqu’on n’eut  plus que de  mauvaises armées, que  souvent
même on  n’en  eut point  du  tout,  la frontière  ne  défendant  plus
l’intérieur, il fallut le fortifier, et alors on eut plus de places et
moins de forces, plus de retraites  et moins de sûreté . La  campagne,
n’étant plus habitable  qu’autour des  places fortes, on  en bâtit  de
toutes parts. Il en était comme de  la France du temps des Normands  ,
qui n’a jamais  été si faible  que lorsque tous  ses villages  étaient
entourés de murs.

    Ainsi toutes ces listes de noms des forts que Justinien fit bâtir,
dont Procope couvre des pages entières,  ne sont que des monuments  de
la faiblesse de l’Empire.

    Chapitre XXI: Désordres de l’empire d’Orient

    Dans ce  temps-là,  les Perses  étaient  dans une  situation  plus
heureuse que les Romains.  Ils craignaient peu les  peuples du Nord  ,
parce qu’une  partie du  Mont Taurus,  entre la  Mer Caspienne  et  le
Pont-Euxin, les  en  séparait, et  qu’ils  gardaient un  passage  fort
étroit, fermé par  une porte ,  qui était  le seul endroit  par où  la
cavalerie pouvait  passer.  Partout  ailleurs,  ces  Barbares  étaient
obligés de descendre par des  précipices et de quitter leurs  chevaux,
qui faisaient toute leur  force; mais ils  étaient encore arrêtés  par
l’Araxe, rivière profonde, qui  coule de l’ouest à  l’est, et dont  on
défendait aisément les passages .

    De plus, les Perses  étaient tranquilles du  côté de l’orient;  au
midi, ils étaient bornés par la mer. Il leur était facile d’entretenir
la division parmi les princes arabes, qui ne songeaient qu’à se piller
les uns les autres.  Ils n’avaient donc  proprement d’ennemis que  les
Romains. "Nous savons, disait  un ambassadeur de  Hormisdas , que  les
Romains sont occupés  à plusieurs  guerres et ont  à combattre  contre
presque toutes les nations. Ils savent, au contraire, que nous n’avons
de guerre que contre eux."

    Autant que les Romains avaient négligé l’art militaire, autant les
Perses l’avaient-ils  cultivé. "Les  Perses,  disait Bélisaire  à  ses
soldats, ne vous surpassent point en  courage; ils n’ont sur vous  que
l’avantage de la discipline."

    Ils prirent, dans les négociations,  la même supériorité que  dans
la guerre.  Sous  prétexte qu’ils  tenaient  une garnison  aux  portes
Caspiennes, ils demandaient  un tribut  aux Romains;  comme si  chaque
peuple n’avait pas  ses frontières  à garder. Ils  se faisaient  payer
pour la paix, pour les trêves,  pour les suspensions d’armes, pour  le
temps qu’on employait à négocier, pour celui qu’on avait passé à faire
la guerre.

    Les Avares ayant traversé le Danube, les Romains, qui, la  plupart
du temps, n’avaient point  de troupes à  leur opposer, occupés  contre
les Perses lorsqu’il aurait fallu combattre les Avares, et contre  les
Avares quand il aurait fallu arrêter les Perses, furent encore  forcés
de se soumettre  à un tribut,  et la majesté  de l’Empire fut  flétrie
chez toutes les nations.

    Justin, Tibère  et  Maurice  travaillèrent avec  soin  à  défendre
l’Empire. Ce dernier avait des vertus; mais elles étaient ternies  par
une avarice presque inconcevable dans un grand prince.

    Le roi des Avares offrit à  Maurice de lui rendre les  prisonniers
qu’il avait faits moyennant une demi-pièce d’argent par tête. Sur  son
refus, il les fit égorger. L’armée romaine, indignée, se révolta,  et,
lesverts s’étant soulevés en même temps, un centenier nomméPhocas  fut
élevé à l’empire et fit tuer Maurice et ses enfants.

    L’histoire de  l’Empire  grec -  c’est  ainsi que  nous  nommerons
dorénavant l’Empire romain -  n’est plus qu’un  tissu de révoltes,  de
séditions et de perfidies. Les  sujets n’avaient pas seulement  l’idée
de la  fidélité  que l’on  doit  aux  princes, et  la  succession  des
Empereurs  fut  si  interrompue   que  le  titre  dePorphyrogénète   ,
c’est-à-dire né dans l’appartement  où accouchaient les  Impératrices,
fut un  titre distinctif,  que peu  de princes  des diverses  familles
impériales purent porter.

    Toutes les voies furent bonnes pour parvenir à l’empire: on y alla
par les soldats, par le clergé, par le sénat, par les paysans, par  le
peuple de Constantinople, par celui des autres villes.

    La religion chrétienne étant  devenue dominante dans l’Empire,  il
s’éleva successivement  plusieurs  hérésies  qu’il  fallut  condamner.
Arius ayant  nié  la divinité  du  Verbe; les  Macédoniens,  celle  du
Saint-Esprit; Nestorius,  l’unité  de  la  personne  de  Jésus-Christ;
Eutychès, ses deux  natures; les Monothélites,  ses deux volontés:  il
fallut assembler  des conciles  contre eux.  Mais les  décisions  n’en
ayant pas  été d’abord  universellement reçues,  plusieurs  empereurs,
séduits, revinrent aux erreurs condamnées.  Et, comme il n’y a  jamais
eu de nation qui  ait porté une haine  si violente aux hérétiques  que
les Grecs,  qui  se  croyaient  souillés  lorsqu’ils  parlaient  à  un
hérétique ou habitaient  avec lui, il  arriva que plusieurs  empereurs
perdirent l’affection de leurs sujets, et les peuples  s’accoutumèrent
à penser que des princes si souvent rebelles à Dieu n’avaient pu  être
choisis par la Providence pour les gouverner.

    Une certaine  opinion prise  de cette  idée qu’il  ne fallait  pas
répandre le sang  des chrétiens,  laquelle s’établit de  plus en  plus
lorsque  les  Mahométans   eurent  paru,  fit   que  les  crimes   qui
n’intéressaient pas directement la  Religion furent faiblement  punis:
on se contenta de crever les yeux, ou de couper le nez ou les cheveux,
ou de  mutiler de  quelque  manière ceux  qui avaient  excité  quelque
révolte ou attenté  à la personne  du prince .  Des actions  pareilles
purent se commettre sans danger et même sans courage.

    Un certain respect pour les ornements impériaux fit que l’on  jeta
d’abord les yeux sur ceux qui  osèrent s’en revêtir. C’était un  crime
de porter ou d’avoir chez soi des étoffes de pourpre. Mais, dès  qu’un
homme s’en vêtissait,  il était  d’abord suivi, parce  que le  respect
était plus attaché à l’habit qu’à la personne.

    L’ambition  était  encore  irritée  par  l’étrange  manie  de  ces
temps-là, n’y ayant  guère d’homme considérable  qui n’eût  par-devers
lui quelque prédiction qui lui promettait l’empire.

    Comme  les  maladies  de  l’esprit   ne  se  guérissent  guère   ,
l’astrologie judiciaire et l’art  de prédire par  des objets vus  dans
l’eau d’un bassin avaient succédé, chez les chrétiens, aux divinations
par les entrailles des victimes ou le vol des oiseaux, abolies avec le
paganisme. Des  promesses vaines  furent le  motif de  la plupart  des
entreprises téméraires  des  particuliers, comme  elles  devinrent  la
sagesse du conseil des princes.

    Les  malheurs  de  l’Empire  croissant  tous  les  jours,  on  fut
naturellement porté à attribuer les  mauvais succès dans la guerre  et
les traités honteux dans  la paix à la  mauvaise conduite de ceux  qui
gouvernaient.

    Les révolutions mêmes  firent les révolutions,  et l’effet  devint
lui-même la cause.  Comme les Grecs  avaient vu passer  successivement
tant de  diverses familles  sur  le trône,  ils n’étaient  attachés  à
aucune, et,  la  Fortune ayant  pris  des empereurs  dans  toutes  les
conditions, il n’y avait pas de naissance assez basse, ni de mérite si
mince qui pût ôter l’espérance.

    Plusieurs exemples  reçus dans  la  Nation en  formèrent  l’esprit
général et firent les mœurs, qui règnent aussi impérieusement que  les
lois.

    Il semble  que  les grandes  entreprises  soient parmi  nous  plus
difficiles à mener que chez les Anciens. On ne peut guère les  cacher,
parce que la communication est telle aujourd’hui entre les nations que
chaque prince a des ministres dans toutes les cours et peut avoir  des
traîtres dans tous les cabinets.

    L’invention des postes fait que  les nouvelles volent et  arrivent
de toutes parts.

    Comme les grandes entreprises ne peuvent se faire sans argent,  et
que, depuis l’invention des lettres de change, les négociants en  sont
les maîtres, leurs affaires sont  très souvent liées avec les  secrets
de l’État et ils ne négligent rien pour les pénétrer.

    Des variations dans le change sans une cause connue font que  bien
des gens la cherchent et la trouvent à la fin.

    L’invention de l’imprimerie, qui a  mis les livres dans les  mains
de tout  le  monde,  celle de  la  gravure,  qui a  rendu  les  cartes
géographiques  si   communes,  enfin,   l’établissement  des   papiers
politiques, font assez connaître à  chacun les intérêts généraux  pour
pouvoir plus aisément être éclairci sur les faits secrets.

    Les conspirations dans l’État sont devenues difficiles, parce que,
depuis l’invention des postes, tous les secrets particuliers sont dans
le pouvoir du Public.

    Les princes peuvent  agir avec promptitude,  parce qu’ils ont  les
forces de  l’État dans  leurs mains;  les conspirateurs  sont  obligés
d’agir lentement, parce que tout leur manque. Mais, à présent que tout
s’éclaircit avec  plus de  facilité et  de promptitude,  pour peu  que
ceux-ci perdent de temps à s’arranger, ils sont découverts.

    Chapitre XXII: Faiblesse de l’empire d’Orient

    Phocas, dans la confusion des choses, étant mal affermi, Héraclius
vint d’Afrique et le fit mourir;  il trouva les provinces envahies  et
les légions détruites.

    À peine avait-il donné  quelque remède à ces  maux que les  Arabes
sortirent de  leur  pays pour  étendre  la religion  et  l’empire  que
Mahomet avait fondé d’une même main.

    Jamais on ne vit des progrès si rapides: ils conquirent d’abord la
Syrie, la Palestine, l’Égypte, l’Afrique, et envahirent la Perse.

    Dieu permit  que  sa  religion  cessât en  tant  de  lieux  d’être
dominante, non pas  qu’il l’eût  abandonnée, mais  parce que,  qu’elle
soit dans  la  gloire  ou  dans  l’humiliation  extérieure,  elle  est
toujours également propre  à produire  son effet naturel,  qui est  de
sanctifier.

    La prospérité de la religion est différente de celle des  empires.
Un auteur célèbre disait  qu’il était bien  aise d’être malade,  parce
que la maladie est le vrai état du chrétien. On pourrait dire de  même
que les humiliations de l’Église, sa dispersion, la destruction de ses
temples, les souffrances de ses martyrs,  sont le temps de sa  gloire,
et que, lorsqu’aux yeux du monde elle parait triompher, c’est le temps
ordinaire de son abaissement.

    Pour expliquer cet événement fameux de la conquête de tant de pays
par les Arabes, il ne faut pas avoir recours au seul enthousiasme. Les
Sarrasins étaient depuis  longtemps distingués  parmi les  auxiliaires
des Romains et des Perses; les Osroëniens et eux étaient les meilleurs
hommes de trait qu’il y eût  au monde; Alexandre-Sévère et Maximin  en
avaient engagé  à  leur service  autant  qu’ils avaient  pu,  et  s’en
étaient  servis  avec  un  grand  succès  contre  les  Germains,   qui
désolaient de loin; sous Valens, les Goths ne pouvaient leur résister;
enfin, ils étaient dans ces temps-là la meilleure cavalerie du monde.

    Nous avons dit que chez les Romains les légions d’Europe  valaient
mieux que celles d’Asie. C’était tout le contraire pour la  cavalerie:
je parle de  celle des Parthes,  des Osroëniens et  des Sarrasins;  et
c’est ce  qui arrêta  les  conquêtes des  Romains, parce  que,  depuis
Antiochus, un  nouveau  peuple tartare,  dont  la cavalerie  était  la
meilleure du monde, s’empara de la Haute-Asie.

    Cette cavalerie était  pesante , et  celle d’Europe était  légère;
c’est aujourd’hui tout le contraire. La Hollande et la Frise n’étaient
point pour ainsi dire  encore faite , et  l’Allemagne était pleine  de
bois, de lacs et de marais, où la cavalerie servait peu.

    Depuis qu’on a donné  un cours aux grands  fleuves, ces marais  se
sont dissipés,  et  l’Allemagne a  changé  de face.  Les  ouvrages  de
Valentinien sur le  Necker et ceux  des Romains sur  le Rhin ont  fait
bien des changements ; et, le commerce s’étant établi, des pays qui ne
produisaient point de chevaux en ont donné, et on en a fait usage .

    Constantin, fils d’Héraclius,  ayant été empoisonné,  et son  fils
Constant, tué  en Sicile,  Constantin  le Barbu,  son fils  aîné,  lui
succéda . Les  grands des  provinces d’Orient  s’étant assemblés,  ils
voulurent couronner ses  deux autres frères,  soutenant que, comme  il
faut croire en  la Trinité, aussi  était-il raisonnable d’avoir  trois
empereurs.

    L’histoire grecque  est pleine  de traits  pareils, et,  le  petit
esprit étant parvenu  à faire le  caractère de la  Nation, il n’y  eut
plus de sagesse dans  les entreprises, et l’on  vit des troubles  sans
cause et des révolutions sans motifs.

    Une bigoterie universelle abattit  les courages et engourdit  tout
l’Empire. Constantipople  est,  à  proprement  parler,  le  seul  pays
d’Orient où  la  Religion  chrétienne  ait  été  dominante.  Or  cette
lâcheté, cette paresse, cette mollesse des nations d’Asie, se mêlèrent
dans  la  dévotion  même.  Entre  mille  exemples,  je  ne  veux   que
Philippicus, général  de  Maurice,  qui,  étant  prêt  de  donner  une
bataille, se mit à pleurer, dans  la considération du grand nombre  de
gens qui allaient être tués .

    Ce sont bien d’autres larmes, celles de ces Arabes qui  pleurèrent
de douleur  de  ce que  leur  général avait  fait  une trêve  qui  les
empêchait de répandre le sang des chrétiens .

    C’est que la différence  est totale entre  une armée fanatique  et
une armée  bigote.  On le  vit,  dans  nos temps  modernes,  dans  une
révolution fameuse, lorsque l’armée de Cromwell était comme celle  des
Arabes, et les armées d’Irlande et d’Écosse, comme celle des Grecs.

    Une superstition  grossière, qui  abaisse l’esprit  autant que  la
religion l’élève,  plaça toute  la  vertu et  toute la  confiance  des
hommes dans une ignorante stupidité pour  les images, et l’on vit  des
généraux lever un siège et perdre une ville pour avoir une relique.

    La religion chrétienne dégénéra, sous  l’empire grec, au point  où
elle était de nos jours chez les Moscovites, avant que le czar  Pierre
I^er eût fait renaître cette  nation et introduit plus de  changements
dans un État qu’il gouvernait, que les conquérants n’en font dans ceux
qu’ils usurpent.

    On peut aisément croire  que les Grecs  tombèrent dans une  espèce
d’idolâtrie. On ne soupçonnera pas les Italiens ni les Allemands de ce
temps-là d’avoir  été  peu  attachés au  culte  extérieur.  Cependant,
lorsque les historiens grecs parlent  du mépris des premiers pour  les
reliques et les images, on dirait que ce sont nos controversistes  qui
s’échauffent contre Calvin. Quand  les Allemands passèrent pour  aller
dans la Terre-Sainte, Nicétas dit que les Arméniens les reçurent comme
amis, parce qu’ils n’adoraient pas les images. Or, si, dans la manière
de penser des Grecs,  les Italiens et les  Allemands ne rendaient  pas
assez de culte aux images, quelle devait être l’énormité du leur!

    Il pensa bien y avoir en Orient à peu près la même révolution  qui
arriva,  il  y  a  environ   deux  siècles,  en  Occident,   lorsqu’au
renouvellement des lettres, comme on commença à sentir les abus et les
dérèglements où l’on était tombé, tout le monde cherchant un remède au
mal, des gens hardis et trop peu dociles déchirèrent l’Église, au lieu
de la réformer.

    Léon l’Isaurien, Constantin Copronyme,  Léon, son fils, firent  la
guerre aux  images, et,  après que  le culte  en eut  été rétabli  par
l’impératrice Irène, Léon l’Arménien, Michel le Bègue et Théophile les
abolirent encore. Ces  princes crurent n’en  pouvoir modérer le  culte
qu’en  le  détruisant;   ils  firent   la  guerre   aux  moines,   qui
incommodaient l’État ;  et, prenant toujours  les voies extrêmes,  ils
voulurent les exterminer  par le  glaive, au  lieu de  chercher à  les
régler.

    Les moines , accusés d’idolâtrie  par les partisans des  nouvelles
opinions, leur donnèrent  le change  en les  accusant à  leur tour  de
magie , et, montrant au peuple les églises dénuées d’images et de tout
ce qui  avait fait  jusque-là l’objet  de sa  vénération, ils  ne  lui
laissèrent point imaginer qu’elles pussent servir à d’autre usage qu’à
sacrifier aux Démons.

    Ce qui rendait la querelle sur les images si vive et fit que, dans
la suite, des gens sensés ne  pouvaient pas proposer un culte  modéré,
c’est qu’elle était liée à des choses bien tendres: il était  question
de la  puissance, et,  les moines  l’ayant usurpée,  ils ne  pouvaient
l’augmenter  ou  la  soutenir  qu’en  ajoutant  sans  cesse  au  culte
extérieur, dont  ils faisaient  eux-mêmes partie.  Voilà pourquoi  les
guerres contre les images furent  toujours des guerres contre eux,  et
que, quand  ils eurent  gagné ce  point, leur  pouvoir n’eut  plus  de
bornes.

    Il arriva pour lors ce que l’on vit quelques siècles après dans la
querelle qu’eurent  Barlaam  et Acyndine  contre  les moines,  et  qui
tourmenta cet  empire  jusqu’à  sa destruction.  On  disputait  si  la
lumière qui apparut autour de  Jésus-Christ sur le Thabor était  créée
ou incréée. Dans le fond, les moines ne se souciaient pas plus qu’elle
fût l’un que  l’autre; mais, comme  Barlaam les attaquait  directement
eux-mêmes, il fallait nécessairement que cette lumière fût incréée.

    La guerre que  les empereurs iconoclastes  déclarèrent aux  moines
fit que l’on  reprit un peu  les principes du  gouvernement, que  l’on
employa en faveur du Public les revenus publics, et qu’enfin on ôta au
corps de l’État ses entraves.

    Quand je pense à l’ignorance profonde dans laquelle le clergé grec
plongea les  laïques, je  ne  puis m’empêcher  de  le comparer  à  ces
Scythes dont parle Hérodote , qui crevaient les yeux à leurs  esclaves
afin que rien  ne pût  les distraire et  les empêcher  de battre  leur
lait.

    L’impératrice  Théodora  rétablit  les   images,  et  les   moines
recommencèrent à abuser de la  piété publique. Ils parvinrent  jusqu’à
opprimer le  clergé  séculier même:  ils  occupèrent tous  les  grands
sièges  ,  et  exclurent  peu  à  peu  tous  les  ecclésiastiques   de
l’épiscopat. C’est ce qui rendit ce clergé intolérable, et, si l’on en
fait le parallèle avec  le clergé latin, si  l’on compare la  conduite
des Papes avec celle des  patriarches de Constantinople, on verra  des
gens aussi sages que les autres étaient peu sensés.

    Voici une étrange contradiction de l’esprit humain. Les  ministres
de la  religion chez  les  premiers Romains,  n’étant pas  exclus  des
charges et de la société civile, s’embarrassèrent peu de ses affaires.
Lorsque la religion chrétienne  fut établie, les ecclésiastiques,  qui
étaient plus  séparés  des  affaires  du  monde,  s’en  mêlèrent  avec
modération. Mais, lorsque, dans la  décadence de l’Empire, les  moines
furent le  seul clergé,  ces gens,  destinés par  une profession  plus
particulière à fuir  et à craindre  les affaires, embrassèrent  toutes
les occasions qui purent leur y donner part: ils ne cessèrent de faire
du bruit partout et d’agiter ce monde qu’ils avaient quitté.

    Aucune affaire d’État, aucune  paix, aucune guerre, aucune  trêve,
aucune négociation, aucun mariage  ne se traita  que par le  ministère
des  moines:  les  conseils  du  prince  en  furent  remplis,  et  les
assemblées de la Nation, presque toutes composées.

    On ne  saurait croire  quel mal  il en  résulta: ils  affaiblirent
l’esprit des princes et leur firent faire imprudemment même les choses
bonnes. Pendant que Basile occupait les soldats de son armée de mer  à
bâtir une église à  saint Michel, il laissa  piller la Sicile par  les
Sarrasins et prendre Syracuse, et Léon, son successeur, qui employa sa
flotte au  même usage,  leur  laissa occuper  Tauroménie et  l’île  de
Lemnos .

    Andronic Paléologue abandonna la  marine parce qu’on l’assura  que
Dieu était si content  de son zèle  pour la paix  de l’Église que  ses
ennemis n’oseraient  l’attaquer. Le  même craignait  que Dieu  ne  lui
demandât compte  du temps  qu’il employait  à gouverner  son État,  et
qu’il dérobait aux affaires spirituelles .

    Les  Grecs,  grands  parleurs,  grands  disputeurs,  naturellement
sophistes,  ne   cessèrent   d’embrouiller   la   religion   par   des
controverses. Comme  les moines  avaient un  grand crédit  à la  Cour,
toujours  d’autant  plus  faible  qu’elle  était  plus  corrompue,  il
arrivait que les moines et la Cour se gâtaient réciproquement, et  que
le mal était dans tous les deux. D’où il suivait que toute l’attention
des Empereurs était  occupée quelquefois à  calmer, souvent à  irriter
des disputes théologiques, qu’on a toujours remarqué devenir  frivoles
à mesure qu’elles sont plus vives.

    Michel Paléologue, dont le règne  fut tant agité par des  disputes
sur la religion,  voyant les  affreux ravages des  Turcs dans  l’Asie,
disait, en soupirant,  que le zèle  téméraire de certaines  personnes,
qui, en décriant sa conduite,  avaient soulevé ses sujets contre  lui,
l’avait obligé d’appliquer tous ses soins à sa propre conservation  et
de négliger la ruine des  provinces. "Je me suis contenté,  disait-il,
de pourvoir à ces parties éloignées par le ministère des  gouverneurs,
qui m’en ont  dissimulé les  besoins, soit qu’ils  fussent gagnés  par
argent, soit qu’ils appréhendassent d’être punis ."

    Les patriarches  de  Constantinople avaient  un  pouvoir  immense:
comme, dans les tumultes  populaires, les Empereurs  et les grands  de
l’État se retiraient dans les églises, que le Patriarche était  maître
de les  livrer ou  non et  exerçait ce  droit à  sa fantaisie,  il  se
trouvait  toujours,  quoique  indirectement,  arbitre  de  toutes  les
affaires publiques.

    Lorsque le vieux Andronic  fit dire au  patriarche qu’il se  mêlât
des affaires de l’Église et  le laissât gouverner celles de  l’Empire:
"C’est, lui répondit le Patriarche, comme si le corps disait à  l’âme:
Je ne prétends avoir rien de commun avec vous, et je n’ai que faire de
votre secours pour exercer mes fonctions."

    De si monstrueuses prétentions  étant insupportables aux  princes,
les patriarches furent très souvent chassés de leur siège. Mais,  chez
une nation  superstitieuse, où  l’on  croyait abominables  toutes  les
fonctions  ecclésiastiques  qu’avait  pu  faire  un  patriarche  qu’on
croyait  intrus,  cela  produisit  des  schismes  continuels:   chaque
patriarche, l’ancien, le nouveau, le plus nouveau, ayant chacun  leurs
sectateurs.

    Ces sortes de querelles étaient bien plus tristes que celles qu’on
pouvait avoir sur  le dogme,  parce qu’elles étaient  comme une  hydre
qu’une nouvelle disposition pouvait toujours reproduire.

    La fureur des disputes  devint un état si  naturel aux Grecs  que,
lorsque Cantacuzène prit Constantinople, il trouva l’empereur Jean  et
l’impératrice Anne occupés  à un concile  contre quelques ennemis  des
moines ; et,  quand Mahomet  II l’assiégea,  il ne  put suspendre  les
haines théologiques ; et on y était plus occupé du concile de Florence
que de l’armée des Turcs .

    Dans les  disputes ordinaires,  comme chacun  sent qu’il  peut  se
tromper, l’opiniâtreté et  l’obstination ne sont  pas extrêmes.  Mais,
dans celles que nous avons sur la religion, comme, par la nature de la
chose, chacun croit  être sûr  que son  opinion est  vraie, nous  nous
indignons contre ceux qui, au lieu de changer eux-mêmes, s’obstinent à
nous faire changer.

    Ceux  qui   liront   l’histoirede   Pachymère   connaîtront   bien
l’impuissance où étaient  et où  seront toujours  les théologiens  par
eux-mêmes d’accommoder jamais leurs différends. On y voit un  empereur
qui passe sa vie à les assembler, à les écouter, à les rapprocher;  on
voit, de l’autre, une hydre de disputes qui renaissent sans cesse,  et
l’on sent  qu’avec  la  même  méthode, la  même  patience,  les  mêmes
espérances, la  même envie  de finir,  la même  simplicité pour  leurs
intrigues, le  même respect  pour  leurs haines,  ils ne  se  seraient
jamais accommodés jusqu’à la fin du monde.

    En voici  un  exemple  bien remarquable.  À  la  sollicitation  de
l’Empereur, les partisans du  patriarche Arsène firent une  convention
avec ceux qui suivaient le patriarche Joseph, qui portait que les deux
partis écriraient  leurs  prétentions,  chacun sur  un  papier,  qu’on
jetterait les deux  papiers dans  un brasier,  que, si  l’un des  deux
demeurait entier, le jugement  de Dieu serait suivi,  et que, si  tous
les deux étaient  consumés, ils renonceraient  à leurs différends.  Le
feu dévora les  deux papiers; les  deux partis se  réunirent; la  paix
dura un  jour. Mais,  le  lendemain, ils  dirent que  leur  changement
aurait dû dépendre d’une persuasion intérieure, et non pas du  hasard,
et la guerre recommença plus vive que jamais .

    On doit donner une grande attention aux disputes des  théologiens;
mais il  faut la  cacher autant  qu’il est  possible: la  peine  qu’on
paraît prendre à les calmer les accréditant toujours, en faisant  voir
que leur manière de penser est  si importante qu’elle décide du  repos
de l’État et de la sûreté du prince.

    On ne  peut  pas  plus  finir leurs  affaires  en  écoutant  leurs
subtilités qu’on  ne  pourrait abolir  les  duels en  établissant  des
écoles où l’on raffinerait sur le point d’honneur.

    Les empereurs  grecs eurent  si  peu de  prudence que,  quand  les
disputes furent  endormies,  ils  eurent la  rage  de  les  réveiller.
Anastase , Justinien ,  Héraclius , Manuel  Comnène , proposèrent  des
points de foi à leur  clergé et à leur  peuple, qui aurait méconnu  la
vérité dans  leur bouche  quand même  ils l’auraient  trouvée.  Ainsi,
péchant toujours dans la forme et ordinairement dans le fond,  voulant
faire voir leur pénétration, qu’ils  auraient pu si bien montrer  dans
tant d’autres affaires qui leur étaient confiées, ils entreprirent des
disputes vaines sur la  nature de Dieu, qui,  se cachant aux  savants,
parce qu’ils sont orgueilleux, ne se montre pas mieux aux grands de la
Terre.

    C’est une erreur de croire qu’il y ait dans le monde une  autorité
humaine, à tous les égards  despotique; il n’y en  a jamais eu, et  il
n’y en aura jamais. Le pouvoir le plus immense est toujours borné  par
quelque  coin.  Que  le  Grand  Seigneur  mette  un  nouvel  impôt   à
Constantinople, un cri  général lui fait  d’abord trouver des  limites
qu’il n’avait pas connues.  Un roi de Perse  peut bien contraindre  un
fils de tuer son père ou un père  de tuer son fils ; mais obliger  ses
sujets de boire du vin, il ne le peut pas. Il y a, dans chaque nation,
un esprit général sur lequel la puissance même est fondée. Quand  elle
choque  cet  esprit,  elle  se  choque  elle-même,  et  elle  s’arrête
nécessairement.

    La source  la plus  empoisonnée de  tous les  malheurs des  Grecs,
c’est qu’ils  ne  connurent jamais  la  nature  ni les  bornes  de  la
puissance ecclésiastique  et de  la  séculière; ce  qui fit  que  l’on
tomba, de part et d’autre, dans des égarements continuels.

    Cette grande distinction,  qui est  la base sur  laquelle pose  la
tranquillité des peuples,  est fondée non  seulement sur la  religion,
mais encore sur  la raison et  la nature, qui  veulent que des  choses
réellement séparées,  et qui  ne peuvent  subsister que  séparées,  ne
soient jamais confondues.

    Quoique, chez les anciens Romains, le  Clergé ne fît pas un  corps
séparé, cette  distinction  y  était  aussi  connue  que  parmi  nous.
Claudius avait consacré  à la  Liberté la maison  de Cicéron,  lequel,
revenu de son exil, la redemanda. Les pontifes décidèrent que, si elle
avait été consacrée sans un ordre exprès du peuple, on pouvait la  lui
rendre sans  blesser la  Religion.  "Ils ont  déclaré, dit  Cicéron  ,
qu’ils n’avaient examiné que la validité de la consécration, et non la
loi faite par  le peuple; qu’ils  avaient jugé le  premier chef  comme
pontifes, et qu’ils jugeraient le second comme sénateurs."

    Chapitre XXIII: 1. Raison de la durée de l’empire d’orient - 2. Sa
destruction

    Après ce que je viens de dire de l’Empire grec, il est naturel  de
demander comment il a pu subsister  si longtemps. Je crois pouvoir  en
donner les raisons.

    Les Arabes l’ayant attaqué et en ayant conquis quelques provinces,
leurs chefs se disputèrent le caliphat, et le feu de leur premier zèle
ne produisit plus que des discordes civiles.

    Les mêmes Arabes ayant  conquis la Perse et  s’y étant divisés  ou
affaiblis, les Grecs ne  furent plus obligés  de tenir sur  l’Euphrate
les principales forces de leur empire.

    Un  architecte  nommé  Callinique,  qui  était  venu  de  Syrie  à
Constantinople,  ayant  trouvé  la  composition  d’un  feu  que   l’on
soufflait par un  tuyau, et qui  était tel  que l’eau et  tout ce  qui
éteint les feux ordinaires ne faisait qu’en augmenter la violence, les
Grecs, qui en  firent usage, furent  en possession, pendant  plusieurs
siècles, de brûler toutes les flottes de leurs ennemis, surtout celles
des Arabes, qui venaient  d’Afrique ou de  Syrie les attaquer  jusqu’à
Constantinople.

    Ce feu  fut mis  au  rang des  secrets  de l’État,  et  Constantin
Porphyrogénète, dans  son  ouvrage  dédié  à  Romain,  son  fils,  sur
l’administration de l’Empire, l’avertit que, lorsque les Barbares  lui
demanderont dufeu grégeois, il doit leur répondre qu’il ne lui est pas
permis de leur en donner, parce qu’un ange, qui l’apporta à l’empereur
Constantin, défendit de le communiquer aux autres nations, et que ceux
qui avaient osé le faire  avaient été dévorés par  le feu du ciel  dès
qu’ils étaient entrés dans l’Église.

    Constantinople faisait le plus grand  et presque le seul  commerce
du monde, dans un  temps où les nations  gothiques, d’un côté, et  les
Arabes, de l’autre, avaient ruiné  le commerce et l’industrie  partout
ailleurs: les  manufactures de  soie  y avaient  passé de  Perse,  et,
depuis l’invasion  des Arabes,  elles furent  fort négligées  dans  la
Perse même. D’ailleurs, les Grecs étaient maîtres de la mer. Cela  mit
dans l’État  d’immenses  richesses  et,  par  conséquent,  de  grandes
ressources; et,  sitôt  qu’il  eut quelque  relâche,  on  vit  d’abord
reparaître la prospérité publique.

    En voici  un grand  exemple. Le  vieux Andronic  Comnène était  le
Néron des  Grecs; mais,  comme, parmi  tous ses  vices, il  avait  une
fermeté admirable pour  empêcher les injustices  et les vexations  des
grands, on remarqua  que ,  pendant trois ans  qu’il régna,  plusieurs
provinces se rétablirent.

    Enfin, les Barbares  qui habitaient  les bords  du Danube  s’étant
établis, ils  ne  furent plus  si  redoutables et  servirent  même  de
barrière contre d’autres Barbares.

    Ainsi,  pendant  que  l’Empire  était  affaissé  sous  un  mauvais
gouvernement, des choses particulières le soutenaient. C’est ainsi que
nous voyons  aujourd’hui quelques  nations de  l’Europe se  maintenir,
malgré leur faiblesse, par les trésors des Indes; les états  temporels
du pape, par le respect que l’on a pour le souverain; et les corsaires
de Barbarie, par l’empêchement qu’ils mettent au commerce des  petites
nations, ce qui les rend utiles aux grandes .

    L’empire des Turcs est à présent à peu près dans le même degré  de
faiblesse où  était  autrefois celui  des  Grecs. Mais  il  subsistera
longtemps: car, si  quelque prince que  ce fût mettait  cet empire  en
péril en poursuivant ses conquêtes, les trois puissances  commerçantes
de l’Europe connaissent trop leurs  affaires pour n’en pas prendre  la
défense sur-le-champ .

    C’est leur félicité que Dieu ait permis qu’il y ait dans le  monde
des nations propres à posséder inutilement un grand empire.

    Dans le temps  de Basile Porphyrogénète,  la puissance des  Arabes
fut détruite  en Perse.  Mahomet,  fils de  Sambraël, qui  y  régnait,
appela du  nord  trois mille  Turcs  en qualité  d’auxiliaires  .  Sur
quelque mécontentement, il envoya  une armée contre  eux; mais ils  la
mirent en fuite. Mahomet, indigné  contre ses soldats, ordonna  qu’ils
passeraient  devant  lui  vêtus  en  robes  de  femmes;  mais  ils  se
joignirent aux  Turcs,  qui  d’abord allèrent  ôter  la  garnison  qui
gardait le pont de  l’Araxe, et ouvrirent le  passage à une  multitude
innombrable de leurs compatriotes.

    Après avoir  conquis  la Perse,  ils  se répandirent  d’orient  en
occident sur les terres  de l’Empire, et,  Romain Diogène ayant  voulu
les arrêter, ils le  prirent prisonnier et  soumirent presque tout  ce
que les Grecs avaient en Asie, jusqu’au Bosphore.

    Quelque temps après,  sous le règne  d’Alexis Comnène, les  Latins
attaquèrent l’Occident. Il y avait longtemps qu’un malheureux  schisme
avait mis une haine  implacable entre les nations  des deux rites,  et
elle aurait éclaté  plus tôt si  les Italiens n’avaient  plus pensé  à
réprimer  les  Empereurs  d’Allemagne,  qu’ils  craignaient,  que  les
Empereurs grecs, qu’ils ne faisaient que haïr.

    On était  dans  ces  circonstances,  lorsque tout  à  coup  il  se
répandit  en  Europe   une  opinion  religieuse   que  les  lieux   où
Jésus-Christ était né, ceux où  il avait souffert, étant profanés  par
les Infidèles,  le moyen  d’effacer ses  péchés était  de prendre  les
armes pour les en chasser. L’Europe était pleine de gens qui  aimaient
la guerre, qui  avaient beaucoup  de crimes  à expier,  et qu’on  leur
proposait d’expier en  suivant leur  passion dominante  tout le  monde
prit donc la croix et les armes.

    Les croisés,  étant arrivés  en Orient,  assiégèrent Nicée  et  la
prirent; ils la  rendirent aux  Grecs, et, dans  la consternation  des
infidèles, Alexis  et  Jean  Comnène rechassèrent  les  Turcs  jusqu’à
l’Euphrate.

    Mais, quel  que fût  l’avantage que  les Grecs  pussent tirer  des
expéditions des croisés, il n’y avait pas d’empereur qui ne frémît  du
péril de voir passer au milieu de  ses États et se succéder des  héros
si fiers et de si grandes armées.

    Ils cherchèrent donc  à dégoûter l’Europe  de ces entreprises,  et
les croisés trouvèrent partout des trahisons, de la perfidie, et  tout
ce qu’on peut attendre d’un ennemi timide.

    Il  faut  avouer  que  les  Français,  qui  avaient  commencé  ces
expéditions, n’avaient rien  fait pour se  faire souffrir. Au  travers
des invectives d’Andronic Comnène contre nous , on voit, dans le fond,
que, chez une nation étrangère,  nous ne nous contraignions point,  et
que nous avions pour lors les défauts qu’on nous reproche aujourd’hui.

    Un comte français alla  se mettre sur le  trône de l’Empereur;  le
comte Baudouin le tira par le bras et lui dit: "Vous devez savoir que,
quand on est dans un pays, il  en faut suivre les usages. -  Vraiment,
voilà un beau paysan, répondit-il,  de s’asseoir ici, tandis que  tant
de capitaines sont debout!"

    Les  Allemands,  qui  passèrent   ensuite,  et  qui  étaient   les
meilleures gens du monde, firent une rude pénitence de nos étourderies
et trouvèrent partout des esprits que nous avions révoltés .

    Enfin, la haine fut portée au dernier comble, et quelques  mauvais
traitements faits à des marchands vénitiens, l’ambition, l’avarice, un
faux zèle, déterminèrent les  Français et les  Vénitiens à se  croiser
contre les Grecs.

    Ils les  trouvèrent  aussi peu  aguerris  que, dans  ces  derniers
temps, les Tartares trouvèrent les Chinois. Les Français se  moquaient
de leurs habillements efféminés; ils  se promenaient dans les rues  de
Constantinople revêtus de leurs robes peintes; ils portaient à la main
une écritoire et du papier, par  dérision pour cette nation qui  avait
renoncé à  la  profession  des  armes  ;  et,  après  la  guerre,  ils
refusèrent de recevoir dans leurs troupes quelque Grec que ce fût.

    Ils prirent toute la  partie d’Occident et  y élurent empereur  le
comte de Flandres, dont les États éloignés ne pouvaient donner  aucune
jalousie aux Italiens. Les Grecs se maintinrent dans l’Orient, séparés
des Turcs par les montagnes et des Latins par la mer.

    Les Latins,  qui  n’avaient  pas  trouvé  d’obstacles  dans  leurs
conquêtes, en ayant trouvé une  infinité dans leur établissement,  les
Grecs  repassèrent  d’Asie  en  Europe,  reprirent  Constantinople  et
presque tout l’Occident.

    Mais ce nouvel empire ne fut que le fantôme du premier et n’en eut
ni les ressources ni la puissance.

    Il ne posséda guères en Asie que les provinces qui sont en deçà du
Méandre et du Sangare; la  plupart de celles d’Europe furent  divisées
en de petites souverainetés.

    De plus, pendant soixante ans  que Constantinople resta entre  les
mains des Latins,  les vaincus s’étant  dispersés et les  conquérants,
occupés  à  la  guerre,  le  commerce  passa  entièrement  aux  villes
d’Italie, et Constantinople fut privée de ses richesses.

    Le commerce même de l’intérieur se fit par les Latins. Les  Grecs,
nouvellement rétablis, et qui craignaient tout, voulurent se concilier
les Génois en leur  accordant la liberté de  trafiquer sans payer  des
droits ;  et les  Vénitiens,  qui n’acceptèrent  point de  paix,  mais
quelques trêves, et qu’on ne voulut pas irriter, n’en payèrent pas non
plus.

    Quoique, avant  la prise  de  Constantinople, Manuel  Comnène  eût
laissé tomber  la  marine,  cependant, comme  le  commerce  subsistait
encore, on pouvait facilement la rétablir. Mais, quand, dans le nouvel
empire, on  l’eut  abandonnée,  le  mal fut  sans  remède,  parce  que
l’impuissance augmenta toujours.

    Cet État, qui dominait sur  plusieurs îles, qui était partagé  par
la mer, et qui en était environné en tant d’endroits, n’avait point de
vaisseaux  pour   y  naviguer.   Les   provinces  n’eurent   plus   de
communication entre elles; on obligea les peuples de se réfugier  plus
avant dans les terres pour éviter les pirates; et, quand ils  l’eurent
fait, on  leur ordonna  de se  retirer dans  les forteresses  pour  se
sauver des Turcs .

    Les Turcs faisaient pour lors aux Grecs une guerre singulière: ils
allaient  proprement  à  la   chasse  des  hommes;  ils   traversaient
quelquefois deux cents lieues de pays pour faire leurs ravages.  Comme
ils étaient divisés sous plusieurs sultans, on ne pouvait pas, par des
présents, faire la  paix avec tous,  et il était  inutile de la  faire
avec quelques-uns . Ils  s’étaient faits mahométans,  et le zèle  pour
leur religion les engageait merveilleusement à ravager les terres  des
chrétiens. D’ailleurs, comme c’étaient les  peuples les plus laids  de
la Terre, leurs femmes  étaient affreuses comme eux  ; et, dès  qu’ils
eurent vu des Grecques, ils n’en purent plus souffrir d’autres .  Cela
les porta à des enlèvements continuels. Enfin, ils avaient été de tout
temps adonnés aux brigandages, et  c’était ces mêmes Huns qui  avaient
autrefois causé tant de maux à l’Empire romain.

    Les Turcs inondant tout  ce qui restait à  l’Empire grec en  Asie,
les habitants qui  purent leur  échapper fuirent  devant eux  jusqu’au
Bosphore, et ceux qui trouvèrent des vaisseaux se réfugièrent dans  la
partie  de   l’Empire   qui  était   en   Europe,  ce   qui   augmenta
considérablement le nombre de ses habitants. Mais il diminua  bientôt.
Il y  eut des  guerres  civiles si  furieuses  que les  deux  factions
appelèrent  divers  sultans  turcs   sous  cette  condition  ,   aussi
extravagante que barbare,  que tous les  habitants qu’ils  prendraient
dans les  pays du  parti  contraire seraient  menés en  esclavage,  et
chacun, dans la  vue de ruiner  ses ennemis, concourut  à détruire  la
Nation.

