"Considerations sur les romains" - читать интересную книгу автора (Montesquieu Baron de)
Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de
leur décadence
Montesquieu
Chapitre I: 1. Commencements de Rome. - 2. Ses guerres
Il ne faut pas prendre de la ville de Rome, dans ses
commencements, l’idée que nous donnent les villes que nous voyons
aujourd’hui, à moins que ce ne soit de celles de la Crimée, faites
pour renfermer le butin, les bestiaux et les fruits de la campagne.
Les noms anciens des principaux lieux de Rome ont tous du rapport à
cet usage.
La ville n’avait pas même de rues, si l’on n’appelle de ce nom la
continuation des chemins qui y aboutissaient. Les maisons étaient
placées sans ordre et très petites: car les hommes, toujours au
travail ou dans la place publique, ne se tenaient guère dans les
maisons.
Mais la grandeur de Rome parut bientôt dans ses édifices publics.
Les ouvrages qui ont donné et qui donnent encore aujourd’hui la plus
haute idée de sa puissance ont été faits sous les Rois . On commençait
déjà à bâtir la ville éternelle.
Romulus et ses successeurs furent presque toujours en guerre avec
leurs voisins pour avoir des citoyens, des femmes ou des terres. Ils
revenaient dans la ville avec les dépouilles des peuples vaincus:
c’étaient des gerbes de blé et des troupeaux; cela y causait une
grande joie. Voilà l’origine des triomphes, qui furent dans la suite
la principale cause des grandeurs où cette ville parvint.
Rome accrut beaucoup ses forces par son union avec les Sabins,
peuples durs et belliqueux comme les Lacédémoniens, dont ils étaient
descendus. Romulus prit leur bouclier, qui était large, au lieu du
petit bouclier argien, dont il s’était servi jusqu’alors , et on doit
remarquer que ce qui a le plus contribué à rendre les Romains les
maîtres du monde, c’est qu’ayant combattu successivement contre tous
les peuples ils ont toujours renoncé à leurs usages sitôt qu’ils en
ont trouvé de meilleurs.
On pensait alors dans les républiques d’Italie que les traités
qu’elles avaient faits avec un roi ne les obligeaient point envers son
successeur; c’était pour elles une espèce de droit des gens . Ainsi
tout ce qui avait été soumis par un roi de Rome se prétendait libre
sous un autre, et les guerres naissaient toujours des guerres.
Le règne de Numa, long et pacifique, était très propre à laisser
Rome dans sa médiocrité, et, si elle eût eu dans ce temps-là un
territoire moins borné et une puissance plus grande, il y a apparence
que sa fortune eût été fixée pour jamais.
Une des causes de sa prospérité, c’est que ses rois furent tous de
grands personnages. On ne trouve point ailleurs, dans les histoires,
une suite non interrompue de tels hommes d’État et de tels capitaines.
Dans la naissance des sociétés, ce sont les chefs des républiques
qui font l’institution, et c’est ensuite l’institution qui forme les
chefs des républiques.
Tarquin prit la couronne sans être élu par le Sénat ni par le
peuple . Le pouvoir devenait héréditaire; il le rendit absolu. Ces
deux révolutions furent bientôt suivies d’une troisième.
Son fils Sextus, en violant Lucrèce, fit une chose qui a presque
toujours fait chasser les tyrans des villes où ils ont commandé: car
le peuple, à qui une action pareille fait si bien sentir sa servitude,
prend d’abord une résolution extrême .
Un peuple peut aisément souffrir qu’on exige de lui de nouveaux
tributs: il ne sait pas s’il ne retirera point quelque utilité de
l’emploi qu’on fera de l’argent qu’on lui demande; mais, quand on lui
fait un affront, il ne sent que son malheur, et il y ajoute l’idée de
tous les maux qui sont possibles.
Il est pourtant vrai que la mort de Lucrèce ne fut que l’occasion
de la révolution qui arriva; car un peuple fier, entreprenant, hardi
et renfermé dans des murailles, doit nécessairement secouer le joug ou
adoucir ses mœurs.
Il devait arriver de deux choses l’une: ou que Rome changerait son
gouvernement; ou qu’elle resterait une petite et pauvre monarchie.
L’histoire moderne nous fournit un exemple de ce qui arriva pour
lors à Rome, et ceci est bien remarquable: car, comme les hommes ont
eu dans tous les temps les mêmes passions, les occasions qui
produisent les grands changements sont différentes, mais les causes
sont toujours les mêmes.
Comme Henri VII, roi d’Angleterre, augmenta le pouvoir des
Communes pour avilir les Grands, Servius Tullius, avant lui, avait
étendu les privilèges du peuple pour abaisser le Sénat ; mais le
peuple, devenu d’abord plus hardi, renversa l’une et l’autre
monarchie.