    Bajazet ayant soumis tous les  autres sultans, les Turcs  auraient
fait pour  lors  ce  qu’ils  firent depuis,  sous  Mahomet  II,  s’ils
n’avaient pas été  eux-mêmes sur  le point d’être  exterminés par  les
Tartares.

    Je n’ai pas  le courage de  parler des misères  qui suivirent;  je
dirai seulement que, sous les derniers empereurs, l’Empire, réduit aux
faubourgs de Constantinople, finit comme le Rhin, qui n’est plus qu’un
ruisseau lorsqu’il se perd dans l’Océan .




a cura di Valerio Di Stefano - Charles de Montesquieu - Considérations sur le Romains

    Considérations sur les  causes de  la grandeur des  Romains et  de
leur décadence

    Montesquieu

    Chapitre I: 1. Commencements de Rome. - 2. Ses guerres

    Il  ne  faut  pas   prendre  de  la  ville   de  Rome,  dans   ses
commencements, l’idée  que nous  donnent les  villes que  nous  voyons
aujourd’hui, à moins  que ce ne  soit de celles  de la Crimée,  faites
pour renfermer le butin,  les bestiaux et les  fruits de la  campagne.
Les noms anciens des  principaux lieux de Rome  ont tous du rapport  à
cet usage.

    La ville n’avait pas même de rues, si l’on n’appelle de ce nom  la
continuation des  chemins qui  y  aboutissaient. Les  maisons  étaient
placées sans  ordre  et très  petites:  car les  hommes,  toujours  au
travail ou  dans la  place publique,  ne se  tenaient guère  dans  les
maisons.

    Mais la grandeur de Rome parut bientôt dans ses édifices  publics.
Les ouvrages qui ont donné et  qui donnent encore aujourd’hui la  plus
haute idée de sa puissance ont été faits sous les Rois . On commençait
déjà à bâtir la ville éternelle.

    Romulus et ses successeurs furent presque toujours en guerre  avec
leurs voisins pour avoir des citoyens,  des femmes ou des terres.  Ils
revenaient dans  la ville  avec les  dépouilles des  peuples  vaincus:
c’étaient des  gerbes de  blé et  des troupeaux;  cela y  causait  une
grande joie. Voilà l’origine des  triomphes, qui furent dans la  suite
la principale cause des grandeurs où cette ville parvint.

    Rome accrut beaucoup  ses forces  par son union  avec les  Sabins,
peuples durs et belliqueux comme  les Lacédémoniens, dont ils  étaient
descendus. Romulus prit  leur bouclier,  qui était large,  au lieu  du
petit bouclier argien, dont il s’était servi jusqu’alors , et on  doit
remarquer que ce  qui a  le plus contribué  à rendre  les Romains  les
maîtres du monde, c’est  qu’ayant combattu successivement contre  tous
les peuples ils ont  toujours renoncé à leurs  usages sitôt qu’ils  en
ont trouvé de meilleurs.

    On pensait alors  dans les  républiques d’Italie  que les  traités
qu’elles avaient faits avec un roi ne les obligeaient point envers son
successeur; c’était pour elles  une espèce de droit  des gens .  Ainsi
tout ce qui avait été  soumis par un roi  de Rome se prétendait  libre
sous un autre, et les guerres naissaient toujours des guerres.

    Le règne de Numa, long et  pacifique, était très propre à  laisser
Rome dans  sa médiocrité,  et, si  elle  eût eu  dans ce  temps-là  un
territoire moins borné et une puissance plus grande, il y a  apparence
que sa fortune eût été fixée pour jamais.

    Une des causes de sa prospérité, c’est que ses rois furent tous de
grands personnages. On ne trouve  point ailleurs, dans les  histoires,
une suite non interrompue de tels hommes d’État et de tels capitaines.

    Dans la naissance des sociétés, ce sont les chefs des  républiques
qui font l’institution, et c’est  ensuite l’institution qui forme  les
chefs des républiques.

    Tarquin prit la  couronne sans  être élu par  le Sénat  ni par  le
peuple . Le  pouvoir devenait  héréditaire; il le  rendit absolu.  Ces
deux révolutions furent bientôt suivies d’une troisième.

    Son fils Sextus, en violant Lucrèce,  fit une chose qui a  presque
toujours fait chasser les tyrans des  villes où ils ont commandé:  car
le peuple, à qui une action pareille fait si bien sentir sa servitude,
prend d’abord une résolution extrême .

    Un peuple peut aisément  souffrir qu’on exige  de lui de  nouveaux
tributs: il ne  sait pas  s’il ne  retirera point  quelque utilité  de
l’emploi qu’on fera de l’argent qu’on lui demande; mais, quand on  lui
fait un affront, il ne sent que son malheur, et il y ajoute l’idée  de
tous les maux qui sont possibles.

    Il est pourtant vrai que la mort de Lucrèce ne fut que  l’occasion
de la révolution qui arriva;  car un peuple fier, entreprenant,  hardi
et renfermé dans des murailles, doit nécessairement secouer le joug ou
adoucir ses mœurs.

    Il devait arriver de deux choses l’une: ou que Rome changerait son
gouvernement; ou qu’elle resterait une petite et pauvre monarchie.

    L’histoire moderne nous fournit un  exemple de ce qui arriva  pour
lors à Rome, et ceci est  bien remarquable: car, comme les hommes  ont
eu  dans  tous  les  temps  les  mêmes  passions,  les  occasions  qui
produisent les grands  changements sont différentes,  mais les  causes
sont toujours les mêmes.

    Comme  Henri  VII,  roi  d’Angleterre,  augmenta  le  pouvoir  des
Communes pour avilir  les Grands,  Servius Tullius,  avant lui,  avait
étendu les  privilèges du  peuple pour  abaisser le  Sénat ;  mais  le
peuple,  devenu  d’abord  plus   hardi,  renversa  l’une  et   l’autre
monarchie.

    Le portrait de Tarquin n’a point été flatté; son nom n’a échappé à
aucun des orateurs  qui ont eu  à parler contre  la tyrannie. Mais  sa
conduite avant son malheur, que l’on voit qu’il prévoyait, sa  douceur
pour les peuples vaincus,  sa libéralité envers  les soldats, cet  art
qu’il eut d’intéresser tant  de gens à  sa conservation, ses  ouvrages
publics, son courage à la guerre,  sa constance dans son malheur,  une
guerre de vingt  ans qu’il fit  ou qu’il fit  faire au peuple  romain,
sans royaume et  sans biens,  ses continuelles  ressources, font  bien
voir que ce n’était pas un homme méprisable.

    Les places que la postérité donne sont sujettes, comme les autres,
aux caprices de la Fortune. Malheur à la réputation de tout prince qui
est opprimé par un parti  qui devient le dominant,  ou qui a tenté  de
détruire un préjugé qui lui survit!

    Rome, ayant chassé  les Rois, établit  des consuls annuels;  c’est
encore ce qui la porta à ce  haut degré de puissance. Les princes  ont
dans leur vie des périodes  d’ambition; après quoi, d’autres  passions
et l’oisiveté même succèdent. Mais, la République ayant des chefs  qui
changeaient  tous  les  ans,  et  qui  cherchaient  à  signaler   leur
magistrature pour en obtenir de nouvelles, il n’y avait pas un  moment
de perdu  pour l’ambition:  ils  engageaient le  Sénat à  proposer  au
peuple la guerre et lui montraient tous les jours de nouveaux ennemis.

    Ce corps y était déjà assez  porté de lui-même car, étant  fatigué
sans cesse par les plaintes et les demandes du peuple, il cherchait  à
le distraire de ses inquiétudes et à l’occuper au-dehors .

    Or la guerre était presque toujours agréable au peuple, parce que,
par la sage distribution du butin, on avait trouvé le moyen de la  lui
rendre utile.

    Rome étant  une  ville sans  commerce  et presque  sans  arts,  le
pillage  était  le  seul  moyen  que  les  particuliers  eussent  pour
s’enrichir.

    On avait donc mis de la  discipline dans la manière de piller,  et
on y observait à  peu près le même  ordre qui se pratique  aujourd’hui
chez les Petits Tartares.

    Le butin était mis en commun  , et on le distribuait aux  soldats.
Rien n’était perdu, parce qu’avant  de partir chacun avait juré  qu’il
ne détournerait rien à son profit. Or les Romains étaient le peuple du
monde le plus religieux  sur le serment, qui  fut toujours le nerf  de
leur discipline militaire.

    Enfin, les citoyens qui restaient dans la ville jouissaient  aussi
des fruits de  la victoire. On  confisquait une partie  des terres  du
peuple vaincu, dont on faisait deux parts: l’une se vendait au  profit
du public;  l’autre était  distribuée aux  pauvres citoyens,  sous  la
charge d’une rente en faveur de la République.

    Les consuls, ne pouvant obtenir l’honneur du triomphe que par  une
conquête ou une  victoire, faisaient  la guerre  avec une  impétuosité
extrême: on allait droit à l’ennemi, et la force décidait d’abord.

    Rome était donc dans une guerre éternelle et toujours violente. Or
une nation  toujours en  guerre  , et  par principe  de  gouvernement,
devait nécessairement périr ou venir à bout de toutes les autres, qui,
tantôt en  guerre,  tantôt en  paix,  n’étaient jamais  si  propres  à
attaquer, ni si préparées à se défendre.

    Par là, les Romains acquirent  une profonde connaissance de  l’art
militaire. Dans les guerres passagères,  la plupart des exemples  sont
perdus: la paix donne d’autres idées,  et on oublie ses fautes et  ses
vertus mêmes.

    Une autre suite du principe de  la guerre continuelle fut que  les
Romains ne firent jamais la paix que vainqueurs. En effet, à quoi  bon
faire une paix  honteuse avec  un peuple,  pour en  aller attaquer  un
autre?

    Dans cette  idée, ils  augmentaient toujours  leurs prétentions  à
mesure de leurs défaites; par là, ils consternaient les vainqueurs  et
s’imposaient à eux-mêmes une plus grande nécessité de vaincre.

    Toujours exposés aux plus affreuses vengeances, la constance et la
valeur leur  devinrent  nécessaires,  et ces  vertus  ne  purent  être
distinguées chez eux  de l’amour  de soi-même,  de sa  famille, de  sa
patrie et de tout ce qu’il y a de plus cher parmi les hommes.

    Les peuples d’Italie n’avaient aucun usage des machines propres  à
faire les sièges , et, de plus, les soldats n’ayant point de paie,  on
ne pouvait pas les  retenir longtemps devant une  place; ainsi peu  de
leurs guerres étaient décisives. On  se battait pour avoir le  pillage
du camp ennemi ou de ses terres; après quoi le vainqueur et le  vaincu
se retiraient chacun dans sa ville. C’est ce qui fit la résistance des
peuples d’Italie et, en  même temps, l’opiniâtreté  des Romains à  les
subjuguer; c’est  ce qui  donna à  ceux-ci des  victoires qui  ne  les
corrompirent point, et qui leur laissèrent toute leur pauvreté.

    S’ils avaient rapidement conquis  toutes les villes voisines,  ils
se seraient  trouvés dans  la décadence  à l’arrivée  de Pyrrhus,  des
Gaulois et d’Annibal, et, par la destinée de presque tous les états du
monde, ils auraient passé  trop vite de la  pauvreté aux richesses  et
des richesses à la corruption.

    Mais Rome, faisant toujours des  efforts et trouvant toujours  des
obstacles, faisait  sentir sa  puissance sans  pouvoir l’étendre,  et,
dans une circonférence très petite,  elle s’exerçait à des vertus  qui
devaient être si fatales à l’univers.

    Tous les peuples d’Italie n’étaient pas également belliqueux:  les
Toscans étaient  amollis par  leurs richesses  et par  leur luxe;  les
Tarentins, les Capouans, presque toutes  les villes de la Campanie  et
de  la  Grande-Grèce,  languissaient  dans  l’oisiveté  et  dans   les
plaisirs. Mais les Latins, les Herniques, les Sabins, les Èques et les
Volsques aimaient passionnément la guerre; ils étaient autour de Rome;
ils lui firent une  résistance inconcevable et  furent ses maîtres  en
fait d’opiniâtreté.

    Les villes latines étaient des colonies d’Albe qui furent  fondées
par Latinus  Sylvius .  Outre une  origine commune  avec les  Romains,
elles avaient encore des rites  communs, et Servius Tullius les  avait
engagées à faire  bâtir un temple  dans Rome, pour  être le centre  de
l’union des deux peuples.  Ayant perdu une  grande bataille auprès  du
Lac Régille, elles furent  soumises à une alliance  et une société  de
guerres avec les Romains .

    On vit manifestement, pendant le peu de temps que dura la tyrannie
des Décemvirs, à quel point  l’agrandissement de Rome dépendait de  sa
liberté: l’État sembla avoir perdu l’âme qui le faisait mouvoir .

    Il n’y eut plus dans  la Ville que deux  sortes de gens: ceux  qui
souffraient  la   servitude,  et   ceux  qui,   pour  leurs   intérêts
particuliers, cherchaient  à  la  faire  souffrir.  Les  sénateurs  se
retirèrent de Rome comme d’une ville étrangère, et les peuples voisins
ne trouvèrent de résistance nulle part.

    Le Sénat ayant  eu le  moyen de donner  une paie  aux soldats,  le
siège de Veïes fut entrepris;  il dura dix ans.  On vit un nouvel  art
chez les Romains et une autre manière de faire la guerre: leurs succès
furent plus éclatants; ils profitèrent  mieux de leurs victoires;  ils
firent de plus  grandes conquêtes;  ils envoyèrent  plus de  colonies;
enfin, la prise de Veïes fut une espèce de révolution.

    Mais les travaux ne furent  pas moindres. S’ils portèrent de  plus
rudes coups aux Toscans, aux Èques et aux Volsques, cela même fit  que
les Latins et les Herniques, leurs alliés, qui avaient les mêmes armes
et la même  discipline qu’eux,  les abandonnèrent; que  des ligues  se
formèrent chez les Toscans; et  que les Samnites, les plus  belliqueux
de tous les peuples de l’Italie, leur firent la guerre avec fureur.

    Depuis l’établissement de la paye, le Sénat ne distribua plus  aux
soldats les terres des peuples vaincus; il imposa d’autres conditions:
il les obligea, par exemple, de fournir à l’armée une solde pendant un
certain temps, de lui donner du blé et des habits .

    La prise de Rome par  les Gaulois ne lui  ôta rien de ses  forces:
l’armée, plus dissipée que vaincue, se retira presque entière à Veïes;
le peuple se sauva dans les villes voisines; et l’incendie de la Ville
ne fut que l’incendie de quelques cabanes de pasteurs.

    Chapitre II: De l’art de la guerre chez les Romains

    Les Romains se destinant à la guerre et la regardant comme le seul
art, ils  mirent  tout  leur  esprit et  toutes  leurs  pensées  à  le
perfectionner. C’est sans doute un Dieu, dit Végèce , qui leur inspira
la légion.

    Ils jugèrent qu’il  fallait donner  aux soldats de  la légion  des
armes offensives et défensives plus fortes et plus pesantes que celles
de quelque autre peuple que ce fût .

    Mais, comme il y a des choses à faire dans la guerre dont un corps
pesant n’est pas capable, ils voulurent que la légion contînt dans son
sein une troupe légère qui pût  en sortir pour engager le combat,  et,
si la  nécessité l’exigeait,  s’y retirer;  qu’elle eût  encore de  la
cavalerie, des hommes de  trait et des  frondeurs pour poursuivre  les
fuyards et achever la victoire;  qu’elle fût défendue par toute  sorte
de machines de guerre qu’elle traînait  avec elle; que, chaque fois  ,
elle se retranchât et  fût, comme dit Végèce,  une espèce de place  de
guerre.

    Pour qu’ils pussent avoir des  armes plus pesantes que celles  des
autres hommes, il fallait qu’ils  se rendissent plus qu’hommes;  c’est
ce qu’ils firent par un  travail continuel qui augmentait leur  force,
et par des exercices qui  leur donnaient de l’adresse, laquelle  n’est
autre chose qu’une juste dispensation des forces que l’on a.

    Nous remarquons aujourd’hui que nos armées périssent beaucoup  par
le travail  immodéré  des soldats  ,  et, cependant,  c’était  par  un
travail immense que les Romains se conservaient. La raison en est,  je
crois, que  leurs  fatigues  étaient continuelles,  au  lieu  que  nos
soldats  passent  sans  cesse  d’un  travail  extrême  à  une  extrême
oisiveté, ce qui  est la chose  du monde  la plus propre  à les  faire
périr.

    Il faut que  je rapporte  ici ce que  les auteurs  nous disent  de
l’éducation des soldats romains  . On les accoutumait  à aller le  pas
militaire, c’est-à-dire  à  faire  en cinq  heures  vingt  milles,  et
quelquefois vingt-quatre. Pendant ces marches, on leur faisait  porter
des poids de soixante  livres. On les  entretenait dans l’habitude  de
courir et de sauter tout  armés; ils prenaient, dans leurs  exercices,
des épées, des javelots, des flèches d’une pesanteur double des  armes
ordinaires, et ces exercices étaient continuels .

    Ce n’était pas seulement dans le camp qu’était l’école  militaire:
il y avait dans  la ville un lieu  où les citoyens allaient  s’exercer
(c’était le Champ de Mars). Après le travail, ils se jetaient dans  le
Tibre, pour  s’entretenir  dans l’habitude  de  nager et  nettoyer  la
poussière et la sueur .

    Nous n’avons plus une juste idée des exercices du corps: un  homme
qui s’y applique  trop nous paraît  méprisable, par la  raison que  la
plupart de ces exercices n’ont  plus d’autre objet que les  agréments,
au lieu que, chez les Anciens, tout, jusqu’à la danse, faisait  partie
de l’art militaire.

    Il est même arrivé parmi nous qu’une adresse trop recherchée  dans
l’usage des  armes dont  nous nous  servons à  la guerre  est  devenue
ridicule, parce que, depuis l’introduction  de la coutume des  combats
singuliers, l’escrime a été regardée comme la science des  querelleurs
ou des poltrons.

    Ceux qui critiquent Homère de  ce qu’il relève ordinairement  dans
ses héros la force, l’adresse ou l’agilité du corps, devraient trouver
Salluste bien ridicule, qui loue  Pompée de ce qu’il courait,  sautait
et portait un fardeau aussi bien qu’homme de son temps .

    Toutes les fois que  les Romains se crurent  en danger, ou  qu’ils
voulurent réparer quelque  perte, ce fut  une pratique constante  chez
eux d’affermir la discipline militaire . Ont-ils à faire la guerre aux
Latins, peuples aussi aguerris qu’eux-mêmes? Manlius songe à augmenter
la force du  commandement et fait  mourir son fils,  qui avait  vaincu
sans son ordre. Sont-ils battus  à Numance? Scipion Émilien les  prive
d’abord de  tout ce  qui  les avait  amollis  . Les  légions  romaines
ont-elles passé sous le joug  en Numidie? Métellus répare cette  honte
dès qu’il leur  a fait reprendre  les institutions anciennes.  Marius,
pour battre les  Cimbres et  les Teutons, commence  par détourner  les
fleuves, et Sylla fait  si bien travailler les  soldats de son  armée,
effrayée de  la  guerre contre  Mithridate,  qu’ils lui  demandent  le
combat comme la fin de leurs peines .

    Publius Nasica, sans besoin, leur fit construire une armée navale:
on craignait plus l’oisiveté que les ennemis.

    Aulu-Gelle donne  d’assez  mauvaises  raisons de  la  coutume  des
Romains de faire saigner les soldats qui avaient commis quelque faute:
la vraie est  que, la  force étant  la principale  qualité du  soldat,
c’était le dégrader que de l’affaiblir.

    Des hommes si endurcis étaient ordinairement sains; on ne remarque
pas dans les auteurs que les armées romaines, qui faisaient la  guerre
en tant de climats, périssent beaucoup par les maladies; au lieu qu’il
arrive presque continuellement aujourd’hui que des armées, sans  avoir
combattu, se fondent, pour ainsi dire, dans une campagne.

    Parmi nous, les désertions sont fréquentes, parce que les  soldats
sont la plus vile partie  de chaque nation, et  qu’il n’y en a  aucune
qui ait ou qui  croie avoir un certain  avantage sur les autres.  Chez
les Romains, elles étaient plus rares: des soldats tirés du sein  d’un
peuple si fier,  si orgueilleux, si  sûr de commander  aux autres,  ne
pouvaient guère penser à s’avilir jusqu’à cesser d’être Romains.

    Comme leurs  armées n’étaient  pas nombreuses,  il était  aisé  de
pourvoir à leur subsistance;  le chef pouvait  mieux les connaître  et
voyait plus aisément les fautes et les violations de la discipline.

    La force de leurs exercices, les chemins admirables qu’ils avaient
construits, les  mettaient en  état de  faire des  marches longues  et
rapides  .  Leur  présence  inopinée  glaçait  les  esprits:  ils   se
montraient, surtout après un mauvais  succès, dans le temps que  leurs
ennemis étaient dans cette négligence que donne la victoire.

    Dans nos  combats  d’aujourd’hui,  un  particulier  n’a  guère  de
confiance qu’en la multitude; mais chaque Romain, plus robuste et plus
aguerri que  son  ennemi, comptait  toujours  sur lui-même;  il  avait
naturellement du  courage,  c’est-à-dire de  cette  vertu qui  est  le
sentiment de ses propres forces.

    Leurs troupes  étant toujours  les  mieux disciplinées,  il  était
difficile  que,  dans  le  combat  le  plus  malheureux,  ils  ne   se
ralliassent quelque part, ou  que le désordre ne  se mît quelque  part
chez  les  ennemis.  Aussi  les  voit-on  continuellement,  dans   les
histoires, quoique surmontés dans le commencement par le nombre ou par
l’ardeur des ennemis, arracher enfin la victoire de leurs mains.

    Leur principale  attention était  d’examiner en  quoi leur  ennemi
pouvait avoir de la  supériorité sur eux, et  d’abord ils y  mettaient
ordre. Ils s’accoutumèrent à  voir le sang et  les blessures dans  les
spectacles des gladiateurs, qu’ils prirent des Étrusques .

    Les épées tranchantes des Gaulois  , les éléphants de Pyrrhus,  ne
les surprirent qu’une  fois. Ils  suppléèrent à la  faiblesse de  leur
cavalerie ,  d’abord,  en  ôtant  les brides  des  chevaux,  pour  que
l’impétuosité n’en pût être arrêtée; ensuite, en y mêlant des vélites.
Quand ils eurent connu l’épée espagnole, ils quittèrent la leur .  Ils
éludèrent la science  des pilotes  par l’invention  d’une machine  que
Polybe nous a décrite. Enfin, comme dit Josèphe , la guerre était pour
eux une méditation; la paix, un exercice.

    Si quelque nation tint de la nature ou de son institution  quelque
avantage particulier, ils  en firent d’abord  usage; ils  n’oublièrent
rien  pour  avoir  des  chevaux  numides,  des  archers  crétois,  des
frondeurs baléares, des vaisseaux rhodiens.

    Enfin, jamais nation ne prépara la guerre avec tant de prudence et
né la fit avec tant d’audace.

    Chapitre III: Comment les romains purent s’agrandir

    Comme les peuples de l’Europe ont,  dans ces temps-ci, à peu  près
les mêmes arts, les mêmes armes, la même discipline et la même manière
de faire la  guerre, la  prodigieuse fortune des  Romains nous  paraît
inconcevable. D’ailleurs, il y  a aujourd’hui une telle  disproportion
dans la puissance qu’il n’est pas possible qu’un petit état sorte, par
ses propres forces, de l’abaissement où la Providence l’a mis.

    Ceci demande qu’on  y réfléchisse;  sans quoi,  nous verrions  des
événements sans les comprendre, et, ne sentant pas bien la  différence
des situations, nous  croirions, en lisant  l’histoire ancienne,  voir
d’autres hommes que nous.

    Une expérience continuelle  a pu faire  connaître en Europe  qu’un
prince qui a un million de sujets ne peut, sans se détruire  lui-même,
entretenir plus de dix mille hommes de  troupe; il n’y a donc que  les
grandes nations qui aient des armées.

    Il n’en  était pas  de même  dans les  anciennes républiques:  car
cette proportion des soldats au  reste du peuple, qui est  aujourd’hui
comme d’un à cent, y pouvait être aisément comme d’un à huit.

    Les fondateurs des anciennes républiques avaient également partagé
les terres. Cela  seul faisait  un peuple  puissant, c’est-à-dire  une
société bien réglée. Cela faisait aussi une bonne armée, chacun  ayant
un égal intérêt, et très grand, à défendre sa patrie.

    Quand les  lois n’étaient  plus rigidement  observées, les  choses
revenaient au point où elles sont  à présent parmi nous: l’avarice  de
quelques particuliers et  la prodigalité des  autres faisaient  passer
les  fonds  de  terre  dans  peu   de  mains,  et  d’abord  les   arts
s’introduisaient pour les besoins mutuels  des riches et des  pauvres.
Cela faisait qu’il n’y avait presque  plus de citoyens ni de  soldats:
car les  fonds  de terre  destinés  auparavant à  l’entretien  de  ces
derniers étaient  employés  à  celui des  esclaves  et  des  artisans,
instruments du luxe  des nouveaux possesseurs;  sans quoi l’État,  qui
malgré  son  dérèglement  doit   subsister,  aurait  péri.  Avant   la
corruption, les revenus primitifs de l’État étaient partagés entre les
soldats, c’est-à-dire  les  laboureurs; lorsque  la  République  était
corrompue,  ils  passaient  d’abord  à  des  hommes  riches,  qui  les
rendaient aux esclaves et  aux artisans; d’où on  en retirait, par  le
moyen des tributs, une partie pour l’entretien des soldats.

    Or ces sortes  de gens n’étaient  guère propres à  la guerre:  ils
étaient lâches et déjà corrompus par le luxe des villes et souvent par
leur art  même; outre  que, comme  ils n’avaient  point proprement  de
patrie, et qu’ils jouissaient de  leur industrie partout, ils  avaient
peu à perdre ou à conserver.

    Dans un dénombrement de Rome fait quelque temps après  l’expulsion
des Rois , et dans celui que  Démétrius de Phalère fit à Athènes ,  il
se trouva,  à peu  près, le  même nombre  d’habitants: Rome  en  avait
quatre cent quarante mille; Athènes,  quatre cent trente et un  mille.
Mais ce dénombrement de Rome tombe dans un temps où elle était dans la
force de son institution,  et celui d’Athènes, dans  un temps où  elle
était entièrement  corrompue. On  trouva que  le nombre  des  citoyens
pubères faisait à Rome le quart  de ses habitants, et qu’il faisait  à
Athènes un peu moins du vingtième.  La puissance de Rome était donc  à
celle d’Athènes, dans ces divers temps, à peu près comme un quart  est
à un vingtième, c’est-à-dire qu’elle était cinq fois plus grande.

    Les rois  Agis  et  Cléoménès  voyant qu’au  lieu  de  neuf  mille
citoyens qui étaient à Sparte du temps  de Lycurgue , il n’y en  avait
plus que sept cents, dont à peine cent possédaient des terres , et que
tout le reste n’était qu’une  populace sans courage, ils  entreprirent
de rétablir les lois  à cet égard ,  et Lacédémone reprit sa  première
puissance et redevint formidable à tous les Grecs.

    Ce fut  le partage  égal des  terres qui  rendit Rome  capable  de
sortir d’abord de son abaissement, et  cela se sentit bien quand  elle
fut corrompue.

    Elle était une petite république lorsque, les Latins ayant  refusé
le secours  de  troupes qu’ils  étaient  obligés de  donner,  on  leva
sur-le-champ dix  légions dans  la ville  . "À  peine à  présent,  dit
Tite-Live,  Rome,  que   le  monde   entier  ne   peut  contenir,   en
pourrait-elle faire autant si un ennemi paraissait tout à coup  devant
ses murailles: marque certaine que nous ne nous sommes point agrandis,
et que nous  n’avons fait qu’augmenter  le luxe et  les richesses  qui
nous travaillent."

    "Dites-moi, disait Tibérius Gracchus aux nobles , qui vaut  mieux,
un citoyen ou un esclave perpétuel, un soldat ou un homme inutile à la
guerre? Voulez-vous, pour avoir quelques arpents de terre plus que les
autres citoyens, renoncer  à l’espérance  de la conquête  du reste  du
monde ou vous mettre  en danger de vous  voir enlever par les  ennemis
ces terres que vous nous refusez?"

    Chapitre IV  1. Des  Gaulois -  2. De  Pyrrhus -  3. Parallèle  de
Carthage et de Rome - 4. Guerre d’Annibal

    Les Romains eurent bien des  guerres avec les Gaulois. L’amour  de
la gloire, le mépris de  la mort, l’obstination pour vaincre,  étaient
les mêmes dans les deux  peuples; mais les armes étaient  différentes;
le bouclier  des Gaulois  était petit,  et leur  épée mauvaise:  aussi
furent-ils traités à peu  près comme, dans  les derniers siècles,  les
Mexicains l’ont été par les Espagnols. Et ce qu’il y a de  surprenant,
c’est que ces peuples, que les Romains rencontrèrent dans presque tous
les lieux et dans presque tous  les temps, se laissèrent détruire  les
uns après les autres, sans jamais connaître, chercher, ni prévenir  la
cause de leurs malheurs.

    Pyrrhus vint  faire la  guerre aux  Romains dans  le temps  qu’ils
étaient en état de lui résister  et de s’instruire par ses  victoires;
il leur apprit à se  retrancher, à choisir et  à disposer un camp;  il
les accoutuma  aux  éléphants et  les  prépara pour  de  plus  grandes
guerres .

    La grandeur  de  Pyrrhus  ne  consistait  que  dans  ses  qualités
personnelles . Plutarque nous dit qu’il fut obligé de faire la  guerre
de Macédoine parce  qu’il ne  pouvait entretenir six  mille hommes  de
pied et cinq cents chevaux qu’il avait . Ce prince, maître d’un  petit
État dont on n’a  plus entendu parler après  lui, était un  aventurier
qui faisait  des  entreprises  continuelles  parce  qu’il  ne  pouvait
subsister qu’en entreprenant.

    Tarente, son  alliée, avait  bien  dégénéré de  l’institution  des
Lacédémoniens, ses ancêtres  . Il  aurait pu faire  de grandes  choses
avec les Samnites; mais les Romains les avaient presque détruits.

    Carthage, devenue riche plus  tôt que Rome,  avait aussi été  plus
tôt corrompue:  ainsi,  pendant  qu’à  Rome  les  emplois  publics  ne
s’obtenaient que par la vertu et ne donnaient d’utilité que  l’honneur
et une préférence aux fatigues, tout ce que le public peut donner  aux
particuliers se  vendait à  Carthage, et  tout service  rendu par  les
particuliers y était payé par le public.

    La tyrannie d’un prince ne met pas  un État plus près de sa  ruine
que l’indifférence  pour  le  bien  commun  n’y  met  une  république.
L’avantage  d’un  État  libre  est  que  les  revenus  y  sont   mieux
administrés. Mais lorsqu’ils  le sont plus  mal? L’avantage d’un  État
libre est qu’il n’y a point de favoris. Mais, quand cela n’est pas, et
qu’au lieu des amis et des parents du prince il faut faire la  fortune
des amis et  des parents de  tous ceux qui  ont part au  gouvernement,
tout est perdu; les lois sont éludées plus dangereusement qu’elles  ne
sont violées par un prince, qui, étant toujours le plus grand  citoyen
de l’État, a le plus d’intérêt à sa conservation.

    Des anciennes mœurs, un certain usage de la pauvreté, rendaient  à
Rome  les  fortunes  à  peu   près  égales;  mais,  à  Carthage,   des
particuliers avaient les richesses des rois.

    De deux factions qui régnaient à Carthage, l’une voulait  toujours
la paix,  et  l’autre,  toujours  la  guerre;  de  façon  qu’il  était
impossible d’y jouir de l’une, ni d’y bien faire l’autre.

    Pendant qu’à Rome la guerre réunissait d’abord tous les  intérêts,
elle les séparait encore plus à Carthage .

    Dans les États gouvernés par  un prince, les divisions  s’apaisent
aisément, parce qu’il a  dans ses mains  une puissance coercitive  qui
ramène les deux  partis; mais,  dans une république,  elles sont  plus
durables, parce que le mal attaque ordinairement la puissance même qui
pourrait le guérir.

    À Rome, gouvernée par les lois,  le peuple souffrait que le  Sénat
eût la direction des affaires. À Carthage, gouvernée par des abus,  le
peuple voulait tout faire par lui-même.

    Carthage, qui  faisait  la  guerre avec  son  opulence  contre  la
pauvreté romaine, avait par cela même du désavantage; l’or et l’argent
s’épuisent; mais la vertu,  la constance, la force  et la pauvreté  ne
s’épuisent jamais.

    Les Romains étaient  ambitieux par orgueil,  et les  Carthaginois,
par  avarice;  les  uns  voulaient  commander,  les  autres  voulaient
acquérir; et  ces derniers,  calculant  sans cesse  la recette  et  la
dépense, firent toujours la guerre sans l’aimer.

    Des batailles perdues, la diminution du peuple,  l’affaiblissement
du commerce, l’épuisement du trésor public, le soulèvement des nations
voisines, pouvaient faire accepter à  Carthage les conditions de  paix
les plus dures. Mais Rome ne se conduisait point par le sentiment  des
biens et des maux: elle ne se déterminait que par sa gloire, et, comme
elle n’imaginait point qu’elle pût être si elle ne commandait pas,  il
n’y avait point d’espérance  ni de crainte qui  pût l’obliger à  faire
une paix qu’elle n’aurait point imposée.

    Il n’y a rien de si puissant qu’une république où l’on observe les
lois, non pas par crainte, non pas par raison, mais par passion, comme
furent Rome et Lacédémone:  car, pour lors, il  se joint à la  sagesse
d’un bon gouvernement toute la force que pourrait avoir une faction.

    Les Carthaginois  se  servaient  de  troupes  étrangères,  et  les
Romains employaient les  leurs . Comme  ces derniers n’avaient  jamais
regardé les  vaincus  que comme  des  instruments pour  des  triomphes
futurs, ils rendirent soldats tous les peuples qu’ils avaient  soumis,
et plus  ils eurent  de peine  à les  vaincre, plus  ils les  jugèrent
propres à être incorporés dans leur république. Ainsi nous voyons  les
Samnites, qui ne  furent subjugués qu’après  vingt-quatre triomphes  ,
devenir les  auxiliaires  des  Romains, et,  quelque  temps  avant  la
seconde guerre  punique,  ils  tirèrent  d’eux  et  de  leurs  alliés,
c’est-à-dire d’un pays qui n’était guère  plus grand que les États  du
Pape et de Naples, sept cent mille  hommes de pied et soixante et  dix
mille de cheval, pour opposer aux Gaulois .

    Dans le fort de la seconde  guerre punique, Rome eut toujours  sur
pied de vingt-deux  à vingt-quatre  légions; cependant  il paraît  par
Tite-Live que le cens n’était pour lors que d’environ cent trente-sept
mille citoyens.

    Carthage employait plus  de forces  pour attaquer;  Rome, pour  se
défendre: celle-ci, comme on  vient de dire,  arma un nombre  d’hommes
prodigieux contre les Gaulois et  Annibal, qui l’attaquaient, et  elle
n’envoya que deux légions contre les  plus grands rois; ce qui  rendit
ses forces éternelles.

    L’établissement de Carthage dans son  pays était moins solide  que
celui de  Rome dans  le  sien. Cette  dernière avait  trente  colonies
autour d’elle, qui en étaient comme  les remparts . Avant la  bataille
de Cannes, aucun allié ne  l’avait abandonnée; c’est que les  Samnites
et les autres peuples d’Italie étaient accoutumés à sa domination.

    La  plupart  des  villes  d’Afrique,  étant  peu  fortifiées,   se
rendaient d’abord  à quiconquese  présentait pour  les prendre.  Aussi
tous ceux qui y débarquèrent, Agathocle, Régulus, Scipion,  mirent-ils
d’abord Carthage au désespoir.

    On ne peut guère attribuerqu’àun mauvais gouvernement ce qui  leur
arriva dans toute  la guerre  que leur  fit le  premier Scipion:  leur
ville et leurs armées  même étaient affamées,  tandis que les  Romains
étaient dans l’abondance de toutes choses .

    Chez  les  Carthaginois,  les  armées  qui  avaient  été   battues
devenaient plus insolentes; quelquefois elles mettaient en croix leurs
généraux et les punissaient de leur propre lâcheté. Chez les  Romains,
le consul décimait les troupes qui avaient fui, et les ramenait contre
les ennemis.

    Le gouvernement des Carthaginois était  très dur : ils avaient  si
fort tourmenté  les  peuples  d’Espagne que,  lorsque  les  Romains  y
arrivèrent, ils furent  regardés comme  des libérateurs,  et, si  l’on
fait attention aux sommes immenses  qu’il leur en coûta pour  soutenir
une guerre  où ils  succombèrent, on  verra bien  que l’injustice  est
mauvaise ménagère, et qu’elle ne remplit pas même ses vues.

    La fondation d’Alexandrie  avait beaucoup diminué  le commerce  de
Carthage. Dans  les  premiers  temps, la  superstition  bannissait  en
quelque façon  les  étrangers  de l’Égypte,  et,  lorsque  les  Perses
l’eurent conquise, ils n’avaient  songé qu’à affaiblir leurs  nouveaux
sujets. Mais,  sous  les rois  grecs,  l’Égypte fit  presque  tout  le
commerce du monde, et celui de Carthage commença à déchoir.

    Les  puissances  établies  par   le  commerce  peuvent   subsister
longtemps dans  leur médiocrité;  mais  leur grandeur  est de  peu  de
durée. Elles s’élèvent peu à peu et sans que personne s’en  aperçoive;
car elles ne font aucun acte particulier qui fasse du bruit et signale
leur puissance. Mais,  lorsque la chose  est venue au  point qu’on  ne
peut plus s’empêcher de la voir, chacun cherche à priver cette  nation
d’un avantage qu’elle n’a pris, pour ainsi dire, que par surprise.

    La cavalerie carthaginoise  valait mieux que  la romaine par  deux
raisons: l’une, que les chevaux numides et espagnols étaient meilleurs
que ceux  d’Italie, et  l’autre, que  la cavalerie  romaine était  mal
armée: car ce ne fut  que dans les guerres  que les Romains firent  en
Grèce qu’ils changèrent de manière, comme nous l’apprenons de Polybe .

    Dans la première  guerre punique,  Régulus fut battu  dès que  les
Carthaginois  choisirent  les  plaines   pour  faire  combattre   leur
cavalerie, et,  dans  la  seconde,  Annibal  dut  à  ses  Numides  ses
principales victoires .

    Scipion, ayant conquis l’Espagne et fait alliance avec Massinisse,
ôta aux Carthaginois cette supériorité; ce fut la cavalerie numide qui
gagna la bataille de Zama et finit la guerre.

    Les  Carthaginois  avaient  plus   d’expérience  sur  la  mer   et
connaissaient mieux la manœuvre que les Romains; mais il me semble que
cet  avantage  n’était  pas  pour  lors  si  grand  qu’il  le   serait
aujourd’hui.

    Les Anciens, n’ayant pas la boussole, ne pouvaient guère  naviguer
que sur les côtes; aussi ils ne se servaient que de bâtiments à rames,
petits et plats; presque toutes les rades étaient pour eux des  ports;
la science des pilotes était très  bornée, et leur manœuvre, très  peu
de chose.  Aussi Aristote  disait-il qu’il  était inutile  d’avoir  un
corps de mariniers, et que les laboureurs suffisaient pour cela.

    L’art était si imparfait qu’on  ne faisait guère avec mille  rames
que ce qui se fait aujourd’hui avec cent .

    Les  grands  vaisseaux  étaient  désavantageux,  en  ce   qu’étant
difficilement mus  par la  chiourme  ils ne  pouvaient pas  faire  les
évolutions nécessaires. Antoine en fit à Actium une funeste expérience
: ses navires ne pouvaient se remuer, pendant que ceux d’Auguste, plus
légers, les attaquaient de toutes parts.

    Les vaisseaux anciens  étant à  rames, les  plus légers  brisaient
aisément celles des plus  grands, qui, pour  lors, n’étaient plus  que
des machines immobiles, comme sont aujourd’hui nos vaisseaux démâtés.

    Depuis l’invention de la  boussole, on a changé  de manière; on  a
abandonné les  rames, on  a fui  les  côtes, on  a construit  de  gros
vaisseaux; la machine est devenue  plus composée, et les pratiques  se
sont multipliées.

    L’invention de  la poudre  a  fait une  chose qu’on  n’aurait  pas
soupçonnée; c’est que la  force des armées navales  a plus que  jamais
consisté dans l’art: car, pour résister  à la violence du canon et  ne
pas essuyer un feu supérieur, il a  fallu de gros navires; mais, à  la
grandeur de la machine, on a dû proportionner la puissance de l’art.

    Les petits vaisseaux  d’autrefois s’accrochaient  soudain, et  les
soldats combattaient des deux parts;  on mettait sur une flotte  toute
une armée  de  terre: dans  la  bataille  navale que  Régulus  et  son
collègue gagnèrent, on vit combattre cent trente mille Romains  contre
cent cinquante mille Carthaginois. Pour lors, les soldats étaient pour
beaucoup, et les gens de l’art, pour peu; à présent, les soldats  sont
pour rien ou pour peu, et les gens de l’art, pour beaucoup.

    La victoire du consul Duillius fait bien sentir cette  différence;
les Romains n’avaient aucune connaissance de la navigation; une galère
carthaginoise échoua sur leurs  côtes; ils se  servirent de ce  modèle
pour en bâtir; en trois mois de temps, leurs matelots furent  dressés,
leur flotte fut construite,  équipée; elle mit à  la mer; elle  trouva
l’armée navale des Carthaginois et la battit.

    À peine, à  présent, toute une  vie suffit-elle à  un prince  pour
former une flotte capable de paraître devant une puissance qui a  déjà
l’empire de la mer; c’est peut-être  la seule chose que l’argent  seul
ne peut  pas faire.  Et si,  de  nos jours,  un grand  prince  réussit
d’abord , l’expérience a fait voir à d’autres que c’est un exemple qui
peut être plus admiré que suivi .

    La seconde guerre  punique est  si fameuse  que tout  le monde  la
sait.  Quand  on   examine  bien  cette   foule  d’obstacles  qui   se
présentèrent devant Annibal, et que cet homme extraordinaire  surmonta
tous, on a le plus beau spectacle que nous ait fourni l’Antiquité.