Le portrait de Tarquin n’a point été flatté; son nom n’a échappé à
aucun des orateurs qui ont eu à parler contre la tyrannie. Mais sa
conduite avant son malheur, que l’on voit qu’il prévoyait, sa douceur
pour les peuples vaincus, sa libéralité envers les soldats, cet art
qu’il eut d’intéresser tant de gens à sa conservation, ses ouvrages
publics, son courage à la guerre, sa constance dans son malheur, une
guerre de vingt ans qu’il fit ou qu’il fit faire au peuple romain,
sans royaume et sans biens, ses continuelles ressources, font bien
voir que ce n’était pas un homme méprisable.
Les places que la postérité donne sont sujettes, comme les autres,
aux caprices de la Fortune. Malheur à la réputation de tout prince qui
est opprimé par un parti qui devient le dominant, ou qui a tenté de
détruire un préjugé qui lui survit!
Rome, ayant chassé les Rois, établit des consuls annuels; c’est
encore ce qui la porta à ce haut degré de puissance. Les princes ont
dans leur vie des périodes d’ambition; après quoi, d’autres passions
et l’oisiveté même succèdent. Mais, la République ayant des chefs qui
changeaient tous les ans, et qui cherchaient à signaler leur
magistrature pour en obtenir de nouvelles, il n’y avait pas un moment
de perdu pour l’ambition: ils engageaient le Sénat à proposer au
peuple la guerre et lui montraient tous les jours de nouveaux ennemis.
Ce corps y était déjà assez porté de lui-même car, étant fatigué
sans cesse par les plaintes et les demandes du peuple, il cherchait à
le distraire de ses inquiétudes et à l’occuper au-dehors .
Or la guerre était presque toujours agréable au peuple, parce que,
par la sage distribution du butin, on avait trouvé le moyen de la lui
rendre utile.
Rome étant une ville sans commerce et presque sans arts, le
pillage était le seul moyen que les particuliers eussent pour
s’enrichir.
On avait donc mis de la discipline dans la manière de piller, et
on y observait à peu près le même ordre qui se pratique aujourd’hui
chez les Petits Tartares.
Le butin était mis en commun , et on le distribuait aux soldats.
Rien n’était perdu, parce qu’avant de partir chacun avait juré qu’il
ne détournerait rien à son profit. Or les Romains étaient le peuple du
monde le plus religieux sur le serment, qui fut toujours le nerf de
leur discipline militaire.
Enfin, les citoyens qui restaient dans la ville jouissaient aussi
des fruits de la victoire. On confisquait une partie des terres du
peuple vaincu, dont on faisait deux parts: l’une se vendait au profit
du public; l’autre était distribuée aux pauvres citoyens, sous la
charge d’une rente en faveur de la République.
Les consuls, ne pouvant obtenir l’honneur du triomphe que par une
conquête ou une victoire, faisaient la guerre avec une impétuosité
extrême: on allait droit à l’ennemi, et la force décidait d’abord.
Rome était donc dans une guerre éternelle et toujours violente. Or
une nation toujours en guerre , et par principe de gouvernement,
devait nécessairement périr ou venir à bout de toutes les autres, qui,
tantôt en guerre, tantôt en paix, n’étaient jamais si propres à
attaquer, ni si préparées à se défendre.
Par là, les Romains acquirent une profonde connaissance de l’art
militaire. Dans les guerres passagères, la plupart des exemples sont
perdus: la paix donne d’autres idées, et on oublie ses fautes et ses
vertus mêmes.
Une autre suite du principe de la guerre continuelle fut que les
Romains ne firent jamais la paix que vainqueurs. En effet, à quoi bon
faire une paix honteuse avec un peuple, pour en aller attaquer un
autre?
Dans cette idée, ils augmentaient toujours leurs prétentions à
mesure de leurs défaites; par là, ils consternaient les vainqueurs et
s’imposaient à eux-mêmes une plus grande nécessité de vaincre.
Toujours exposés aux plus affreuses vengeances, la constance et la
valeur leur devinrent nécessaires, et ces vertus ne purent être
distinguées chez eux de l’amour de soi-même, de sa famille, de sa
patrie et de tout ce qu’il y a de plus cher parmi les hommes.
Les peuples d’Italie n’avaient aucun usage des machines propres à
faire les sièges , et, de plus, les soldats n’ayant point de paie, on
ne pouvait pas les retenir longtemps devant une place; ainsi peu de
leurs guerres étaient décisives. On se battait pour avoir le pillage
du camp ennemi ou de ses terres; après quoi le vainqueur et le vaincu
se retiraient chacun dans sa ville. C’est ce qui fit la résistance des
peuples d’Italie et, en même temps, l’opiniâtreté des Romains à les
subjuguer; c’est ce qui donna à ceux-ci des victoires qui ne les
corrompirent point, et qui leur laissèrent toute leur pauvreté.
S’ils avaient rapidement conquis toutes les villes voisines, ils
se seraient trouvés dans la décadence à l’arrivée de Pyrrhus, des
Gaulois et d’Annibal, et, par la destinée de presque tous les états du
monde, ils auraient passé trop vite de la pauvreté aux richesses et
des richesses à la corruption.
Mais Rome, faisant toujours des efforts et trouvant toujours des
obstacles, faisait sentir sa puissance sans pouvoir l’étendre, et,
dans une circonférence très petite, elle s’exerçait à des vertus qui
devaient être si fatales à l’univers.
Tous les peuples d’Italie n’étaient pas également belliqueux: les
Toscans étaient amollis par leurs richesses et par leur luxe; les
Tarentins, les Capouans, presque toutes les villes de la Campanie et
de la Grande-Grèce, languissaient dans l’oisiveté et dans les
plaisirs. Mais les Latins, les Herniques, les Sabins, les Èques et les
Volsques aimaient passionnément la guerre; ils étaient autour de Rome;
ils lui firent une résistance inconcevable et furent ses maîtres en
fait d’opiniâtreté.
Les villes latines étaient des colonies d’Albe qui furent fondées
par Latinus Sylvius . Outre une origine commune avec les Romains,
elles avaient encore des rites communs, et Servius Tullius les avait
engagées à faire bâtir un temple dans Rome, pour être le centre de
l’union des deux peuples. Ayant perdu une grande bataille auprès du
Lac Régille, elles furent soumises à une alliance et une société de
guerres avec les Romains .
On vit manifestement, pendant le peu de temps que dura la tyrannie
des Décemvirs, à quel point l’agrandissement de Rome dépendait de sa
liberté: l’État sembla avoir perdu l’âme qui le faisait mouvoir .
Il n’y eut plus dans la Ville que deux sortes de gens: ceux qui
souffraient la servitude, et ceux qui, pour leurs intérêts
particuliers, cherchaient à la faire souffrir. Les sénateurs se
retirèrent de Rome comme d’une ville étrangère, et les peuples voisins
ne trouvèrent de résistance nulle part.
Le Sénat ayant eu le moyen de donner une paie aux soldats, le
siège de Veïes fut entrepris; il dura dix ans. On vit un nouvel art
chez les Romains et une autre manière de faire la guerre: leurs succès
furent plus éclatants; ils profitèrent mieux de leurs victoires; ils
firent de plus grandes conquêtes; ils envoyèrent plus de colonies;
enfin, la prise de Veïes fut une espèce de révolution.
Mais les travaux ne furent pas moindres. S’ils portèrent de plus
rudes coups aux Toscans, aux Èques et aux Volsques, cela même fit que
les Latins et les Herniques, leurs alliés, qui avaient les mêmes armes
et la même discipline qu’eux, les abandonnèrent; que des ligues se
formèrent chez les Toscans; et que les Samnites, les plus belliqueux
de tous les peuples de l’Italie, leur firent la guerre avec fureur.
Depuis l’établissement de la paye, le Sénat ne distribua plus aux
soldats les terres des peuples vaincus; il imposa d’autres conditions:
il les obligea, par exemple, de fournir à l’armée une solde pendant un
certain temps, de lui donner du blé et des habits .
La prise de Rome par les Gaulois ne lui ôta rien de ses forces:
l’armée, plus dissipée que vaincue, se retira presque entière à Veïes;
le peuple se sauva dans les villes voisines; et l’incendie de la Ville
ne fut que l’incendie de quelques cabanes de pasteurs.
Chapitre II: De l’art de la guerre chez les Romains
Les Romains se destinant à la guerre et la regardant comme le seul
art, ils mirent tout leur esprit et toutes leurs pensées à le
perfectionner. C’est sans doute un Dieu, dit Végèce , qui leur inspira
la légion.
Ils jugèrent qu’il fallait donner aux soldats de la légion des
armes offensives et défensives plus fortes et plus pesantes que celles
de quelque autre peuple que ce fût .
Mais, comme il y a des choses à faire dans la guerre dont un corps
pesant n’est pas capable, ils voulurent que la légion contînt dans son
sein une troupe légère qui pût en sortir pour engager le combat, et,
si la nécessité l’exigeait, s’y retirer; qu’elle eût encore de la
cavalerie, des hommes de trait et des frondeurs pour poursuivre les
fuyards et achever la victoire; qu’elle fût défendue par toute sorte
de machines de guerre qu’elle traînait avec elle; que, chaque fois ,
elle se retranchât et fût, comme dit Végèce, une espèce de place de
guerre.
Pour qu’ils pussent avoir des armes plus pesantes que celles des
autres hommes, il fallait qu’ils se rendissent plus qu’hommes; c’est
ce qu’ils firent par un travail continuel qui augmentait leur force,
et par des exercices qui leur donnaient de l’adresse, laquelle n’est
autre chose qu’une juste dispensation des forces que l’on a.