    Rome fut un prodige de constance. Après les journées du Tésin,  de
Trébie et de Trasimène,  après celle de  Cannes, plus funeste  encore,
abandonnée de presque tous les peuples d’Italie, elle ne demanda point
la paix.  C’est  que le  Sénat  ne  se départait  jamais  des  maximes
anciennes; il agissait avec Annibal comme il avait agi autrefois  avec
Pyrrhus, à qui  il avait  refusé de faire  aucun accommodement  tandis
qu’il serait en Italie.  Et je trouve  dans Denys d’Halicarnasse  que,
lors de  la  négociation  de  Coriolan,  le  Sénat  déclara  qu’il  ne
violerait point  ses  coutumes  anciennes; que  le  peuple  romain  ne
pouvait faire de paix tandis que  les ennemis étaient sur ses  terres;
mais que, si les  Volsques se retiraient, on  accorderait tout ce  qui
serait juste.

    Rome fut sauvée par la force de son institution. Après la bataille
de Cannes, il ne fut pas permis aux femmes mêmes de verser des larmes;
le Sénat refusa de racheter  les prisonniers et envoya les  misérables
restes de l’armée faire la guerre en Sicile, sans récompense ni  aucun
honneur militaire, jusqu’à ce qu’Annibal fût chassé d’Italie .

    D’un autre côté, le consul Térentius Varron avait fui honteusement
jusqu’à Venouse.  Cet homme  de la  plus basse  naissance n’avait  été
élevé au consulat  que pour mortifier  la noblesse. Mais  le Sénat  ne
voulut pas jouir de  ce malheureux triomphe; il  vit combien il  était
nécessaire qu’il s’attirât dans cette occasion la confiance du peuple:
il alla au-devant  de Varron et  le remercia de  ce qu’il n’avait  pas
désespéré de la République .

    Ce n’est pas ordinairement la perte réelle que l’on fait dans  une
bataille (c’est-à-dire celle  de quelques milliers  d’hommes) qui  est
funeste à un État, mais la  perte imaginaire et le découragement,  qui
le prive des forces mêmes que la Fortune lui avait laissées.

    Il y a des  choses que tout  le monde dit  parce qu’elles ont  été
dites une  fois.  On croirait  qu’Annibal  fit une  faute  insigne  de
n’avoir point été assiéger  Rome après la bataille  de Cannes. Il  est
vrai que d’abord la frayeur y fut extrême; mais il n’en est pas de  la
consternation d’un peuple belliqueux,  qui se tourne presque  toujours
en courage, comme  de celle d’une  vile populace, qui  ne sent que  sa
faiblesse. Une preuve  qu’Annibal n’aurait pas  réussi, c’est que  les
Romains se trouvèrent encore en état d’envoyer partout du secours.

    On dit encore qu’Annibal fit une grande faute de mener son armée à
Capoue, où elle s’amollit;  mais l’on ne considère  point que l’on  ne
remonte pas à  la vraie  cause. Les  soldats de  cette armée,  devenus
riches après  tant de  victoires,  n’auraient-ils pas  trouvé  partout
Capoue? Alexandre, qui commandait à ses propres sujets, prit, dans une
occasion pareille,  un  expédient  qu’Annibal,  qui  n’avait  que  des
troupes mercenaires, ne pouvait pas prendre;  il fit mettre le feu  au
bagage de ses soldats et brûla toutes leurs richesses et les  siennes.
On nous dit que  Kouli-Kan, après la conquête  des Indes, ne laissa  à
chaque soldat que cent roupies d’argent .

    Ce furent les conquêtes mêmes d’Annibal qui commencèrent à changer
la fortune de cette  guerre. Il n’avait pas  été envoyé en Italie  par
les magistrats de Carthage; il recevait très peu de secours, soit  par
la jalousie d’un parti, soit par la trop grande confiance de  l’autre.
Pendant qu’il resta avec  son armée ensemble,  il battit les  Romains;
mais, lorsqu’il fallut qu’il mît des garnisons dans les villes,  qu’il
défendît ses alliés, qu’il assiégeât les places, ou qu’il les empêchât
d’être assiégées, ses forces se trouvèrent trop petites, et il  perdit
en détail une grande partie de son armée. Les conquêtes sont aisées  à
faire, parce  qu’on  les  fait  avec toutes  ses  forces;  elles  sont
difficiles à conserver, parce qu’on  ne les défend qu’avec une  partie
de ses forces.

    Chapitre V: De l’état de la Grèce, de la Macédoine, de la Syrie et
de l’Égypte, après l’abaissement des carthaginois

    Je m’imagine qu’Annibal disait très peu de bons mots, et qu’il  en
disait encore  moins  en  faveur  de Fabius  et  de  Marcellus  contre
lui-même. J’ai du regret  de voir Tite-Live jeter  ses fleurs sur  ces
énormes colosses  de l’Antiquité;  je voudrais  qu’il eût  fait  comme
Homère, qui néglige de les parer et sait si bien les faire mouvoir.

    Encore faudrait-il que  les discours  qu’on fait  tenir à  Annibal
fussent sensés. Que si, en apprenant la défaite de son frère, il avoua
qu’il en prévoyait  la ruine  de Carthage, je  ne sache  rien de  plus
propre à  désespérer des  peuples qui  s’étaient donnés  à lui,  et  à
décourager une armée qui attendait de si grandes récompenses après  la
guerre.

    Comme les  Carthaginois,  en  Espagne, en  Sicile,  en  Sardaigne,
n’opposaient aucune armée  qui ne fût  malheureuse, Annibal, dont  les
ennemis se fortifiaient sans cesse, fut réduit à une guerre défensive.
Cela donna  aux Romains  la pensée  de porter  la guerre  en  Afrique;
Scipion  y  descendit;   les  succès  qu’il   y  eut  obligèrent   les
Carthaginois à rappeler  d’Italie Annibal,  qui pleura  de douleur  en
cédant aux Romains cette terre où il les avait tant de fois vaincus.

    Tout ce  que  peut  faire  un  grand  homme  d’État  et  un  grand
capitaine, Annibal le  fit pour  sauver sa patrie.  N’ayant pu  porter
Scipion à la paix, il donna une bataille où la Fortune sembla  prendre
plaisir à  confondre son  habileté, son  expérience et  son bon  sens.
Carthage reçut la paix,  non pas d’un ennemi,  mais d’un maître:  elle
s’obligea de payer dix mille talents en cinquante années, à donner des
otages, à livrer ses vaisseaux et ses éléphants, à ne faire la  guerre
à personne sans le  consentement du peuple romain;  et, pour la  tenir
toujours humiliée, on augmenta la puissance de Massinisse, son  ennemi
éternel.

    Après l’abaissement des Carthaginois, Rome n’eut presque plus  que
de petites guerres et de grandes victoires, au lieu qu’auparavant elle
avait eu de petites victoires et de grandes guerres.

    Il y avait dans ces temps-là comme deux mondes séparés: dans  l’un
combattaient les Carthaginois et les Romains; l’autre était agité  par
des querelles qui duraient depuis la mort d’Alexandre; on n’y  pensait
point à ce qui se passait en Occident ; car, quoique Philippe, roi  de
Macédoine, eût fait un traité avec Annibal, il n’eut presque point  de
suite, et  ce  prince, qui  n’accorda  aux Carthaginois  que  de  très
faibles secours, ne fit que témoigner aux Romains une mauvaise volonté
inutile.

    Lorsqu’on voit deux grands peuples  se faire une guerre longue  et
opiniâtre, c’est souvent une mauvaise  politique de penser qu’on  peut
demeurer spectateur tranquille: car celui des deux peuples qui est  le
vainqueur entreprend d’abord  de nouvelles guerres,  et une nation  de
soldats va combattre contre des peuples qui ne sont que citoyens.

    Ceci parut  bien clairement  dans ces  temps-là: car  les  Romains
eurent à peine dompté les Carthaginois qu’ils attaquèrent de  nouveaux
peuples et parurent dans toute la terre pour tout envahir.

    Il n’y  avait  pour  lors  dans  l’Orient  que  quatre  puissances
capables de  résister  aux  Romains:  la  Grèce  et  les  royaumes  de
Macédoine, de  Syrie  et  d’Égypte.  Il  faut  voir  quelle  était  la
situation de  ces deux  premières puissances,  parce que  les  Romains
commencèrent par les soumettre.

    Il  y  avait  dans  la  Grèce  trois  peuples  considérables;  les
Étoliens, les Achaïens et les Béotiens; c’étaient des associations  de
villes libres, qui avaient des assemblées générales et des  magistrats
communs. Les Étoliens étaient  belliqueux, hardis, téméraires,  avides
du gain, toujours libres de leur  parole et de leurs serments,  enfin,
faisant la guerre sur la terre comme  les pirates la font sur la  mer.
Les Achaïens  étaient  sans cesse  fatigués  par des  voisins  ou  des
défenseurs incommodes  . Les  Béotiens,  les plus  épais de  tous  les
Grecs, prenaient  le  moins  de part  qu’ils  pouvaient  aux  affaires
générales: uniquement conduits par le sentiment présent du bien et  du
mal, ils  n’avaient  pas assez  d’esprit  pour qu’il  fût  facile  aux
orateurs de les agiter;  et, ce qu’il  y avait d’extraordinaire,  leur
république se maintenait dans l’anarchie même .

    Lacédémone avait conservé  sa puissance,  c’est-à-dire cet  esprit
belliqueux  que  lui  donnaient  les  institutions  de  Lycurgue.  Les
Thessaliens étaient en quelque façon asservis par les Macédoniens. Les
rois d’Illyrie avaient déjà été  extrêmement abattus par les  Romains.
Les Acarnaniens et les Athamanes étaient  ravagés tour à tour par  les
forces de la Macédoine et de l’Étolie. Les Athéniens, sans forces  par
eux-mêmes et sans alliés  , n’étonnaient plus le  monde que par  leurs
flatteries envers les rois, et l’on ne montait plus sur la tribune  où
avait parlé Démosthène, que pour proposer les décrets les plus  lâches
et les plus scandaleux.

    D’ailleurs, la Grèce était redoutable par sa situation, la  force,
la multitude de ses villes, le  nombre de ses soldats, sa police,  ses
mœurs, ses lois: elle aimait la guerre, elle en connaissait l’art,  et
elle aurait été invincible si elle avait été unie.

    Elle avait bien été étonnée par le premier Philippe, Alexandre  et
Antipater, mais non pas  subjuguée, et les rois  de Macédoine, qui  ne
pouvaient  se  résoudre  à  abandonner  leurs  prétentions  et   leurs
espérances, s’obstinaient à travailler à l’asservir.

    La Macédoine était  presque entourée  de montagnes  inaccessibles;
les  peuples  en  étaient  très   propres  à  la  guerre,   courageux,
obéissants, industrieux,  infatigables,  et  il  fallait  bien  qu’ils
tinssent ces  qualités-là du  climat, puisque  encore aujourd’hui  les
hommes de  ces contrées  sont les  meilleurs soldats  de l’empire  des
Turcs.

    La  Grèce  se   maintenait  par   une  espèce   de  balance:   les
Lacédémoniens étaient, pour l’ordinaire,  alliés des Étoliens, et  les
Macédoniens l’étaient des Achaïens;  mais, par l’arrivée des  Romains,
tout équilibre fut rompu.

    Comme les rois de Macédoine  ne pouvaient pas entretenir un  grand
nombre de troupes , le moindre échec était de conséquence; d’ailleurs,
ils pouvaient  difficilement  s’agrandir, parce  que,  leurs  desseins
n’étant pas inconnus,  on avait  toujours les yeux  ouverts sur  leurs
démarches, et les succès qu’ils  avaient dans les guerres  entreprises
pour leurs  alliés étaient  un mal  que ces  mêmes alliés  cherchaient
d’abord à réparer.

    Mais les  rois  de  Macédoine étaient  ordinairement  des  princes
habiles. Leur monarchie n’était pas du  nombre de celles qui vont  par
une espèce  d’allure  donnée  dans  le  commencement:  continuellement
instruits par les périls  et par les  affaires, embarrassés dans  tous
les démêlés  des Grecs,  il  leur fallait  gagner les  principaux  des
villes, éblouir les peuples, et diviser ou réunir les intérêts; enfin,
ils étaient obligés de payer de leur personne à chaque instant.

    Philippe, qui, dans le commencement  de son règne, s’était  attiré
l’amour et la confiance  des Grecs par sa  modération, changea tout  à
coup: il devint  un cruel tyran  dans un  temps où il  aurait dû  être
juste par politique et par ambition . Il voyait, quoique de loin,  les
Carthaginois et  les Romains,  dont les  forces étaient  immenses;  il
avait fini la guerre à l’avantage de ses alliés et s’était  réconcilié
avec les Étoliens. Il était naturel qu’il pensât à unir toute la Grèce
avec lui pour empêcher les étrangers de s’y établir; mais il l’irrita,
au contraire, par de petites usurpations, et, s’amusant à discuter  de
vains intérêts, quand  il s’agissait  de son existence,  par trois  ou
quatre mauvaises actions, il se rendit odieux et détestable à tous les
Grecs.

    Les Étoliens furent les plus  irrités, et les Romains,  saisissant
l’occasion de  leur  ressentiment, ou  plutôt  de leur  folie,  firent
alliance avec  eux,  entrèrent dans  la  Grèce, et  l’armèrent  contre
Philippe.

    Ce prince  fut vaincu  à  la journée  des Cynocéphales,  et  cette
victoire fut due en partie  à la valeur des  Étoliens. Il fut si  fort
consterné qu’il se réduisit à un traité qui était moins une paix qu’un
abandon de ses propres forces: il fit sortir ses garnisons de toute la
Grèce, livra ses vaisseaux, et s’obligea de payer mille talents en dix
années.

    Polybe, avec  son bon  sens  ordinaire, compare  l’ordonnance  des
Romains avec celle des  Macédoniens, qui fut prise  par tous les  rois
successeurs  d’Alexandre.   Il  fait   voir  les   avantages  et   les
inconvénients de la phalange et de la légion; il donne la préférence à
l’ordonnance romaine, et il y a  apparence qu’il a raison, si l’on  en
juge par tous les événements de ces temps-là .

    Ce qui avait beaucoup contribué à mettre les Romains en péril dans
la seconde guerre punique, c’est qu’Annibal arma d’abord ses soldats à
la romaine.  Mais les  Grecs  ne changèrent  ni  leurs armes  ni  leur
manière de combattre; il ne leur vint point dans l’esprit de  renoncer
à des usages avec lesquels ils avaient fait de si grandes choses.

    Le succès que les Romains eurent contre Philippe fut le plus grand
de tous  les  pas  qu’ils  firent  pour  la  conquête  générale.  Pour
s’assurer de la Grèce, ils abaissèrent par toutes sortes de voies  les
Étoliens, qui les avaient  aidés à vaincre;  de plus, ils  ordonnèrent
que chaque ville grecque qui avait  été à Philippe ou à quelque  autre
prince se gouvernerait dorénavant par ses propres lois.

    On voit bien  que ces  petites républiques ne  pouvaient être  que
dépendantes. Les Grecs se livrèrent à une joie stupide et crurent être
libres en effet, parce que les Romains les déclaraient tels.

    Les Étoliens, qui  s’étaient imaginé qu’ils  domineraient dans  la
Grèce, voyant qu’ils n’avaient fait que se donner des maîtres,  furent
au  désespoir,  et,  comme  ils  prenaient  toujours  des  résolutions
extrêmes,  voulant  corriger  leurs  folies  par  leurs  folies,   ils
appelèrent dans la Grèce Antiochus, roi de Syrie, comme ils y  avaient
appelé les Romains.

    Les rois  de  Syrie étaient  les  plus puissants  des  successeurs
d’Alexandre: car ils possédaient presque  tous les États de Darius,  à
l’Égypte près; mais il  était arrivé des choses  qui avaient fait  que
leur puissance s’était beaucoup affaiblie.

    Séleucus, qui avait fondé l’empire de Syrie, avait à la fin de  sa
vie détruit le  royaume de  Lysimaque. Dans la  confusion des  choses,
plusieurs provinces  se  soulevèrent:  les  royaumes  de  Pergame,  de
Cappadoce et de Bithynie se  formèrent. Mais ces petits États  timides
regardèrent toujours l’humiliation de leurs anciens maîtres comme  une
fortune pour eux.

    Comme les rois de Syrie virent toujours avec une envie extrême  la
félicité du royaume d’Égypte, ils  ne songèrent qu’à le conquérir;  ce
qui fit que, négligeant l’Orient, ils y perdirent plusieurs  provinces
et furent fort mal obéis dans les autres.

    Enfin, les rois de Syrie tenaient la haute et la basse Asie.  Mais
l’expérience a fait voir que, dans ce cas, lorsque la capitale et  les
principales forces sont  dans les  provinces basses de  l’Asie, on  ne
peut pas conserver les hautes, et que, quand le siège de l’empire  est
dans les hautes, on s’affaiblit en voulant garder les basses. L’empire
des Perses et celui de Syrie ne  furent jamais si forts que celui  des
Parthes, qui n’avait qu’une partie des provinces des deux premiers. Si
Cyrus n’avait pas conquis le royaume de Lydie, si Séleucus était resté
à Babylone et  avait laissé  les provinces  maritimes aux  successeurs
d’Antigone, l’empire des Perses aurait été invincible pour les  Grecs,
et celui de Séleucus, pour les Romains. Il y a de certaines bornes que
la nature a données  aux États pour  mortifier l’ambition des  hommes;
lorsque les  Romains les  passèrent, les  Parthes les  firent  presque
toujours périr  ; quand  les Parthes  osèrent les  passer, ils  furent
d’abord obligés  de revenir;  et, de  nos jours,  les Turcs,  qui  ont
avancé au-delà de ces limites, ont été contraints d’y rentrer.

    Les rois de Syrie et d’Égypte  avaient dans leur pays deux  sortes
de sujets:  les  peuples  conquérants  et  les  peuples  conquis.  Ces
premiers, encore  pleins  de  l’idée de  leur  origine,  étaient  très
difficilement gouvernés; ils n’avaient point cet esprit d’indépendance
qui nous porte à secouer le joug, mais cette impatience qui nous  fait
désirer de changer de maître.

    Mais la faiblesse principale du  royaume de Syrie venait de  celle
de la  Cour,  où régnaient  des  successeurs  de Darius,  et  non  pas
d’Alexandre. Le luxe, la vanité et la mollesse, qui, en aucun  siècle,
n’ont quitté les cours d’Asie, régnaient surtout dans celle-ci. Le mal
passa au peuple et aux soldats  et devint contagieux pour les  Romains
mêmes, puisque la guerre qu’ils  firent contre Antiochus est la  vraie
époque de leur corruption.

    Telle était la situation du royaume de Syrie lorsqu’Antiochus, qui
avait fait de grandes choses, entreprit la guerre contre les  Romains.
Mais il ne se conduisit pas même avec la sagesse que l’on emploie dans
les affaires ordinaires. Annibal voulait qu’on renouvelât la guerre en
Italie, et qu’on gagnât Philippe, ou qu’on le rendît neutre. Antiochus
ne fit rien de cela. Il se montra dans la Grèce avec une petite partie
de ses forces, et, comme s’il avait voulu y voir la guerre, et non pas
la faire, il ne fut occupé que de ses plaisirs. II fut battu, s’enfuit
en Asie, plus effrayé que vaincu.

    Philippe, dans cette guerre, entraîné par les Romains comme par un
torrent, les  servit de  tout son  pouvoir et  devint l’instrument  de
leurs victoires. Le plaisir  de se venger et  de ravager l’Étolie,  la
promesse qu’on  lui diminuerait  le tribut,  et qu’on  lui  laisserait
quelques villes, des jalousies qu’il eut d’Antiochus, enfin, de petits
motifs le déterminèrent, et, n’osant concevoir la pensée de secouer le
joug, il ne songea qu’à l’adoucir.

    Antiochus jugea  si  mal  des affaires  qu’il  s’imagina  que  les
Romains le laisseraient tranquille en Asie. Mais ils l’y suivirent. II
fut vaincu encore, et, dans  sa consternation, il consentit au  traité
le plus infâme qu’un grand prince ait jamais fait.

    Je ne sache  rien de si  magnanime que la  résolution que prit  un
monarque qui a  régné de nos  jours , de  s’ensevelir plutôt sous  les
débris du trône que d’accepter des propositions qu’un roi ne doit  pas
entendre; il avait l’âme  trop fière pour descendre  plus bas que  ses
malheurs ne  l’avaient mis,  et il  savait bien  que le  courage  peut
raffermir une couronne, et que l’infamie ne le fait jamais.

    C’est une chose commune de voir des princes qui savent donner  une
bataille; il y en a bien peu qui sachent faire une guerre, qui  soient
également capables de  se servir de  la Fortune et  de l’attendre,  et
qui, avec cette disposition  d’esprit qui donne  de la méfiance  avant
que d’entreprendre, aient celle de  ne craindre plus rien après  avoir
entrepris.

    Après l’abaissement d’Antiochus, il ne restait plus que de petites
puissances, si l’on  en excepte  l’Égypte, qui, par  sa situation,  sa
fécondité, son commerce, le nombre de ses habitants, ses forces de mer
et de terre, aurait pu être  formidable. Mais la cruauté de ses  rois,
leur  lâcheté,  leur  avarice,   leur  imbécillité,  leurs   affreuses
voluptés, les  rendirent  si  odieux  à  leurs  sujets  qu’ils  ne  se
soutinrent la plupart du temps que par la protection des Romains.

    C’était, en quelque  façon, une  loi fondamentale  de la  couronne
d’Égypte que  les  sœurs succédaient  avec  les frères,  et,  afin  de
maintenir l’unité dans le  gouvernement, on mariait  le frère avec  la
sœur. Or il est difficile de rien imaginer de plus pernicieux dans  la
politique qu’un  pareil  ordre de  succession:  car, tous  les  petits
démêlés domestiques devenant des désordres dans l’État; celui des deux
qui avait  le  moindre chagrin  soulevait  d’abord contre  l’autre  le
peuple d’Alexandrie, populace immense, toujours prête à se joindre  au
premier de ses  rois qui voulait  l’agiter. De plus,  les royaumes  de
Cyrène et  de  Chypre étant  ordinairement  entre les  mains  d’autres
princes de cette maison, avec des  droits réciproques sur le tout,  il
arrivait qu’il y avait  presque toujours des  princes régnants et  des
prétendants  à  la  couronne,  que  ces  rois  étaient  sur  un  trône
chancelant, et que,  mal établis au-dedans,  ils étaient sans  pouvoir
au-dehors.

    Les forces des rois d’Égypte, comme celles des autres rois d’Asie,
consistaient dans leurs auxiliaires grecs. Outre l’esprit de  liberté,
d’honneur et de gloire  qui animait les  Grecs, ils s’occupaient  sans
cesse à toutes  sortes d’exercices  du corps: ils  avaient dans  leurs
principales villes des jeux établis, où les vainqueurs obtenaient  des
couronnes aux yeux  de toute la  Grèce; ce qui  donnait une  émulation
générale. Or, dans un temps où l’on combattait avec des armes dont  le
succès dépendait  de  la force  et  de  l’adresse de  celui  qui  s’en
servait, on ne  peut douter que  des gens ainsi  exercés n’eussent  de
grands avantages sur  cette foule de  Barbares pris indifféremment  et
menés sans choix  à la guerre,  comme les armées  de Darius le  firent
bien voir.

    Les Romains, pour priver les rois d’une telle milice et leur  ôter
sans bruit leurs principales forces, firent deux choses: premièrement,
ils établirent peu à peu comme  une maxime, chez les villes  grecques,
qu’elles ne pourraient avoir aucune  alliance, accorder du secours  ou
faire la guerre  à qui que  ce fût, sans  leur consentement; de  plus,
dans leurs  traités  avec les  rois,  ils leur  défendirent  de  faire
aucunes levées chez  les alliés  des Romains;  ce qui  les réduisit  à
leurs troupes nationales .

    Chapitre VI: De la conduite que les romains tinrent pour soumettre
tous les peuples

    Dans le cours  de tant  de prospérités,  où l’on  se néglige  pour
l’ordinaire, le Sénat agissait toujours  avec la même profondeur,  et,
pendant que  les armées  consternaient tout,  il tenait  à terre  ceux
qu’il trouvait abattus.

    Il s’érigea en  tribunal qui jugea  tous les peuples  à la fin  de
chaque guerre, il décidait  des peines et  des récompenses que  chacun
avait méritées; il ôtait une partie  du domaine du peuple vaincu  pour
la donner aux alliés; en quoi  il faisait deux choses: il attachait  à
Rome des rois dont elle avait peu à craindre et beaucoup à espérer, et
il en affaiblissait d’autres dont elle n’avait rien à espérer et  tout
à craindre.

    On se servait des  alliés pour faire la  guerre à un ennemi;  mais
d’abord on  détruisit les  destructeurs. Philippe  fut vaincu  par  le
moyen des Étoliens,  qui furent  anéantis d’abord  après, pour  s’être
joints à Antiochus. Antiochus fut vaincu par le secours des  Rhodiens;
mais, après qu’on leur  eut donné des  récompenses éclatantes, on  les
humilia pour jamais, sous prétexte qu’ils avaient demandé qu’on fît la
paix avec Persée.

    Quand ils avaient plusieurs ennemis sur les bras, ils  accordaient
une trêve  au  plus  faible,  qui se  croyait  heureux  de  l’obtenir,
comptant pour beaucoup d’avoir différé sa ruine.

    Lorsque  l’on  était  occupé  à   une  grande  guerre,  le   Sénat
dissimulait toutes sortes d’injures et  attendait dans le silence  que
le temps de la punition fût  venu. Que si quelque peuple lui  envoyait
les coupables, il refusait de les  punir, aimant mieux tenir toute  la
nation pour criminelle et se réserver une vengeance utile.

    Comme ils faisaient à leurs ennemis des maux inconcevables, il  ne
se formait guère  de ligues  contre eux car  celui qui  était le  plus
éloigné du péril ne voulait pas en approcher.

    Par là,  ils  recevaient rarement  la  guerre, mais  la  faisaient
toujours dans  le  temps,  de  la manière  et  avec  ceux  qu’il  leur
convenait, et, de tant de peuples  qu’ils attaquèrent, il y en a  bien
peu qui n’eussent souffert toutes sortes d’injures si l’on avait voulu
les laisser en paix.

    Leur coutume étant de parler toujours en maîtres, les ambassadeurs
qu’ils envoyaient chez  les peuples qui  n’avaient point encore  senti
leur puissance étaient sûrement maltraités;  ce qui était un  prétexte
sûr pour faire une nouvelle guerre .

    Comme ils ne faisaient jamais la  paix de bonne foi, et que,  dans
le dessein d’envahir tout, leurs traités n’étaient proprement que  des
suspensions de guerre, ils y mettaient des conditions qui commençaient
toujours la ruine de  l’État qui les  acceptait: ils faisaient  sortir
les garnisons des places fortes, ou bornaient le nombre des troupes de
terre, ou se faisaient livrer les chevaux ou les éléphants, et, si  ce
peuple était  puissant sur  la mer,  ils l’obligeaient  de brûler  ses
vaisseaux et quelquefois d’aller habiter plus avant dans les terres.

    Après avoir  détruit les  armées d’un  prince, ils  ruinaient  ses
finances par des taxes excessives ou  un tribut, sous prétexte de  lui
faire payer les frais de la guerre: nouveau genre de tyrannie, qui  le
forçait d’opprimer ses sujets et de perdre leur amour.

    Lorsqu’ils accordaient  la paix  à quelque  prince, ils  prenaient
quelqu’un de  ses frères  ou de  ses  enfants en  otage; ce  qui  leur
donnait le moyen de troubler son  royaume à leur fantaisie. Quand  ils
avaient le plus proche héritier, ils intimidaient le possesseur; s’ils
n’avaient qu’un prince  d’un degré  éloigné, ils  s’en servaient  pour
animer les révoltes des peuples.

    Quand quelque  prince  ou  quelque  peuple  s’était  soustrait  de
l’obéissance de son  souverain, ils lui  accordaient d’abord le  titre
d’allié du  peupleromain ,  et,  par là,  ils  le rendaient  sacré  et
inviolable; de manière  qu’il n’y  avait point de  roi, quelque  grand
qu’il fût, qui pût  un moment être  sûr de ses sujets,  ni même de  sa
famille.

    Quoique le titre  de leur allié  fût une espèce  de servitude,  il
était néanmoins très recherché : car on était sûr que l’on ne recevait
d’injures que d’eux, et l’on  avait sujet d’espérer qu’elles  seraient
moindres; ainsi il n’y avait point de services que les peuples et  les
rois ne fussent  prêts de rendre,  ni de bassesses  qu’ils ne  fissent
pour l’obtenir.

    Ils avaient plusieurs sortes d’alliés.  Les uns leur étaient  unis
par des privilèges et  une participation de  leur grandeur, comme  les
Latins et  les Herniques;  d’autres, par  l’établissement même,  comme
leurs  colonies;  quelques-uns,  par   les  bienfaits,  comme   furent
Massinisse, Euménès et  Attalus, qui  tenaient d’eux  leur royaume  ou
leur agrandissement;  d’autres, par  des  traités libres,  et  ceux-là
devenaient sujets  par un  long usage  de l’alliance,  comme les  rois
d’Égypte,  de  Bithynie,  de  Cappadoce,  et  la  plupart  des  villes
grecques; plusieurs, enfin, par  des traités forcés et  par la loi  de
leur sujétion,  comme Philippe  et  Antiochus, car  ils  n’accordaient
point de paix à  un ennemi qui ne  contînt une alliance,  c’est-à-dire
qu’ils ne  soumettaient  point de  peuple  qui  ne leur  servît  à  en
abaisser d’autres.

    Lorsqu’ils  laissaient  la  liberté  à  quelques  villes,  ils   y
faisaient d’abord naître deux factions  : l’une défendait les lois  et
la liberté du pays,  l’autre soutenait qu’il n’y  avait de loi que  la
volonté des Romains; et, comme  cette dernière faction était  toujours
la plus puissante, on voit bien qu’une pareille liberté n’était  qu’un
nom.

    Quelquefois ils se  rendaient maîtres d’un  pays sous prétexte  de
succession: ils  entrèrent en  Asie, en  Bithynie, en  Libye, par  les
testaments  d’Attalus,  de  Nicomède  et  d’Appion,  et  l’Égypte  fut
enchaînée par celui du roi de Cyrène.

    Pour tenir les grands princes  toujours faibles, ils ne  voulaient
pas qu’ils reçussent dans leur alliance ceux à qui ils avaient accordé
la leur ,  et, comme ils  ne la  refusaient à aucun  des voisins  d’un
prince puissant, cette condition, mise dans un traité de paix, ne  lui
laissait plus d’alliés.

    De plus, lorsqu’ils  avaient vaincu  quelque prince  considérable,
ils mettaient dans le  traité qu’il ne pourrait  faire la guerre  pour
ses  différends   avec   les   alliés   des   Romains   (c’est-à-dire,
ordinairement, avec  tous ses  voisins), mais  qu’il les  mettrait  en
arbitrage; ce qui lui ôtait pour l’avenir la puissance militaire.

    Et, pour  se la  réserver  toute, ils  en privaient  leurs  alliés
mêmes: dès que ceux-ci avaient  le moindre démêlé, ils envoyaient  des
ambassadeurs qui les obligeaient de faire la paix. Il n’y a qu’à  voir
comme ils terminèrent les guerres d’Attalus et de Prusias.

    Quand quelque prince avait fait une conquête, qui souvent  l’avait
épuisé, un ambassadeur romain survenait d’abord, qui la lui  arrachait
des mains. Entre mille exemples, on peut se rappeler comment, avec une
parole, ils chassèrent d’Égypte Antiochus.

    Sachant combien les peuples d’Europe étaient propres à la  guerre,
ils établirent comme une loi qu’il ne serait permis à aucun roi d’Asie
d’entrer en Europe et  d’y assujettir quelque peuple  que ce fût .  Le
principal motif  de la  guerre  qu’ils firent  à Mithridate  fut  que,
contre cette défense, il avait soumis quelques Barbares .

    Lorsqu’ils voyaient que deux peuples étaient en guerre, quoiqu’ils
n’eussent aucune  alliance,  ni  rien  à démêler  avec  l’un  ni  avec
l’autre, ils ne laissaient pas de paraître sur la scène, et, comme nos
chevaliers errants, ils  prenaient le parti  du plus faible.  C’était,
dit Denys d’Halicarnasse , une ancienne coutume des Romains d’accorder
toujours leur secours à quiconque venait l’implorer.

    Ces  coutumes   des  Romains   n’étaient  point   quelques   faits
particuliers arrivés  par  hasard; c’étaient  des  principes  toujours
constants, et cela  se peut voir  aisément: car les  maximes dont  ils
firent usage  contre les  plus grandes  puissances furent  précisément
celles qu’ils  avaient employées  dans  les commencements  contre  les
petites villes qui étaient autour d’eux.

    Ils  se  servirent  d’Euménès  et  de  Massinisse  pour  subjuguer
Philippe et Antiochus, comme  ils s’étaient servis  des Latins et  des
Herniques pour subjuguer les  Volsques et les  Toscans; ils se  firent
livrer les flottes de Carthage et des rois d’Asie, comme ils s’étaient
fait donner les barques d’Antium; ils ôtèrent les liaisons  politiques
et civiles entre les quatre parties de la Macédoine, comme ils avaient
autrefois rompu l’union des petites villes latines .

    Mais surtout leur maxime constante  fut de diviser. La  république
d’Achaïe était formée par une  association de villes libres; le  Sénat
déclara que chaque  ville se gouvernerait  dorénavant par ses  propres
lois, sans dépendre d’une autorité commune.

    La  république  des  Béotiens  était  pareillement  une  ligue  de
plusieurs villes. Mais, comme, dans la guerre contre Persée, les  unes
suivirent le  parti  de ce  prince,  les autres,  celui  des  Romains,
ceux-ci les reçurent en grâce  moyennant la dissolution de  l’alliance
commune.

    Si un  grand prince  qui a  régné  de nos  jours avait  suivi  ces
maximes, lorsqu’il vit un de ses voisins détrôné, il aurait employé de
plus grandes forces pour le soutenir  et le borner dans l’île qui  lui
resta fidèle: en divisant la seule  puissance qui pût s’opposer à  ses
desseins, il aurait tiré d’immenses  avantages du malheur même de  son
allié.

    Lorsqu’il y avait  quelques disputes dans  un État, ils  jugeaient
d’abord l’affaire, et, par là, ils étaient sûrs de n’avoir contre  eux
que la partie qu’ils avaient condamnée. Si c’était des princes du même
sang qui se disputaient la  couronne, ils les déclaraient  quelquefois
tous deux rois ; si l’un d’eux était en bas âge , ils décidaient en sa
faveur,  et  ils  en  prenaient  la  tutelle,  comme  protecteurs   de
l’univers. Car ils avaient porté les  choses au point que les  peuples
et les  rois étaient  leurs sujets  sans savoir  précisément par  quel
titre, étant établi que  c’était assez d’avoir  ouï parler d’eux  pour
devoir leur être soumis.

    Ils ne faisaient jamais de  guerres éloignées sans s’être  procuré
quelque allié auprès de l’ennemi  qu’ils attaquaient, qui pût  joindre
ses troupes à l’armée qu’ils envoyaient, et, comme elle n’était jamais
considérable par le  nombre, ils observaient  toujours d’en tenir  une
autre dans la province  la plus voisine de  l’ennemi et une  troisième
dans Rome, toujours prête  à marcher .  Ainsi ils n’exposaient  qu’une
très petite partie de leurs forces, pendant que leur ennemi mettait au
hasard toutes les siennes .

    Quelquefois ils  abusaient  de la  subtilité  des termes  de  leur
langue: ils  détruisirent Carthage,  disant qu’ils  avaient promis  de
conserver la cité, et non pas la ville. On sait comment les  Étoliens,
qui s’étaient  abandonnés  à leur  foi,  furent trompés:  les  Romains
prétendirent que la signification de  ces mots: s’abandonner à la  foi
d’un ennemi  , emportait  la perte  de toutes  sortes de  choses:  des
personnes, des terres, des villes, des temples et des sépultures même.

    Ils  pouvaient  même  donner   à  un  traité  une   interprétation
arbitraire: ainsi,  lorsqu’ils voulurent  abaisser les  Rhodiens,  ils
dirent qu’ils  ne leur  avaient  pas donné  autrefois la  Lycie  comme
présent, mais comme amie et alliée.

    Lorsqu’un de leurs généraux faisait la paix pour sauver son  armée
prête à périr, le Sénat, qui ne la ratifiait point, profitait de cette
paix et continuait la  guerre. Ainsi, quand  Jugurtha eut enfermé  une
armée romaine, et qu’il l’eut laissée  aller sous la foi d’un  traité,
on se servit  contre lui des  troupes mêmes qu’il  avait sauvées;  et,
lorsque les Numantins eurent réduit vingt mille Romains prêts à mourir
de faim  à demander  la paix,  cette  paix, qui  avait sauvé  tant  de
citoyens, fut rompue à Rome, et l’on éluda la foi publique en envoyant
le consul qui l’avait signée .

    Quelquefois ils  traitaient de  la paix  avec un  prince sous  des
conditions raisonnables,  et, lorsqu’il  les avait  exécutées, ils  en
ajoutaient de  telles, qu’il  était forcé  de recommencer  la  guerre.
Ainsi, quand ils se furent fait livrer par Jugurtha ses éléphants, ses
chevaux, ses trésors, ses transfuges, ils lui demandèrent de livrer sa
personne: chose qui, étant pour un prince le dernier des malheurs,  ne
peut jamais faire une condition de paix .

    Enfin, ils jugèrent  les rois  pour leurs fautes  et leurs  crimes
particuliers: ils écoutèrent  les plaintes  de tous  ceux qui  avaient
quelques démêlés  avec  Philippe,  ils  envoyèrent  des  députés  pour
pourvoir à leur sûreté; et ils  firent accuser Persée devant eux  pour
quelques meurtres et quelques querelles  avec des citoyens des  villes
alliées.

    Comme on jugeait de la gloire d’un général par la quantité de l’or
et de l’argent  qu’on portait à  son triomphe, il  ne laissait rien  à
l’ennemi vaincu.  Rome s’enrichissait  toujours, et  chaque guerre  la
mettait en état d’en entreprendre une autre.

    Les peuples qui étaient amis ou  alliés se ruinaient tous par  les
présents  immenses  qu’ils  faisaient  pour  conserver  la  faveur  ou
l’obtenir plus grande, et la moitié de l’argent qui fut envoyé pour ce
sujet aux Romains aurait suffi pour les vaincre .

    Maîtres de  l’univers, ils  s’en  attribuèrent tous  les  trésors:
ravisseurs moins injustes en qualité  de conquérants qu’en qualité  de
législateurs.  Ayant  su  que  Ptolomée,  roi  de  Chypre,  avait  des
richesses immenses,  ils  firent  une loi,  sur  la  proposition  d’un
tribun, par laquelle ils se donnèrent l’hérédité d’un homme vivant  et
la confiscation d’un prince allié .

    Bientôt la cupidité des particuliers acheva d’enlever ce qui avait
échappé à  l’avarice  publique.  Les  magistrats  et  les  gouverneurs
vendaient aux rois leurs injustices. Deux compétiteurs se ruinaient  à
l’envi pour acheter une protection  toujours douteuse contre un  rival
qui n’était  pas entièrement  épuisé: car  on n’avait  pas même  cette
justice des brigands, qui portent une certaine probité dans l’exercice
du crime. Enfin, les droits légitimes  ou usurpés ne se soutenant  que
par de  l’argent,  les  princes,  pour  en  avoir,  dépouillaient  les
temples, confisquaient les biens des plus riches citoyens. On  faisait
mille crimes pour donner aux Romains tout l’argent du monde.

    Mais rien ne servit mieux Rome que le respect qu’elle imprima à la
terre. Elle mit d’abord les rois  dans le silence et les rendit  comme
stupides; il ne s’agissait pas du  degré de leur puissance, mais  leur
personne propre était attaquée: risquer une guerre, c’était  s’exposer
à la captivité, à la mort, à l’infamie du triomphe. Ainsi des rois qui
vivaient dans le faste et dans les délices n’osaient jeter des regards
fixes sur le peuple romain, et, perdant le courage, ils attendaient de
leur patience et de leurs bassesses quelque délai aux misères dont ils
étaient menacés .

    Remarquez, je vous prie, la conduite des Romains. Après la défaite
d’Antiochus, ils  étaient maîtres  de l’Afrique,  de l’Asie  et de  la
Grèce, sans y avoir presque de ville en propre. Il semblait qu’ils  ne
conquissent que pour donner;  mais ils restaient  si bien les  maîtres
que,  lorsqu’ils   faisaient  la   guerre   à  quelque   prince,   ils
l’accablaient, pour ainsi dire, du poids de tout l’univers.

    Il n’était pas temps encore  de s’emparer des pays conquis.  S’ils
avaient gardé les villes prises  à Philippe, ils auraient fait  ouvrir
les yeux  aux Grecs;  si, après  la seconde  guerre punique  ou  celle
contre Antiochus, ils avaient pris des  terres en Afrique ou en  Asie,
ils n’auraient pu conserver des conquêtes si peu solidement établies .

    Il fallait attendre que toutes  les nations fussent accoutumées  à
obéir comme libres  et comme  alliées, avant de  leur commander  comme
sujettes, et  qu’elles  eussent  été  se perdre  peu  à  peu  dans  la
République romaine.

    Voyez le traité qu’ils firent avec les Latins après la victoire du
lac Régille ; il fut un  des principaux fondements de leur  puissance.
On n’y trouve pas un seul mot qui puisse faire soupçonner l’empire.

    C’était une manière lente de conquérir: on vainquait un peuple, et
on se contentait de l’affaiblir; on lui imposait des conditions qui le
minaient insensiblement;  s’il  se  relevait,  on  l’abaissait  encore
davantage, et il devenait sujet, sans  qu’on pût donner une époque  de
sa sujétion.

    Ainsi Rome n’était pas proprement une monarchie ou une république,
mais la tête du corps formé par tous les peuples du monde .

    Si les  Espagnols,  après la  conquête  du Mexique  et  du  Pérou,
avaient suivi ce plan, ils n’auraient pas été obligés de tout détruire
pour tout conserver.

    C’est la  folie  des conquérants  de  vouloir donner  à  tous  les
peuples leurs lois et leurs coutumes; cela n’est bon à rien: car, dans
toute sorte de gouvernement, on est capable d’obéir.

    Mais,  Rome  n’imposant  aucunes   lois  générales,  les   peuples
n’avaient point entre eux de liaisons dangereuses; ils ne faisaient un
corps que par une obéissance commune, et, sans être compatriotes,  ils
étaient tous romains.

    On objectera peut-être  que les  empires fondés sur  les lois  des
fiefs n’ont jamais été durables, ni  puissants. Mais il n’y a rien  au
monde de  si contradictoire  que  le plan  des  Romains et  celui  des
Barbares; et, pour n’en dire qu’un mot: le premier était l’ouvrage  de
la force;  l’autre, de  la  faiblesse; dans  l’un, la  sujétion  était
extrême; dans l’autre, l’indépendance. Dans  les pays conquis par  les
nations germaniques, le  pouvoir était  dans la main  des vassaux;  le
droit seulement, dans  la main  du prince. C’était  tout le  contraire
chez les Romains.

    Chapitre VII: Comment Mithridate put leur résister

    De tous les rois que  les Romains attaquèrent, Mithridate seul  se
défendit avec courage et les mit en péril.

    La situation  de ses  États  était admirable  pour leur  faire  la
guerre. Ils  touchaient au  pays inaccessible  du Caucase,  rempli  de
nations féroces dont on pouvait se servir. De là, ils s’étendaient sur
la mer du  Pont. Mithridate  la couvrait  de ses  vaisseaux et  allait
continuellement acheter de nouvelles  armées de Scythes. L’Asie  était
ouverte à ses invasions. Il était  riche, parce que ses villes sur  le
Pont-Euxin faisaient  un commerce  avantageux avec  des nations  moins
industrieuses qu’elles.

    Les proscriptions,  dont la  coutume commença  dans ces  temps-là,
obligèrent plusieurs Romains  de quitter leur  patrie. Mithridate  les
reçut à bras ouverts: il forma des  légions où il les fit entrer,  qui
furent ses meilleures troupes .

    D’un autre  côté, Rome,  travaillée par  ses dissensions  civiles,
occupée de maux plus pressants, négligea les affaires d’Asie et laissa
Mithridate suivre ses victoires ou respirer après ses défaites.

    Rien n’avait plus perdu la plupart des rois que le désir manifeste
qu’ils témoignaient de la paix: ils  avaient détourné par là tous  les
autres peuples de partager avec eux  un péril dont ils voulaient  tant
sortir eux-mêmes. Mais Mithridate fit d’abord sentir à toute la  terre
qu’il était ennemi des Romains, et qu’il le serait toujours.

    Enfin, les  villes de  Grèce et  d’Asie, voyant  que le  joug  des
Romains  s’appesantissait  tous  les  jours  sur  elles,  mirent  leur
confiance dans ce roi barbare, qui les appelait à la liberté.

    Cette disposition des choses produisit trois grandes guerres,  qui
forment un des beaux morceaux  de l’histoire romaine, parce qu’on  n’y
voit pas des princes déjà vaincus par les délices et l’orgueil,  comme
Antiochus et Tigrane,  ou par  la crainte, comme  Philippe, Persée  et
Jugurtha, mais un roi magnanime,  qui, dans les adversités, tel  qu’un
lion qui regarde ses blessures, n’en était que plus indigné.

    Elles  sont  singulières,  parce   que  les  révolutions  y   sont
continuelles  et  toujours  inopinées:  car,  si  Mithridate   pouvait
aisément réparer ses armées, il  arrivait aussi que, dans les  revers,
où l’on  a plus  besoin  d’obéissance et  de discipline,  ses  troupes
barbares l’abandonnaient; s’il avait  l’art de solliciter les  peuples
et de  faire  révolter les  villes,  il  éprouvait, à  son  tour,  des
perfidies de  la part  de ses  capitaines, de  ses enfants  et de  ses
femmes; enfin, s’il eut affaire à des généraux romains malhabiles,  on
envoya contre lui, en divers temps, Sylla, Lucullus et Pompée.

    Ce prince,  après avoir  battu  les généraux  romains et  fait  la
conquête de l’Asie, de la Macédoine et de la Grèce, ayant été vaincu à
son tour par  Sylla, réduit  par un  traité à  ses anciennes  limites,
fatigué  par  les  généraux  romains,  devenu  encore  une  fois  leur
vainqueur et le conquérant de l’Asie, chassé par Lucullus, suivi  dans
son propre pays, fut obligé de se retirer chez Tigrane, et, le  voyant
perdu sans  ressource, après  sa  défaite, ne  comptant plus  que  sur
lui-même, il se réfugia dans ses propres États et s’y rétablit.

    Pompée succéda à Lucullus, et  Mithridate en fut accablé: il  fuit
de ses États, et, passant l’Araxe, il marcha de péril en péril par  le
pays des Laziens,  et, ramassant dans  son chemin ce  qu’il trouva  de
Barbares, il parut dans  le Bosphore, devant  son fils Maccharès,  qui
avait fait sa paix avec les Romains .

    Dans l’abîme où il était, il forma le dessein de porter la  guerre
en Italie et d’aller à Rome  avec les mêmes nations qui  l’asservirent
quelques siècles après, et par le même chemin qu’elles tinrent .

    Trahi par  Pharnace,  un autre  de  ses  fils, et  par  une  armée
effrayée de la grandeur de ses entreprises et des hasards qu’il allait
chercher, il mourut en roi.

    Ce fut alors que Pompée, dans la rapidité de ses victoires, acheva
le pompeux ouvrage de  la grandeur de  Rome. Il unit  au corps de  son
empire des  pays  infinis; ce  qui  servit  plus au  spectacle  de  la
magnificence romaine qu’à sa vraie puissance. Et, quoiqu’il parût  par
les écriteaux portés à son triomphe qu’il avait augmenté le revenu  du
fisc de plus  d’un tiers,  le pouvoir  n’augmenta pas,  et la  liberté
publique n’en fut que plus exposée .

    Chapitre VIII: Des divisions qui furent toujours dans la ville

    Pendant que  Rome  conquérait  l’univers,  il  y  avait  dans  ses
murailles une  guerre cachée:  c’étaient des  feux comme  ceux de  ces
volcans qui sortent sitôt  que quelque matière  vient en augmenter  la
fermentation.

    Après  l’expulsion  des   Rois,  le   gouvernement  était   devenu
aristocratique: les familles patriciennes obtenaient seules toutes les
magistratures, toutes  les  dignités  et,  par  conséquent,  tous  les
honneurs militaires et civils .

    Les patriciens, voulant empêcher le retour des Rois, cherchèrent à
augmenter le mouvement  qui était  dans l’esprit du  peuple. Mais  ils
firent plus qu’ils  ne voulurent: à  force de lui  donner de la  haine
pour les Rois,  ils lui  donnèrent un  désir immodéré  de la  liberté.
Comme l’autorité royale avait passé  tout entière entre les mains  des
consuls, le peuple sentit que cette liberté dont on voulait lui donner
tant d’amour,  il  ne l’avait  pas;  il  chercha donc  à  abaisser  le
consulat, à avoir  des magistrats  plébéiens, et à  partager avec  les
nobles les magistratures curules. Les patriciens furent forcés de  lui
accorder tout ce  qu’il demanda: car,  dans une ville  où la  pauvreté
était la  vertu publique,  où les  richesses, cette  voie sourde  pour
acquérir la puissance, étaient méprisées, la naissance et les dignités
ne pouvaient pas donner de grands avantages. La puissance devait  donc
revenir au plus grand nombre, et l’aristocratie, se changer peu à  peu
en un État populaire.

    Ceux qui obéissent à  un roi sont moins  tourmentés d’envie et  de
jalousie que ceux  qui vivent  dans une  aristocratie héréditaire.  Le
prince est si loin de ses sujets qu’il n’en est presque pas vu, et  il
est si fort au-dessus d’eux  qu’ils ne peuvent imaginer aucun  rapport
qui puisse les choquer. Mais les  nobles qui gouvernent sont sous  les
yeux de tous et ne sont pas si élevés que des comparaisons odieuses ne
se fassent sans cesse.  Aussi a-t-on vu de  tout temps, et le  voit-on
encore, le  peuple  détester  les sénateurs.  Les  républiques  où  la
naissance ne donne aucune  part au gouvernement sont  à cet égard  les
plus heureuses: car  le peuple  peut moins envier  une autorité  qu’il
donne à qui il veut, et qu’il reprend à sa fantaisie.

    Le peuple, mécontent des patriciens, se retira sur le  Mont-Sacré.
On lui  envoya des  députés,  qui l’apaisèrent,  et, comme  chacun  se
promit secours l’un à  l’autre en cas que  les patriciens ne  tinssent
pas les paroles données , ce qui  eût causé, à tous les instants,  des
séditions et aurait  troublé toutes les  fonctions des magistrats,  on
jugea qu’il valait mieux créer  une magistrature qui pût empêcher  les
injustices faites à un plébéien . Mais, par une maladie éternelle  des
hommes,  les  plébéiens,  qui  avaient  obtenu  des  tribuns  pour  se
défendre, s’en  servirent  pour attaquer:  ils  enlevèrent peu  à  peu
toutes  les   prérogatives   des  patriciens.   Cela   produisit   des
contestations continuelles. Le  peuple était soutenu  ou plutôt  animé
par ses tribuns, et les patriciens étaient défendus par le Sénat,  qui
était presque tout composé  de patriciens, qui  était plus porté  pour
les maximes anciennes, et qui craignait que la populace n’élevât à  la
tyrannie quelque tribun.

    Le peuple employait pour lui ses propres forces et sa  supériorité
dans les suffrages, ses refus d’aller  à la guerre, ses menaces de  se
retirer, la partialité de ses  lois, enfin, ses jugements contre  ceux
qui lui avaient fait trop de résistance. Le Sénat se défendait par  sa
sagesse, sa justice et l’amour qu’il inspirait pour la patrie, par ses
bienfaits et une sage dispensation  des trésors de la République,  par
le respect que le peuple avait pour la gloire des principales familles
et la  vertu  des grands  personnages  ;  par la  religion  même,  les
institutions anciennes et  la suppression des  jours d’assemblée  sous
prétexte que  les  auspices  n’avaient pas  été  favorables,  par  les
clients, par l’opposition d’un tribun à un autre, par la création d’un
dictateur , les occupations d’une nouvelle guerre ou les malheurs  qui
réunissaient  tous  les  intérêts,   enfin,  par  une   condescendance
paternelle à accorder au  peuple une partie de  ses demandes pour  lui
faire abandonner les autres, et cette maxime constante de préférer  la
conservation de la République aux prérogatives de quelque ordre ou  de
quelque magistrature que ce fût.

    Dans la suite  des temps, lorsque  les plébéiens eurent  tellement
abaissé les patriciens que cette distinction de famille devint vaine ,
et que  les  unes et  les  autres furent  indifféremment  élevées  aux
honneurs, il y eut  de nouvelles disputes entre  le bas peuple,  agité
par  ses  tribuns,  et   les  principales  familles  patriciennes   ou
plébéiennes, qu’on appela  les nobles,  et qui avaient  pour elles  le
Sénat, qui en était composé. Mais, comme les mœurs anciennes n’étaient
plus, que des  particuliers avaient des  richesses immenses, et  qu’il
est impossible que  les richesses  ne donnent du  pouvoir, les  nobles
résistèrent avec plus de force  que les patriciens n’avaient fait;  ce
qui fut cause  de la mort  des Gracques  et de plusieurs  de ceux  qui
travaillèrent sur leur plan .

    Il faut que je parle  d’une magistrature qui contribua beaucoup  à
maintenir le  gouvernement de  Rome: ce  fut celle  des censeurs.  Ils
faisaient le dénombrement du peuple, et, de plus, comme la force de la
République consistait  dans la  discipline, l’austérité  des mœurs  et
l’observation constante de  certaines coutumes,  ils corrigeaient  les
abus que la loi n’avait pas  prévus, ou que le magistrat ordinaire  ne
pouvait pas punir . Il y a de mauvais exemples qui sont pires que  les
crimes, et plus d’États  ont péri parce qu’on  a violé les mœurs,  que
parce qu’on a violé les lois.  À Rome, tout ce qui pouvait  introduire
des nouveautés dangereuses, changer le cœur ou l’esprit du citoyen, et
en empêcher,  si j’ose  me  servir de  ce  terme, la  perpétuité,  les
désordres domestiques ou publics, étaient réformés par les censeurs  :
ils pouvaient chasser du Sénat qui ils voulaient, ôter à un  chevalier
le cheval qui  lui était entretenu  par le public,  mettre un  citoyen
dans une autre tribu et même parmi ceux qui payaient les charges de la
ville sans avoir part à ses privilèges .

    M. Livius nota le  peuple même, et, de  trente-cinq tribus, il  en
mit trente-quatre au  rang de  ceux qui  n’avaient point  de part  aux
privilèges de la ville . "Car, disait-il, après m’avoir condamné, vous
m’avez fait consul et censeur. Il  faut donc que vous ayez  prévariqué
une fois, en m’infligeant une peine, ou deux fois, en me créant consul
et ensuite censeur."

    M. Duronius,  tribun  du  peuple,  fut chassé  du  Sénat  par  les
censeurs parce que, pendant  sa magistrature, il  avait abrogé la  loi
qui bornait les dépenses des festins .

    C’était une  institution  bien  sage:  ils  ne  pouvaient  ôter  à
personne une magistrature, parce que cela aurait troublé l’exercice de
la puissance publique ;  mais ils faisaient déchoir  de l’ordre et  du
rang et  privaient,  pour  ainsi  dire,  un  citoyen  de  sa  noblesse
particulière.

    Servius Tullius avait fait la fameuse division par centuries,  que
Tite-Live et Denys d’Halicarnasse nous ont si bien expliquée. Il avait
distribué cent  quatre-vingt-treize centuries  en six  classes et  mis
tout le bas  peuple dans la  dernière centurie, qui  formait seule  la
sixième classe. On voit que  cette disposition excluait le bas  peuple
du suffrage, non pas de droit, mais  de fait. Dans la suite, on  régla
qu’excepté  dans  quelques  cas  particuliers  on  suivrait  dans  les
suffrages la  division par  tribus.  Il y  en avait  trente-cinq,  qui
donnaient chacune leur voix:  quatre de la ville  et trente-une de  la
campagne.  Les   principaux  citoyens,   tous  laboureurs,   entrèrent
naturellement dans les tribus  de la campagne, et  celles de la  ville
reçurent le bas peuple , qui, y étant enfermé, influait très peu  dans
les affaires, et cela était regardé  comme le salut de la  République.
Et, quand Fabius  remit dans  les quatre tribus  de la  ville le  menu
peuple, qu’Appius Claudius avait répandu dans toutes, il en acquit  le
surnom de Très Grand . Les  censeurs jetaient les yeux, tous les  cinq
ans, sur la situation  actuelle de la  République et distribuaient  de
manière le peuple, dans  ses diverses tribus, que  les tribuns et  les
ambitieux ne pussent pas  se rendre maîtres des  suffrages, et que  le
peuple même ne pût pas abuser de son pouvoir .

    Le gouvernement  de  Rome  fut  admirable en  ce  que,  depuis  sa
naissance, sa  constitution  se trouva  telle,  soit par  l’esprit  du
peuple, la force du  Sénat ou l’autorité  de certains magistrats,  que
tout abus du pouvoir y put toujours être corrigé.

    Carthage périt parce  que, lorsqu’il fallut  retrancher les  abus,
elle ne put souffrir la main de son Annibal même. Athènes tomba  parce
que ses  erreurs lui  parurent  si douces  qu’elle  ne voulut  pas  en
guérir. Et, parmi nous, les républiques d’Italie, qui se vantent de la
perpétuité de  leur  gouvernement, ne  doivent  se vanter  que  de  la
perpétuité de leurs abus;  aussi n’ont-elles pas  plus de liberté  que
Rome n’en eut du temps des Décemvirs .

    Le gouvernement d’Angleterre  est plus  sage, parce qu’il  y a  un
corps qui l’examine continuellement, et qui s’examine  continuellement
lui-même, et telles sont ses erreurs qu’elles ne sont jamais  longues,
et que, par l’esprit d’attention  qu’elles donnent à la Nation,  elles
sont souvent utiles.

    En un mot, un gouvernement libre, c’est-à-dire toujours agité,  ne
saurait se  maintenir s’il  n’est, par  ses propres  lois, capable  de
correction.

    Chapitre IX: Deux causes de la perte de Rome

    Lorsque la  domination  de Rome  était  bornée dans  l’Italie,  la
République pouvait facilement subsister.  Tout soldat était  également
citoyen: chaque consul levait une armée, et d’autres citoyens allaient
à la guerre sous  celui qui succédait. Le  nombre des troupes  n’étant
pas excessif, on avait attention à ne recevoir dans la milice que  des
gens qui eussent assez de bien pour avoir intérêt à la conservation de
la ville . Enfin, le Sénat voyait de près la conduite des généraux  et
leur ôtait la pensée de rien faire contre leur devoir.

    Mais, lorsque les légions passèrent les Alpes et la mer, les  gens
de guerre, qu’on était obligé  de laisser pendant plusieurs  campagnes
dans les pays  que l’on soumettait,  perdirent peu à  peu l’esprit  de
citoyens, et les généraux, qui disposèrent des armées et des royaumes,
sentirent leur force et ne purent plus obéir.

    Les soldats commencèrent donc à ne reconnaître que leur général, à
fonder sur lui  toutes leurs  espérances, et à  voir de  plus loin  la
ville. Ce ne furent plus les soldats de la République, mais de  Sylla,
de Marius, de Pompée, de César. Rome  ne put plus savoir si celui  qui
était à la tête d’une armée,  dans une province, était son général  ou
son ennemi.

    Tandis que le peuple de Rome ne fut corrompu que par ses  tribuns,
à qui  il ne  pouvait accorder  que sa  puissance même,  le Sénat  put
aisément se défendre, parce qu’il agissait constamment, au lieu que la
populace passait sans cesse de l’extrémité de la fougue à  l’extrémité
de la faiblesse. Mais,  quand le peuple put  donner à ses favoris  une
formidable autorité  au-dehors,  toute  la  sagesse  du  Sénat  devint
inutile, et la République fut perdue.

    Ce qui fait  que les  États libres  durent moins  que les  autres,
c’est que  les malheurs  et les  succès qui  leur arrivent  leur  font
presque toujours perdre  la liberté,  au lieu  que les  succès et  les
malheurs d’un État  où le  peuple est soumis  confirment également  sa
servitude. Une république sage ne doit rien hasarder qui l’expose à la
bonne ou à la mauvaise fortune: le seul bien auquel elle doit aspirer,
c’est à la perpétuité de son État.

    Si la grandeur de l’Empire perdit la République, la grandeur de la
ville ne la perdit pas moins.

    Rome avait  soumis  tout l’univers  avec  le secours  des  peuples
d’Italie,  auxquels  elle  avait  donné  en  différents  temps  divers
privilèges : la plupart de ces  peuples ne s’étaient pas d’abord  fort
souciés du  droit de  bourgeoisie chez  les Romains,  et  quelques-uns
aimèrent mieux garder leurs usages . Mais, lorsque ce droit fut  celui
de la souveraineté  universelle, qu’on ne  fut rien dans  le monde  si
l’on n’était citoyen romain,  et qu’avec ce titre  on était tout,  les
peuples d’Italie résolurent de périr ou d’être romains. Ne pouvant  en
venir à bout par  leurs brigues et par  leurs prières, ils prirent  la
voie des armes: ils  se révoltèrent dans tout  ce côté qui regarde  la
Mer Ionienne; les autres alliés allaient les suivre . Rome, obligée de
combattre contre ceux  qui étaient,  pour ainsi dire,  les mains  avec
lesquelles elle enchaînait l’univers,  était perdue; elle allait  être
réduite à ses murailles: elle accorda ce droit tant désiré aux  alliés
qui n’avaient pas  encore cessé  d’être fidèles ;  et peu  à peu  elle
l’accorda à tous.

    Pour lors, Rome ne fut plus cette ville dont le peuple n’avait  eu
qu’un même esprit, un même amour pour la liberté, une même haine  pour
la tyrannie, où cette jalousie du pouvoir du Sénat et des prérogatives
des  grands,  toujours  mêlée  de  respect,  n’était  qu’un  amour  de
l’égalité. Les  peuples d’Italie  étant devenus  ses citoyens,  chaque
ville y apporta son génie, ses intérêts particuliers et sa  dépendance
de quelque grand  protecteur . La  ville, déchirée, ne  forma plus  un
tout ensemble, et, comme on n’en  était citoyen que par une espèce  de
fiction, qu’on n’avait plus les mêmes magistrats, les mêmes murailles,
les mêmes dieux, les  mêmes temples, les mêmes  sépultures, on ne  vit
plus Rome des mêmes yeux, on n’eut plus le même amour pour la  patrie,
et les sentiments romains ne furent plus.

    Les ambitieux  firent  venir à  Rome  des villes  et  des  nations
entières pour  troubler les  suffrages  ou se  les faire  donner;  les
assemblées furent  de véritables  conjurations; on  appelacomices  une
troupe  de  quelques  séditieux;  l’autorité  du  peuple,  ses   lois,
lui-même, devinrent des  choses chimériques, et  l’anarchie fut  telle
qu’on ne put plus  savoir si le peuple  avait fait une ordonnance,  ou
s’il ne l’avait point faite .

    On  n’entend  parler  dans  les  auteurs  que  des  divisions  qui
perdirent Rome.  Mais on  ne  voit pas  que  ces divisions  y  étaient
nécessaires, qu’elles y avaient toujours  été, et qu’elles y  devaient
toujours être. Ce fut uniquement la grandeur de la République qui  fit
le mal, et qui changea en guerres civiles les tumultes populaires.  Il
fallait bien qu’il  y eût à  Rome des divisions,  et ces guerriers  si
fiers, si audacieux,  si terribles  au-dehors, ne  pouvaient pas  être
bien modérés au-dedans. Demander, dans un État libre, des gens  hardis
dans la  guerre et  timides dans  la paix,  c’est vouloir  des  choses
impossibles, et, pour règle générale, toutes les fois qu’on verra tout
le monde tranquille dans un État qui se donne le nom de république, on
peut être assuré que la liberté n’y est pas.

    Ce qu’on appelle uniondans un  corps politique est une chose  très
équivoque: la vraie est une union d’harmonie, qui fait que toutes  les
parties, quelque opposées qu’elles nous paraissent, concourent au bien
général  de  la  société,  comme  des  dissonances  dans  la   musique
concourent à l’accord total. Il peut  y avoir de l’union dans un  État
où l’on ne croit voir que  du trouble, c’est-à-dire une harmonie  d’où
résulte le bonheur, qui seul  est la vraie paix.  Il en est comme  des
parties de cet univers, éternellement  liées par l’action des unes  et
la réaction des autres.

    Mais, dans l’accord du despotisme asiatique, c’est-à-dire de  tout
gouvernement qui  n’est  pas modéré,  il  y a  toujours  une  division
réelle: le laboureur, l’homme de  guerre, le négociant, le  magistrat,
le noble, ne sont  joints que parce que  les uns oppriment les  autres
sans résistance, et, si  l’on y voit  de l’union, ce  ne sont pas  des
citoyens qui sont unis, mais des corps morts, ensevelis les uns auprès
des autres.

    Il est  vrai que  les  lois de  Rome devinrent  impuissantes  pour
gouverner la République. Mais  c’est une chose  qu’on a vue  toujours,
que de  bonnes lois,  qui ont  fait qu’une  petite république  devient
grande, lui  deviennent à  charge  lorsqu’elle s’est  agrandie,  parce
qu’elles étaient telles que leur effet naturel était de faire un grand
peuple, et non pas de le gouverner.

    Il y a bien  de la différence  entre les lois  bonnes et les  lois
convenables, celles qui font qu’un  peuple se rend maître des  autres,
et celles qui maintiennent sa puissance lorsqu’il l’a acquise.

    II y a à présent dans le monde une république que presque personne
ne connaît , et qui, dans le  secret et dans le silence, augmente  ses
forces chaque jour.  Il est  certain que,  si elle  parvient jamais  à
l’état  de  grandeur   où  sa  sagesse   la  destine,  elle   changera
nécessairement  ses  lois,  et  ce   ne  sera  point  l’ouvrage   d’un
législateur, mais celui de la corruption même.

    Rome était faite pour s’agrandir,  et ses lois étaient  admirables
pour cela . Aussi, dans quelque gouvernement qu’elle ait été, sous  le
pouvoir des Rois, dans l’aristocratie  ou dans l’État populaire,  elle
n’a jamais  cessé  de faire  des  entreprises qui  demandaient  de  la
conduite, et y a réussi. Elle ne s’est pas trouvée plus sage que  tous
les autres États de la terre en un jour, mais continuellement; elle  a
soutenu une petite,  une médiocre,  une grande fortune,  avec la  même
supériorité, et n’a point eu  de prospérités dont elle n’ait  profité,
ni de malheurs dont elle ne se soit servie.

    Elle perdit sa liberté parce qu’elle acheva trop tôt son ouvrage .

    Chapitre X: De la corruption des Romains

    Je crois que la secte d’Épicure,  qui s’introduisit à Rome sur  la
fin de la République, contribua beaucoup  à gâter le cœur et  l’esprit
des Romains  . Les  Grecs en  avaient été  infatués avant  eux.  Aussi
avaient-ils été plus tôt corrompus. Polybe nous dit que, de son temps,
les serments ne pouvaient donner de la confiance pour un Grec, au lieu
qu’un Romain en était, pour ainsi dire, enchaîné .

    Il y a  un fait dans  les lettres  de Cicéron à  Atticus qui  nous
montre combien les Romains avaient changé à cet égard depuis le  temps
de Polybe.

    "Memmius, dit-il, vient de communiquer  au Sénat l’accord que  son
compétiteur et lui avaient fait  avec les consuls, par lequel  ceux-ci
s’étaient engagés de les favoriser dans la poursuite du consulat  pour
l’année suivante; et  eux, de  leur côté, s’obligeaient  de payer  aux
consuls quatre cent mille sesterces s’ils ne leur fournissaient  trois
augures qui déclareraient  qu’ils étaient présents  lorsque le  peuple
avait fait la  loi curiate ,  quoiqu’il n’en eût  point fait, et  deux
consulaires qui affirmeraient qu’ils avaient assisté à la signature du
sénatus-consulte qui réglait l’état de leurs provinces, quoiqu’il  n’y
en eût point eu." Que de malhonnêtes gens dans un seul contrat!

    Outre que la  religion est  toujours le meilleur  garant que  l’on
puisse avoir des mœurs des hommes, il y avait ceci de particulier chez
les Romains,  qu’ils mêlaient  quelque sentiment  religieux à  l’amour
qu’ils avaient pour leur patrie: cette ville fondée sous les meilleurs
auspices, ce  Romulus, leur  roi et  leur dieu,  ce Capitole,  éternel
comme la Ville, et  la Ville, éternelle  comme son fondateur,  avaient
fait autrefois sur l’esprit des Romains une impression qu’il eût été à
souhaiter qu’ils eussent conservée.

    La grandeur de l’État fit la grandeur des fortunes  particulières;
mais, comme  l’opulence  est dans  les  mœurs,  et non  pas  dans  les
richesses, celles  des  Romains, qui  ne  laissaient pas  d’avoir  des
bornes produisirent un luxe et des profusions qui n’en avaient point .
Ceux qui avaient d’abord été  corrompus par leurs richesses le  furent
ensuite par leur  pauvreté; avec des  biens au-dessus d’une  condition
privée, il fut difficile d’être un bon citoyen; avec les désirs et les
regrets d’une grande fortune ruinée, on fut prêt à tous les attentats;
et, comme  dit  Salluste  , on  vit  une  génération de  gens  qui  ne
pouvaient avoir de patrimoine, ni souffrir que d’autres en eussent.

    Cependant, quelle que fût la corruption de Rome, tous les malheurs
ne s’y étaient pas introduits: car  la force de son institution  avait
été telle  qu’elle avait  conservé une  valeur héroïque  et toute  son
application à la guerre au milieu des richesses, de la mollesse et  de
la volupté; ce qui n’est, je crois, arrivé à aucune nation du monde.

    Les citoyens romains regardaient le commerce et les arts comme des
occupations d’esclaves:  ils  ne  les exerçaient  point.  S’il  y  eut
quelques exceptions, ce ne fut que  de la part de quelques  affranchis
qui continuaient leur  première industrie.  Mais, en  général, ils  ne
connaissaient que l’art  de la guerre,  qui était la  seule voie  pour
aller aux magistratures et aux  honneurs. Ainsi les vertus  guerrières
restèrent après qu’on eut perdu toutes les autres.

    Chapitre XI: 1. De Sylla - 2. De Pompée et César

    Je supplie qu’on me  permette de détourner  les yeux des  horreurs
des guerres  de  Marius  et  de Sylla;  on  en  trouvera  dans  Appien
l’épouvantable histoire. Outre la  jalousie, l’ambition et la  cruauté
des deux chefs, chaque Romain était furieux; les nouveaux citoyens  et
les anciens  ne  se regardaient  plus  comme les  membres  d’une  même
république ,  et l’on  se faisait  une guerre  qui, par  un  caractère
particulier, était en même temps civile et étrangère.

    Sylla fit des lois très propres à ôter la cause des désordres  que
l’on avait vus: elles augmentaient l’autorité du Sénat, tempéraient le
pouvoir du peuple, réglaient celui  des tribuns. La fantaisie qui  lui
fit quitter la dictature sembla rendre  la vie à la République;  mais,
dans la fureur de ses succès, il avait fait des choses qui mirent Rome
dans l’impossibilité de conserver sa liberté.

    Il  ruina,  dans  son  expédition  d’Asie,  toute  la   discipline
militaire: il accoutuma son armée aux rapines et lui donna des besoins
qu’elle n’avait jamais  eus. Il  corrompit une fois  des soldats,  qui
devaient dans la suite corrompre les capitaines.

    Il entra dans Rome à main armée et enseigna aux généraux romains à
violer l’asile de la liberté .

    II donna les terres  des citoyens aux soldats  , et il les  rendit
avides pour jamais: car, dès  ce moment, il n’y  eut plus un homme  de
guerre qui n’attendît  une occasion qui  pût mettre les  biens de  ses
concitoyens entre ses mains.

    Il inventa les proscriptions  et mit à prix  la tête de tous  ceux
qui n’étaient  pas  de son  parti.  Dès  lors, il  fut  impossible  de
s’attacher  davantage  à  la   République;  car,  parmi  deux   hommes
ambitieux, et qui se disputaient la victoire, ceux qui étaient neutres
et pour le parti de la liberté étaient sûrs d’être proscrits par celui
des deux qui  serait le  vainqueur. II était  donc de  la prudence  de
s’attacher à l’un des deux.

    Il vint après  lui, dit  Cicéron , un  homme qui,  dans une  cause
impie et une victoire encore plus honteuse, ne confisqua pas seulement
les biens des particuliers, mais  enveloppa dans la même calamité  des
provinces entières.

    Sylla, quittant la  dictature, avait semblé  ne vouloir vivre  que
sous la protection de  ses lois mêmes. Mais  cette action, qui  marqua
tant de modération,  était elle-même  une suite de  ses violences.  Il
avait donné  des établissements  à quarante-sept  légions dans  divers
endroits de l’Italie. Ces gens-là, dit Appien, regardant leur  fortune
comme attachée à sa  vie, veillaient à sa  sûreté et étaient  toujours
prêts à le secourir ou à le venger .

    La  République  devant  nécessairement  périr,  il  n’était   plus
question que de savoir comment et par qui elle devait être abattue.

    Deux hommes également  ambitieux, excepté que  l’un ne savait  pas
aller à  son  but si  directement  que l’autre,  effacèrent  par  leur
crédit,  par  leurs  exploits,  par  leurs  vertus,  tous  les  autres
citoyens: Pompée parut le premier, et César le suivit de près.

    Pompée, pour s’attirer la faveur, fit casser les lois de Sylla qui
bornaient le pouvoir du peuple, et,  quand il eut fait à son  ambition
un sacrifice des lois les plus salutaires de sa patrie, il obtint tout
ce qu’il voulut, et la témérité du peuple fut sans bornes à son égard.

    Les lois de Rome avaient sagement divisé la puissance publique  en
un grand nombre de magistratures, qui se soutenaient, s’arrêtaient, et
se tempéraient l’une l’autre; et,  comme elles n’avaient toutes  qu’un
pouvoir borné, chaque citoyen était bon pour y parvenir, et le peuple,
voyant passer devant lui plusieurs personnages l’un après l’autre,  ne
s’accoutumait à aucun d’eux. Mais, dans ces temps-ci, le système de la
République changea: les plus puissants se firent donner par le  peuple
des commissions extraordinaires; ce qui anéantit l’autorité du  peuple
et des magistrats et  mit toutes les grandes  affaires dans les  mains
d’un seul ou de peu de gens .

    Fallut-il faire la guerre à Sertorius? On en donna la commission à
Pompée. Fallut-il la faire à Mithridate? Tout le monde cria: "Pompée".
Eut-on besoin de  faire venir des  blés à Rome?  Le peuple croit  être
perdu si on n’en charge Pompée. Veut-on détruire les pirates? Il n’y a
que Pompée. Et, lorsque  César menace d’envahir, le  Sénat crie à  son
tour et n’espère plus qu’en Pompée.

    "Je crois  bien, disait  Marcus  au peuple,  que Pompée,  que  les
nobles  attendent,  aimera  mieux  assurer  votre  liberté  que   leur
domination; mais  il y  a  eu un  temps où  chacun  de vous  avait  la
protection de plusieurs, et non pas  tous la protection d’un seul,  et
où il  était  inouï qu’un  mortel  pût  donner ou  ôter  de  pareilles
choses."

    À Rome,  faite pour  s’agrandir, il  avait fallu  réunir dans  les
mêmes personnes les honneurs et la  puissance; ce qui, dans des  temps
de trouble,  pouvait  fixer l’administration  du  peuple sur  un  seul
citoyen.

    Quand on accorde  des honneurs,  on sait précisément  ce que  l’on
donne; mais, quand on y joint le pouvoir, on ne peut dire à quel point
il pourra être porté.

    Des  préférences  excessives  données   à  un  citoyen  dans   une
république ont  toujours des  effets  nécessaires: elles  font  naître
l’envie du peuple, ou elles augmentent sans mesure son amour.

    Deux  fois  Pompée,  retournant  à  Rome,  maître  d’opprimer   la
République, eut la modération  de congédier ses  armées avant que  d’y
entrer, et  d’y  paraître  en  simple citoyen.  Ces  actions,  qui  le
comblèrent de gloire, firent que,  dans la suite, quelque chose  qu’il
eût faite au  préjudice des lois,  le Sénat se  déclara toujours  pour
lui.

    Pompée avait une ambition  plus lente et plus  douce que celle  de
César: celui-ci voulait aller à la souveraine puissance les armes à la
main, comme Sylla. Cette façon d’opprimer ne plaisait point à  Pompée:
il aspirait à la  dictature, mais par les  suffrages du peuple; il  ne
pouvait consentir à usurper la  puissance, mais il aurait voulu  qu’on
la lui remît entre les mains.

    Comme la faveur  du peuple n’est  jamais constante, il  y eut  des
temps où Pompée vit diminuer  son crédit ; et,  ce qui le toucha  bien
sensiblement, des gens  qu’il méprisait augmentèrent  le leur et  s’en
servirent contre lui.

    Cela lui fit faire trois  choses également funestes: il  corrompit
le peuple  à force  d’argent et  mit dans  les élections  un prix  aux
suffrages de chaque citoyen.

    De plus, il se servit de  la plus vile populace pour troubler  les
magistrats dans leurs fonctions, espérant  que les gens sages,  lassés
de vivre dans l’anarchie, le créeraient dictateur par désespoir.

    Enfin, il s’unit  d’intérêts avec César  et Crassus. Caton  disait
que ce n’était pas leur inimitié  qui avait perdu la République,  mais
leur union. En effet, Rome était  en ce malheureux état qu’elle  était
moins  accablée  par  les  guerres  civiles  que  par  la  paix,  qui,
réunissant les vues et  les intérêts des  principaux, ne faisait  plus
qu’une tyrannie.

    Pompée ne prêta pas proprement son  crédit à César, mais, sans  le
savoir, il  le lui  sacrifia.  Bientôt César  employa contre  lui  les
forces qu’il lui avait données, et  ses artifices même; il troubla  la
ville par ses émissaires et  se rendit maître des élections:  consuls,
prêteurs, tribuns, furent achetés au prix qu’ils mirent eux-mêmes.

    Le Sénat, qui vit clairement les desseins de César, eut recours  à
Pompée: il le  pria de prendre  la défense de  la République, si  l’on
pouvait appeler de ce nom un gouvernement qui demandait la  protection
d’un de ses citoyens.

    Je crois que ce qui perdit  surtout Pompée fut la honte qu’il  eut
de penser qu’en élevant César, comme  il avait fait, il eût manqué  de
prévoyance. Il s’accoutuma le plus tard qu’il put à cette idée; il  ne
se mettait point en défense, pour ne point avouer qu’il se fût mis  en
danger; il soutenait, au Sénat,  que César n’oserait faire la  guerre,
et, parce qu’il l’avait dit tant de fois, il le redisait toujours.

    Il  semble  qu’une  chose  avait   mis  César  en  état  de   tout
entreprendre; c’est que,  par une malheureuse  conformité de noms,  on
avait joint à son gouvernement de la Gaule Cisalpine celui de la Gaule
d’au-delà les Alpes.

    La politique n’avait point permis qu’il y eût des armées auprès de
Rome; mais  elle  n’avait  pas  souffert non  plus  que  l’Italie  fût
entièrement dégarnie  de  troupes.  Cela fit  qu’on  tint  des  forces
considérables dans la Gaule Cisalpine,  c’est-à-dire dans le pays  qui
est depuis le Rubicon,  petit fleuve de  la Romagne, jusqu’aux  Alpes.
Mais, pour assurer  la ville  de Rome contre  ces troupes,  on fit  le
célèbre sénatus-consulte que l’on voit  encore gravé sur le chemin  de
Rimini à Césène, par lequel on  dévouait aux dieux infernaux, et  l’on
déclarait sacrilège et parricide quiconque, avec une légion, avec  une
armée ou avec une cohorte, passerait le Rubicon.

    À un gouvernement si important, qui  tenait la ville en échec,  on
en joignit  un autre  plus considérable  encore: c’était  celui de  la
Gaule Transalpine, qui comprenait les pays du Midi de la France;  qui,
ayant donné à César l’occasion  de faire la guerre, pendant  plusieurs
années,  à  tous  les  peuples  qu’il  voulut,  fit  que  ses  soldats
vieillirent avec  lui, et  qu’il  ne les  conquit  pas moins  que  les
Barbares. Si  César  n’avait point  eu  le gouvernement  de  la  Gaule
Transalpine, il n’aurait pas corrompu  ses soldats, ni fait  respecter
son nom par tant de victoires. S’il  n’avait pas eu celui de la  Gaule
Cisalpine, Pompée aurait pu  l’arrêter au passage  des Alpes; au  lieu
que, dès  le commencement  de la  guerre, il  fut obligé  d’abandonner
l’Italie; ce qui fit perdre à  son parti la réputation, qui, dans  les
guerres civiles, est la puissance même.

    La même frayeur qu’Annibal  porta dans Rome  après la bataille  de
Cannes, César l’y répandit lorsqu’il passa le Rubicon. Pompée, éperdu,
ne vit, dans les premiers moments de la guerre, de parti à prendre que
celui qui reste dans les affaires désespérées: il ne sut que céder  et
que fuir; il  sortit de Rome,  y laissa  le trésor public;  il ne  put
nulle part  retarder le  vainqueur;  il abandonna  une partie  de  ses
troupes, toute l’Italie, et passa la mer.

    On  parle  beaucoup  de  la  fortune  de  César.  Mais  cet  homme
extraordinaire avait tant  de grandes  qualités, sans  pas un  défaut,
quoiqu’il eût  bien  des vices,  qu’il  eût été  bien  difficile  que,
quelque armée qu’il eût  commandée, il n’eût  été vainqueur, et  qu’en
quelque république qu’il fût né il ne l’eût gouvernée.

    César, après avoir  défait les lieutenants  de Pompée en  Espagne,
alla en Grèce le  chercher lui-même. Pompée, qui  avait la côte de  la
mer et des forces supérieures, était  sur le point de voir l’armée  de
César détruite  par  la  misère  et la  faim.  Mais,  comme  il  avait
souverainement le  faible  de vouloir  être  approuvé, il  ne  pouvait
s’empêcher de prêter l’oreille aux vains discours de ses gens, qui  le
raillaient ou  l’accusaient sans  cesse .  "Il veut,  disait l’un,  se
perpétuer dans le commandement  et être, comme  Agamemnon, le roi  des
rois." - "Je vous avertis, disait un autre, que nous ne mangerons  pas
encore  cette  année   des  figues  de   Tusculum."  Quelques   succès
particuliers qu’il eut achevèrent  de tourner la  tête à cette  troupe
sénatoriale. Ainsi, pour  n’être pas blâmé,  il fit une  chose que  la
postérité blâmera toujours, de  sacrifier tant d’avantages pour  aller
avec des troupes nouvelles combattre  une armée qui avait vaincu  tant
de fois.

    Lorsque les  restes  de Pharsale  se  furent retirés  en  Afrique,
Scipion, qui les commandait, ne voulut jamais suivre l’avis de  Caton,
de traîner  la guerre  en longueur:  enflé de  quelques avantages,  il
risqua tout et perdit tout; et, lorsque Brutus et Cassius  rétablirent
ce parti, la  même précipitation  perdit la  République une  troisième
fois .

    Vous remarquerez que,  dans ces  guerres civiles  qui durèrent  si
longtemps, la puissance  de Rome s’accrut  sans cesse au-dehors:  sous
Marius, Sylla, Pompée,  César, Antoine, Auguste,  Rome, toujours  plus
terrible, acheva de détruire tous les rois qui restaient encore.

    Il n’y a point d’État qui menace si fort les autres d’une conquête
que celui  qui est  dans les  horreurs de  la guerre  civile: tout  le
monde, noble,  bourgeois, artisan,  laboureur, y  devient soldat;  et,
lorsque, par la paix,  les forces sont réunies,  cet État a de  grands
avantages  sur  les  autres,  qui   n’ont  guère  que  des   citoyens.
D’ailleurs, dans les guerres  civiles, il se  forme souvent de  grands
hommes, parce que, dans la confusion,  ceux qui ont du mérite se  font
jour, chacun se  place et se  met à son  rang; au lieu  que, dans  les
autres temps,  on est  placé, et  on l’est  presque toujours  tout  de
travers. Et,  pour passer  de l’exemple  des Romains  à d’autres  plus
récents, les  Français  n’ont  jamais  été  si  redoutables  au-dehors
qu’après les querelles  des maisons de  Bourgogne et d’Orléans,  après
les troubles de la Ligue, après les guerres civiles de la minorité  de
Louis XIII  et celle  de Louis  XIV. L’Angleterre  n’a jamais  été  si
respectée que sous Cromwell, après les guerres du Long Parlement.  Les
Allemands n’ont pris la supériorité sur les Turcs qu’après les guerres
civiles d’Allemagne. Les Espagnols, sous Philippe V, d’abord après les
guerres civiles pour la Succession, ont montré en Sicile une force qui
a étonné l’Europe. Et  nous voyons aujourd’hui  la Perse renaître  des
cendres de la guerre civile et humilier les Turcs.