Nous remarquons aujourd’hui que nos armées périssent beaucoup par
le travail immodéré des soldats , et, cependant, c’était par un
travail immense que les Romains se conservaient. La raison en est, je
crois, que leurs fatigues étaient continuelles, au lieu que nos
soldats passent sans cesse d’un travail extrême à une extrême
oisiveté, ce qui est la chose du monde la plus propre à les faire
périr.
Il faut que je rapporte ici ce que les auteurs nous disent de
l’éducation des soldats romains . On les accoutumait à aller le pas
militaire, c’est-à-dire à faire en cinq heures vingt milles, et
quelquefois vingt-quatre. Pendant ces marches, on leur faisait porter
des poids de soixante livres. On les entretenait dans l’habitude de
courir et de sauter tout armés; ils prenaient, dans leurs exercices,
des épées, des javelots, des flèches d’une pesanteur double des armes
ordinaires, et ces exercices étaient continuels .
Ce n’était pas seulement dans le camp qu’était l’école militaire:
il y avait dans la ville un lieu où les citoyens allaient s’exercer
(c’était le Champ de Mars). Après le travail, ils se jetaient dans le
Tibre, pour s’entretenir dans l’habitude de nager et nettoyer la
poussière et la sueur .
Nous n’avons plus une juste idée des exercices du corps: un homme
qui s’y applique trop nous paraît méprisable, par la raison que la
plupart de ces exercices n’ont plus d’autre objet que les agréments,
au lieu que, chez les Anciens, tout, jusqu’à la danse, faisait partie
de l’art militaire.
Il est même arrivé parmi nous qu’une adresse trop recherchée dans
l’usage des armes dont nous nous servons à la guerre est devenue
ridicule, parce que, depuis l’introduction de la coutume des combats
singuliers, l’escrime a été regardée comme la science des querelleurs
ou des poltrons.
Ceux qui critiquent Homère de ce qu’il relève ordinairement dans
ses héros la force, l’adresse ou l’agilité du corps, devraient trouver
Salluste bien ridicule, qui loue Pompée de ce qu’il courait, sautait
et portait un fardeau aussi bien qu’homme de son temps .
Toutes les fois que les Romains se crurent en danger, ou qu’ils
voulurent réparer quelque perte, ce fut une pratique constante chez
eux d’affermir la discipline militaire . Ont-ils à faire la guerre aux
Latins, peuples aussi aguerris qu’eux-mêmes? Manlius songe à augmenter
la force du commandement et fait mourir son fils, qui avait vaincu
sans son ordre. Sont-ils battus à Numance? Scipion Émilien les prive
d’abord de tout ce qui les avait amollis . Les légions romaines
ont-elles passé sous le joug en Numidie? Métellus répare cette honte
dès qu’il leur a fait reprendre les institutions anciennes. Marius,
pour battre les Cimbres et les Teutons, commence par détourner les
fleuves, et Sylla fait si bien travailler les soldats de son armée,
effrayée de la guerre contre Mithridate, qu’ils lui demandent le
combat comme la fin de leurs peines .
Publius Nasica, sans besoin, leur fit construire une armée navale:
on craignait plus l’oisiveté que les ennemis.
Aulu-Gelle donne d’assez mauvaises raisons de la coutume des
Romains de faire saigner les soldats qui avaient commis quelque faute:
la vraie est que, la force étant la principale qualité du soldat,
c’était le dégrader que de l’affaiblir.
Des hommes si endurcis étaient ordinairement sains; on ne remarque
pas dans les auteurs que les armées romaines, qui faisaient la guerre
en tant de climats, périssent beaucoup par les maladies; au lieu qu’il
arrive presque continuellement aujourd’hui que des armées, sans avoir
combattu, se fondent, pour ainsi dire, dans une campagne.
Parmi nous, les désertions sont fréquentes, parce que les soldats
sont la plus vile partie de chaque nation, et qu’il n’y en a aucune
qui ait ou qui croie avoir un certain avantage sur les autres. Chez
les Romains, elles étaient plus rares: des soldats tirés du sein d’un
peuple si fier, si orgueilleux, si sûr de commander aux autres, ne
pouvaient guère penser à s’avilir jusqu’à cesser d’être Romains.
Comme leurs armées n’étaient pas nombreuses, il était aisé de
pourvoir à leur subsistance; le chef pouvait mieux les connaître et
voyait plus aisément les fautes et les violations de la discipline.
La force de leurs exercices, les chemins admirables qu’ils avaient
construits, les mettaient en état de faire des marches longues et
rapides . Leur présence inopinée glaçait les esprits: ils se
montraient, surtout après un mauvais succès, dans le temps que leurs
ennemis étaient dans cette négligence que donne la victoire.