    Enfin, la République  fut opprimée,  et il n’en  faut pas  accuser
l’ambition de  quelques  particuliers;  il en  faut  accuser  l’homme,
toujours plus avide du pouvoir à  mesure qu’il en a davantage, et  qui
ne désire tout que parce qu’il possède beaucoup.

    Si César et  Pompée avaient pensé  comme Caton, d’autres  auraient
pensé comme  firent César  et  Pompée, et  la République,  destinée  à
périr, aurait été entraînée au précipice par une autre main.

    César pardonna  à  tout  le  monde.  Mais  il  me  semble  que  la
modération que l’on montre après qu’on a tout usurpé ne mérite pas  de
grandes louanges.

    Quoi que  l’on ait  dit de  sa diligence  après Pharsale,  Cicéron
l’accuse de lenteur avec  raison: il dit  à Cassius qu’ils  n’auraient
jamais cru que le parti de Pompée se fût ainsi relevé en Espagne et en
Afrique, et que, s’ils avaient pu prévoir que César se fût amusé à  sa
guerre d’Alexandrie, ils n’auraient pas  fait leur paix, et qu’ils  se
seraient retirés avec Scipion et Caton en Afrique . Ainsi un fol amour
lui fit  essuyer quatre  guerres, et,  en ne  prévenant pas  les  deux
dernières, il remit en question ce qui avait été décidé à Pharsale.

    César gouverna d’abord  sous des titres  de magistrature; car  les
hommes ne  sont guère  touchés que  des noms.  Et, comme  les  peuples
d’Asie abhorraient  ceux  de  consul  et  de  proconsul,  les  peuples
d’Europe détestaient celui de  roi; de sorte  que, dans ces  temps-là,
ces noms faisaient le bonheur ou le désespoir de toute la terre. César
ne laissa pas de  tenter de se  faire mettre le  diadème sur la  tête;
mais, voyant que le peuple cessait ses acclamations, il le rejeta.  Il
fit encore d’autres tentatives  , et je ne  puis comprendre qu’il  pût
croire que les Romains, pour le souffrir tyran, aimassent pour cela la
tyrannie ou crussent avoir fait ce qu’ils avaient fait.

    Un jour  que  le  Sénat  lui déférait  de  certains  honneurs,  il
négligea de  se lever,  et, pour  lors, les  plus graves  de ce  corps
achevèrent de perdre patience.

    On n’offense jamais  plus les  hommes que  lorsqu’on choque  leurs
cérémonies et leurs usages. Cherchez à les opprimer, c’est quelquefois
une preuve de  l’estime que  vous en faites.  Choquez leurs  coutumes,
c’est toujours une marque de mépris.

    César, de tout  temps ennemi  du Sénat,  ne put  cacher le  mépris
qu’il conçut pour ce corps,  qui était devenu presque ridicule  depuis
qu’il n’avait  plus  de  puissance.  Par  là,  sa  clémence  même  fut
insultante. On regarda qu’il ne pardonnait pas, mais qu’il  dédaignait
de punir.

    Il porta le mépris  jusqu’à faire lui-même les  sénatus-consultes:
il les souscrivait du nom des premiers sénateurs qui lui venaient dans
l’esprit.   "J’apprends    quelquefois,    dit   Cicéron    ,    qu’un
sénatus-consulte passé à mon avis a  été porté en Syrie et en  Arménie
avant que j’aie  su qu’il  ait été  fait, et  plusieurs princes  m’ont
écrit des lettres de remerciements sur ce que j’avais été d’avis qu’on
leur donnât le titre de rois, que non seulement je ne savais pas  être
rois, mais même qu’ils fussent au monde."

    On peut voir  dans les  lettres de  quelques grands  hommes de  ce
temps-là , qu’on a mises sous le  nom de Cicéron parce que la  plupart
sont de lui, l’abattement  et le désespoir des  premiers hommes de  la
République à cette révolution subite, qui les priva de leurs  honneurs
et de leurs occupations mêmes, lorsque, le Sénat étant sans fonctions,
ce crédit qu’ils  avaient eu par  toute la terre,  ils ne purent  plus
l’espérer que dans le  cabinet d’un seul. Et  cela se voit bien  mieux
dans ces lettres que dans les  discours des historiens: elles sont  le
chef-d’œuvre de la  naïveté de gens  unis par une  douleur commune  et
d’un siècle  où  la  fausse  politesse n’avait  pas  mis  le  mensonge
partout; enfin,  on n’y  voit  point, comme  dans  la plupart  de  nos
lettres modernes,  des gens  qui  veulent se  tromper, mais  des  amis
malheureux qui cherchent à se tout dire.

    Il était bien difficile que César  pût défendre sa vie la  plupart
des conjurés étaient de  son parti ou avaient  été par lui comblés  de
bienfaits . Et la raison en est bien naturelle: ils avaient trouvé  de
grands avantages dans  sa victoire;  mais plus  leur fortune  devenait
meilleure, plus ils commençaient à avoir part au malheur commun , car,
à un homme qui n’a rien, il  importe assez peu, à certains égards,  en
quel gouvernement il vive.

    De plus, il y avait un certain droit des gens, une opinion établie
dans toutes les républiques de Grèce et d’Italie, qui faisait regarder
comme un  homme  vertueux l’assassin  de  celui qui  avait  usurpé  la
souveraine puissance. À Rome, surtout depuis l’expulsion des Rois,  la
loi était précise, les exemples reçus: la République armait le bras de
chaque citoyen, le faisait magistrat pour le moment, et l’avouait pour
sa défense.

    Brutus ose bien dire  à ses amis que,  quand son père  reviendrait
sur la  terre, il  le  tuerait tout  de même  ;  et, quoique,  par  la
continuation de la  tyrannie, cet esprit  de liberté se  perdît peu  à
peu,  les   conjurations,   au  commencement   du   règne   d’Auguste,
renaissaient toujours.

    C’était un amour dominant pour  la patrie qui, sortant des  règles
ordinaires des crimes  et des vertus,  n’écoutait que lui  seul et  ne
voyait ni citoyen, ni ami, ni bienfaiteur, ni père: la vertu  semblait
s’oublier pour se surpasser elle-même,  et, l’action qu’on ne  pouvait
d’abord approuver parce qu’elle était atroce, elle la faisait  admirer
comme divine.

    En effet,  le crime  de  César, qui  vivait dans  un  gouvernement
libre, n’était-il pas  hors d’état  d’être puni autrement  que par  un
assassinat? Et demander pourquoi  on ne l’avait  pas poursuivi par  la
force ouverte ou par les lois,  n’était-ce pas demander raison de  ses
crimes?

    Chapitre XII: De l’état de Rome après la mort de César

    Il était tellement  impossible que la  République pût se  rétablir
qu’il arriva ce qu’on n’avait jamais encore vu, qu’il n’y eut plus  de
tyran, et qu’il n’y eut pas  de liberté: car les causes qui  l’avaient
détruite subsistaient toujours.

    Les conjurés n’avaient formé  de plan que  pour la conjuration  et
n’en avaient point fait pour la soutenir.

    Après l’action faite, ils se  retirèrent au Capitole, le Sénat  ne
s’assembla pas, et, le lendemain,  Lépidus, qui cherchait le  trouble,
se saisit, avec des gens armés, de la place romaine.

    Les soldats vétérans,  qui craignaient qu’on  ne répétât les  dons
immenses qu’ils avaient reçus,  entrèrent dans Rome.  Cela fit que  le
Sénat approuva  tous  les  actes  de César,  et  que,  conciliant  les
extrêmes, il accorda une amnistie  aux conjurés; ce qui produisit  une
fausse paix.

    César, avant sa  mort, se  préparant à son  expédition contre  les
Parthes, avait nommé des magistrats pour plusieurs années, afin  qu’il
eût des gens à lui qui maintinssent, dans son absence, la tranquillité
de son  gouvernement. Ainsi,  après  sa mort,  ceux  de son  parti  se
sentirent des ressources pour longtemps.

    Comme le  Sénat  avait  approuvé  tous les  actes  de  César  sans
restriction, et que  l’exécution en fut  donnée aux consuls,  Antoine,
qui l’était,  se saisit  du  livre des  raisons  de César,  gagna  son
secrétaire, et y fit  écrire tout ce qu’il  voulut, de manière que  le
Dictateur régnait plus impérieusement que pendant sa vie: car ce qu’il
n’aurait jamais  fait, Antoine  le  faisait; l’argent  qu’il  n’aurait
jamais donné, Antoine le donnait; et tout homme qui avait de mauvaises
intentions contre la République  trouvait soudain une récompense  dans
les livres de César.

    Par un nouveau malheur, César avait amassé pour son expédition des
sommes immenses, qu’il avait mises dans le Temple d’Ops. Antoine, avec
son livre, en disposa à sa fantaisie.

    Les conjurés avaient  d’abord résolu  de jeter le  corps de  César
dans le Tibre ;  ils n’y auraient trouvé  nul obstacle: car, dans  ces
moments d’étonnement qui suivent une action inopinée, il est facile de
faire tout ce qu’on peut oser. Cela ne fut point exécuté, et voici  ce
qui en arriva.

    Le Sénat se  crut obligé de  permettre qu’on fît  les obsèques  de
César, et effectivement, dès qu’il ne l’avait pas déclaré tyran, il ne
pouvait lui refuser la sépulture. Or c’était une coutume des  Romains,
si vantée par Polybe,  de porter dans les  funérailles les images  des
ancêtres et de faire ensuite l’oraison funèbre du défunt. Antoine, qui
la fit, montra au  peuple la robe ensanglantée  de César, lui lut  son
testament, où il lui faisait de grandes largesses, et l’agita au point
qu’il mit le feu aux maisons des conjurés.

    Nous avons un aveu de Cicéron  , qui gouverna le Sénat dans  toute
cette affaire, qu’il aurait mieux valu agir avec vigueur et  s’exposer
à périr, et que même on n’aurait  point péri. Mais il se disculpe  sur
ce que, quand le  Sénat fut assemblé, il  n’était plus temps, et  ceux
qui savent le prix d’un moment dans  des affaires où le peuple a  tant
de part n’en seront pas étonnés.

    Voici un  autre  accident:  pendant  qu’on  faisait  des  jeux  en
l’honneur de César, une comète  à longue chevelure parut pendant  sept
jours; le peuple crut que son âme avait été reçue dans le Ciel.

    C’était bien une coutume des peuples  de Grèce et d’Asie de  bâtir
des temples aux rois et même aux proconsuls qui les avaient  gouvernés
: on leur laissait faire ces  choses comme le témoignage le plus  fort
qu’ils pussent donner de leur  servitude; les Romains même  pouvaient,
dans des laraires  ou des  temples particuliers,  rendre des  honneurs
divins à  leurs ancêtres.  Mais je  ne vois  pas que,  depuis  Romulus
jusqu’à César,  aucun  Romain ait  été  mis au  nombre  des  divinités
publiques .

    Le gouvernement de la Macédoine  était échu à Antoine; il  voulut,
au lieu de  celui-là, avoir celui  des Gaules; on  voit bien par  quel
motif. Décimus Brutus, qui avait  la Gaule Cisalpine, ayant refusé  de
la lui remettre,  il voulut  l’en chasser. Cela  produisit une  guerre
civile, dans laquelle le Sénat déclara Antoine ennemi de la Patrie.

    Cicéron, pour perdre Antoine,  son ennemi particulier, avait  pris
le mauvais parti de travailler à l’élévation d’Octave, et, au lieu  de
chercher à faire oublier au peuple César, il le lui avait remis devant
les yeux.

    Octave se conduisit avec Cicéron en homme habile il le flatta,  le
loua, le consulta, et employa tous ces artifices dont la vanité ne  se
défie jamais.

    Ce qui gâte  presque toutes les  affaires, c’est  qu’ordinairement
ceux qui les  entreprennent, outre la  réussite principale,  cherchent
encore de  certains  petits  succès particuliers,  qui  flattent  leur
amour-propre et les rendent contents d’eux.

    Je crois  que, si  Caton s’était  réservé pour  la République,  il
aurait donné aux choses tout un autre tour. Cicéron, avec des  parties
admirables pour un second rôle,  était incapable du premier: il  avait
un beau  génie,  mais  une  âme  souvent  commune,  L’accessoire  chez
Cicéron, c’était la vertu; chez  Caton, c’était la gloire; Cicéron  se
voyait  toujours  le  premier;  Caton  s’oubliait  toujours.  Celui-ci
voulait sauver  la  République  pour elle-même;  celui-là,  pour  s’en
vanter.

    Je pourrais  continuer le  parallèle en  disant que,  quand  Caton
prévoyait, Cicéron craignait;  que, là où  Caton espérait, Cicéron  se
confiait; que le  premier voyait  toujours les  choses de  sang-froid;
l’autre, au travers de cent petites passions.

    Antoine fut défait à Modène; les  deux consuls Hirtius et Pansa  y
périrent. Le Sénat, qui  se crut au-dessus de  ses affaires, songea  à
abaisser Octave, qui, de son  côté, cessa d’agir contre Antoine,  mena
son armée à Rome, et se fit déclarer consul.

    Voilà comment Cicéron, qui  se vantait que  sa robe avait  détruit
les armées d’Antoine, donna à la République un ennemi plus  dangereux,
parce que son nom  était plus cher et  ses droits, en apparence,  plus
légitimes .

    Antoine, défait, s’était réfugié dans la Gaule Transalpine, où  il
avait été reçu par Lépidus. Ces deux hommes s’unirent avec Octave,  et
ils se donnèrent  l’un à  l’autre la  vie de  leurs amis  et de  leurs
ennemis .  Lépide resta  à  Rome; les  deux autres  allèrent  chercher
Brutus et  Cassius, et  ils  les trouvèrent  dans  ces lieux  où  l’on
combattit trois fois pour l’empire du monde.

    Brutus et Cassius se tuèrent avec une précipitation qui n’est  pas
excusable, et l’on  ne peut lire  cet endroit de  leur vie sans  avoir
pitié de la République, qui fut ainsi abandonnée. Caton s’était  donné
la mort à la fin de  la tragédie; ceux-ci la commencèrent, en  quelque
façon, par leur mort.

    On peut donner plusieurs causes  de cette coutume si générale  des
Romains de se donner la  mort: le progrès de  la secte stoïque, qui  y
encourageait; l’établissement  des triomphes  et de  l’esclavage,  qui
firent penser à plusieurs grands hommes qu’il ne fallait pas  survivre
à une défaite; l’avantage que les accusés avaient de se donner la mort
plutôt que de subir  un jugement par lequel  leur mémoire devait  être
flétrie et leurs  biens confisqués  ; une espèce  de point  d’honneur,
peut-être plus  raisonnable que  celui qui  nous porte  aujourd’hui  à
égorger notre  ami pour  un geste  ou une  parole; enfin,  une  grande
commodité pour l’héroïsme: chacun faisant finir la pièce qu’il  jouait
dans le monde, à l’endroit où il voulait.

    On pourrait ajouter une  grande facilité dans l’exécution:  l’âme,
tout occupée de l’action qu’elle va faire, du motif qui la  détermine,
du péril qu’elle va  éviter, ne voit point  proprement la mort,  parce
que la passion fait sentir, et jamais voir.

    L’amour-propre, l’amour  de notre  conservation se  transforme  en
tant de manières et  agit par des principes  si contraires qu’il  nous
porte à sacrifier notre être pour l’amour de notre être, et tel est le
cas que nous  faisons de nous-mêmes  que nous consentons  à cesser  de
vivre par un instinct naturel et obscur qui fait que nous nous  aimons
plus que notre vie même.

    Chapitre XIII: Auguste

    Sextus Pompée tenait la Sicile et la Sardaigne; il était maître de
la mer, et il avait avec lui une infinité de fugitifs et de  proscrits
qui combattaient pour leurs dernières espérances. Octave lui fit  deux
guerres très laborieuses,  et, après  bien des mauvais  succès, il  le
vainquit par l’habileté d’Agrippa.

    Les conjurés avaient presque  tous fini malheureusement leur  vie,
et il était bien naturel que des gens qui étaient à la tête d’un parti
abattu tant de  fois, dans  des guerres où  l’on ne  se faisait  aucun
quartier, eussent péri de mort violente. De là, cependant, on tira  la
conséquence d’une vengeance  céleste qui punissait  les meurtriers  de
César et proscrivait leur cause.

    Octave gagna  les  soldats  de  Lépidus  et  le  dépouilla  de  la
puissance du triumvirat; il lui envia même la consolation de mener une
vie obscure  et le  força de  se trouver  comme homme  privé dans  les
assemblées du peuple.

    On est bien aise  de voir l’humiliation de  ce Lépidus c’était  le
plus méchant citoyen qui fût dans la République, toujours le premier à
commencer les troubles, formant sans cesse des projets funestes, où il
était obligé  d’associer  de plus  habiles  gens que  lui.  Un  auteur
moderne s’est plu à en faire l’éloge et cite Antoine, qui, dans une de
ses lettres, lui  donne la  qualité d’honnête homme.  Mais un  honnête
homme pour Antoine ne devait guère l’être pour les autres.

    Je crois qu’Octave est le seul de tous les capitaines romains  qui
ait gagné  l’affection des  soldats  en leur  donnant sans  cesse  des
marques d’une  lâcheté  naturelle.  Dans  ces  temps-là,  les  soldats
faisaient plus de  cas de  la libéralité de  leur général  que de  son
courage. Peut-être même  que ce  fut un  bonheur pour  lui de  n’avoir
point eu cette valeur qui peut  donner l’empire, et que cela même  l’y
porta: on le craignit  moins. Il n’est pas  impossible que les  choses
qui le déshonorèrent  le plus  aient été  celles qui  le servirent  le
mieux: s’il avait  d’abord montré  une grande  âme, tout  le monde  se
serait méfié de lui, et, s’il eût eu de la hardiesse, il n’aurait  pas
donné à Antoine  le temps  de faire  toutes les  extravagances qui  le
perdirent.

    Antoine, se préparant contre Octave, jura à ses soldats que,  deux
mois après sa victoire, il rétablirait la République; ce qui fait bien
voir que  les soldats  mêmes  étaient jaloux  de  la liberté  de  leur
patrie, quoiqu’ils la détruisissent sans  cesse, n’y ayant rien de  si
aveugle qu’une armée.

    La bataille d’Actium se donna. Cléopâtre fuit et entraîna  Antoine
avec elle.  II  est certain  que,  dans la  suite,  elle le  trahit  .
Peut-être que, par cet esprit de coquetterie inconcevable des  femmes,
elle avait formé le dessein de mettre encore à ses pieds un  troisième
maître du monde.

    Une femme à qui Antoine avait sacrifié le monde entier le  trahit;
tant de capitaines et tant de  rois qu’il avait agrandis ou faits  lui
manquèrent; et, comme si la générosité avait été liée à la  servitude,
une troupe de gladiateurs lui conserva une fidélité héroïque.  Comblez
un homme de bienfaits, la première  idée que vous lui inspirez,  c’est
de chercher les moyens de les conserver: ce sont de nouveaux  intérêts
que vous lui donnez à défendre.

    Ce qu’il y a de surprenant dans ces guerres, c’est qu’une bataille
décidait presque toujours l’affaire, et qu’une défaite ne se  réparait
pas.

    Les soldats romains n’avaient point proprement d’esprit de  parti:
ils ne  combattaient point  pour  une certaine  chose, mais  pour  une
certaine personne;  ils  ne  connaissaient  que  leur  chef,  qui  les
engageait par des  espérances immenses;  mais, le  chef battu  n’étant
plus en état de  remplir ses promesses, ils  se tournaient d’un  autre
côté. Les provinces  n’entraient point  non plus  sincèrement dans  la
querelle: car il leur importait fort  peu qui eût le dessus, du  Sénat
ou du  peuple. Ainsi,  sitôt qu’un  des chefs  était battu,  elles  se
donnaient à l’autre  ; car il  fallait que chaque  ville songeât à  se
justifier devant le  vainqueur, qui,  ayant des  promesses immenses  à
tenir aux soldats, devait leur sacrifier les pays les plus coupables.

    Nous avons eu en France deux  sortes de guerres civiles: les  unes
avaient pour prétexte  la religion, et  elles ont duré,  parce que  le
motif  subsistait  après  la   victoire;  les  autres  n’avaient   pas
proprement  de  motif,  mais  étaient  excitées  par  la  légèreté  ou
l’ambition de quelques grands, et elles étaient d’abord étouffées.

    Auguste (c’est le  nom que  la flatterie donna  à Octave)  établit
l’ordre, c’est-à-dire une servitude durable ; car, dans un État  libre
où l’on vient d’usurper la  souveraineté, on appellerègle tout ce  qui
peut fonder l’autorité  sans bornes  d’un seul, et  on nomme  trouble,
dissension, mauvais gouvernement, tout ce qui peut maintenir l’honnête
liberté des sujets.

    Tous les  gens  qui  avaient  eu  des  projets  ambitieux  avaient
travaillé à mettre une espèce  d’anarchie dans la République.  Pompée,
Crassus et César y réussirent à merveille: ils établirent une impunité
de tous les crimes publics; tout ce qui pouvait arrêter la  corruption
des  mœurs,  tout  ce  qui   pouvait  faire  une  bonne  police,   ils
l’abolirent; et, comme les bons législateurs cherchent à rendre  leurs
concitoyens meilleurs, ceux-ci travaillaient  à les rendre pires.  Ils
introduisirent donc la coutume de corrompre le peuple à prix d’argent,
et, quand on était accusé de  brigues, on corrompait aussi les  juges.
Ils firent troubler les élections par toutes sortes de violences,  et,
quand on  était mis  en  justice, on  intimidait  encore les  juges  ;
l’autorité même du peuple était anéantie: témoin Gabinius, qui,  après
avoir  rétabli,  malgré  le  peuple,  Ptolomée  à  main  armée,   vint
froidement demander le triomphe .

    Ces premiers hommes  de la  République cherchaient  à dégoûter  le
peuple de son pouvoir et à devenir nécessaires en rendant extrêmes les
inconvénients du gouvernement républicain.  Mais, lorsque Auguste  fut
une fois le maître, la politique le fit travailler à rétablir l’ordre,
pour faire sentir le bonheur du gouvernement d’un seul.

    Lorsque Auguste  avait  les armes  à  la main,  il  craignait  les
révoltes des soldats, et non pas les conjurations des citoyens;  c’est
pour cela  qu’il ménagea  les premiers  et fut  si cruel  aux  autres.
Lorsqu’il fut  en  paix,  il  craignit  les  conjurations,  et,  ayant
toujours devant les yeux le destin de César, pour éviter son sort,  il
songea à s’éloigner  de sa  conduite. Voilà la  clef de  toute la  vie
d’Auguste. Il porta dans le Sénat une cuirasse sous sa robe, il refusa
le nom de Dictateur, et, au  lieu que César disait insolemment que  la
République n’était rien, et que ses paroles étaient des lois,  Auguste
ne parla  que  de la  dignité  du Sénat  et  de son  respect  pour  la
République. Il songea donc à  établir le gouvernement le plus  capable
de plaire qui fût possible sans choquer ses intérêts, et il en fit  un
aristocratique par  rapport au  civil et  monarchique par  rapport  au
militaire: gouvernement  ambigu,  qui,  n’étant pas  soutenu  par  ses
propres forces,  ne pouvait  subsister que  tandis qu’il  plairait  au
monarque, et était entièrement monarchique, par conséquent.

    On a mis en question si Auguste avait eu véritablement le  dessein
de se démettre de l’empire. Mais qui ne voit que, s’il l’eût voulu, il
était impossible qu’il n’y eût réussi? Ce qui fait voir que c’était un
jeu, c’est qu’il  demanda tous les  dix ans qu’on  le soulageât de  ce
poids, et qu’il le porta toujours. C’étaient de petites finesses  pour
se faire encore donner ce qu’il ne croyait pas avoir assez acquis.  Je
me détermine par toute la vie d’Auguste, et, quoique les hommes soient
fort bizarres, cependant il arrive très rarement qu’ils renoncent dans
un moment à ce à quoi ils ont réfléchi pendant toute leur vie.  Toutes
les actions d’Auguste,  tous ses règlements,  tendaient visiblement  à
l’établissement de  la monarchie.  Sylla se  défait de  la  dictature;
mais, dans toute la vie de Sylla, au milieu de ses violences, on  voit
un esprit  républicain: tous  ses règlements,  quoique  tyranniquement
exécutés, tendent toujours à une certaine forme de république.  Sylla,
homme emporté, mène violemment les Romains à la liberté; Auguste, rusé
tyran , les conduit doucement à la servitude. Pendant que, sous Sylla,
la République  reprenait  des  forces,  tout  le  monde  criait  à  la
tyrannie, et, pendant que, sous Auguste, la tyrannie se fortifiait, on
ne parlait que de liberté.

    La coutume des triomphes, qui avaient tant contribué à la grandeur
de Rome,  se perdit  sous Auguste,  ou plutôt  cet honneur  devint  un
privilège de la souveraineté  . La plupart  des choses qui  arrivèrent
sous les Empereurs  avaient leur origine  dans la République  , et  il
faut les rapprocher; celui-là seul avait droit de demander le triomphe
sous les auspices duquel la guerre s’était faite : or elle se  faisait
toujours sous les auspices du chef et, par conséquent, de  l’Empereur,
qui était le chef de toutes les armées.

    Comme, du temps de  la République, on eut  pour principe de  faire
continuellement  la  guerre,  sous   les  Empereurs,  la  maxime   fut
d’entretenir la paix: les victoires ne furent regardées que comme  des
sujets d’inquiétude,  avec  des  armées  qui  pouvaient  mettre  leurs
services à trop haut prix.

    Ceux qui eurent quelque commandement craignirent d’entreprendre de
trop grandes choses; il fallut modérer sa gloire, de façon qu’elle  ne
réveillât que l’attention,  et non pas  la jalousie du  prince, et  ne
point paraître devant  lui avec  un éclat  que ses  yeux ne  pouvaient
souffrir.

    Auguste fut fort retenu à accorder le droit de bourgeoisie romaine
; il fit des lois pour  empêcher qu’on n’affranchît trop d’esclaves  ;
il recommanda par son testament que  l’on gardât ces deux maximes,  et
qu’on ne cherchât point à étendre l’Empire par de nouvelles guerres.

    Ces trois choses étaient  très bien liées  ensemble dès qu’il  n’y
avait plus de guerres, il ne fallait plus de bourgeoisie nouvelle,  ni
d’affranchissements.

    Lorsque Rome avait  des guerres continuelles,  il fallait  qu’elle
réparât continuellement ses  habitants. Dans les  commencements, on  y
mena une  partie  du  peuple  de la  ville  vaincue;  dans  la  suite,
plusieurs citoyens des villes  voisines y vinrent  pour avoir part  au
droit de suffrage, et ils s’y  établirent en si grand nombre que,  sur
les plaintes des alliés, on fut  souvent obligé de les leur  renvoyer;
enfin, on y arriva en foule  des provinces. Les lois favorisèrent  les
mariages et même les rendirent nécessaires. Rome fit, dans toutes  ses
guerres, un  nombre d’esclaves  prodigieux, et,  lorsque ses  citoyens
furent comblés de richesses, ils  en achetèrent de toutes parts;  mais
ils les affranchirent  sans nombre, par  générosité, par avarice,  par
faiblesse : les  uns voulaient récompenser  des esclaves fidèles;  les
autres voulaient  recevoir  en  leur  nom le  blé  que  la  République
distribuait aux pauvres citoyens; d’autres, enfin, désiraient  d’avoir
à leur  pompe funèbre  beaucoup  de gens  qui  la suivissent  avec  un
chapeau de fleurs.  Le peuple  fut presque composé  d’affranchis :  de
façon que ces maîtres du monde, non seulement dans les  commencements,
mais dans tous les temps, furent, pour la plupart, d’origine servile.

    Le nombre du petit peuple, presque tout composé d’affranchis ou de
fils d’affranchis, devenant incommode, on en fit des colonies, par  le
moyen desquelles on s’assura de la fidélité des provinces. C’était une
circulation des hommes de tout  l’univers: Rome les recevait  esclaves
et les renvoyait Romains.

    Sous prétexte  de quelques  tumultes arrivés  dans les  élections,
Auguste mit dans la ville un gouverneur et une garnison; il rendit les
corps des légions éternels, les  plaça sur les frontières, et  établit
des fonds  particuliers pour  les  payer; enfin,  il ordonna  que  les
vétérans recevraient leur récompense en argent, et non pas en terres .

    II résultait plusieurs  mauvais effets de  cette distribution  des
terres que  l’on faisait  depuis  Sylla: la  propriété des  biens  des
citoyens était rendue  incertaine. Si on  ne menait pas  dans un  même
lieu  les  soldats   d’une  cohorte,  ils   se  dégoûtaient  de   leur
établissement,  laissaient  les  terres  incultes,  et  devenaient  de
dangereux citoyens  : mais,  si on  les distribuait  par légions,  les
ambitieux pouvaient trouver, contre la République, des armées dans  un
moment.

    Auguste fit des établissements fixes pour la marine. Comme,  avant
lui, les Romains n’avaient point eu des corps perpétuels de troupes de
terre, ils n’en avaient point non plus de troupes de mer. Les  flottes
d’Auguste eurent  pour objet  principal la  sûreté des  convois et  la
communication des diverses parties  de l’Empire: car, d’ailleurs,  les
Romains étaient les maîtres de toute la Méditerranée. On ne  naviguait
dans ces temps-là que dans cette mer, et ils n’avaient aucun ennemi  à
craindre.

    Dion remarque très  bien que,  depuis les Empereurs,  il fut  plus
difficile d’écrire l’histoire: tout devint secret; toutes les dépêches
des provinces furent portées dans le cabinet des Empereurs; on ne  sut
plus que ce que la folie et la hardiesse des tyrans ne voulurent point
cacher, ou ce que les historiens conjecturèrent.

    Chapitre XIV: Tibère

    Comme on voit un fleuve miner  lentement et sans bruit les  digues
qu’on lui oppose, et, enfin, les  renverser dans un moment et  couvrir
les campagnes  qu’elles conservaient,  ainsi la  puissance  souveraine
sous  Auguste  agit  insensiblement  et  renversa  sous  Tibère   avec
violence.

    II y avait uneloi de majesté contre ceux qui commettaient  quelque
attentat contre le  peuple romain. Tibère  se saisit de  cette loi  et
l’appliqua, non pas aux cas pour lesquels elle avait été faite, mais à
tout ce qui  put servir sa  haine ou ses  défiances. Ce n’étaient  pas
seulement les actions qui tombaient dans le cas de cette loi, mais des
paroles, des signes et des  pensées même: car ce  qui se dit dans  ces
épanchements de cœur que  la conversation produit  entre deux amis  ne
peut être  regardé que  comme des  pensées. II  n’y eut  donc plus  de
liberté dans les festins, de confiance dans les parentés, de  fidélité
dans les  esclaves; la  dissimulation  et la  tristesse du  prince  se
communiquant  partout,  l’amitié   fut  regardée   comme  un   écueil,
l’ingénuité comme une imprudence, la  vertu comme une affectation  qui
pouvait rappeler  dans  l’esprit  des peuples  le  bonheur  des  temps
précédents.

    Il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on  exerce
à l’ombre des lois et avec  les couleurs de la justice, lorsqu’on  va,
pour ainsi dire, noyer des malheureux sur la planche même sur laquelle
ils s’étaient sauvés.

    Et,  comme  il  n’est  jamais   arrivé  qu’un  tyran  ait   manqué
d’instruments de sa tyrannie, Tibère trouva toujours des juges prêts à
condamner autant  de gens  qu’il en  put soupçonner.  Du temps  de  la
République, le Sénat, qui ne jugeait  point en corps les affaires  des
particuliers, connaissait, par  une délégation du  peuple, des  crimes
qu’on imputait aux alliés. Tibère lui  renvoya de même le jugement  de
tout ce qu’il appelaitcrime de lèse-majesté contre lui. Ce corps tomba
dans un  état  de  bassesse  qui ne  peut  s’exprimer:  les  sénateurs
allaient au-devant de la servitude; sous la faveur de Séjan, les  plus
illustres d’entre eux faisaient le métier de délateurs.

    Il me  semble  que je  vois  plusieurs  causes de  cet  esprit  de
servitude qui régnait  pour lors dans  le Sénat. Après  que César  eut
vaincu le parti de la République, les amis et les ennemis qu’il  avait
dans le Sénat concoururent également à ôter toutes les bornes que  les
lois avaient  mises à  sa puissance,  et à  lui déférer  des  honneurs
excessifs: les uns cherchaient à lui  plaire; les autres, à le  rendre
odieux. Dion nous dit que quelques-uns allèrent jusqu’à proposer qu’il
lui fût permis de jouir de toutes les femmes qu’il lui plairait.  Cela
fit qu’il ne se défia point du  Sénat, et qu’il y fut assassiné;  mais
cela fit aussi  que, dans  les règnes suivants,  il n’y  eut point  de
flatterie qui fût sans exemple, et qui pût révolter les esprits.

    Avant que  Rome  fût gouvernée  par  un seul,  les  richesses  des
principaux Romains  étaient immenses,  quelles que  fussent les  voies
qu’ils employaient  pour les  acquérir.  Elles furent  presque  toutes
ôtées sous  les Empereurs:  les sénateurs  n’avaient plus  ces  grands
clients qui les comblaient de biens ; on ne pouvait guère rien prendre
dans les provinces que pour  César, surtout lorsque ses  procurateurs,
qui étaient à peu près comme sont aujourd’hui nos intendants, y furent
établis. Cependant, quoique  la source des  richesses fût coupée,  les
dépenses subsistaient toujours, le train de  vie était pris, et on  ne
pouvait plus le soutenir que par la faveur de l’Empereur.

    Auguste avait ôté  au peuple  la puissance  de faire  des lois  et
celle de juger  les crimes publics;  mais il lui  avait laissé ou,  du
moins, avait paru  lui laisser celle  d’élire les magistrats.  Tibère,
qui craignait les assemblées d’un  peuple si nombreux, lui ôta  encore
ce privilège et le donna au Sénat, c’est-à-dire à lui-même : or on  ne
saurait croire combien  cette décadence  du pouvoir  du peuple  avilit
l’âme des  Grands.  Lorsque  le peuple  disposait  des  dignités,  les
magistrats qui les briguaient faisaient bien des bassesses; mais elles
étaient jointes  à une  certaine magnificence  qui les  cachait,  soit
qu’ils donnassent des jeux ou de certains repas au peuple, soit qu’ils
lui distribuassent de  l’argent ou  des grains. Quoique  le motif  fût
bas, le  moyen avait  quelque  chose de  noble, parce  qu’il  convient
toujours à un grand homme d’obtenir  par des libéralités la faveur  du
peuple. Mais, lorsque le  peuple n’eut plus rien  à donner, et que  le
prince, au nom du Sénat, disposa  de tous les emplois, on les  demanda
et on les obtint par des voies indignes: la flatterie, l’infamie,  les
crimes, furent des arts nécessaires pour y parvenir.

    Il ne paraît pourtant point que Tibère voulût avilir le Sénat:  il
ne se plaignait de rien tant que du penchant qui entraînait ce corps à
la servitude; toute sa vie est  pleine de ses dégoûts là-dessus.  Mais
il  était  comme  la  plupart  des  hommes:  il  voulait  des   choses
contradictoires; sa politique générale n’était point d’accord avec ses
passions particulières. Il aurait désiré un sénat libre et capable  de
faire respecter son gouvernement; mais  il voulait aussi un sénat  qui
satisfît à tous les moments  ses craintes, ses jalousies, ses  haines;
enfin, l’homme d’État cédait continuellement à l’homme.

    Nous avons dit que le peuple avait autrefois obtenu des patriciens
qu’il aurait des magistrats de  son corps, qui le défendraient  contre
les insultes et les injustices  qu’on pourrait lui faire. Afin  qu’ils
fussent en  état  d’exercer  ce  pouvoir, on  les  déclara  sacrés  et
inviolables, et on ordonna que  quiconque maltraiterait un tribun,  de
fait ou  par  parole,  serait  sur-le-champ  puni  de  mort.  Or,  les
Empereurs étant revêtus de la puissance des tribuns, ils en  obtinrent
les privilèges, et  c’est sur ce  fondement qu’on fit  mourir tant  de
gens, que les  délateurs purent enfin  faire leur métier  tout à  leur
aise, et que  l’accusation de  lèse-majesté, ce crime,  dit Pline,  de
ceux à qui on ne peut point  imputer de crime, fut étendue à ce  qu’on
voulut.

    Je crois  pourtant que  quelques-uns  de ces  titres  d’accusation
n’étaient pas si ridicules qu’ils  nous paraissent aujourd’hui, et  je
ne puis penser que Tibère eût  fait accuser un homme pour avoir  vendu
avec sa  maison  la  statue  de  l’Empereur,  que  Domitien  eût  fait
condamner à mort une femme  pour s’être déshabillée devant son  image,
et un  citoyen parce  qu’il avait  la description  de toute  la  terre
peinte sur  les murailles  de  sa chambre,  si ces  actions  n’avaient
réveillé dans l’esprit des Romains que l’idée qu’elles nous donnent  à
présent. Je crois qu’une  partie de cela est  fondée sur ce que,  Rome
ayant changé de gouvernement, ce qui ne nous paraît pas de conséquence
pouvait l’être pour lors. J’en juge par ce que nous voyons aujourd’hui
chez une nation qui ne peut pas être soupçonnée de tyrannie, où il est
défendu de boire à la santé d’une certaine personne.

    Je ne puis  rien passer qui  serve à faire  connaître le génie  du
peuple romain. II s’était si fort  accoutumé à obéir et à faire  toute
sa félicité  de la  différence  de ses  maîtres  qu’après la  mort  de
Germanicus il donna des  marques de deuil, de  regret et de  désespoir
que l’on  ne trouve  plus  parmi nous.  Il  faut voir  les  historiens
décrire la désolation publique , si grande, si longue, si peu modérée;
et cela n’était point joué: car  le corps entier du peuple  n’affecte,
ne flatte, ni ne dissimule.

    Le peuple  romain,  qui  n’avait plus  de  part  au  gouvernement,
composé presque d’affranchis ou de  gens sans industrie, qui  vivaient
aux dépens  du  trésor public,  ne  sentait que  son  impuissance;  il
s’affligeait comme les enfants et les  femmes, qui se désolent par  le
sentiment de leur faiblesse:  il était mal; il  plaça ses craintes  et
ses espérances sur la personne de Germanicus, et, cet objet lui  étant
enlevé, il tomba dans le désespoir.

    Il n’y a point de gens qui craignent si fort les malheurs que ceux
que la misère de  leur condition pourrait  rassurer, et qui  devraient
dire avec  Andromaque  "Plût  à  Dieu  que  je  craignisse!"  Il  y  a
aujourd’hui à Naples cinquante mille hommes qui ne vivent que d’herbes
et n’ont  pour  tout bien  que  la moitié  d’un  habit de  toile.  Ces
gens-là, les plus malheureux de  la Terre, tombent dans un  abattement
affreux à la moindre fumée du  Vésuve; ils ont la sottise de  craindre
de devenir malheureux.

    Chapitre XV: Des empereurs, depuis Caius Caligula jusqu’à Antonin

    Caligula succéda à Tibère. On disait de lui qu’il n’y avait jamais
eu un meilleur  esclave, ni un  plus méchant maître.  Ces deux  choses
sont assez liées: car  la même disposition d’esprit  qui fait qu’on  a
été vivement frappé de  la puissance illimitée  de celui qui  commande
fait qu’on ne l’est pas moins lorsque l’on vient à commander soi-même.

    Caligula rétablit les comices ,  que Tibère avait ôtés, et  abolit
ce crime arbitraire de  lèse-majesté qu’il avait  établi. Par où  l’on
peut juger  que  le commencement  du  règne des  mauvais  princes  est
souvent comme la fin de  celui des bons; parce  que, par un esprit  de
contradiction sur la conduite de ceux à qui ils succèdent, ils peuvent
faire ce que  les autres  font par  vertu, et  c’est à  cet esprit  de
contradiction que nous  devons bien  de bons règlements,  et bien  des
mauvais aussi.

    Qu’y gagna-t-on?  Caligula  ôta  les  accusations  des  crimes  de
lèse-majesté, mais il faisait mourir  militairement tous ceux qui  lui
déplaisaient, et ce n’était pas à quelques sénateurs qu’il en voulait:
il tenait le glaive suspendu sur le Sénat, qu’il menaçait d’exterminer
tout entier.

    Cette épouvantable  tyrannie  des  Empereurs  venait  de  l’esprit
général  des  Romains.  Comme  ils  tombèrent  tout  à  coup  sous  un
gouvernement arbitraire, et qu’il  n’y eut presque point  d’intervalle
chez eux entre commander et servir, ils ne furent point préparés à  ce
passage par  des mœurs  douces; l’humeur  féroce resta;  les  citoyens
furent traités comme ils avaient traité eux-mêmes les ennemis vaincus,
et furent gouvernés sur le même  plan. Sylla entrant dans Rome ne  fut
pas un autre homme que Sylla  entrant dans Athènes: il exerça le  même
droit des gens. Pour les États qui n’ont été soumis qu’insensiblement,
lorsque les  lois leur  manquent, ils  sont encore  gouvernés par  les
mœurs.

    La vue continuelle des combats des gladiateurs rendait les Romains
extrêmement féroces:  on  remarqua  que Claude  devint  plus  porté  à
répandre le sang à force de  voir ces sortes de spectacles.  L’exemple
de cet  empereur, qui  était d’un  naturel doux,  et qui  fit tant  de
cruautés, fait bien voir que l’éducation de son temps était différente
de la nôtre.

    Les Romains, accoutumés à  se jouer de la  Nature humaine dans  la
personne de leurs enfants  et de leurs esclaves  , ne pouvaient  guère
connaître cette  vertu que  nous appelons  humanité. D’où  peut  venir
cette férocité que nous trouvons  dans les habitants de nos  colonies,
que de cet usage continuel  des châtiments sur une malheureuse  partie
du Genre humain? Lorsque l’on est cruel dans l’état civil, que peut-on
attendre de la douceur et de la justice naturelle?

    On est fatigué  de voir  dans l’histoire des  Empereurs le  nombre
infini de gens qu’ils firent mourir pour confisquer leurs biens.  Nous
ne trouvons rien de semblable dans nos histoires modernes. Cela, comme
nous venons de dire, doit être attribué  à des mœurs plus douces et  à
une religion plus réprimante;  et de plus, on  n’a point à  dépouiller
les familles de ces sénateurs qui avaient ravagé le monde. Nous tirons
cet avantage  de la  médiocrité de  nos fortunes,  qu’elles sont  plus
sûres: nous ne valons pas la peine qu’on nous ravisse nos biens .