Dans nos combats d’aujourd’hui, un particulier n’a guère de
confiance qu’en la multitude; mais chaque Romain, plus robuste et plus
aguerri que son ennemi, comptait toujours sur lui-même; il avait
naturellement du courage, c’est-à-dire de cette vertu qui est le
sentiment de ses propres forces.
Leurs troupes étant toujours les mieux disciplinées, il était
difficile que, dans le combat le plus malheureux, ils ne se
ralliassent quelque part, ou que le désordre ne se mît quelque part
chez les ennemis. Aussi les voit-on continuellement, dans les
histoires, quoique surmontés dans le commencement par le nombre ou par
l’ardeur des ennemis, arracher enfin la victoire de leurs mains.
Leur principale attention était d’examiner en quoi leur ennemi
pouvait avoir de la supériorité sur eux, et d’abord ils y mettaient
ordre. Ils s’accoutumèrent à voir le sang et les blessures dans les
spectacles des gladiateurs, qu’ils prirent des Étrusques .
Les épées tranchantes des Gaulois , les éléphants de Pyrrhus, ne
les surprirent qu’une fois. Ils suppléèrent à la faiblesse de leur
cavalerie , d’abord, en ôtant les brides des chevaux, pour que
l’impétuosité n’en pût être arrêtée; ensuite, en y mêlant des vélites.
Quand ils eurent connu l’épée espagnole, ils quittèrent la leur . Ils
éludèrent la science des pilotes par l’invention d’une machine que
Polybe nous a décrite. Enfin, comme dit Josèphe , la guerre était pour
eux une méditation; la paix, un exercice.
Si quelque nation tint de la nature ou de son institution quelque
avantage particulier, ils en firent d’abord usage; ils n’oublièrent
rien pour avoir des chevaux numides, des archers crétois, des
frondeurs baléares, des vaisseaux rhodiens.
Enfin, jamais nation ne prépara la guerre avec tant de prudence et
né la fit avec tant d’audace.
Chapitre III: Comment les romains purent s’agrandir
Comme les peuples de l’Europe ont, dans ces temps-ci, à peu près
les mêmes arts, les mêmes armes, la même discipline et la même manière
de faire la guerre, la prodigieuse fortune des Romains nous paraît
inconcevable. D’ailleurs, il y a aujourd’hui une telle disproportion
dans la puissance qu’il n’est pas possible qu’un petit état sorte, par
ses propres forces, de l’abaissement où la Providence l’a mis.
Ceci demande qu’on y réfléchisse; sans quoi, nous verrions des
événements sans les comprendre, et, ne sentant pas bien la différence
des situations, nous croirions, en lisant l’histoire ancienne, voir
d’autres hommes que nous.
Une expérience continuelle a pu faire connaître en Europe qu’un
prince qui a un million de sujets ne peut, sans se détruire lui-même,
entretenir plus de dix mille hommes de troupe; il n’y a donc que les
grandes nations qui aient des armées.
Il n’en était pas de même dans les anciennes républiques: car
cette proportion des soldats au reste du peuple, qui est aujourd’hui
comme d’un à cent, y pouvait être aisément comme d’un à huit.
Les fondateurs des anciennes républiques avaient également partagé
les terres. Cela seul faisait un peuple puissant, c’est-à-dire une
société bien réglée. Cela faisait aussi une bonne armée, chacun ayant
un égal intérêt, et très grand, à défendre sa patrie.
Quand les lois n’étaient plus rigidement observées, les choses
revenaient au point où elles sont à présent parmi nous: l’avarice de
quelques particuliers et la prodigalité des autres faisaient passer
les fonds de terre dans peu de mains, et d’abord les arts
s’introduisaient pour les besoins mutuels des riches et des pauvres.
Cela faisait qu’il n’y avait presque plus de citoyens ni de soldats:
car les fonds de terre destinés auparavant à l’entretien de ces
derniers étaient employés à celui des esclaves et des artisans,
instruments du luxe des nouveaux possesseurs; sans quoi l’État, qui
malgré son dérèglement doit subsister, aurait péri. Avant la
corruption, les revenus primitifs de l’État étaient partagés entre les
soldats, c’est-à-dire les laboureurs; lorsque la République était
corrompue, ils passaient d’abord à des hommes riches, qui les
rendaient aux esclaves et aux artisans; d’où on en retirait, par le
moyen des tributs, une partie pour l’entretien des soldats.
Or ces sortes de gens n’étaient guère propres à la guerre: ils
étaient lâches et déjà corrompus par le luxe des villes et souvent par
leur art même; outre que, comme ils n’avaient point proprement de
patrie, et qu’ils jouissaient de leur industrie partout, ils avaient
peu à perdre ou à conserver.
Dans un dénombrement de Rome fait quelque temps après l’expulsion
des Rois , et dans celui que Démétrius de Phalère fit à Athènes , il
se trouva, à peu près, le même nombre d’habitants: Rome en avait
quatre cent quarante mille; Athènes, quatre cent trente et un mille.
Mais ce dénombrement de Rome tombe dans un temps où elle était dans la
force de son institution, et celui d’Athènes, dans un temps où elle
était entièrement corrompue. On trouva que le nombre des citoyens
pubères faisait à Rome le quart de ses habitants, et qu’il faisait à
Athènes un peu moins du vingtième. La puissance de Rome était donc à
celle d’Athènes, dans ces divers temps, à peu près comme un quart est
à un vingtième, c’est-à-dire qu’elle était cinq fois plus grande.
Les rois Agis et Cléoménès voyant qu’au lieu de neuf mille
citoyens qui étaient à Sparte du temps de Lycurgue , il n’y en avait
plus que sept cents, dont à peine cent possédaient des terres , et que
tout le reste n’était qu’une populace sans courage, ils entreprirent
de rétablir les lois à cet égard , et Lacédémone reprit sa première
puissance et redevint formidable à tous les Grecs.
Ce fut le partage égal des terres qui rendit Rome capable de
sortir d’abord de son abaissement, et cela se sentit bien quand elle
fut corrompue.
Elle était une petite république lorsque, les Latins ayant refusé
le secours de troupes qu’ils étaient obligés de donner, on leva
sur-le-champ dix légions dans la ville . "À peine à présent, dit
Tite-Live, Rome, que le monde entier ne peut contenir, en
pourrait-elle faire autant si un ennemi paraissait tout à coup devant
ses murailles: marque certaine que nous ne nous sommes point agrandis,
et que nous n’avons fait qu’augmenter le luxe et les richesses qui
nous travaillent."
"Dites-moi, disait Tibérius Gracchus aux nobles , qui vaut mieux,
un citoyen ou un esclave perpétuel, un soldat ou un homme inutile à la
guerre? Voulez-vous, pour avoir quelques arpents de terre plus que les
autres citoyens, renoncer à l’espérance de la conquête du reste du
monde ou vous mettre en danger de vous voir enlever par les ennemis
ces terres que vous nous refusez?"
Chapitre IV 1. Des Gaulois - 2. De Pyrrhus - 3. Parallèle de
Carthage et de Rome - 4. Guerre d’Annibal
Les Romains eurent bien des guerres avec les Gaulois. L’amour de
la gloire, le mépris de la mort, l’obstination pour vaincre, étaient
les mêmes dans les deux peuples; mais les armes étaient différentes;
le bouclier des Gaulois était petit, et leur épée mauvaise: aussi
furent-ils traités à peu près comme, dans les derniers siècles, les
Mexicains l’ont été par les Espagnols. Et ce qu’il y a de surprenant,
c’est que ces peuples, que les Romains rencontrèrent dans presque tous
les lieux et dans presque tous les temps, se laissèrent détruire les
uns après les autres, sans jamais connaître, chercher, ni prévenir la
cause de leurs malheurs.
Pyrrhus vint faire la guerre aux Romains dans le temps qu’ils
étaient en état de lui résister et de s’instruire par ses victoires;
il leur apprit à se retrancher, à choisir et à disposer un camp; il
les accoutuma aux éléphants et les prépara pour de plus grandes
guerres .
La grandeur de Pyrrhus ne consistait que dans ses qualités
personnelles . Plutarque nous dit qu’il fut obligé de faire la guerre
de Macédoine parce qu’il ne pouvait entretenir six mille hommes de
pied et cinq cents chevaux qu’il avait . Ce prince, maître d’un petit
État dont on n’a plus entendu parler après lui, était un aventurier
qui faisait des entreprises continuelles parce qu’il ne pouvait
subsister qu’en entreprenant.
Tarente, son alliée, avait bien dégénéré de l’institution des
Lacédémoniens, ses ancêtres . Il aurait pu faire de grandes choses
avec les Samnites; mais les Romains les avaient presque détruits.
Carthage, devenue riche plus tôt que Rome, avait aussi été plus
tôt corrompue: ainsi, pendant qu’à Rome les emplois publics ne
s’obtenaient que par la vertu et ne donnaient d’utilité que l’honneur
et une préférence aux fatigues, tout ce que le public peut donner aux
particuliers se vendait à Carthage, et tout service rendu par les
particuliers y était payé par le public.
La tyrannie d’un prince ne met pas un État plus près de sa ruine
que l’indifférence pour le bien commun n’y met une république.
L’avantage d’un État libre est que les revenus y sont mieux
administrés. Mais lorsqu’ils le sont plus mal? L’avantage d’un État
libre est qu’il n’y a point de favoris. Mais, quand cela n’est pas, et
qu’au lieu des amis et des parents du prince il faut faire la fortune
des amis et des parents de tous ceux qui ont part au gouvernement,
tout est perdu; les lois sont éludées plus dangereusement qu’elles ne
sont violées par un prince, qui, étant toujours le plus grand citoyen
de l’État, a le plus d’intérêt à sa conservation.