    Le peuple de Rome, ce que l’on appelaitplebs, ne haïssait pas  les
plus mauvais empereurs.  Depuis qu’il avait  perdu l’empire, et  qu’il
n’était plus occupé à la guerre, il  était devenu le plus vil de  tous
les peuples; il  regardait le commerce  et les arts  comme des  choses
propres aux seuls esclaves, et les distributions de blé qu’il recevait
lui faisaient négliger les  terres; on l’avait  accoutumé aux jeux  et
aux spectacles.  Quand  il n’eut  plus  de  tribuns à  écouter  ni  de
magistrats à élire,  ces choses vaines  lui devinrent nécessaires,  et
son oisiveté lui  en augmenta  le goût. Or  Caligula, Néron,  Commode,
Caracalla, étaient regrettés du peuple à cause de leur folie même: car
ils aimaient avec fureur ce que le peuple aimait, et contribuaient  de
tout leur  pouvoir, et  même de  leur personne,  à ses  plaisirs;  ils
prodiguaient pour  lui toutes  les richesses  de l’Empire,  et,  quand
elles étaient épuisées, le peuple voyant sans peine dépouiller  toutes
les grandes familles, il jouissait des fruits de la tyrannie, et il en
jouissait purement, car  il trouvait  sa sûreté dans  sa bassesse.  De
tels princes haïssaient naturellement les  gens de bien: ils  savaient
qu’ils n’en étaient pas approuvés . Indignés de la contradiction ou du
silence d’un  citoyen  austère,  enivrés des  applaudissements  de  la
populace, ils parvenaient à  s’imaginer que leur gouvernement  faisait
la félicité publique, et qu’il n’y avait que des gens  malintentionnés
qui pussent le censurer.

    Caligula  était  un  vrai  sophiste  dans  sa  cruauté.  Comme  il
descendait également d’Antoine et d’Auguste, il disait qu’il  punirait
les consuls  s’ils  célébraient  le jour  de  réjouissance  établi  en
mémoire de la  victoire d’Actium, et  qu’il les punirait  s’ils ne  le
célébraient pas. Et, Drusille, à  qui il accorda des honneurs  divins,
étant morte,  c’était un  crime  de la  pleurer, parce  qu’elle  était
déesse, et de ne la pas pleurer, parce qu’elle était sa sœur.

    C’est ici qu’il faut se  donner le spectacle des choses  humaines.
Qu’on voie dans l’histoire de  Rome tant de guerres entreprises,  tant
de sang répandu, tant  de peuples détruits,  tant de grandes  actions,
tant de  triomphes, tant  de politique,  de sagesse,  de prudence,  de
constance, de courage!  Ce projet  d’envahir tout, si  bien formé,  si
bien soutenu,  si  bien fini,  à  quoi aboutit-il,  qu’à  assouvir  le
bonheur de cinq ou six monstres? Quoi! ce Sénat n’avait fait  évanouir
tant de rois que  pour tomber lui-même dans  le plus bas esclavage  de
quelques-uns de ses  plus indignes  citoyens et  s’exterminer par  ses
propres arrêts? On n’élève  donc sa puissance que  pour la voir  mieux
renversée? Les hommes ne travaillent à augmenter leur pouvoir que pour
le voir tomber, contre eux-mêmes, dans de plus heureuses mains?

    Caligula ayant été tué, le Sénat s’assembla pour établir une forme
de gouvernement.  Dans le  temps  qu’il délibérait,  quelques  soldats
entrèrent dans le  palais pour  piller; ils trouvèrent,  dans un  lieu
obscur, un homme tremblant de  peur; c’était Claude: ils le  saluèrent
Empereur.

    Claude acheva  de  perdre les  anciens  ordres en  donnant  à  ses
officiers le droit de rendre la justice . Les guerres de Marius et  de
Sylla ne se  faisaient principalement  que pour savoir  qui aurait  ce
droit, des sénateurs ou des  chevaliers . Une fantaisie d’un  imbécile
l’ôta aux uns et  aux autres: étrange succès  d’une dispute qui  avait
mis en combustion tout l’univers!

    Il n’y a  point d’autorité plus  absolue que celle  du prince  qui
succède à la république: car il se trouve avoir toute la puissance  du
peuple,  qui  n’avait  pu  se  limiter  lui-même.  Aussi   voyons-nous
aujourd’hui les rois de Danemark exercer le pouvoir le plus arbitraire
qu’il y ait en Europe.

    Le peuple ne fut pas moins  avili que le Sénat et les  chevaliers.
Nous avons  vu que,  jusqu’au temps  des Empereurs,  il avait  été  si
belliqueux que les armées qu’on levait dans la ville se disciplinaient
sur-le-champ et allaient droit à l’ennemi. Dans les guerres civiles de
Vitellius et de  Vespasien, Rome,  en proie  à tous  les ambitieux  et
pleine de bourgeois  timides, tremblait  devant la  première bande  de
soldats qui pouvait s’en approcher.

    La condition des empereurs n’était pas meilleure. Comme ce n’était
pas une seule armée qui  eût le droit ou  la hardiesse d’en élire  un,
c’était assez  que  quelqu’un  fût  élu par  une  armée  pour  devenir
désagréable aux autres, qui lui nommaient d’abord un compétiteur.

    Ainsi,  comme  la  grandeur  de   la  République  fut  fatale   au
gouvernement républicain, la grandeur de l’Empire le fut à la vie  des
Empereurs. S’ils  n’avaient eu  qu’un pays  médiocre à  défendre,  ils
n’auraient eu qu’une principale armée,  qui, les ayant une fois  élus,
aurait respecté l’ouvrage de ses mains.

    Les soldats avaient été attachés à la famille de César, qui  était
garante de tous les avantages que leur aurait procurés la  révolution.
Le  temps  vint  que  les  grandes  familles  de  Rome  furent  toutes
exterminées par  celle  de César,  et  que  celle de  César,  dans  la
personne de Néron, périt elle-même.  La puissance civile, qu’on  avait
sans cesse  abattue,  se  trouva  hors  d’état  de  contrebalancer  la
militaire: chaque armée voulut faire un empereur.

    Comparons ici les  temps. Lorsque Tibère  commença à régner,  quel
parti ne tira-t-il pas du Sénat  ? Il apprit que les armées  d’Illyrie
et de Germanie s’étaient soulevées: il leur accorda quelques demandes,
et il soutint que c’était au Sénat à juger des autres ; il leur envoya
des députés de  ce corps. Ceux  qui ont cessé  de craindre le  pouvoir
peuvent encore  respecter  l’autorité.  Quand on  eut  représenté  aux
soldats comment, dans une armée romaine, les enfants de l’Empereur  et
les envoyés du Sénat romain couraient risque de la vie , ils purent se
repentir et aller jusqu’à  se punir eux-mêmes .  Mais, quand le  Sénat
fut entièrement abattu, son exemple ne toucha personne. En vain  Othon
harangue-t-il ses soldats pour leur parler de la dignité du Sénat ; en
vain Vitellius envoie-t-il les principaux sénateurs pour faire sa paix
avec Vespasien : on ne rend point dans un moment aux ordres de  l’État
le respect qui leur a été ôté si longtemps. Les armées ne  regardèrent
ces députés que comme  les plus lâches  esclaves d’un maître  qu’elles
avaient déjà réprouvé.

    C’était une ancienne coutume des Romains que celui qui  triomphait
distribuait quelques deniers à chaque  soldat: c’était peu de chose  .
Dans les  guerres civiles,  on  augmenta ces  dons  . On  les  faisait
autrefois de l’argent pris sur les ennemis; dans ces temps malheureux,
on donna celui des citoyens, et les soldats voulaient un partage là où
il n’y avait pas de butin.

    Ces distributions n’avaient  lieu qu’après une  guerre; Néron  les
fit pendant la paix; les  soldats s’y accoutumèrent, et ils  frémirent
contre Galba, qui  leur disait avec  courage qu’il ne  savait pas  les
acheter, mais qu’il savait les choisir.

    Galba, Othon , Vitellius, ne firent que passer. Vespasien fut  élu
comme eux par les  soldats. Il ne  songea, dans tout  le cours de  son
règne, qu’à rétablir l’empire, qui avait été successivement occupé par
six tyrans également cruels,  presque tous furieux, souvent  imbéciles
et, pour comble de malheur, prodigues jusqu’à la folie.

    Tite, qui lui succéda, fut les délices du peuple romain.  Domitien
fit voir un nouveau monstre, plus cruel ou, du moins, plus  implacable
que ceux qui l’avaient précédé, parce qu’il était plus timide.

    Ses affranchis les plus chers et,  à ce que quelques-uns ont  dit,
sa femme même, voyant qu’il était aussi dangereux dans ses amitiés que
dans ses haines, et qu’il ne mettait aucunes bornes à ses méfiances ni
à ses accusations, s’en défirent. Avant de faire le coup, ils jetèrent
les yeux sur un successeur et choisirent Nerva, vénérable vieillard.

    Nerva adopta Trajan, prince le  plus accompli dont l’histoire  ait
jamais parlé. Ce fut un  bonheur d’être né sous  son règne: il n’y  en
eut point de si heureux ni de si glorieux pour le peuple romain. Grand
homme d’État, grand capitaine,  ayant un cœur bon,  qui le portait  au
bien, un esprit éclairé, qui lui montrait le meilleur, une âme  noble,
grande, belle, avec  toutes les  vertus, n’étant  extrême sur  aucune,
enfin,  l’homme  le  plus  propre  à  honorer  la  nature  humaine  et
représenter la divine.

    Il exécuta le  projet de César  et fit avec  succès la guerre  aux
Parthes. Tout autre aurait succombé dans une entreprise où les dangers
étaient toujours présents, et les ressources, éloignées, où il fallait
absolument vaincre, et  où il n’était  pas sûr de  ne pas périr  après
avoir vaincu.

    La difficulté consistait et dans la situation des deux empires  et
dans la manière  de faire la  guerre des deux  peuples. Prenait-on  le
chemin de l’Arménie, vers  les sources du Tigre  et de l’Euphrate?  On
trouvait un pays montueux  et difficile, où l’on  ne pouvait mener  de
convois, de façon  que l’armée  était demi-ruinée  avant d’arriver  en
Médie . Entrait-on plus bas vers  le midi, par Nisibe? On trouvait  un
désert affreux, qui séparait les deux empires. Voulait-on passer  plus
bas encore  et aller  par la  Mésopotamie? On  traversait un  pays  en
partie inculte, en partie submergé, et, le Tigre et l’Euphrate  allant
du nord au midi, on ne pouvait pénétrer dans le pays sans quitter  ces
fleuves, ni guère quitter ces fleuves sans périr.

    Quant à la manière de faire  la guerre des deux nations, la  force
des Romains consistait dans  leur infanterie, la  plus forte, la  plus
ferme et la mieux disciplinée du monde.

    Les Parthes  n’avaient  point  d’infanterie;  mais  une  cavalerie
admirable: ils combattaient  de loin et  hors de la  portée des  armes
romaines; le  javelot  pouvait  rarement les  atteindre;  leurs  armes
étaient l’arc et des flèches  redoutables. Ils assiégeaient une  armée
plutôt qu’ils ne la  combattaient. Inutilement poursuivis, parce  que,
chez eux, fuir c’était combattre, ils faisaient retirer les peuples  à
mesure qu’on  approchait, et  ne laissaient  dans les  places que  les
garnisons, et,  lorsqu’on les  avait prises,  on était  obligé de  les
détruire. Ils  brûlaient  avec art  tout  le pays  autour  de  l’armée
ennemie et lui ôtaient  jusqu'à l’herbe même.  Enfin, ils faisaient  à
peu près la guerre comme on  la fait encore aujourd’hui sur les  mêmes
frontières.

    D’ailleurs,  les   légions  d’Illyrie   et  de   Germanie,   qu’on
transportait dans cette guerre, n’y étaient pas propres : les soldats,
accoutumés à manger  beaucoup dans  leur pays,  y périssaient  presque
tous.

    Ainsi, ce qu’aucune  nation n’avait pas  encore fait, d’éviter  le
joug des Romains, celle des Parthes le fit, non pas comme  invincible,
mais comme inaccessible.

    Adrien abandonna  les  conquêtes de  Trajan  et borna  l’Empire  à
l’Euphrate; et il est admirable  qu’après tant de guerres les  Romains
n’eussent perdu que ce qu’ils avaient voulu quitter, comme la mer, qui
n’est moins étendue que lorsqu’elle se retire d’elle-même.

    La conduite d’Adrien causa beaucoup de murmures on lisait dans les
livres sacrés  des  Romains  que,  lorsque  Tarquin  voulut  bâtir  le
Capitole, il trouva que la place la plus convenable était occupée  par
les statues  de  beaucoup  d’autres divinités.  Il  s’enquit,  par  la
science qu’il avait dans les  augures, si elles voudraient céder  leur
place à Jupiter. Toutes  y consentirent, à la  réserve de Mars, de  la
Jeunesse et  du Dieu  Terme .  Là-dessus s’établirent  trois  opinions
religieuses: que le  peuple de  Mars ne  céderait à  personne le  lieu
qu’il occupait; que la jeunesse romaine ne serait point surmontée;  et
qu’enfin le Dieu Terme des Romains ne reculerait jamais: ce qui arriva
pourtant sous Adrien.

    Chapitre XVI: De l’état de l’empire depuis Antonin jusqu’à Probus

    Dans  ces  temps-là,   la  secte  des   Stoïciens  s’étendait   et
s’accréditait dans l’Empire.  Il semblait  que la  nature humaine  eût
fait un effort  pour produire d’elle-même  cette secte admirable,  qui
était comme ces plantes que la terre fait naître dans des lieux que le
ciel n’a jamais vus.

    Les Romains  lui  durent  leurs meilleurs  empereurs.  Rien  n’est
capable de faire  oublier le  premier Antonin  que Marc-Aurèle,  qu’il
adopta. On sent en soi-même un  plaisir secret lorsqu’on parle de  cet
empereur; on ne peut  lire sa vie  sans une espèce  d’attendrissement;
tel est l’effet qu’elle produit qu’on a meilleure opinion de soi-même,
parce qu’on a meilleure opinion des hommes.

    La sagesse de Nerva, la gloire  de Trajan, la valeur d’Adrien,  la
vertu des  deux  Antonins,  se firent  respecter  des  soldats;  mais,
lorsque  de   nouveaux  monstres   prirent  leur   place,  l’abus   du
gouvernement militaire parut dans tout  son excès, et les soldats  qui
avaient vendu l’empire  assassinèrent les Empereurs  pour en avoir  un
nouveau prix.

    On dit qu’il  y a  un prince dans  le monde  qui travaille  depuis
quinze ans  à abolir  dans  ses États  le  gouvernement civil  pour  y
établir  le  gouvernement  militaire.  Je  ne  veux  point  faire  des
réflexions odieuses sur  ce dessein;  je dirai seulement  que, par  la
nature des choses, deux cents gardes peuvent mettre la vie d’un prince
en sûreté,  et  non  pas  quatre-vingt mille;  outre  qu’il  est  plus
dangereux d’opprimer un peuple armé qu’un autre qui ne l’est pas.

    Commode succéda à Marc-Aurèle, son  père. C’était un monstre,  qui
suivait toutes ses passions  et toutes celles de  ses ministres et  de
ses courtisans. Ceux qui  en délivrèrent le monde  mirent en sa  place
Pertinax, vénérable vieillard, que les soldats prétoriens massacrèrent
d’abord.

    Ils mirent l’empire  à l’enchère, et  Didius Julien l’emporta  par
ses promesses. Cela souleva tout  le monde: car, quoique l’empire  eût
été souvent acheté,  il n’avait pas  encore été marchandé.  Pescennius
Niger, Sévère et Albin furent salués Empereurs, et Julien, n’ayant  pu
payer les sommes immenses qu’il avait promises, fut abandonné par  ses
soldats.

    Sévère défit Niger et Albin. Il avait de grandes qualités; mais la
douceur, cette première vertu des princes, lui manquait.

    La  puissance  des  Empereurs   pouvait  plus  aisément   paraître
tyrannique que  celle des  princes de  nos jours.  Comme leur  dignité
était  un  assemblage  de  toutes  les  magistratures  romaines;  que,
dictateurs sous  le  nom d’empereurs,  tribunsdu  peuple,  proconsuls,
censeurs, grands  pontifes  et,  quand  ils  voulaient,  consuls,  ils
exerçaient souvent  la justice  distributive: ils  pouvaient  aisément
faire soupçonner que, ceux qu’ils  avaient condamnés, ils les  avaient
opprimés, le peuple  jugeant ordinairement de  l’abus de la  puissance
par la  grandeur de  la  puissance; au  lieu  que les  rois  d’Europe,
législateurs et  non pas  exécuteurs de  la Loi,  princes et  non  pas
juges, se sont déchargés de cette  partie de l’autorité qui peut  être
odieuse, et, faisant eux-mêmes les grâces, ont commis à des magistrats
particuliers la distribution des peines.

    Il n’y a  guère eu d’empereurs  plus jaloux de  leur autorité  que
Tibère et  Sévère; cependant  ils se  laissèrent gouverner,  l’un  par
Séjan, l’autre par Plautien, d’une manière misérable.

    La malheureuse coutume de proscrire introduite par Sylla  continua
sous les Empereurs, et il fallait même qu’un prince eût quelque  vertu
pour ne  la  pas suivre;  car,  comme  ses ministres  et  ses  favoris
jetaient d’abord  les  yeux sur  tant  de confiscations,  ils  ne  lui
parlaient que de la nécessité de punir et des périls de la clémence.

    Les proscriptions de Sévère firent que plusieurs soldats de  Niger
se retirèrent chez les Parthes ; ils leur apprirent ce qui manquait  à
leur art militaire,  à faire  usage des armes  romaines et  même à  en
fabriquer; ce qui  fit que  ces peuples,  qui s’étaient  ordinairement
contentés de  se  défendre,  furent dans  la  suite  presque  toujours
agresseurs .

    Il est remarquable que,  dans cette suite  de guerres civiles  qui
s’élevèrent continuellement,  ceux qui  avaient les  légions  d’Europe
vainquirent presque toujours ceux qui avaient les légions d’Asie ,  et
l’on trouve dans l’histoire  de Sévère qu’il ne  put prendre la  ville
d’Atra, en Arabie, parce que,  les légions d’Europe s’étant  mutinées,
il fut obligé de se servir de celles de Syrie.

    On sentit  cette  différence depuis  qu’on  commença à  faire  des
levées dans  les provinces  ;  et elle  fut  telle entre  les  légions
qu’elle était  entre les  peuples mêmes,  qui, par  la nature  et  par
l’éducation, sont plus ou moins propres pour la guerre.

    Ces levées faites dans les provinces produisirent un autre  effet:
les Empereurs, pris ordinairement dans la milice, furent presque  tous
étrangers et quelquefois barbares;  Rome ne fut  plus la maîtresse  du
monde, mais elle reçut des lois de tout l’univers.

    Chaque empereur y  porta quelque chose  de son pays,  ou pour  les
manières, ou pour les mœurs, ou pour  la police, ou pour le culte,  et
Héliogabale alla  jusqu’à  vouloir  détruire tous  les  objets  de  la
vénération de Rome  et ôter tous  les dieux de  leurs temples, pour  y
placer le sien.

    Ceci, indépendamment des voies secrètes  que Dieu choisit, et  que
lui seul connaît,  servit beaucoup  à l’établissement  de la  religion
chrétienne: car il n’y  avait plus rien  d’étranger dans l’Empire,  et
l’on y était  préparé à  recevoir toutes les  coutumes qu’un  empereur
voudrait introduire.

    On sait que  les Romains reçurent  dans leur ville  les dieux  des
autres pays; ils les reçurent en conquérants: ils les faisaient porter
dans les triomphes. Mais, lorsque les étrangers vinrent eux-mêmes  les
rétablir, on les réprima  d’abord. On sait, de  plus, que les  Romains
avaient coutume de donner aux divinités étrangères les noms de  celles
des leurs qui y avaient le plus de rapport. Mais, lorsque les  prêtres
des autres pays  voulurent faire  adorer à Rome  leurs divinités  sous
leurs propres noms,  ils ne  furent pas soufferts,  et ce  fut un  des
grands obstacles que trouva la religion chrétienne.

    On  pourrait   appeler  Caracalla,   non   pas  un   tyran,   mais
ledestructeurdeshommes: Caligula,  Néron et  Domitien bornaient  leurs
cruautés dans  Rome;  celui-ci allait  promener  sa fureur  dans  tout
l’univers.

    Sévère  avait  employé  les  exactions  d’un  long  règne  et  les
proscriptions de ceux qui avaient suivi le parti de ses concurrents, à
amasser des trésors immenses.

    Caracalla, ayant commencé  son règne  par tuer de  sa propre  main
Géta, son frère, employa ses richesses à faire souffrir son crime  aux
soldats, qui aimaient Géta et disaient qu’ils avaient fait serment aux
deux enfants de Sévère, non pas à un seul.

    Ces trésors amassés par des  princes n’ont presque jamais que  des
effets funestes: ils corrompent le successeur, qui en est ébloui,  et,
s’ils ne gâtent pas son cœur, ils gâtent son esprit. Il forme  d’abord
de grandes entreprises avec une  puissance qui est d’accident, qui  ne
peut pas durer,  qui n’est  pas naturelle,  et qui  est plutôt  enflée
qu’agrandie.

    Caracalla augmenta la  paye des soldats;  Macrin écrivit au  Sénat
que cette augmentation allait à soixante et dix millions de drachmes .
Il y a apparence que ce prince enflait les choses, et, si l’on compare
la dépense de la paye de  nos soldats d’aujourd’hui avec le reste  des
dépenses publiques,  et  qu’on  suive  la  même  proportion  pour  les
Romains, on verra que cette somme eût été énorme.

    Il faut  chercher quelle  était  la paye  du soldat  romain.  Nous
apprenons d’Orose que Domitien augmenta  d’un quart la paye établie  .
Il paraît, par  le discours  d’un soldat dans  Tacite ,  qu’à la  mort
d’Auguste elle était de  dix onces de cuivre.  On trouve dans  Suétone
que César avait doublé la paye de son temps. Pline dit qu’à la seconde
guerre punique  on  l’avait diminuée  d’un  cinquième. Elle  fut  donc
d’environ six onces  de cuivre dans  la première guerre  punique ,  de
cinq onces dans la  seconde, de dix  sous César , et  de treize et  un
tiers sous Domitien . Je ferai ici quelques réflexions.

    La paye  que la  République donnait  aisément lorsqu’elle  n’avait
qu’un petit État, que, chaque année, elle faisait une guerre, et  que,
chaque année, elle recevait des dépouilles, elle ne put la donner sans
s’endetter dans la première guerre  punique, qu’elle étendit ses  bras
hors de  l’Italie, qu’elle  eut  à soutenir  une  guerre longue  et  à
entretenir de grandes armées.

    Dans la seconde guerre punique, la  paye fut réduite à cinq  onces
de cuivre, et cette diminution put se faire sans danger dans un  temps
où la  plupart des  citoyens  rougirent d’accepter  la solde  même  et
voulurent servir à leurs dépens.

    Les trésors de  Persée et  ceux de  tant d’autres  rois, que  l’on
porta continuellement  à Rome,  y  firent cesser  les tributs  .  Dans
l’opulence publique et  particulière, on  eut la sagesse  de ne  point
augmenter la paye de cinq onces de cuivre.

    Quoique, sur cette  paye, on fit  une déduction pour  le blé,  les
habits et les armes, elle  fut suffisante, parce qu’on n’enrôlait  que
les citoyens qui avaient un patrimoine.

    Marius ayant enrôlé des  gens qui n’avaient  rien, et son  exemple
ayant été suivi, César fut obligé d’augmenter la paye.

    Cette augmentation ayant été continuée après la mort de César,  on
fut contraint, sous le  consulat de Hirtius et  de Pansa, de  rétablir
les tributs.

    La faiblesse de Domitien lui ayant fait augmenter cette paye  d’un
quart, il fit une grande plaie à l’État, dont le malheur n’est pas que
le luxe y  règne, mais  qu’il règne dans  des conditions  qui, par  la
nature des choses, ne doivent avoir que le nécessaire physique. Enfin,
Caracalla ayant fait une nouvelle augmentation, l’Empire fut mis  dans
cet état que,  ne pouvant subsister  sans les soldats,  il ne  pouvait
subsister avec eux.

    Caracalla, pour diminuer l’horreur du meurtre de son frère, le mit
au rang des dieux, et  ce qu’il y a de  singulier, c’est que cela  lui
fut exactement rendu par Macrin,  qui, après l’avoir fait  poignarder,
voulant apaiser les soldats  prétoriens, désespérés de  la mort de  ce
prince qui leur avait tant donné, lui fit bâtir un temple et y établit
des prêtres flamines en son honneur.

    Cela fit  que sa  mémoire ne  fut pas  flétrie, et  que, le  Sénat
n’osant pas le  juger, il ne  fut pas  mis au rang  des tyrans,  comme
Commode, qui ne le méritait pas plus que lui .

    De deux  grands empereurs,  Adrien  et Sévère  , l’un  établit  la
discipline militaire, et  l’autre la relâcha.  Les effets  répondirent
très bien aux causes: les  règnes qui suivirent celui d’Adrien  furent
heureux et  tranquilles;  après  Sévère,  on  vit  régner  toutes  les
horreurs.

    Les  profusions  de  Caracalla  envers  les  soldats  avaient  été
immenses, et il  avait très  bien suivi le  conseil que  son père  lui
avait donné  en  mourant, d’enrichir  les  gens  de guerre  et  de  ne
s’embarrasser pas des autres.

    Mais cette politique n’était guère bonne que pour un règne: car le
successeur, ne pouvant  plus faire les  mêmes dépenses, était  d’abord
massacré par l’armée;  de façon  qu’on voyait  toujours les  empereurs
sages  mis  à  mort  par  les  soldats,  et  les  méchants,  par   des
conspirations ou des arrêts du Sénat.

    Quand un tyran qui se livrait aux gens de guerre avait laissé  les
citoyens exposés à leurs violences et à leurs rapines, cela ne pouvait
non plus durer  qu’un règne:  car les  soldats, à  force de  détruire,
allaient jusqu’à s’ôter à eux-mêmes leur solde. Il fallait donc songer
à rétablir la discipline militaire: entreprise qui coûtait toujours la
vie à celui qui osait la tenter.

    Quand Caracalla  eut  été tué  par  les embûches  de  Macrin,  les
soldats, désespérés d’avoir perdu un prince qui donnait sans mesure  ,
élurent Héliogabale ; et, quand ce dernier, qui, n’étant occupé que de
ses sales voluptés, les laissait vivre  à leur fantaisie, ne put  plus
être souffert, ils le massacrèrent. Ils tuèrent de même Alexandre, qui
voulait rétablir la discipline et parlait de les punir .

    Ainsi un tyran, qui ne s’assurait point la vie, mais le pouvoir de
faire des crimes, périssait,  avec ce funeste  avantage que celui  qui
voudrait faire mieux périrait après lui.

    Après Alexandre,  on élut  Maximin, qui  fut le  premier  empereur
d’une origine barbare. Sa taille gigantesque et la force de son  corps
l’avaient fait connaître.

    Il fut  tué avec  son  fils par  ses  soldats. Les  deux  premiers
Gordiens périrent en Afrique. Maxime,  Balbin et le troisième  Gordien
furent massacrés. Philippe, qui avait fait tuer le jeune Gordien,  fut
tué lui-même avec son fils. Et Dèce, qui fut élu en sa place, périt  à
son tour par la trahison de Gallus .

    Ce qu’on  appelait l’Empire  romain dans  ce siècle-là  était  une
espèce  de   république   irrégulière,   telle,  à   peu   près,   que
l’aristocratie d’Alger, où la milice,  qui a la puissance  souveraine,
fait et défait un magistrat  qu’on appelle leDey, et peut-être  est-ce
une règle assez générale que le gouvernement militaire est, à certains
égards, plutôt républicain que monarchique.

    Et qu’on  ne dise  pas que  les soldats  ne prenaient  de part  au
gouvernement  que  par  leur  désobéissance  et  leurs  révoltes.  Les
harangues que les Empereurs  leur faisaient ne  furent-elles pas à  la
fin du genre de celles que  les consuls et les tribuns avaient  faites
autrefois au peuple? Et, quoique les armées n’eussent pas un lieu pour
s’assembler, qu’elles  ne  se  conduisissent point  par  de  certaines
formes,  qu’elles  ne   fussent  pas   ordinairement  de   sang-froid,
délibérant peu  et  agissant  beaucoup, ne  disposaient-elles  pas  en
souveraines de la fortune publique? Et qu’était-ce qu’un empereur, que
le ministre d’un gouvernement violent, élu pour l’utilité particulière
des soldats?

    Quand l’armée associa à  l’empire Philippe ,  qui était préfet  du
prétoire du troisième Gordien, celui-ci  demanda qu’on lui laissât  le
commandement entier, et il ne put l’obtenir; il harangua l’armée  pour
que la puissance fût égale entre eux, et il ne l’obtint pas non  plus;
il supplia qu’on lui laissât le titre  de César, et on le lui  refusa;
il demanda d’être préfet du prétoire, et on rejeta ses prières; enfin,
il parla pour sa vie. L’armée, dans ses divers jugements, exerçait  la
magistrature suprême.

    Les  Barbares,  au  commencement  inconnus  aux  Romains,  ensuite
seulement  incommodes,   leur   étaient   devenus   redoutables.   Par
l’événement du  monde  le  plus extraordinaire,  Rome  avait  si  bien
anéanti tous les  peuples que, lorsqu’elle  fut vaincue elle-même,  il
sembla que la terre en eût enfanté de nouveaux pour la détruire.

    Les princes des grands États ont ordinairement peu de pays voisins
qui puissent être  l’objet de  leur ambition. S’il  y en  avait eu  de
tels, ils auraient été  enveloppés dans le cours  de la conquête.  Ils
sont donc bornés par des mers, des montagnes et de vastes déserts, que
leur pauvreté  fait mépriser.  Aussi  les Romains  laissèrent-ils  les
Germains dans leurs forêts et les  peuples du Nord dans leurs  glaces,
et il s’y  conserva ou même  il s’y  forma des nations  qui enfin  les
asservirent eux-mêmes.

    Sous le  règne de  Gallus,  un grand  nombre  de nations,  qui  se
rendirent ensuite plus célèbres,  ravagèrent l’Europe, et les  Perses,
ayant  envahi  la  Syrie,  ne  quittèrent  leurs  conquêtes  que  pour
conserver leur butin.

    Ces essaims  de  Barbares  qui  sortirent  autrefois  du  Nord  ne
paraissent plus aujourd’hui.  Les violences des  Romains avaient  fait
retirer les  peuples du  Midi au  Nord. Tandis  que la  force qui  les
contenait subsista, ils y restèrent; quand elle fut affaiblie, ils  se
répandirent de toutes  parts. La  même chose  arriva quelques  siècles
après. Les  conquêtes de  Charlemagne et  ses tyrannies  avaient,  une
seconde fois, fait reculer les peuples du Midi au Nord; sitôt que  cet
empire fut affaibli,  ils se  portèrent une  seconde fois  du Nord  au
Midi. Et,  si  aujourd’hui  un  prince faisait  en  Europe  les  mêmes
ravages, les nations repoussées dans le Nord, adossées aux limites  de
l’univers, y tiendraient ferme  jusqu’au moment qu’elles  inonderaient
et conquerraient l’Europe une troisième fois.

    L’affreux désordre qui était dans  la succession à l’empire  étant
venu à son comble, on vit paraître, sur la fin du règne de Valérien et
pendant celui de  Gallien, son fils,  trente prétendants divers,  qui,
s’étant la  plupart  entre-détruits, ayant  eu  un règne  très  court,
furent nommés Tyrans.

    Valérien ayant  été pris  par les  Perses, et  Gallien, son  fils,
négligeant les affaires, les Barbares pénétrèrent partout. L’Empire se
trouva dans cet état où il fut, environ un siècle après, en Occident ;
et il  aurait, dès  lors,  été détruit  sans  un concours  heureux  de
circonstances qui le relevèrent.

    Odénat, prince de Palmyre, allié  des Romains, chassa les  Perses,
qui avaient envahi  presque toute  l’Asie; la  ville de  Rome fit  une
armée de ses citoyens, qui écarta les Barbares qui venaient la piller;
une armée innombrable de  Scythes, qui passait la  mer avec six  mille
vaisseaux, périt par les naufrages, la misère, la faim et sa  grandeur
même; et, Gallien ayant été  tué, Claude, Aurélien, Tacite et  Probus,
quatre grands  hommes  qui,  par un  grand  bonheur,  se  succédèrent,
rétablirent l’Empire prêt à périr.

    Chapitre XVII: Changement dans l’État

    Pour  prévenir  les  trahisons   continuelles  des  soldats,   les
Empereurs s’associèrent des personnes en qui ils avaient confiance, et
Dioclétien, sous prétexte de la  grandeur des affaires, régla qu’il  y
aurait toujours  deux empereurs  et  deux césars.  II jugea  que,  les
quatre principales armées étant occupées par ceux qui auraient part  à
l’empire, elles s’intimideraient les unes  les autres; que les  autres
armées, n’étant pas assez fortes pour entreprendre de faire leur  chef
empereur, elles perdraient peu à peu la coutume d’élire; et  qu’enfin,
la dignité de césar étant toujours subordonnée, la puissance, partagée
entre quatre pour la sûreté du Gouvernement, ne serait pourtant,  dans
toute son étendue, qu’entre les mains de deux.

    Mais ce qui contint encore plus les gens de guerre, c’est que, les
richesses des particuliers et la  fortune publique ayant diminué,  les
Empereurs ne  purent plus  leur faire  des dons  si considérables;  de
manière que la récompense ne fût plus proportionnée au danger de faire
une nouvelle élection.

    D’ailleurs, les préfets du prétoire, qui, pour le pouvoir et  pour
les fonctions, étaient,  à peu près,  comme les grands  vizirs de  ces
temps-là et  faisaient à  leur  gré massacrer  les Empereurs  pour  se
mettre en leur place, furent fort abaissés par Constantin, qui ne leur
laissa que les fonctions civiles et en fit quatre au lieu de deux.

    La vie des Empereurs commença donc à être plus assurée; ils purent
mourir dans leur lit, et cela sembla avoir un peu adouci leurs  mœurs:
ils ne versèrent plus  le sang avec tant  de férocité. Mais, comme  il
fallait que ce pouvoir immense débordât quelque part, on vit un  autre
genre de tyrannie, mais plus sourde. Ce ne furent plus des  massacres,
mais des  jugements  iniques, des  formes  de justice  qui  semblaient
n’éloigner la mort que pour flétrir  la vie. La Cour fut gouvernée  et
gouverna par plus d’artifices, par des arts plus exquis, avec un  plus
grand silence.  Enfin, au  lieu  de cette  hardiesse à  concevoir  une
mauvaise action et de cette impétuosité à la commettre, on ne vit plus
régner que les vices des âmes faibles, et des crimes réfléchis.

    Il  s’établit  un  nouveau  genre  de  corruption.  Les   premiers
empereurs  aimaient  les  plaisirs;  ceux-ci,  la  mollesse.  Ils   se
montrèrent moins  aux gens  de guerre;  ils furent  plus oisifs,  plus
livrés à  leurs domestiques,  plus attachés  à leurs  palais, et  plus
séparés de l’Empire.

    Le poison de  la Cour augmenta  sa force à  mesure qu’il fut  plus
séparé: on  ne dit  rien,  on insinua  tout; les  grandes  réputations
furent toutes attaquées, et les  ministres et les officiers de  guerre
furent mis sans cesse à  la discrétion de cette  sorte de gens qui  ne
peuvent servir l’État, ni souffrir qu’on le serve avec gloire .

    Enfin, cette affabilité des premiers empereurs, qui seule  pouvait
leur donner  le moyen  de connaître  leurs affaires,  fut  entièrement
bannie. Le prince  ne sut  plus rien que  sur le  rapport de  quelques
confidents,  qui,  toujours  de   concert,  souvent  même   lorsqu’ils
semblaient être d’opinion  contraire, ne faisaient  auprès de lui  que
l’office d’un seul.

    Le séjour  de  plusieurs empereurs  en  Asie et  leur  perpétuelle
rivalité avec les rois  de Perse firent  qu’ils voulurent être  adorés
comme eux, et  Dioclétien, d’autres  disent Galère,  l’ordonna par  un
édit.

    Ce faste et  cette pompe  asiatiques s’établissant,  les yeux  s’y
accoutumèrent  d’abord,  et,  lorsque  Julien  voulut  mettre  de   la
simplicité et de la modestie dans ses manières, on appela oubli de  la
dignitéce qui n’était que la mémoire des anciennes mœurs.

    Quoique, depuis Marc-Aurèle, il y  eût eu plusieurs empereurs,  il
n’y avait eu qu’un Empire, et, l’autorité de tous étant reconnue  dans
les provinces, c’était une puissance unique exercée par plusieurs.

    Mais  Galère  et  Constance  Chlore  n’ayant  pu  s’accorder,  ils
partagèrent réellement l’Empire ; et, par cet exemple, qui fut dans la
suite suivi par  Constantin, qui prit  le plan de  Galère, et non  pas
celui de Dioclétien,  il s’introduisit  une coutume qui  fut moins  un
changement qu’une révolution.

    De plus, l’envie qu’eut Constantin de faire une ville nouvelle, la
vanité de lui donner son nom,  le déterminèrent à porter en Orient  le
siège de l’empire. Quoique  l’enceinte de Rome ne  fût pas à  beaucoup
près si  grande  qu’elle  est  à présent,  les  faubourgs  en  étaient
prodigieusement étendus :  l’Italie, pleine de  maisons de  plaisance,
n’était proprement que le  jardin de Rome;  les laboureurs étaient  en
Sicile, en Afrique,  en Égypte  ; et  les jardiniers,  en Italie.  Les
terres n’étaient presque cultivées que  par les esclaves des  citoyens
romains. Mais, lorsque le siège de l’empire fut établi en Orient, Rome
presque entière  y  passa:  les  Grands  y  menèrent  leurs  esclaves,
c’est-à-dire presque tout  le peuple,  et l’Italie fut  privée de  ses
habitants.

    Pour que  la  nouvelle  ville  ne  cédât  en  rien  à  l’ancienne,
Constantin voulut  qu’on y  distribuât aussi  du blé,  et ordonna  que
celui d’Égypte serait envoyé à Constantinople, et celui de  l’Afrique,
à Rome; ce qui, me semble, n’était pas fort sensé.

    Dans le temps  de la  République, le peuple  romain, souverain  de
tous les autres, devait naturellement avoir part aux tributs; cela fit
que le Sénat lui vendit  d’abord du blé à bas  prix et ensuite le  lui
donna pour rien. Lorsque le Gouvernement fut devenu monarchique,  cela
subsista contre les principes de la monarchie; on laissait cet abus  à
cause des  inconvénients  qu’il  y  aurait  eus  à  le  changer.  Mais
Constantin, fondant une ville nouvelle, l’y établit sans aucune  bonne
raison.

    Lorsque Auguste eut conquis l’Égypte, il apporta à Rome le  trésor
des Ptolomées.  Cela  y fit  à  peu près  la  même révolution  que  la
découverte des Indes  a faite  depuis en  Europe, et  que de  certains
systèmes ont faite de nos jours: les fonds doublèrent de prix à Rome ;
et, comme Rome continua d’attirer  à elle les richesses  d’Alexandrie,
qui recevait elle-même  celles de  l’Afrique et de  l’Orient, l’or  et
l’argent devinrent très communs en Europe;  ce qui mit les peuples  en
état de payer des impôts très considérables en espèces.

    Mais, lorsque l’Empire  eut été divisé,  ces richesses allèrent  à
Constantinople.  On  sait,  d’ailleurs,  que  les  mines  d’Angleterre
n’étaient point  encore  ouvertes ;  qu’il  y  en avait  très  peu  en
Italieet dans les  Gaules ;  que, depuis les  Carthaginois, les  mines
d’Espagne n’étaient  guère plus  travaillées ou,  du moins,  n’étaient
plus  si  riches  .  L’Italie,  qui  n’avait  plus  que  des   jardins
abandonnés, ne pouvait par aucun  moyen attirer l’argent de  l’Orient,
pendant que l’Occident, pour avoir de ses marchandises, y envoyait  le
sien. L’or et  l’argent devinrent  donc extrêmement  rares en  Europe.
Mais les Empereurs y voulurent exiger les mêmes tributs; ce qui perdit
tout.

    Lorsque le Gouvernement a une  forme depuis longtemps établie,  et
que les  choses se  sont mises  dans une  certaine situation,  il  est
presque toujours  de la  prudence  de les  y  laisser, parce  que  les
raisons, souvent compliquées et inconnues, qui font qu’un pareil  état
a subsisté font qu’il se maintiendra encore. Mais, quand on change  le
système total,  on  ne  peut  remédier  qu’aux  inconvénients  qui  se
présentent dans la théorie, et on  en laisse d’autres que la  pratique
seule peut faire découvrir.

    Ainsi, quoique l’Empire ne  fût déjà que  trop grand, la  division
qu’on en fit le ruina, parce que toutes les parties de ce grand corps,
depuis longtemps ensemble, s’étaient, pour ainsi dire, ajustées pour y
rester et dépendre les unes des autres.

    Constantin , après  avoir affaibli  la capitale,  frappa un  autre
coup sur les frontières:  il ôta les légions  qui étaient sur le  bord
des grands  fleuves,  et  les  dispersa dans  les  provinces;  ce  qui
produisit deux  maux: l’un,  que  la barrière  qui contenait  tant  de
nations fut ôtée; et l’autre, que les soldats vécurent et s’amollirent
dans le cirqueet dans les théâtres .

    Lorsque Constantius envoya Julien dans  les Gaules, il trouva  que
cinquante villes le long du Rhin avaient été prises par les  Barbares;
que les  provinces avaient  été saccagées;  qu’il n’y  avait plus  que
l’ombre d’une armée romaine, que le seul nom des ennemis faisait fuir.

    Ce  prince,  par  sa  sagesse,  sa  constance,  son  économie,  sa
conduite, sa  valeur et  une  suite continuelle  d’actions  héroïques,
rechassa les Barbares  , et  la terreur de  son nom  les contint  tant
qu’il vécut .

    La  brièveté  des  règnes,  les  divers  partis  politiques,   les
différentes religions, les sectes particulières de ces religions,  ont
fait que  le  caractère des  Empereurs  est venu  à  nous  extrêmement
défiguré. Je n’en donnerai que deux exemples: cet Alexandre, si  lâche
dans Hérodien, paraît  plein de courage  dans Lampridius; ce  Gratien,
tant loué par les Orthodoxes, Philostorgue le compare à Néron.