Des anciennes mœurs, un certain usage de la pauvreté, rendaient à
Rome les fortunes à peu près égales; mais, à Carthage, des
particuliers avaient les richesses des rois.
De deux factions qui régnaient à Carthage, l’une voulait toujours
la paix, et l’autre, toujours la guerre; de façon qu’il était
impossible d’y jouir de l’une, ni d’y bien faire l’autre.
Pendant qu’à Rome la guerre réunissait d’abord tous les intérêts,
elle les séparait encore plus à Carthage .
Dans les États gouvernés par un prince, les divisions s’apaisent
aisément, parce qu’il a dans ses mains une puissance coercitive qui
ramène les deux partis; mais, dans une république, elles sont plus
durables, parce que le mal attaque ordinairement la puissance même qui
pourrait le guérir.
À Rome, gouvernée par les lois, le peuple souffrait que le Sénat
eût la direction des affaires. À Carthage, gouvernée par des abus, le
peuple voulait tout faire par lui-même.
Carthage, qui faisait la guerre avec son opulence contre la
pauvreté romaine, avait par cela même du désavantage; l’or et l’argent
s’épuisent; mais la vertu, la constance, la force et la pauvreté ne
s’épuisent jamais.
Les Romains étaient ambitieux par orgueil, et les Carthaginois,
par avarice; les uns voulaient commander, les autres voulaient
acquérir; et ces derniers, calculant sans cesse la recette et la
dépense, firent toujours la guerre sans l’aimer.
Des batailles perdues, la diminution du peuple, l’affaiblissement
du commerce, l’épuisement du trésor public, le soulèvement des nations
voisines, pouvaient faire accepter à Carthage les conditions de paix
les plus dures. Mais Rome ne se conduisait point par le sentiment des
biens et des maux: elle ne se déterminait que par sa gloire, et, comme
elle n’imaginait point qu’elle pût être si elle ne commandait pas, il
n’y avait point d’espérance ni de crainte qui pût l’obliger à faire
une paix qu’elle n’aurait point imposée.
Il n’y a rien de si puissant qu’une république où l’on observe les
lois, non pas par crainte, non pas par raison, mais par passion, comme
furent Rome et Lacédémone: car, pour lors, il se joint à la sagesse
d’un bon gouvernement toute la force que pourrait avoir une faction.
Les Carthaginois se servaient de troupes étrangères, et les
Romains employaient les leurs . Comme ces derniers n’avaient jamais
regardé les vaincus que comme des instruments pour des triomphes
futurs, ils rendirent soldats tous les peuples qu’ils avaient soumis,
et plus ils eurent de peine à les vaincre, plus ils les jugèrent
propres à être incorporés dans leur république. Ainsi nous voyons les
Samnites, qui ne furent subjugués qu’après vingt-quatre triomphes ,
devenir les auxiliaires des Romains, et, quelque temps avant la
seconde guerre punique, ils tirèrent d’eux et de leurs alliés,
c’est-à-dire d’un pays qui n’était guère plus grand que les États du
Pape et de Naples, sept cent mille hommes de pied et soixante et dix
mille de cheval, pour opposer aux Gaulois .
Dans le fort de la seconde guerre punique, Rome eut toujours sur
pied de vingt-deux à vingt-quatre légions; cependant il paraît par
Tite-Live que le cens n’était pour lors que d’environ cent trente-sept
mille citoyens.
Carthage employait plus de forces pour attaquer; Rome, pour se
défendre: celle-ci, comme on vient de dire, arma un nombre d’hommes
prodigieux contre les Gaulois et Annibal, qui l’attaquaient, et elle
n’envoya que deux légions contre les plus grands rois; ce qui rendit
ses forces éternelles.
L’établissement de Carthage dans son pays était moins solide que
celui de Rome dans le sien. Cette dernière avait trente colonies
autour d’elle, qui en étaient comme les remparts . Avant la bataille
de Cannes, aucun allié ne l’avait abandonnée; c’est que les Samnites
et les autres peuples d’Italie étaient accoutumés à sa domination.
La plupart des villes d’Afrique, étant peu fortifiées, se
rendaient d’abord à quiconquese présentait pour les prendre. Aussi
tous ceux qui y débarquèrent, Agathocle, Régulus, Scipion, mirent-ils
d’abord Carthage au désespoir.
On ne peut guère attribuerqu’àun mauvais gouvernement ce qui leur
arriva dans toute la guerre que leur fit le premier Scipion: leur
ville et leurs armées même étaient affamées, tandis que les Romains
étaient dans l’abondance de toutes choses .
Chez les Carthaginois, les armées qui avaient été battues
devenaient plus insolentes; quelquefois elles mettaient en croix leurs
généraux et les punissaient de leur propre lâcheté. Chez les Romains,
le consul décimait les troupes qui avaient fui, et les ramenait contre
les ennemis.