    Valentinien sentit  plus que  personne  la nécessité  de  l’ancien
plan: il employa toute sa vie à fortifier les bords du Rhin, à y faire
des levées, y bâtir des châteaux, y placer des troupes, leur donner le
moyen d’y subsister.  Mais il arriva  dans le monde  un événement  qui
détermina Valens, son frère, à. ouvrir le Danube et eut  d’effroyables
suites.

    Dans le pays qui  est entre les  Palus-Méotides, les montagnes  du
Caucase et la Mer Caspienne, il y avait plusieurs peuples qui  étaient
la plupart de la nation des Huns ou de celle des Alains. Leurs  terres
étaient extrêmement fertiles; ils aimaient la guerre et le brigandage;
ils étaient  presque  toujours  à  cheval ou  sur  leurs  chariots  et
erraient dans  le pays  où ils  étaient enfermés;  ils faisaient  bien
quelques ravages sur  les frontières  de Perse et  d’Arménie, mais  on
gardait aisément les Portes Caspiennes, et ils pouvaient difficilement
pénétrer dans la  Perse par  ailleurs. Comme  ils n’imaginaient  point
qu’il  fût  possible  de  traverser   les  Palus-Méotides  ,  ils   ne
connaissaient pas  les  Romains,  et, pendant  que  d’autres  Barbares
ravageaient  l’Empire,  ils  restaient  dans  les  limites  que   leur
ignorance leur avait données.

    Quelques-uns ont  dit que  le limon  que le  Tanaïs avait  apporté
avait formé  une  espèce de  croûte  sur le  Bosphore  Cimmérien,  sur
laquelle ils  avaient  passé;  d’autres ,  que  deux  jeunes  Scythes,
poursuivant une biche  qui traversa  ce bras de  mer, le  traversèrent
aussi; ils furent  étonnés de  voir un nouveau  monde, et,  retournant
dans l’ancien, ils apprirent à leurs compatriotes les nouvelles terres
et, si  j’ose  me  servir  de  ce  terme,  les  Indes  qu’ils  avaient
découvertes .

    D’abord, des corps innombrables de Huns passèrent, et, rencontrant
les Goths les premiers, ils les chassèrent devant eux. Il semblait que
ces nations se précipitassent les unes sur les autres, et que  l’Asie,
pour peser sur l’Europe, eût acquis un nouveau poids.

    Les Goths, effrayés, se présentèrent  sur les bords du Danube  et,
les mains jointes, demandèrent une  retraite. Les flatteurs de  Valens
saisirent cette occasion et la  lui représentèrent comme une  conquête
heureuse  d’un  nouveau  peuple   qui  venait  défendre  l’Empire   et
l’enrichir .

    Valens ordonna  qu’ils  passeraient  sans  armes;  mais,  pour  de
l’argent, ses officiers leur en laissèrent tant qu’ils voulurent .  Il
leur fit distribuer des  terres; mais, à la  différence des Huns,  les
Goths n’en cultivaient  point ; on  les priva même  du blé qu’on  leur
avait promis; ils  mouraient de faim,  et ils étaient  au milieu  d’un
pays riche; ils étaient armés, et on leur faisait des injustices.  Ils
ravagèrent tout,  depuis le  Danube jusqu’au  Bosphore,  exterminèrent
Valens et son armée, et ne  repassèrent le Danube que pour  abandonner
l’affreuse solitude qu’ils avaient faite .

    Chapitre XVIII: Nouvelles maximes prises par les Romains

    Quelquefois la  lâcheté des  Empereurs, souvent,  la faiblesse  de
l’Empire, firent  que  l’on chercha  à  apaiser par  de  l’argent  les
peuples qui  menaçaient  d’envahir  .  Mais  la  paix  ne  peut  point
s’acheter, parce que celui qui l’a vendue n’en est que plus en état de
la faire, acheter encore.

    II vaut mieux courir le risque de faire une guerre malheureuse que
de donner de l’argent pour avoir la paix: car on respecte toujours  un
prince  lorsqu’on  sait  qu’on  ne  le  vaincra  qu’après  une  longue
résistance.

    D’ailleurs, ces sortes de gratifications se changeaient en tributs
et, libres  au  commencement,  devenaient  nécessaires;  elles  furent
regardées comme des droits acquis, et, lorsqu’un empereur les refusa à
quelques peuples  ou voulut  donner moins,  ils devinrent  de  mortels
ennemis. Entre  mille exemples,  l’armée que  Julien mena  contre  les
Perses fut poursuivie dans sa retraite  par des Arabes à qui il  avait
refusé le  tribut accoutumé  ;  et, d’abord  après, sous  l’empire  de
Valentinien, les Allemands, à qui  on avait offert des présents  moins
considérables qu’à l’ordinaire,  s’en indignèrent, et  ces peuples  du
Nord, déjà gouvernés  par le  point d’honneur, se  vengèrent de  cette
insulte prétendue par une cruelle guerre.

    Toutes ces nations qui entouraient  l’Empire en Europe et en  Asie
absorbèrent peu  à  peu  les  richesses des  Romains,  et,  comme  ils
s’étaient agrandis parce que l’or et  l’argent de tous les rois  était
porté chez eux , ils s’affaiblirent  parce que leur or et leur  argent
fut porté chez les autres.

    Les fautes que font les hommes d’État ne sont pas toujours libres:
souvent ce sont des suites nécessaires de la situation où l’on est, et
les inconvénients ont fait naître les inconvénients.

    La milice,  comme on  a déjà  vu, était  devenue très  à charge  à
l’État.  Les  soldats  avaient  trois  sortes  d’avantages:  la   paye
ordinaire,  la  récompense  après  le  service,  et  les   libéralités
d’accident, qui devenaient très souvent  des droits pour des gens  qui
avaient le peuple et le prince entre leurs mains.

    L’impuissance où l’on se trouva de payer ces charges fit que  l’on
prit une  milice moins  chère. On  fit des  traités avec  des  nations
barbares, qui n’avaient  ni le luxe  des soldats romains,  ni le  même
esprit, ni les mêmes prétentions.

    Il y  avait  une  autre  commodité  à  cela:  comme  les  Barbares
tombaient tout  à  coup sur  un  pays, n’y  ayant  point chez  eux  de
préparatifs après la résolution de partir, il était difficile de faire
des levées à temps dans les provinces. On prenait donc un autre  corps
de Barbares, toujours prêt  à recevoir de l’argent,  à piller et à  se
battre. On était servi pour le  moment; mais, dans la suite, on  avait
autant de peine à réduire les auxiliaires que les ennemis.

    Les premiers Romains ne mettaient point dans leurs armées un  plus
grand nombre de troupes auxiliaires que de romaines, et, quoique leurs
alliés fussent proprement  des sujets,  ils ne  voulaient point  avoir
pour sujets des peuples plus belliqueux qu’eux-mêmes.

    Mais, dans les derniers temps, non seulement ils n’observèrent pas
cette proportion des troupes auxiliaires, mais même ils remplirent  de
soldats barbares les corps de troupes nationales.

    Ainsi ils établissaient des usages tout contraires à ceux qui  les
avaient rendus maîtres  de tout,  et, comme  autrefois leur  politique
constante fut de se réserver l’art militaire et d’en priver tous leurs
voisins, ils le  détruisaient pour  lors chez  eux et  l’établissaient
chez les autres.

    Voici en un mot l’histoire  des Romains: ils vainquirent tous  les
peuples par leurs  maximes; mais, lorsqu’ils  y furent parvenus,  leur
République ne put subsister, il fallut changer de gouvernement, et des
maximes contraires  aux  premières,  employées  dans  ce  gouvernement
nouveau, firent tomber leur grandeur.

    Ce n’est pas la Fortune qui  domine le monde. On peut le  demander
aux Romains, qui eurent une suite continuelle de prospérités quand ils
se gouvernèrent sur un certain plan,  et une suite non interrompue  de
revers lorsqu’ils se  conduisirent sur  un autre.  Il y  a des  causes
générales, soit  morales, soit  physiques,  qui agissent  dans  chaque
monarchie, l’élèvent,  la maintiennent,  ou la  précipitent; tous  les
accidents sont soumis à ces causes,  et, si le hasard d’une  bataille,
c’est-à-dire une cause particulière, a ruiné  un État, il y avait  une
cause générale qui  faisait que cet  État devait périr  par une  seule
bataille. En un mot, l’allure  principale entraîne avec elle tous  les
accidents particuliers.

    Nous voyons que, depuis près de deux siècles, les troupes de terre
de Danemark ont presque toujours été  battues par celles de Suède.  Il
faut qu’indépendamment  du courage  des deux  nations et  du sort  des
armes il y  ait dans le  gouvernement danois, militaire  ou civil,  un
vice intérieur qui  ait produit  cet effet, et  je ne  le crois  point
difficile à découvrir.

    Enfin,  les  Romains  perdirent  leur  discipline  militaire;  ils
abandonnèrent jusqu’à leurs propres armes. Végèce dit que, les soldats
les trouvant trop  pesantes, ils  obtinrent de  l’empereur Gratien  de
quitter leur cuirasse et ensuite leur casque; de façon qu’exposés  aux
coups sans défense ils ne songèrent plus qu’à fuir .

    Il ajoute qu’ils avaient perdu la coutume de fortifier leur  camp,
et que,  par cette  négligence, leurs  armées furent  enlevées par  la
cavalerie des Barbares.

    La cavalerie fut peu nombreuse chez les premiers Romains: elle  ne
faisait que la onzième partie de la légion, et très souvent moins; et,
ce qu’il y a d’extraordinaire, ils en avaient beaucoup moins que nous,
qui avons tant de sièges à faire, où la cavalerie est peu utile. Quand
les Romains furent dans la décadence, ils n’eurent presque plus que de
la cavalerie. Il me semble que,  plus une nation se rend savante  dans
l’art militaire, plus elle agit par son infanterie, et que, moins elle
le connaît,  plus elle  multiplie  sa cavalerie.  C’est que,  sans  la
discipline, l’infanterie, pesante ou légère,  n’est rien; au lieu  que
la cavalerie  va  toujours,  dans  son désordre  même  .  L’action  de
celle-ci consiste plus dans son impétuosité et un certain choc;  celle
de l’autre,  dans  sa résistance  et  une certaine  immobilité:  c’est
plutôt une réaction qu’une action. Enfin, la force de la cavalerie est
momentanée; l’infanterie  agit  plus longtemps;  mais  il faut  de  la
discipline pour qu’elle puisse agir longtemps.

    Les Romains  parvinrent  à  commander  à  tous  les  peuples,  non
seulement par l’art de la guerre,  mais aussi par leur prudence,  leur
sagesse, leur constance, leur amour pour la gloire et pour la  patrie.
Lorsque, sous les  Empereurs, toutes ces  vertus s’évanouirent,  l’art
militaire leur resta, avec lequel, malgré la faiblesse de la  tyrannie
de leurs princes,  ils conservèrent  ce qu’ils  avaient acquis.  Mais,
lorsque la corruption  se mit dans  la milice même,  ils devinrent  la
proie de tous les peuples.

    Un empire fondé  par les  armes a besoin  de se  soutenir par  les
armes. Mais, comme, lorsqu’un État  est dans le trouble, on  n’imagine
pas comment il peut en sortir, de même, lorsqu’il est en paix et qu’on
respecte sa puissance, il  ne vient point  dans l’esprit comment  cela
peut changer; il néglige donc la milice, dont il croit n’avoir rien  à
espérer et tout à craindre, et souvent même il cherche à l’affaiblir.

    C’était une règle  inviolable des premiers  Romains que  quiconque
avait abandonné son  poste ou laissé  ses armes dans  le combat  était
puni de mort. Julien et Valentinien  avaient, à cet égard, établi  les
anciennes peines.  Mais les  Barbares  pris à  la solde  des  Romains,
accoutumés à faire la guerre comme la font aujourd’hui les Tartares, à
fuir pour combattre encore, à chercher le pillage plus que l’honneur ,
étaient incapables d’une pareille discipline.

    Telle était la discipline  des premiers Romains  qu’on y avait  vu
des généraux condamner à  mourir leurs enfants  pour avoir, sans  leur
ordre, gagné  la victoire.  Mais,  quand ils  furent mêlés  parmi  les
Barbares, ils y contractèrent un esprit d’indépendance qui faisait  le
caractère de ces  nations, et, si  l’on lit les  guerres de  Bélisaire
contre les Goths, on verra un général presque toujours désobéi par ses
officiers.

    Sylla et Sertorius, dans la  fureur des guerres civiles,  aimaient
mieux périr  que de  faire  quelque chose  dont Mithridate  pût  tirer
avantage. Mais, dans les  temps qui suivirent,  dès qu’un ministre  ou
quelque grand crut qu’il  importait à son avarice,  à sa vengeance,  à
son ambition, de faire entrer les  Barbares dans l’Empire, il le  leur
donna d’abord à ravager .

    Il n’y a point d’État où l’on ait plus besoin de tributs que  dans
ceux qui s’affaiblissent; de sorte que l’on est obligé d’augmenter les
charges à mesure que  l’on est moins en  état de les porter.  Bientôt,
dans les provinces romaines, les tributs devinrent intolérables.

    Il faut lire dans Salvien les horribles exactions que l’on faisait
sur  les  peuples  .  Les  citoyens,  poursuivis  par  les  traitants,
n’avaient d’autre ressource que de se réfugier chez les Barbares ou de
donner leur liberté au premier qui la voulait prendre.

    Ceci servira  à  expliquer  dans notre  histoire  française  cette
patience avec  laquelle  les  Gaulois souffrirent  la  révolution  qui
devait établir cette différence accablante  entre une nation noble  et
une nation  roturière.  Les  Barbares, en  rendant  tant  de  citoyens
esclaves de  la  glèbe,  c’est-à-dire  du  champ  auquel  ils  étaient
attachés, n’introduisirent guère rien  qui n’eût été plus  cruellement
exercé avant eux .

    Chapitre XIX: 1. Grandeur d’Attila  - 2. Cause de  l’établissement
des barbares - 3. Raisons pourquoi l’empire d’Occident fut le  premier
abattu

    Comme, dans  le temps  que l’Empire  s’affaiblissait, la  religion
chrétienne s’établissait, les chrétiens reprochaient aux païens  cette
décadence, et ceux-ci en demandaient compte à la Religion  chrétienne.
Les  chrétiens  disaient  que  Dioclétien  avait  perdu  l’Empire   en
s’associant trois collègues , parce que chaque empereur voulait  faire
d’aussi grandes dépenses et entretenir d’aussi fortes armées que  s’il
avait été seul; que, par là, le nombre de ceux qui recevaient  n’étant
pas  proportionné  au  nombre  de  ceux  qui  donnaient,  les  charges
devinrent si  grandes  que  les  terres  furent  abandonnées  par  les
laboureurs et se changèrent  en forêts. Les  païens, au contraire,  ne
cessaient de crier  contre un  culte nouveau,  inouï jusqu’alors;  et,
comme autrefois, dans Rome florissante, on attribuait les débordements
du Tibre et les autres effets de  la nature à la colère des dieux,  de
même, dans Rome mourante, on imputait les malheurs à un nouveau  culte
et au renversement des anciens autels.

    Ce fut  le  préfet  Symmaque  qui,  dans  une  lettre  écrite  aux
Empereurs au  sujet de  l’autel de  la Victoire,  fit le  plus  valoir
contre  la  religion  chrétienne   des  raisons  populaires  et,   par
conséquent, très capables de séduire.

    "Quelle chose  peut  mieux nous  conduire  à la  connaissance  des
dieux, disait-il, que  l’expérience de nos  prospérités passées?  Nous
devons être fidèles  à tant de  siècles et suivre  nos pères, qui  ont
suivi si heureusement les  leurs. Pensez que Rome  vous parle et  vous
dit: Grands princes, Pères de la Patrie, respectez mes années  pendant
lesquelles j’ai toujours  observé les cérémonies  de mes ancêtres:  ce
culte a soumis  l’univers à mes  lois; c’est par  là qu’Annibal a  été
repoussé de mes murailles, et que  les Gaulois l’ont été du  Capitole.
C’est pour les dieux de la Patrie que nous demandons la paix; nous  la
demandons pour  les dieux  indigètes. Nous  n’entrons point  dans  des
disputes qui  ne conviennent  qu’à des  gens oisifs,  et nous  voulons
offrir des prières, et non pas des combats ."

    Trois auteurs célèbres répondirent  à Symmaque. Orose composa  son
histoirepour prouver qu’il y avait  toujours eu dans le monde  d’aussi
grands malheurs que ceux dont  se plaignaient les païens; Salvien  fit
son livre, où il soutint que c’étaient les dérèglements des  chrétiens
qui avaient attiré les  ravages des Barbares ;  et saint Augustin  fit
voir que la cité du ciel était différente de cette cité de la terre où
les anciens Romains, pour quelques  vertus humaines, avaient reçu  des
récompenses aussi vaines que ces vertus.

    Nous avons  dit que,  dans les  premiers temps,  la politique  des
Romains fut  de  diviser  toutes les  puissances  qui  leur  faisaient
ombrage. Dans la  suite, ils  n’y purent réussir.  Il fallut  souffrir
qu’Attila soumît toutes les  nations du Nord:  il s’étendit depuis  le
Danube jusqu’au Rhin, détruisit  tous les forts  et tous les  ouvrages
qu’on avait  faits  sur  ces  fleuves,  et  rendit  les  deux  empires
tributaires.

    "Théodose, disait-il insolemment, est  fils d’un père très  noble,
aussi bien que moi. Mais, en me  payant le tribut, il est déchu de  sa
noblesse et est devenu  mon esclave. Il n’est  pas juste qu’il  dresse
des embûches à son maître, comme un esclave méchant ."

    "Il ne  convient  pas  à  l’Empereur,  disait-il  dans  une  autre
occasion, d’être menteur. Il a promis à un de mes sujets de lui donner
en mariage la fille de Saturnilus.  S’il ne veut pas tenir sa  parole,
je lui déclare la guerre; s’il ne le peut pas, et qu’il soit dans  cet
État qu’on ose lui désobéir, je marche à son secours."

    Il ne faut pas croire que  ce fût par modération qu’Attila  laissa
subsister les  Romains: il  suivait les  mœurs de  sa nation,  qui  le
portaient à soumettre  les peuples,  et non  pas à  les conquérir.  Ce
prince, dans sa maison de bois, où nous le représente Priscus , maître
de toutes les nations barbares et, en quelque façon de presque  toutes
celles qui  étaient  policées,  était un  des  grands  monarques  dont
l’histoire ait jamais parlé.

    On voyait à sa  cour les ambassadeurs des  Romains d’Orient et  de
ceux d’Occident,  qui  venaient  recevoir  ses  lois  ou  implorer  sa
clémence. Tantôt il demandait qu’on lui rendît les Huns transfuges  ou
les esclaves romains qui s’étaient évadés; tantôt il voulait qu’on lui
livrât quelque  ministre  de l’Empereur.  Il  avait mis  sur  l’empire
d’Orient un tribut  de deux mille  cent livres d’or;  il recevait  les
appointements  de  général   des  armées  romaines;   il  envoyait   à
Constantinople ceux qu’il voulait récompenser, afin qu’on les  comblât
de biens, faisant un trafic continuel de la frayeur des Romains.

    Il était craint de ses  sujets, et il ne  paraît pas qu’il en  fût
haï . Prodigieusement fier et, cependant, rusé; ardent dans sa colère,
mais sachant pardonner ou différer la punition suivant qu’il convenait
à ses intérêts; ne faisant jamais la guerre quand la paix pouvait  lui
donner assez d’avantages; fidèlement servi des rois mêmes qui  étaient
sous sa dépendance: il avait gardé pour lui seul l’ancienne simplicité
des mœurs des Huns. Du reste, on  ne peut guère louer sur la  bravoure
le chef d’une nation où les  enfants entraient en fureur au récit  des
beaux faits d’armes  de leurs  pères, et  où les  pères versaient  des
larmes parce qu’ils ne pouvaient pas imiter leurs enfants.

    Après sa mort, toutes les  nations barbares se redivisèrent.  Mais
les Romains étaient si faibles qu’il n’y avait pas de si petit  peuple
qui ne pût leur nuire.

    Ce ne fut pas une certaine invasion qui perdit l’Empire, ce furent
toutes les invasions. Depuis celle qui fut si générale sous Gallus, il
sembla rétabli, parce qu’il  n’avait point perdu  de terrain. Mais  il
alla, de degrés  en degrés,  de la décadence  à sa  chute, jusqu’à  ce
qu’il s’affaissât tout à coup sous Arcadius et Honorius.

    En vain, on  avait rechassé  les Barbares  dans leur  pays: ils  y
seraient tout de  même rentrés pour  mettre en sûreté  leur butin.  En
vain, on les extermina: les villes n’étaient pas moins saccagées;  les
villages, brûlés; les familles, tuées ou dispersées .

    Lorsqu’une  province   avait  été   ravagée,  les   Barbares   qui
succédaient, n’y trouvant plus rien,  devaient passer à une autre.  On
ne ravagea au commencement que la Thrace, la Mysie, la Pannonie; quand
ces pays  furent dévastés,  on ruina  la Macédoine,  la Thessalie,  la
Grèce; de là, il fallut aller aux Noriques. L’Empire, c’est-à-dire  le
pays habité, se rétrécissait toujours, et l’Italie devenait frontière.

    La raison  pourquoi il  ne se  fit point  sous Gallus  et  Gallien
d’établissement de Barbares,  c’est qu’ils trouvaient  encore de  quoi
piller.

    Ainsi, lorsque les Normands,  images des conquérants de  l’Empire,
eurent, pendant plusieurs siècles, ravagé la France, ne trouvant  plus
rien à prendre,  ils acceptèrent  une province  qui était  entièrement
déserte, et se la partagèrent .

    La Scythie, dans ces temps-là,  étant presque toute inculte ,  les
peuples y étaient sujets à des famines fréquentes; ils subsistaient en
partie par un commerce avec les Romains, qui leur portaient des vivres
des provinces voisines du  Danube . Les  Barbares donnaient en  retour
les choses  qu’ils avaient  pillées,  les prisonniers  qu’ils  avaient
faits,  l’or  et  l’argent  qu’ils  recevaient  pour  la  paix.  Mais,
lorsqu’on ne put  plus leur  payer des  tributs assez  forts pour  les
faire subsister, ils furent forcés de s’établir .

    L’empire d’Occident fut le premier abattu; en voici les raisons.

    Les Barbares, ayant passé le  Danube, trouvaient à leur gauche  le
Bosphore, Constantinople et toutes les forces de l’empire d’Orient qui
les arrêtaient. Cela faisait  qu’ils se tournaient  à main droite,  du
côté de l’Illyrie,  et se  poussaient vers  l’occident. Il  se fit  un
reflux de  nations et  un  transport de  peuples  de ce  côté-là.  Les
passages de l’Asie étant mieux  gardés, tout refoulait vers  l’Europe;
au lieu que, dans  la première invasion, sous  Gallus, les forces  des
Barbares se partagèrent.

    L’Empire ayant été réellement divisé, les Empereurs d’Orient,  qui
avaient des alliances avec les  Barbares, ne voulurent pas les  rompre
pour secourir ceux d’Occident.  Cette division dans  l’administration,
dit Priscus ,  fut très préjudiciable  aux affaires d’Occident.  Ainsi
les Romains  d’Orient  refusèrent-ils  à  ceux  d’Occident  une  armée
navale, à cause  de leur  alliance avec les  Vandales. Les  Visigoths,
ayant fait alliance avec Arcadius, entrèrent en Occident, et  Honorius
fut obligé de s’enfuir  à Ravenne . Enfin,  Zénon, pour se défaire  de
Théodoric, le persuada d’aller attaquer l’Italie, qu’Alaric avait déjà
ravagée.

    II y avait une alliance très étroite entre Attila et Genséric, roi
des Vandales .  Ce dernier craignait  les Goths ;  il avait marié  son
fils avec la filledu roi des Goths, et, lui ayant ensuite fait  couper
le nez, il  l’avait renvoyée;  il s’unit  donc avec  Attila. Les  deux
empires, comme enchaînés par ces deux princes, n’osaient se  secourir.
La situation de  celui d’Occident fut  surtout déplorable: il  n’avait
point de forces de  mer; elles étaient toutes  en Orient , en  Égypte,
Chypre, Phénicie, Ionie, Grèce, seuls pays  où il y eut alors  quelque
commerce. Les  Vandales et  d’autres peuples  attaquaient partout  les
côtes d’Occident; il vint une ambassade des Italiens à Constantinople,
dit Priscus  ,  pour  faire  savoir qu’il  était  impossible  que  les
affaires se soutinssent sans une réconciliation avec les Vandales.

    Ceux qui gouvernaient en Occident ne manquèrent pas de  politique.
Ils jugèrent qu’il fallait sauver l’Italie, qui était en quelque façon
la tête et en  quelque façon le  cœur de l’Empire.  On fit passer  les
Barbares aux extrémités,  et on  les y  plaça. Le  dessein était  bien
conçu; il  fut  bien  exécuté.  Ces  nations  ne  demandaient  que  la
subsistance: on leur  donnait les  plaines; on se  réservait les  pays
montagneux, les passages des rivières, les défilés, les places sur les
grands fleuves: on gardait la souveraineté.  Il y a apparence que  ces
peuples auraient été forcés  de devenir Romains,  et la facilité  avec
laquelle ces destructeurs  furent eux-mêmes détruits  par les  Francs,
par les Grecs, par  les Maures, justifie assez  cette pensée. Tout  ce
système fut renversé  par une  révolution plus fatale  que toutes  les
autres. L’armée d’Italie, composée d’étrangers, exigea ce qu’on  avait
accordé à  des  nations  plus  étrangères  encore:  elle  forma,  sous
Odoacre, une  aristocratie,  qui  se  donna le  tiers  des  terres  de
l’Italie, et ce fut le coup mortel porté à cet empire.

    Parmi tant de malheurs,  on cherche avec  une curiosité triste  le
destin de la ville de Rome. Elle était, pour ainsi dire, sans défense;
elle pouvait être aisément affamée; l’étendue de ses murailles faisait
qu’il était très difficile de les garder; comme elle était située dans
une plaine,  on pouvait  aisément la  forcer: il  n’y avait  point  de
ressource dans  le  peuple,  qui en  était  extrêmement  diminué.  Les
Empereurs furent  obligés de  se retirer  à Ravenne,  ville  autrefois
défendue par la mer, comme Venise l’est aujourd’hui.

    Le peuple romain,  presque toujours abandonné  de ses  souverains,
commença à le devenir et à faire des traités pour sa conservation:  ce
qui est le moyen le plus légitime d’acquérir la souveraine  puissance.
C’est ainsi que l’Armorique et  la Bretagne commencèrent à vivre  sous
leurs propres lois.

    Telle fut la  fin de  l’empire d’Occident.  Rome s’était  agrandie
parce qu’elle n’avait eu que  des guerres successives: chaque  nation,
par un bonheur  inconcevable, ne l’attaquant  que quand l’autre  avait
été  ruinée.  Rome   fut  détruite  parce   que  toutes  les   nations
l’attaquèrent à la fois et pénétrèrent partout.

    Chapitre  XX:  1.  Des  conquêtes   de  Justinien  -  2.  De   son
gouvernement

    Comme tous  ces peuples  entraient  pêle-mêle dans  l’Empire,  ils
s’incommodaient réciproquement, et toute la politique de ces  temps-là
fut de les armer les uns contre les autres; ce qui était aisé, à cause
de leur férocité et de leur avarice. Ils s’entre-détruisirent pour  la
plupart avant d’avoir pu s’établir, et cela fit que l’empire  d’Orient
subsista encore du temps.

    D’ailleurs, le  Nord  s’épuisa lui-même,  et  l’on n’en  vit  plus
sortir ces armées  innombrables qui parurent  d’abord: car, après  les
premières invasions  des Goths  et des  Huns, surtout  depuis la  mort
d’Attila, ceux-ci et  les peuples qui  les suivirent attaquèrent  avec
moins de forces.

    Lorsque ces nations, qui s’étaient assemblées en corps d’armée, se
furent dispersées en peuples, elles s’affaiblirent beaucoup: répandues
dans les divers  lieux de  leurs conquêtes,  elles furent  elles-mêmes
exposées aux invasions.

    Ce  fut  dans  ces   circonstances  que  Justinien  entreprit   de
reconquérir  l’Afrique  et  l’Italie  et  fit  ce  que  nos   Français
exécutèrent aussi heureusement contre les Visigoths, les Bourguignons,
les Lombards et les Sarrasins.

    Lorsque la Religion chrétienne fut apportée aux Barbares, la secte
arienne était en  quelque façon dominante  dans l’Empire. Valens  leur
envoya des prêtres ariens, qui furent leurs premiers apôtres. Or, dans
l’intervalle qu’il y eut entre leur conversion et leur  établissement,
cette secte  fut  en quelque  façon  détruite chez  les  Romains.  Les
Barbares ariens,  ayant trouvé  tout le  pays orthodoxe,  n’en  purent
jamais gagner  l’affection, et  il  fut facile  aux Empereurs  de  les
troubler.

    D’ailleurs, ces Barbares, dont l’art  et le génie n’étaient  guère
d’attaquer les villes et encore  moins de les défendre, en  laissèrent
tomber les  murailles en  ruine. Procope  nous apprend  que  Bélisaire
trouva celles  d’Italie  en cet  état.  Celles d’Afrique  avaient  été
démantelées par Genséric ,  comme celles d’Espagne  le furent dans  la
suite par Vitisa , dans l’idée de s’assurer de ses habitants.

    La plupart de ces peuples du Nord, établis dans les pays du  Midi,
en prirent d’abord la mollesse et devinrent incapables des fatigues de
la guerre  . Les  Vandales languissaient  dans la  volupté: une  table
délicate, des habits efféminés, des  bains, la musique, la danse,  les
jardins, les théâtres, leur étaient devenus nécessaires.

    Ils ne donnaient  plus d’inquiétude  aux Romains ,  dit Malchus  ,
depuis qu’ils  avaient  cessé  d’entretenir les  armées  que  Genséric
tenait toujours prêtes,  avec lesquelles il  prévenait ses ennemis  et
étonnait tout le monde par la facilité de ses entreprises.

    La cavalerie des Romains était très exercée à tirer de l’arc; mais
celle des Goths et des Vandales ne  se servait que de l’épée et de  la
lance, et ne pouvait combattre de loin . C’est à cette différence  que
Bélisaire attribuait une partie de ses succès.

    Les Romains, surtout sous  Justinien, tirèrent de grands  services
des Huns, peuples dont étaient sortis les Parthes, et qui combattaient
comme eux. Depuis qu’ils  eurent perdu leur  puissance par la  défaite
d’Attila et  les divisions  que le  grand nombre  de ses  enfants  fit
naître, ils servirent  les Romains  en qualité  d’auxiliaires, et  ils
formèrent leur meilleure cavalerie.

    Toutes ces  nations barbares  se  distinguaient chacune  par  leur
manière particulière de  combattre et de  s’armer . Les  Goths et  les
Vandales étaient redoutables l’épée  à la main;  les Huns étaient  des
archers admirables;  les  Suèves,  de bons  hommes  d’infanterie;  les
Alains étaient  pesamment armés;  et les  Hérules étaient  une  troupe
légère. Les Romains prenaient dans toutes ces nations les divers corps
de troupes qui  convenaient à leurs  desseins, et combattaient  contre
une seule avec les avantages de toutes les autres.

    Il est singulier que les nations les plus faibles aient été celles
qui firent de plus grands établissements. On se tromperait beaucoup si
l’on jugeait de leurs  forces par leurs  conquêtes. Dans cette  longue
suite d’incursions, les peuples barbares ou plutôt les essaims  sortis
d’eux  détruisaient   ou   étaient  détruits;   tout   dépendait   des
circonstances, et,  pendant qu’une  grande nation  était combattue  ou
arrêtée, une  troupe d’aventuriers  qui trouvaient  un pays  ouvert  y
faisaient des ravages  effroyables. Les Goths,  que le désavantage  de
leurs armes fit fuir devant  tant de nations, s’établirent en  Italie,
en  Gaule  et  en  Espagne.  Les  Vandales,  quittant  l’Espagne   par
faiblesse, passèrent en Afrique, où ils fondèrent un grand empire.

    Justinien  ne  put  équiper  contre  les  Vandales  que  cinquante
vaisseaux; et, quand  Bélisaire débarqua,  il n’avait  que cinq  mille
soldats .  C’était une  entreprise  bien hardie,  et Léon,  qui  avait
autrefois envoyé contre eux une flotte composée de tous les  vaisseaux
de l’Orient,  sur laquelle  il avait  cent mille  hommes, n’avait  pas
conquis l’Afrique et avait pensé perdre l’Empire.

    Ces grandes flottes,  non plus  que les grandes  armées de  terre,
n’ont  guère  jamais   réussi.  Comme  elles   épuisent  un  État   si
l’expédition est longue, ou que quelque malheur leur arrive, elles  ne
peuvent être secourues  ni réparées;  si une  partie se  perd, ce  qui
reste  n’est  rien,  parce  que  les  vaisseaux  de  guerre,  ceux  de
transport, la  cavalerie,  l’infanterie,  les  munitions,  enfin,  les
diverses  parties   dépendent  du   tout  ensemble.   La  lenteur   de
l’entreprise fait qu’on  trouve toujours des  ennemis préparés.  Outre
qu’il est  rare  que l’expédition  se  fasse jamais  dans  une  saison
commode, on tombe  dans le temps  des orages, tant  de choses  n’étant
presque jamais prêtes que quelques mois plus tard qu’on ne se  l’était
promis.

    Bélisaire envahit l’Afrique, et ce qui lui servit beaucoup,  c’est
qu’il tira de Sicile une grande quantité de provisions, en conséquence
d’un traité  fait  avec Amalasonte,  reine  des Goths.  Lorsqu’il  fut
envoyé pour  attaquer l’Italie,  voyant que  les Goths  tiraient  leur
subsistance de la Sicile, il commença par la conquérir; il affama  ses
ennemis et se trouva dans l’abondance de toutes choses.

    Bélisaire prit Carthage, Rome et  Ravenne, et envoya les rois  des
Goths et des Vandales captifs à Constantinople, où l’on vit après tant
de temps les anciens triomphes renouvelés .

    On  peut  trouver  dans  les  qualités  de  ce  grand  homme   les
principales causes de ses succès. Avec un général qui avait toutes les
maximes des premiers  Romains, il  se forma  une armée  telle que  les
anciennes armées romaines.

    Les grandes vertus se cachent ou se perdent ordinairement dans  la
servitude;  mais  le  gouvernement  tyrannique  de  Justinien  ne  put
opprimer la grandeur de cette âme, ni la supériorité de ce génie.

    L’eunuque Narsès  fut  encore donné  à  ce règne  pour  le  rendre
illustre. Élevé  dans  le  Palais,  il  avait  plus  la  confiance  de
l’Empereur: car les princes regardent toujours leurs courtisans  comme
leurs plus fidèles sujets.

    Mais la  mauvaise  conduite  de  Justinien,  ses  profusions,  ses
vexations, ses rapines, sa fureur  de bâtir, de changer, de  réformer,
son inconstance dans ses desseins, un règne dur et faible, devenu plus
incommode par une longue vieillesse, furent des malheurs réels,  mêlés
à des succès inutiles et une gloire vaine.

    Ces conquêtes, qui avaient pour  cause, non la force de  l’Empire,
mais de certaines circonstances particulières, perdirent tout: pendant
qu’on y occupait les armées, de nouveaux peuples passèrent le  Danube,
désolèrent l’Illyrie, la Macédoine  et la Grèce,  et les Perses,  dans
quatre invasions, firent à l’Orient des plaies incurables .

    Plus  ces  conquêtes  furent   rapides,  moins  elles  eurent   un
établissement solide: l’Italie et  l’Afrique furent à peine  conquises
qu’il fallut les reconquérir.

    Justinien avait  pris  sur le  théâtre  une femme  qui  s’y  était
longtemps prostituée . Elle le gouverna  avec un empire qui n’a  point
d’exemple dans les histoires, et, mettant sans cesse dans les affaires
les passions  et  les  fantaisies  de son  sexe,  elle  corrompit  les
victoires et les succès les plus heureux.

    En Orient, on a de tout  temps multiplié l’usage des femmes,  pour
leur ôter  l’ascendant  prodigieux  qu’elles ont  sur  nous  dans  ces
climats. Mais, à Constantinople, la loi  d’une seule femme donna à  ce
sexe l’empire;  ce  qui  mit  quelquefois  de  la  faiblesse  dans  le
gouvernement.

    Le peuple de  Constantinople était  de tout temps  divisé en  deux
factions: celle  desbleus  et celle  desverts  . Elles  tiraient  leur
origine de  l’affection  que l’on  prend  dans les  théâtres  pour  de
certains acteurs plutôt que  pour d’autres: dans  les jeux du  cirque,
les chariots dont les cochers étaient habillés de vert disputaient  le
prix à ceux qui étaient habillés de bleu, et chacun y prenait  intérêt
jusqu’à la fureur.

    Ces deux factions, répandues dans  toutes les villes de  l’Empire,
étaient plus  ou  moins furieuses  à  proportion de  la  grandeur  des
villes, c’est-à-dire de l’oisiveté d’une grande partie du peuple.

    Mais les  divisions,  toujours nécessaires  dans  un  gouvernement
républicain pour le maintenir, ne  pouvaient être que fatales à  celui
des Empereurs, parce  qu’elles ne  produisaient que  le changement  du
Souverain, et non le rétablissement des lois et la cessation des abus.

    Justinien, qui favorisa lesbleus et refusa toute justice  auxverts
, aigrit les deux factions et, par conséquent, les fortifia.

    Elles  allèrent  jusqu’à   anéantir  l’autorité  des   magistrats:
lesbleus ne  craignaient  point les  lois,  parce que  l’Empereur  les
protégeait contre elles;  lesverts cessèrent de  les respecter,  parce
qu’elles ne pouvaient plus les défendre .

    Tous les liens d’amitié, de parenté, de devoir, de reconnaissance,
furent ôtés:  les  familles s’entre-détruisirent;  tout  scélérat  qui
voulut faire un crime fut de la faction desbleus ; tout homme qui  fut
volé ou assassiné fut de celle desverts .

    Un gouvernement si peu sensé était encore plus cruel:  l’Empereur,
non content  de faire  à  ses sujets  une  injustice générale  en  les
accablant d’impôts  excessifs,  les  désolait  par  toutes  sortes  de
tyrannies dans leurs affaires particulières.

    Je ne  serais  point naturellement  porté  à croire  tout  ce  que
Procope nous dit  là-dessus dans  sonHistoire secrète,  parce que  les
éloges magnifiques qu’il a faits de ce prince dans ses autres ouvrages
affaiblissent son  témoignage dans  celui-ci, où  il nous  le  dépeint
comme le plus stupide et le plus cruel des tyrans.

    Mais j’avoue  que  deux choses  font  que je  suis  pourl’Histoire
secrète : la première, c’est  qu’elle est mieux liée avec  l’étonnante
faiblesse où se trouva  cet empire à  la fin de ce  règne et dans  les
suivants.

    L’autre est un monument qui existe encore parmi nous: ce sont  les
lois de cet empereur, où l’on voit, dans le cours de quelques  années,
la jurisprudence  varier davantage  qu’elle n’a  fait dans  les  trois
cents dernières années de notre monarchie.

    Ces variations  sont  la  plupart  sur des  choses  de  si  petite
importance  qu’on  ne  voit  aucune  raison  qui  eût  dû  porter   un
législateur à les faire, à  moins qu’on n’explique ceci  parl’Histoire
secrète, et  qu’on  ne  dise  que  ce  prince  vendait  également  ses
jugements et ses lois.

    Mais ce qui fit le plus de tort à l’état politique du gouvernement
fut le  projet qu’il  conçut de  réduire tous  les hommes  à une  même
opinion sur  les  matières de  religion,  dans des  circonstances  qui
rendaient son zèle entièrement indiscret.

    Comme les anciens Romains fortifièrent  leur empire en y  laissant
toute sorte de culte, dans la suite on le réduisit à rien en  coupant,
l’une après l’autre, les sectes qui ne dominaient pas.

    Ces sectes étaient des nations entières. Les unes, après  qu’elles
avaient été conquises par les Romains, avaient conservé leur  ancienne
religion, comme les  Samaritains et  les Juifs.  Les autres  s’étaient
répandues dans  un  pays,  comme  les sectateurs  de  Montan  dans  la
Phrygie; les  Manichéens, les  Sabatiens,  les Ariens,  dans  d’autres
provinces. Outre qu’une grande partie des gens de la campagne  étaient
encore idolâtres et entêtés d’une religion grossière comme eux-mêmes.

    Justinien, qui détruisit ces sectes par l’épée ou par ses lois, et
qui, les obligeant à se  révolter, s’obligea à les exterminer,  rendit
incultes plusieurs provinces:  il crut  avoir augmenté  le nombre  des
fidèles; il n’avait fait que diminuer celui des hommes.

    Procope nous apprend que, par  la destruction des Samaritains,  la
Palestine devint  déserte, et  ce qui  rend ce  fait singulier,  c’est
qu’on affaiblit l’Empire, par zèle pour  la Religion, du côté par  où,
quelques règnes après, les Arabes pénétrèrent pour la détruire.

    Ce qu’il y avait de désespérant, c’est que, pendant que l’Empereur
portait si  loin  l’intolérance, il  ne  convenait pas  lui-même  avec
l’Impératrice sur  les  points  les plus  essentiels:  il  suivait  le
concile de Chalcédoine, et l’Impératrice favorisait ceux qui y étaient
opposés, soit qu’ils fussent de bonne foi, dit Évagre, soit qu’ils  le
fissent à dessein .

    Lorsqu’on lit Procope sur les édifices de Justinien, et qu’on voit
les places et  les forts que  ce prince fit  élever partout, il  vient
toujours  dans  l’esprit  une  idée,  mais  bien  fausse,  d’un   État
florissant.

    D’abord, les  Romains n’avaient  point  de places:  ils  mettaient
toute leur confiance dans leurs  armées, qu’ils plaçaient le long  des
fleuves, où  ils élevaient  des tours  de distance  en distance,  pour
loger les soldats.

    Mais, lorsqu’on n’eut  plus que de  mauvaises armées, que  souvent
même on  n’en  eut point  du  tout,  la frontière  ne  défendant  plus
l’intérieur, il fallut le fortifier, et alors on eut plus de places et
moins de forces, plus de retraites  et moins de sûreté . La  campagne,
n’étant plus habitable  qu’autour des  places fortes, on  en bâtit  de
toutes parts. Il en était comme de  la France du temps des Normands  ,
qui n’a jamais  été si faible  que lorsque tous  ses villages  étaient
entourés de murs.

    Ainsi toutes ces listes de noms des forts que Justinien fit bâtir,
dont Procope couvre des pages entières,  ne sont que des monuments  de
la faiblesse de l’Empire.

    Chapitre XXI: Désordres de l’empire d’Orient

    Dans ce  temps-là,  les Perses  étaient  dans une  situation  plus
heureuse que les Romains.  Ils craignaient peu les  peuples du Nord  ,
parce qu’une  partie du  Mont Taurus,  entre la  Mer Caspienne  et  le
Pont-Euxin, les  en  séparait, et  qu’ils  gardaient un  passage  fort
étroit, fermé par  une porte ,  qui était  le seul endroit  par où  la
cavalerie pouvait  passer.  Partout  ailleurs,  ces  Barbares  étaient
obligés de descendre par des  précipices et de quitter leurs  chevaux,
qui faisaient toute leur  force; mais ils  étaient encore arrêtés  par
l’Araxe, rivière profonde, qui  coule de l’ouest à  l’est, et dont  on
défendait aisément les passages .

    De plus, les Perses  étaient tranquilles du  côté de l’orient;  au
midi, ils étaient bornés par la mer. Il leur était facile d’entretenir
la division parmi les princes arabes, qui ne songeaient qu’à se piller
les uns les autres.  Ils n’avaient donc  proprement d’ennemis que  les
Romains. "Nous savons, disait  un ambassadeur de  Hormisdas , que  les
Romains sont occupés  à plusieurs  guerres et ont  à combattre  contre
presque toutes les nations. Ils savent, au contraire, que nous n’avons
de guerre que contre eux."

    Autant que les Romains avaient négligé l’art militaire, autant les
Perses l’avaient-ils  cultivé. "Les  Perses,  disait Bélisaire  à  ses
soldats, ne vous surpassent point en  courage; ils n’ont sur vous  que
l’avantage de la discipline."

    Ils prirent, dans les négociations,  la même supériorité que  dans
la guerre.  Sous  prétexte qu’ils  tenaient  une garnison  aux  portes
Caspiennes, ils demandaient  un tribut  aux Romains;  comme si  chaque
peuple n’avait pas  ses frontières  à garder. Ils  se faisaient  payer
pour la paix, pour les trêves,  pour les suspensions d’armes, pour  le
temps qu’on employait à négocier, pour celui qu’on avait passé à faire
la guerre.

    Les Avares ayant traversé le Danube, les Romains, qui, la  plupart
du temps, n’avaient point  de troupes à  leur opposer, occupés  contre
les Perses lorsqu’il aurait fallu combattre les Avares, et contre  les
Avares quand il aurait fallu arrêter les Perses, furent encore  forcés
de se soumettre  à un tribut,  et la majesté  de l’Empire fut  flétrie
chez toutes les nations.

    Justin, Tibère  et  Maurice  travaillèrent avec  soin  à  défendre
l’Empire. Ce dernier avait des vertus; mais elles étaient ternies  par
une avarice presque inconcevable dans un grand prince.

    Le roi des Avares offrit à  Maurice de lui rendre les  prisonniers
qu’il avait faits moyennant une demi-pièce d’argent par tête. Sur  son
refus, il les fit égorger. L’armée romaine, indignée, se révolta,  et,
lesverts s’étant soulevés en même temps, un centenier nomméPhocas  fut
élevé à l’empire et fit tuer Maurice et ses enfants.

    L’histoire de  l’Empire  grec -  c’est  ainsi que  nous  nommerons
dorénavant l’Empire romain -  n’est plus qu’un  tissu de révoltes,  de
séditions et de perfidies. Les  sujets n’avaient pas seulement  l’idée
de la  fidélité  que l’on  doit  aux  princes, et  la  succession  des
Empereurs  fut  si  interrompue   que  le  titre  dePorphyrogénète   ,
c’est-à-dire né dans l’appartement  où accouchaient les  Impératrices,
fut un  titre distinctif,  que peu  de princes  des diverses  familles
impériales purent porter.

    Toutes les voies furent bonnes pour parvenir à l’empire: on y alla
par les soldats, par le clergé, par le sénat, par les paysans, par  le
peuple de Constantinople, par celui des autres villes.

    La religion chrétienne étant  devenue dominante dans l’Empire,  il
s’éleva successivement  plusieurs  hérésies  qu’il  fallut  condamner.
Arius ayant  nié  la divinité  du  Verbe; les  Macédoniens,  celle  du
Saint-Esprit; Nestorius,  l’unité  de  la  personne  de  Jésus-Christ;
Eutychès, ses deux  natures; les Monothélites,  ses deux volontés:  il
fallut assembler  des conciles  contre eux.  Mais les  décisions  n’en
ayant pas  été d’abord  universellement reçues,  plusieurs  empereurs,
séduits, revinrent aux erreurs condamnées.  Et, comme il n’y a  jamais
eu de nation qui  ait porté une haine  si violente aux hérétiques  que
les Grecs,  qui  se  croyaient  souillés  lorsqu’ils  parlaient  à  un
hérétique ou habitaient  avec lui, il  arriva que plusieurs  empereurs
perdirent l’affection de leurs sujets, et les peuples  s’accoutumèrent
à penser que des princes si souvent rebelles à Dieu n’avaient pu  être
choisis par la Providence pour les gouverner.

    Une certaine  opinion prise  de cette  idée qu’il  ne fallait  pas
répandre le sang  des chrétiens,  laquelle s’établit de  plus en  plus
lorsque  les  Mahométans   eurent  paru,  fit   que  les  crimes   qui
n’intéressaient pas directement la  Religion furent faiblement  punis:
on se contenta de crever les yeux, ou de couper le nez ou les cheveux,
ou de  mutiler de  quelque  manière ceux  qui avaient  excité  quelque
révolte ou attenté  à la personne  du prince .  Des actions  pareilles
purent se commettre sans danger et même sans courage.

    Un certain respect pour les ornements impériaux fit que l’on  jeta
d’abord les yeux sur ceux qui  osèrent s’en revêtir. C’était un  crime
de porter ou d’avoir chez soi des étoffes de pourpre. Mais, dès  qu’un
homme s’en vêtissait,  il était  d’abord suivi, parce  que le  respect
était plus attaché à l’habit qu’à la personne.

    L’ambition  était  encore  irritée  par  l’étrange  manie  de  ces
temps-là, n’y ayant  guère d’homme considérable  qui n’eût  par-devers
lui quelque prédiction qui lui promettait l’empire.

    Comme  les  maladies  de  l’esprit   ne  se  guérissent  guère   ,
l’astrologie judiciaire et l’art  de prédire par  des objets vus  dans
l’eau d’un bassin avaient succédé, chez les chrétiens, aux divinations
par les entrailles des victimes ou le vol des oiseaux, abolies avec le
paganisme. Des  promesses vaines  furent le  motif de  la plupart  des
entreprises téméraires  des  particuliers, comme  elles  devinrent  la
sagesse du conseil des princes.

    Les  malheurs  de  l’Empire  croissant  tous  les  jours,  on  fut
naturellement porté à attribuer les  mauvais succès dans la guerre  et
les traités honteux dans  la paix à la  mauvaise conduite de ceux  qui
gouvernaient.

    Les révolutions mêmes  firent les révolutions,  et l’effet  devint
lui-même la cause.  Comme les Grecs  avaient vu passer  successivement
tant de  diverses familles  sur  le trône,  ils n’étaient  attachés  à
aucune, et,  la  Fortune ayant  pris  des empereurs  dans  toutes  les
conditions, il n’y avait pas de naissance assez basse, ni de mérite si
mince qui pût ôter l’espérance.

    Plusieurs exemples  reçus dans  la  Nation en  formèrent  l’esprit
général et firent les mœurs, qui règnent aussi impérieusement que  les
lois.

    Il semble  que  les grandes  entreprises  soient parmi  nous  plus
difficiles à mener que chez les Anciens. On ne peut guère les  cacher,
parce que la communication est telle aujourd’hui entre les nations que
chaque prince a des ministres dans toutes les cours et peut avoir  des
traîtres dans tous les cabinets.

    L’invention des postes fait que  les nouvelles volent et  arrivent
de toutes parts.

    Comme les grandes entreprises ne peuvent se faire sans argent,  et
que, depuis l’invention des lettres de change, les négociants en  sont
les maîtres, leurs affaires sont  très souvent liées avec les  secrets
de l’État et ils ne négligent rien pour les pénétrer.

    Des variations dans le change sans une cause connue font que  bien
des gens la cherchent et la trouvent à la fin.

    L’invention de l’imprimerie, qui a  mis les livres dans les  mains
de tout  le  monde,  celle de  la  gravure,  qui a  rendu  les  cartes
géographiques  si   communes,  enfin,   l’établissement  des   papiers
politiques, font assez connaître à  chacun les intérêts généraux  pour
pouvoir plus aisément être éclairci sur les faits secrets.

    Les conspirations dans l’État sont devenues difficiles, parce que,
depuis l’invention des postes, tous les secrets particuliers sont dans
le pouvoir du Public.

    Les princes peuvent  agir avec promptitude,  parce qu’ils ont  les
forces de  l’État dans  leurs mains;  les conspirateurs  sont  obligés
d’agir lentement, parce que tout leur manque. Mais, à présent que tout
s’éclaircit avec  plus de  facilité et  de promptitude,  pour peu  que
ceux-ci perdent de temps à s’arranger, ils sont découverts.

    Chapitre XXII: Faiblesse de l’empire d’Orient

    Phocas, dans la confusion des choses, étant mal affermi, Héraclius
vint d’Afrique et le fit mourir;  il trouva les provinces envahies  et
les légions détruites.

    À peine avait-il donné  quelque remède à ces  maux que les  Arabes
sortirent de  leur  pays pour  étendre  la religion  et  l’empire  que
Mahomet avait fondé d’une même main.

    Jamais on ne vit des progrès si rapides: ils conquirent d’abord la
Syrie, la Palestine, l’Égypte, l’Afrique, et envahirent la Perse.

    Dieu permit  que  sa  religion  cessât en  tant  de  lieux  d’être
dominante, non pas  qu’il l’eût  abandonnée, mais  parce que,  qu’elle
soit dans  la  gloire  ou  dans  l’humiliation  extérieure,  elle  est
toujours également propre  à produire  son effet naturel,  qui est  de
sanctifier.

    La prospérité de la religion est différente de celle des  empires.
Un auteur célèbre disait  qu’il était bien  aise d’être malade,  parce
que la maladie est le vrai état du chrétien. On pourrait dire de  même
que les humiliations de l’Église, sa dispersion, la destruction de ses
temples, les souffrances de ses martyrs,  sont le temps de sa  gloire,
et que, lorsqu’aux yeux du monde elle parait triompher, c’est le temps
ordinaire de son abaissement.

    Pour expliquer cet événement fameux de la conquête de tant de pays
par les Arabes, il ne faut pas avoir recours au seul enthousiasme. Les
Sarrasins étaient depuis  longtemps distingués  parmi les  auxiliaires
des Romains et des Perses; les Osroëniens et eux étaient les meilleurs
hommes de trait qu’il y eût  au monde; Alexandre-Sévère et Maximin  en
avaient engagé  à  leur service  autant  qu’ils avaient  pu,  et  s’en
étaient  servis  avec  un  grand  succès  contre  les  Germains,   qui
désolaient de loin; sous Valens, les Goths ne pouvaient leur résister;
enfin, ils étaient dans ces temps-là la meilleure cavalerie du monde.

    Nous avons dit que chez les Romains les légions d’Europe  valaient
mieux que celles d’Asie. C’était tout le contraire pour la  cavalerie:
je parle de  celle des Parthes,  des Osroëniens et  des Sarrasins;  et
c’est ce  qui arrêta  les  conquêtes des  Romains, parce  que,  depuis
Antiochus, un  nouveau  peuple tartare,  dont  la cavalerie  était  la
meilleure du monde, s’empara de la Haute-Asie.

    Cette cavalerie était  pesante , et  celle d’Europe était  légère;
c’est aujourd’hui tout le contraire. La Hollande et la Frise n’étaient
point pour ainsi dire  encore faite , et  l’Allemagne était pleine  de
bois, de lacs et de marais, où la cavalerie servait peu.

    Depuis qu’on a donné  un cours aux grands  fleuves, ces marais  se
sont dissipés,  et  l’Allemagne a  changé  de face.  Les  ouvrages  de
Valentinien sur le  Necker et ceux  des Romains sur  le Rhin ont  fait
bien des changements ; et, le commerce s’étant établi, des pays qui ne
produisaient point de chevaux en ont donné, et on en a fait usage .

    Constantin, fils d’Héraclius,  ayant été empoisonné,  et son  fils
Constant, tué  en Sicile,  Constantin  le Barbu,  son fils  aîné,  lui
succéda . Les  grands des  provinces d’Orient  s’étant assemblés,  ils
voulurent couronner ses  deux autres frères,  soutenant que, comme  il
faut croire en  la Trinité, aussi  était-il raisonnable d’avoir  trois
empereurs.

    L’histoire grecque  est pleine  de traits  pareils, et,  le  petit
esprit étant parvenu  à faire le  caractère de la  Nation, il n’y  eut
plus de sagesse dans  les entreprises, et l’on  vit des troubles  sans
cause et des révolutions sans motifs.

    Une bigoterie universelle abattit  les courages et engourdit  tout
l’Empire. Constantipople  est,  à  proprement  parler,  le  seul  pays
d’Orient où  la  Religion  chrétienne  ait  été  dominante.  Or  cette
lâcheté, cette paresse, cette mollesse des nations d’Asie, se mêlèrent
dans  la  dévotion  même.  Entre  mille  exemples,  je  ne  veux   que
Philippicus, général  de  Maurice,  qui,  étant  prêt  de  donner  une
bataille, se mit à pleurer, dans  la considération du grand nombre  de
gens qui allaient être tués .

    Ce sont bien d’autres larmes, celles de ces Arabes qui  pleurèrent
de douleur  de  ce que  leur  général avait  fait  une trêve  qui  les
empêchait de répandre le sang des chrétiens .

    C’est que la différence  est totale entre  une armée fanatique  et
une armée  bigote.  On le  vit,  dans  nos temps  modernes,  dans  une
révolution fameuse, lorsque l’armée de Cromwell était comme celle  des
Arabes, et les armées d’Irlande et d’Écosse, comme celle des Grecs.

    Une superstition  grossière, qui  abaisse l’esprit  autant que  la
religion l’élève,  plaça toute  la  vertu et  toute la  confiance  des
hommes dans une ignorante stupidité pour  les images, et l’on vit  des
généraux lever un siège et perdre une ville pour avoir une relique.

    La religion chrétienne dégénéra, sous  l’empire grec, au point  où
elle était de nos jours chez les Moscovites, avant que le czar  Pierre
I^er eût fait renaître cette  nation et introduit plus de  changements
dans un État qu’il gouvernait, que les conquérants n’en font dans ceux
qu’ils usurpent.

    On peut aisément croire  que les Grecs  tombèrent dans une  espèce
d’idolâtrie. On ne soupçonnera pas les Italiens ni les Allemands de ce
temps-là d’avoir  été  peu  attachés au  culte  extérieur.  Cependant,
lorsque les historiens grecs parlent  du mépris des premiers pour  les
reliques et les images, on dirait que ce sont nos controversistes  qui
s’échauffent contre Calvin. Quand  les Allemands passèrent pour  aller
dans la Terre-Sainte, Nicétas dit que les Arméniens les reçurent comme
amis, parce qu’ils n’adoraient pas les images. Or, si, dans la manière
de penser des Grecs,  les Italiens et les  Allemands ne rendaient  pas
assez de culte aux images, quelle devait être l’énormité du leur!

    Il pensa bien y avoir en Orient à peu près la même révolution  qui
arriva,  il  y  a  environ   deux  siècles,  en  Occident,   lorsqu’au
renouvellement des lettres, comme on commença à sentir les abus et les
dérèglements où l’on était tombé, tout le monde cherchant un remède au
mal, des gens hardis et trop peu dociles déchirèrent l’Église, au lieu
de la réformer.

    Léon l’Isaurien, Constantin Copronyme,  Léon, son fils, firent  la
guerre aux  images, et,  après que  le culte  en eut  été rétabli  par
l’impératrice Irène, Léon l’Arménien, Michel le Bègue et Théophile les
abolirent encore. Ces  princes crurent n’en  pouvoir modérer le  culte
qu’en  le  détruisant;   ils  firent   la  guerre   aux  moines,   qui
incommodaient l’État ;  et, prenant toujours  les voies extrêmes,  ils
voulurent les exterminer  par le  glaive, au  lieu de  chercher à  les
régler.

    Les moines , accusés d’idolâtrie  par les partisans des  nouvelles
opinions, leur donnèrent  le change  en les  accusant à  leur tour  de
magie , et, montrant au peuple les églises dénuées d’images et de tout
ce qui  avait fait  jusque-là l’objet  de sa  vénération, ils  ne  lui
laissèrent point imaginer qu’elles pussent servir à d’autre usage qu’à
sacrifier aux Démons.

    Ce qui rendait la querelle sur les images si vive et fit que, dans
la suite, des gens sensés ne  pouvaient pas proposer un culte  modéré,
c’est qu’elle était liée à des choses bien tendres: il était  question
de la  puissance, et,  les moines  l’ayant usurpée,  ils ne  pouvaient
l’augmenter  ou  la  soutenir  qu’en  ajoutant  sans  cesse  au  culte
extérieur, dont  ils faisaient  eux-mêmes partie.  Voilà pourquoi  les
guerres contre les images furent  toujours des guerres contre eux,  et
que, quand  ils eurent  gagné ce  point, leur  pouvoir n’eut  plus  de
bornes.

    Il arriva pour lors ce que l’on vit quelques siècles après dans la
querelle qu’eurent  Barlaam  et Acyndine  contre  les moines,  et  qui
tourmenta cet  empire  jusqu’à  sa destruction.  On  disputait  si  la
lumière qui apparut autour de  Jésus-Christ sur le Thabor était  créée
ou incréée. Dans le fond, les moines ne se souciaient pas plus qu’elle
fût l’un que  l’autre; mais, comme  Barlaam les attaquait  directement
eux-mêmes, il fallait nécessairement que cette lumière fût incréée.

    La guerre que  les empereurs iconoclastes  déclarèrent aux  moines
fit que l’on  reprit un peu  les principes du  gouvernement, que  l’on
employa en faveur du Public les revenus publics, et qu’enfin on ôta au
corps de l’État ses entraves.

    Quand je pense à l’ignorance profonde dans laquelle le clergé grec
plongea les  laïques, je  ne  puis m’empêcher  de  le comparer  à  ces
Scythes dont parle Hérodote , qui crevaient les yeux à leurs  esclaves
afin que rien  ne pût  les distraire et  les empêcher  de battre  leur
lait.

    L’impératrice  Théodora  rétablit  les   images,  et  les   moines
recommencèrent à abuser de la  piété publique. Ils parvinrent  jusqu’à
opprimer le  clergé  séculier même:  ils  occupèrent tous  les  grands
sièges  ,  et  exclurent  peu  à  peu  tous  les  ecclésiastiques   de
l’épiscopat. C’est ce qui rendit ce clergé intolérable, et, si l’on en
fait le parallèle avec  le clergé latin, si  l’on compare la  conduite
des Papes avec celle des  patriarches de Constantinople, on verra  des
gens aussi sages que les autres étaient peu sensés.

    Voici une étrange contradiction de l’esprit humain. Les  ministres
de la  religion chez  les  premiers Romains,  n’étant pas  exclus  des
charges et de la société civile, s’embarrassèrent peu de ses affaires.
Lorsque la religion chrétienne  fut établie, les ecclésiastiques,  qui
étaient plus  séparés  des  affaires  du  monde,  s’en  mêlèrent  avec
modération. Mais, lorsque, dans la  décadence de l’Empire, les  moines
furent le  seul clergé,  ces gens,  destinés par  une profession  plus
particulière à fuir  et à craindre  les affaires, embrassèrent  toutes
les occasions qui purent leur y donner part: ils ne cessèrent de faire
du bruit partout et d’agiter ce monde qu’ils avaient quitté.

    Aucune affaire d’État, aucune  paix, aucune guerre, aucune  trêve,
aucune négociation, aucun mariage  ne se traita  que par le  ministère
des  moines:  les  conseils  du  prince  en  furent  remplis,  et  les
assemblées de la Nation, presque toutes composées.

    On ne  saurait croire  quel mal  il en  résulta: ils  affaiblirent
l’esprit des princes et leur firent faire imprudemment même les choses
bonnes. Pendant que Basile occupait les soldats de son armée de mer  à
bâtir une église à  saint Michel, il laissa  piller la Sicile par  les
Sarrasins et prendre Syracuse, et Léon, son successeur, qui employa sa
flotte au  même usage,  leur  laissa occuper  Tauroménie et  l’île  de
Lemnos .

    Andronic Paléologue abandonna la  marine parce qu’on l’assura  que
Dieu était si content  de son zèle  pour la paix  de l’Église que  ses
ennemis n’oseraient  l’attaquer. Le  même craignait  que Dieu  ne  lui
demandât compte  du temps  qu’il employait  à gouverner  son État,  et
qu’il dérobait aux affaires spirituelles .

    Les  Grecs,  grands  parleurs,  grands  disputeurs,  naturellement
sophistes,  ne   cessèrent   d’embrouiller   la   religion   par   des
controverses. Comme  les moines  avaient un  grand crédit  à la  Cour,
toujours  d’autant  plus  faible  qu’elle  était  plus  corrompue,  il
arrivait que les moines et la Cour se gâtaient réciproquement, et  que
le mal était dans tous les deux. D’où il suivait que toute l’attention
des Empereurs était  occupée quelquefois à  calmer, souvent à  irriter
des disputes théologiques, qu’on a toujours remarqué devenir  frivoles
à mesure qu’elles sont plus vives.

    Michel Paléologue, dont le règne  fut tant agité par des  disputes
sur la religion,  voyant les  affreux ravages des  Turcs dans  l’Asie,
disait, en soupirant,  que le zèle  téméraire de certaines  personnes,
qui, en décriant sa conduite,  avaient soulevé ses sujets contre  lui,
l’avait obligé d’appliquer tous ses soins à sa propre conservation  et
de négliger la ruine des  provinces. "Je me suis contenté,  disait-il,
de pourvoir à ces parties éloignées par le ministère des  gouverneurs,
qui m’en ont  dissimulé les  besoins, soit qu’ils  fussent gagnés  par
argent, soit qu’ils appréhendassent d’être punis ."

    Les patriarches  de  Constantinople avaient  un  pouvoir  immense:
comme, dans les tumultes  populaires, les Empereurs  et les grands  de
l’État se retiraient dans les églises, que le Patriarche était  maître
de les  livrer ou  non et  exerçait ce  droit à  sa fantaisie,  il  se
trouvait  toujours,  quoique  indirectement,  arbitre  de  toutes  les
affaires publiques.

    Lorsque le vieux Andronic  fit dire au  patriarche qu’il se  mêlât
des affaires de l’Église et  le laissât gouverner celles de  l’Empire:
"C’est, lui répondit le Patriarche, comme si le corps disait à  l’âme:
Je ne prétends avoir rien de commun avec vous, et je n’ai que faire de
votre secours pour exercer mes fonctions."

    De si monstrueuses prétentions  étant insupportables aux  princes,
les patriarches furent très souvent chassés de leur siège. Mais,  chez
une nation  superstitieuse, où  l’on  croyait abominables  toutes  les
fonctions  ecclésiastiques  qu’avait  pu  faire  un  patriarche  qu’on
croyait  intrus,  cela  produisit  des  schismes  continuels:   chaque
patriarche, l’ancien, le nouveau, le plus nouveau, ayant chacun  leurs
sectateurs.

    Ces sortes de querelles étaient bien plus tristes que celles qu’on
pouvait avoir sur  le dogme,  parce qu’elles étaient  comme une  hydre
qu’une nouvelle disposition pouvait toujours reproduire.

    La fureur des disputes  devint un état si  naturel aux Grecs  que,
lorsque Cantacuzène prit Constantinople, il trouva l’empereur Jean  et
l’impératrice Anne occupés  à un concile  contre quelques ennemis  des
moines ; et,  quand Mahomet  II l’assiégea,  il ne  put suspendre  les
haines théologiques ; et on y était plus occupé du concile de Florence
que de l’armée des Turcs .

    Dans les  disputes ordinaires,  comme chacun  sent qu’il  peut  se
tromper, l’opiniâtreté et  l’obstination ne sont  pas extrêmes.  Mais,
dans celles que nous avons sur la religion, comme, par la nature de la
chose, chacun croit  être sûr  que son  opinion est  vraie, nous  nous
indignons contre ceux qui, au lieu de changer eux-mêmes, s’obstinent à
nous faire changer.

    Ceux  qui   liront   l’histoirede   Pachymère   connaîtront   bien
l’impuissance où étaient  et où  seront toujours  les théologiens  par
eux-mêmes d’accommoder jamais leurs différends. On y voit un  empereur
qui passe sa vie à les assembler, à les écouter, à les rapprocher;  on
voit, de l’autre, une hydre de disputes qui renaissent sans cesse,  et
l’on sent  qu’avec  la  même  méthode, la  même  patience,  les  mêmes
espérances, la  même envie  de finir,  la même  simplicité pour  leurs
intrigues, le  même respect  pour  leurs haines,  ils ne  se  seraient
jamais accommodés jusqu’à la fin du monde.

    En voici  un  exemple  bien remarquable.  À  la  sollicitation  de
l’Empereur, les partisans du  patriarche Arsène firent une  convention
avec ceux qui suivaient le patriarche Joseph, qui portait que les deux
partis écriraient  leurs  prétentions,  chacun sur  un  papier,  qu’on
jetterait les deux  papiers dans  un brasier,  que, si  l’un des  deux
demeurait entier, le jugement  de Dieu serait suivi,  et que, si  tous
les deux étaient  consumés, ils renonceraient  à leurs différends.  Le
feu dévora les  deux papiers; les  deux partis se  réunirent; la  paix
dura un  jour. Mais,  le  lendemain, ils  dirent que  leur  changement
aurait dû dépendre d’une persuasion intérieure, et non pas du  hasard,
et la guerre recommença plus vive que jamais .

    On doit donner une grande attention aux disputes des  théologiens;
mais il  faut la  cacher autant  qu’il est  possible: la  peine  qu’on
paraît prendre à les calmer les accréditant toujours, en faisant  voir
que leur manière de penser est  si importante qu’elle décide du  repos
de l’État et de la sûreté du prince.

    On ne  peut  pas  plus  finir leurs  affaires  en  écoutant  leurs
subtilités qu’on  ne  pourrait abolir  les  duels en  établissant  des
écoles où l’on raffinerait sur le point d’honneur.

    Les empereurs  grecs eurent  si  peu de  prudence que,  quand  les
disputes furent  endormies,  ils  eurent la  rage  de  les  réveiller.
Anastase , Justinien ,  Héraclius , Manuel  Comnène , proposèrent  des
points de foi à leur  clergé et à leur  peuple, qui aurait méconnu  la
vérité dans  leur bouche  quand même  ils l’auraient  trouvée.  Ainsi,
péchant toujours dans la forme et ordinairement dans le fond,  voulant
faire voir leur pénétration, qu’ils  auraient pu si bien montrer  dans
tant d’autres affaires qui leur étaient confiées, ils entreprirent des
disputes vaines sur la  nature de Dieu, qui,  se cachant aux  savants,
parce qu’ils sont orgueilleux, ne se montre pas mieux aux grands de la
Terre.

    C’est une erreur de croire qu’il y ait dans le monde une  autorité
humaine, à tous les égards  despotique; il n’y en  a jamais eu, et  il
n’y en aura jamais. Le pouvoir le plus immense est toujours borné  par
quelque  coin.  Que  le  Grand  Seigneur  mette  un  nouvel  impôt   à
Constantinople, un cri  général lui fait  d’abord trouver des  limites
qu’il n’avait pas connues.  Un roi de Perse  peut bien contraindre  un
fils de tuer son père ou un père  de tuer son fils ; mais obliger  ses
sujets de boire du vin, il ne le peut pas. Il y a, dans chaque nation,
un esprit général sur lequel la puissance même est fondée. Quand  elle
choque  cet  esprit,  elle  se  choque  elle-même,  et  elle  s’arrête
nécessairement.

    La source  la plus  empoisonnée de  tous les  malheurs des  Grecs,
c’est qu’ils  ne  connurent jamais  la  nature  ni les  bornes  de  la
puissance ecclésiastique  et de  la  séculière; ce  qui fit  que  l’on
tomba, de part et d’autre, dans des égarements continuels.

    Cette grande distinction,  qui est  la base sur  laquelle pose  la
tranquillité des peuples,  est fondée non  seulement sur la  religion,
mais encore sur  la raison et  la nature, qui  veulent que des  choses
réellement séparées,  et qui  ne peuvent  subsister que  séparées,  ne
soient jamais confondues.

    Quoique, chez les anciens Romains, le  Clergé ne fît pas un  corps
séparé, cette  distinction  y  était  aussi  connue  que  parmi  nous.
Claudius avait consacré  à la  Liberté la maison  de Cicéron,  lequel,
revenu de son exil, la redemanda. Les pontifes décidèrent que, si elle
avait été consacrée sans un ordre exprès du peuple, on pouvait la  lui
rendre sans  blesser la  Religion.  "Ils ont  déclaré, dit  Cicéron  ,
qu’ils n’avaient examiné que la validité de la consécration, et non la
loi faite par  le peuple; qu’ils  avaient jugé le  premier chef  comme
pontifes, et qu’ils jugeraient le second comme sénateurs."

    Chapitre XXIII: 1. Raison de la durée de l’empire d’orient - 2. Sa
destruction

    Après ce que je viens de dire de l’Empire grec, il est naturel  de
demander comment il a pu subsister  si longtemps. Je crois pouvoir  en
donner les raisons.

    Les Arabes l’ayant attaqué et en ayant conquis quelques provinces,
leurs chefs se disputèrent le caliphat, et le feu de leur premier zèle
ne produisit plus que des discordes civiles.

    Les mêmes Arabes ayant  conquis la Perse et  s’y étant divisés  ou
affaiblis, les Grecs ne  furent plus obligés  de tenir sur  l’Euphrate
les principales forces de leur empire.

    Un  architecte  nommé  Callinique,  qui  était  venu  de  Syrie  à
Constantinople,  ayant  trouvé  la  composition  d’un  feu  que   l’on
soufflait par un  tuyau, et qui  était tel  que l’eau et  tout ce  qui
éteint les feux ordinaires ne faisait qu’en augmenter la violence, les
Grecs, qui en  firent usage, furent  en possession, pendant  plusieurs
siècles, de brûler toutes les flottes de leurs ennemis, surtout celles
des Arabes, qui venaient  d’Afrique ou de  Syrie les attaquer  jusqu’à
Constantinople.

    Ce feu  fut mis  au  rang des  secrets  de l’État,  et  Constantin
Porphyrogénète, dans  son  ouvrage  dédié  à  Romain,  son  fils,  sur
l’administration de l’Empire, l’avertit que, lorsque les Barbares  lui
demanderont dufeu grégeois, il doit leur répondre qu’il ne lui est pas
permis de leur en donner, parce qu’un ange, qui l’apporta à l’empereur
Constantin, défendit de le communiquer aux autres nations, et que ceux
qui avaient osé le faire  avaient été dévorés par  le feu du ciel  dès
qu’ils étaient entrés dans l’Église.

    Constantinople faisait le plus grand  et presque le seul  commerce
du monde, dans un  temps où les nations  gothiques, d’un côté, et  les
Arabes, de l’autre, avaient ruiné  le commerce et l’industrie  partout
ailleurs: les  manufactures de  soie  y avaient  passé de  Perse,  et,
depuis l’invasion  des Arabes,  elles furent  fort négligées  dans  la
Perse même. D’ailleurs, les Grecs étaient maîtres de la mer. Cela  mit
dans l’État  d’immenses  richesses  et,  par  conséquent,  de  grandes
ressources; et,  sitôt  qu’il  eut quelque  relâche,  on  vit  d’abord
reparaître la prospérité publique.

    En voici  un grand  exemple. Le  vieux Andronic  Comnène était  le
Néron des  Grecs; mais,  comme, parmi  tous ses  vices, il  avait  une
fermeté admirable pour  empêcher les injustices  et les vexations  des
grands, on remarqua  que ,  pendant trois ans  qu’il régna,  plusieurs
provinces se rétablirent.

    Enfin, les Barbares  qui habitaient  les bords  du Danube  s’étant
établis, ils  ne  furent plus  si  redoutables et  servirent  même  de
barrière contre d’autres Barbares.

    Ainsi,  pendant  que  l’Empire  était  affaissé  sous  un  mauvais
gouvernement, des choses particulières le soutenaient. C’est ainsi que
nous voyons  aujourd’hui quelques  nations de  l’Europe se  maintenir,
malgré leur faiblesse, par les trésors des Indes; les états  temporels
du pape, par le respect que l’on a pour le souverain; et les corsaires
de Barbarie, par l’empêchement qu’ils mettent au commerce des  petites
nations, ce qui les rend utiles aux grandes .

    L’empire des Turcs est à présent à peu près dans le même degré  de
faiblesse où  était  autrefois celui  des  Grecs. Mais  il  subsistera
longtemps: car, si  quelque prince que  ce fût mettait  cet empire  en
péril en poursuivant ses conquêtes, les trois puissances  commerçantes
de l’Europe connaissent trop leurs  affaires pour n’en pas prendre  la
défense sur-le-champ .

    C’est leur félicité que Dieu ait permis qu’il y ait dans le  monde
des nations propres à posséder inutilement un grand empire.

    Dans le temps  de Basile Porphyrogénète,  la puissance des  Arabes
fut détruite  en Perse.  Mahomet,  fils de  Sambraël, qui  y  régnait,
appela du  nord  trois mille  Turcs  en qualité  d’auxiliaires  .  Sur
quelque mécontentement, il envoya  une armée contre  eux; mais ils  la
mirent en fuite. Mahomet, indigné  contre ses soldats, ordonna  qu’ils
passeraient  devant  lui  vêtus  en  robes  de  femmes;  mais  ils  se
joignirent aux  Turcs,  qui  d’abord allèrent  ôter  la  garnison  qui
gardait le pont de  l’Araxe, et ouvrirent le  passage à une  multitude
innombrable de leurs compatriotes.

    Après avoir  conquis  la Perse,  ils  se répandirent  d’orient  en
occident sur les terres  de l’Empire, et,  Romain Diogène ayant  voulu
les arrêter, ils le  prirent prisonnier et  soumirent presque tout  ce
que les Grecs avaient en Asie, jusqu’au Bosphore.

    Quelque temps après,  sous le règne  d’Alexis Comnène, les  Latins
attaquèrent l’Occident. Il y avait longtemps qu’un malheureux  schisme
avait mis une haine  implacable entre les nations  des deux rites,  et
elle aurait éclaté  plus tôt si  les Italiens n’avaient  plus pensé  à
réprimer  les  Empereurs  d’Allemagne,  qu’ils  craignaient,  que  les
Empereurs grecs, qu’ils ne faisaient que haïr.

    On était  dans  ces  circonstances,  lorsque tout  à  coup  il  se
répandit  en  Europe   une  opinion  religieuse   que  les  lieux   où
Jésus-Christ était né, ceux où  il avait souffert, étant profanés  par
les Infidèles,  le moyen  d’effacer ses  péchés était  de prendre  les
armes pour les en chasser. L’Europe était pleine de gens qui  aimaient
la guerre, qui  avaient beaucoup  de crimes  à expier,  et qu’on  leur
proposait d’expier en  suivant leur  passion dominante  tout le  monde
prit donc la croix et les armes.

    Les croisés,  étant arrivés  en Orient,  assiégèrent Nicée  et  la
prirent; ils la  rendirent aux  Grecs, et, dans  la consternation  des
infidèles, Alexis  et  Jean  Comnène rechassèrent  les  Turcs  jusqu’à
l’Euphrate.

    Mais, quel  que fût  l’avantage que  les Grecs  pussent tirer  des
expéditions des croisés, il n’y avait pas d’empereur qui ne frémît  du
péril de voir passer au milieu de  ses États et se succéder des  héros
si fiers et de si grandes armées.

    Ils cherchèrent donc  à dégoûter l’Europe  de ces entreprises,  et
les croisés trouvèrent partout des trahisons, de la perfidie, et  tout
ce qu’on peut attendre d’un ennemi timide.

    Il  faut  avouer  que  les  Français,  qui  avaient  commencé  ces
expéditions, n’avaient rien  fait pour se  faire souffrir. Au  travers
des invectives d’Andronic Comnène contre nous , on voit, dans le fond,
que, chez une nation étrangère,  nous ne nous contraignions point,  et
que nous avions pour lors les défauts qu’on nous reproche aujourd’hui.

    Un comte français alla  se mettre sur le  trône de l’Empereur;  le
comte Baudouin le tira par le bras et lui dit: "Vous devez savoir que,
quand on est dans un pays, il  en faut suivre les usages. -  Vraiment,
voilà un beau paysan, répondit-il,  de s’asseoir ici, tandis que  tant
de capitaines sont debout!"

    Les  Allemands,  qui  passèrent   ensuite,  et  qui  étaient   les
meilleures gens du monde, firent une rude pénitence de nos étourderies
et trouvèrent partout des esprits que nous avions révoltés .

    Enfin, la haine fut portée au dernier comble, et quelques  mauvais
traitements faits à des marchands vénitiens, l’ambition, l’avarice, un
faux zèle, déterminèrent les  Français et les  Vénitiens à se  croiser
contre les Grecs.

    Ils les  trouvèrent  aussi peu  aguerris  que, dans  ces  derniers
temps, les Tartares trouvèrent les Chinois. Les Français se  moquaient
de leurs habillements efféminés; ils  se promenaient dans les rues  de
Constantinople revêtus de leurs robes peintes; ils portaient à la main
une écritoire et du papier, par  dérision pour cette nation qui  avait
renoncé à  la  profession  des  armes  ;  et,  après  la  guerre,  ils
refusèrent de recevoir dans leurs troupes quelque Grec que ce fût.

    Ils prirent toute la  partie d’Occident et  y élurent empereur  le
comte de Flandres, dont les États éloignés ne pouvaient donner  aucune
jalousie aux Italiens. Les Grecs se maintinrent dans l’Orient, séparés
des Turcs par les montagnes et des Latins par la mer.

    Les Latins,  qui  n’avaient  pas  trouvé  d’obstacles  dans  leurs
conquêtes, en ayant trouvé une  infinité dans leur établissement,  les
Grecs  repassèrent  d’Asie  en  Europe,  reprirent  Constantinople  et
presque tout l’Occident.

    Mais ce nouvel empire ne fut que le fantôme du premier et n’en eut
ni les ressources ni la puissance.

    Il ne posséda guères en Asie que les provinces qui sont en deçà du
Méandre et du Sangare; la  plupart de celles d’Europe furent  divisées
en de petites souverainetés.

    De plus, pendant soixante ans  que Constantinople resta entre  les
mains des Latins,  les vaincus s’étant  dispersés et les  conquérants,
occupés  à  la  guerre,  le  commerce  passa  entièrement  aux  villes
d’Italie, et Constantinople fut privée de ses richesses.

    Le commerce même de l’intérieur se fit par les Latins. Les  Grecs,
nouvellement rétablis, et qui craignaient tout, voulurent se concilier
les Génois en leur  accordant la liberté de  trafiquer sans payer  des
droits ;  et les  Vénitiens,  qui n’acceptèrent  point de  paix,  mais
quelques trêves, et qu’on ne voulut pas irriter, n’en payèrent pas non
plus.

    Quoique, avant  la prise  de  Constantinople, Manuel  Comnène  eût
laissé tomber  la  marine,  cependant, comme  le  commerce  subsistait
encore, on pouvait facilement la rétablir. Mais, quand, dans le nouvel
empire, on  l’eut  abandonnée,  le  mal fut  sans  remède,  parce  que
l’impuissance augmenta toujours.

    Cet État, qui dominait sur  plusieurs îles, qui était partagé  par
la mer, et qui en était environné en tant d’endroits, n’avait point de
vaisseaux  pour   y  naviguer.   Les   provinces  n’eurent   plus   de
communication entre elles; on obligea les peuples de se réfugier  plus
avant dans les terres pour éviter les pirates; et, quand ils  l’eurent
fait, on  leur ordonna  de se  retirer dans  les forteresses  pour  se
sauver des Turcs .

    Les Turcs faisaient pour lors aux Grecs une guerre singulière: ils
allaient  proprement  à  la   chasse  des  hommes;  ils   traversaient
quelquefois deux cents lieues de pays pour faire leurs ravages.  Comme
ils étaient divisés sous plusieurs sultans, on ne pouvait pas, par des
présents, faire la  paix avec tous,  et il était  inutile de la  faire
avec quelques-uns . Ils  s’étaient faits mahométans,  et le zèle  pour
leur religion les engageait merveilleusement à ravager les terres  des
chrétiens. D’ailleurs, comme c’étaient les  peuples les plus laids  de
la Terre, leurs femmes  étaient affreuses comme eux  ; et, dès  qu’ils
eurent vu des Grecques, ils n’en purent plus souffrir d’autres .  Cela
les porta à des enlèvements continuels. Enfin, ils avaient été de tout
temps adonnés aux brigandages, et  c’était ces mêmes Huns qui  avaient
autrefois causé tant de maux à l’Empire romain.

    Les Turcs inondant tout  ce qui restait à  l’Empire grec en  Asie,
les habitants qui  purent leur  échapper fuirent  devant eux  jusqu’au
Bosphore, et ceux qui trouvèrent des vaisseaux se réfugièrent dans  la
partie  de   l’Empire   qui  était   en   Europe,  ce   qui   augmenta
considérablement le nombre de ses habitants. Mais il diminua  bientôt.
Il y  eut des  guerres  civiles si  furieuses  que les  deux  factions
appelèrent  divers  sultans  turcs   sous  cette  condition  ,   aussi
extravagante que barbare,  que tous les  habitants qu’ils  prendraient
dans les  pays du  parti  contraire seraient  menés en  esclavage,  et
chacun, dans la  vue de ruiner  ses ennemis, concourut  à détruire  la
Nation.

    Bajazet ayant soumis tous les  autres sultans, les Turcs  auraient
fait pour  lors  ce  qu’ils  firent depuis,  sous  Mahomet  II,  s’ils
n’avaient pas été  eux-mêmes sur  le point d’être  exterminés par  les
Tartares.

    Je n’ai pas  le courage de  parler des misères  qui suivirent;  je
dirai seulement que, sous les derniers empereurs, l’Empire, réduit aux
faubourgs de Constantinople, finit comme le Rhin, qui n’est plus qu’un
ruisseau lorsqu’il se perd dans l’Océan .