Le gouvernement des Carthaginois était très dur : ils avaient si
fort tourmenté les peuples d’Espagne que, lorsque les Romains y
arrivèrent, ils furent regardés comme des libérateurs, et, si l’on
fait attention aux sommes immenses qu’il leur en coûta pour soutenir
une guerre où ils succombèrent, on verra bien que l’injustice est
mauvaise ménagère, et qu’elle ne remplit pas même ses vues.
La fondation d’Alexandrie avait beaucoup diminué le commerce de
Carthage. Dans les premiers temps, la superstition bannissait en
quelque façon les étrangers de l’Égypte, et, lorsque les Perses
l’eurent conquise, ils n’avaient songé qu’à affaiblir leurs nouveaux
sujets. Mais, sous les rois grecs, l’Égypte fit presque tout le
commerce du monde, et celui de Carthage commença à déchoir.
Les puissances établies par le commerce peuvent subsister
longtemps dans leur médiocrité; mais leur grandeur est de peu de
durée. Elles s’élèvent peu à peu et sans que personne s’en aperçoive;
car elles ne font aucun acte particulier qui fasse du bruit et signale
leur puissance. Mais, lorsque la chose est venue au point qu’on ne
peut plus s’empêcher de la voir, chacun cherche à priver cette nation
d’un avantage qu’elle n’a pris, pour ainsi dire, que par surprise.
La cavalerie carthaginoise valait mieux que la romaine par deux
raisons: l’une, que les chevaux numides et espagnols étaient meilleurs
que ceux d’Italie, et l’autre, que la cavalerie romaine était mal
armée: car ce ne fut que dans les guerres que les Romains firent en
Grèce qu’ils changèrent de manière, comme nous l’apprenons de Polybe .
Dans la première guerre punique, Régulus fut battu dès que les
Carthaginois choisirent les plaines pour faire combattre leur
cavalerie, et, dans la seconde, Annibal dut à ses Numides ses
principales victoires .
Scipion, ayant conquis l’Espagne et fait alliance avec Massinisse,
ôta aux Carthaginois cette supériorité; ce fut la cavalerie numide qui
gagna la bataille de Zama et finit la guerre.
Les Carthaginois avaient plus d’expérience sur la mer et
connaissaient mieux la manœuvre que les Romains; mais il me semble que
cet avantage n’était pas pour lors si grand qu’il le serait
aujourd’hui.
Les Anciens, n’ayant pas la boussole, ne pouvaient guère naviguer
que sur les côtes; aussi ils ne se servaient que de bâtiments à rames,
petits et plats; presque toutes les rades étaient pour eux des ports;
la science des pilotes était très bornée, et leur manœuvre, très peu
de chose. Aussi Aristote disait-il qu’il était inutile d’avoir un
corps de mariniers, et que les laboureurs suffisaient pour cela.
L’art était si imparfait qu’on ne faisait guère avec mille rames
que ce qui se fait aujourd’hui avec cent .
Les grands vaisseaux étaient désavantageux, en ce qu’étant
difficilement mus par la chiourme ils ne pouvaient pas faire les
évolutions nécessaires. Antoine en fit à Actium une funeste expérience
: ses navires ne pouvaient se remuer, pendant que ceux d’Auguste, plus
légers, les attaquaient de toutes parts.
Les vaisseaux anciens étant à rames, les plus légers brisaient
aisément celles des plus grands, qui, pour lors, n’étaient plus que
des machines immobiles, comme sont aujourd’hui nos vaisseaux démâtés.
Depuis l’invention de la boussole, on a changé de manière; on a
abandonné les rames, on a fui les côtes, on a construit de gros
vaisseaux; la machine est devenue plus composée, et les pratiques se
sont multipliées.
L’invention de la poudre a fait une chose qu’on n’aurait pas
soupçonnée; c’est que la force des armées navales a plus que jamais
consisté dans l’art: car, pour résister à la violence du canon et ne
pas essuyer un feu supérieur, il a fallu de gros navires; mais, à la
grandeur de la machine, on a dû proportionner la puissance de l’art.
Les petits vaisseaux d’autrefois s’accrochaient soudain, et les
soldats combattaient des deux parts; on mettait sur une flotte toute
une armée de terre: dans la bataille navale que Régulus et son
collègue gagnèrent, on vit combattre cent trente mille Romains contre
cent cinquante mille Carthaginois. Pour lors, les soldats étaient pour
beaucoup, et les gens de l’art, pour peu; à présent, les soldats sont
pour rien ou pour peu, et les gens de l’art, pour beaucoup.
La victoire du consul Duillius fait bien sentir cette différence;
les Romains n’avaient aucune connaissance de la navigation; une galère
carthaginoise échoua sur leurs côtes; ils se servirent de ce modèle
pour en bâtir; en trois mois de temps, leurs matelots furent dressés,
leur flotte fut construite, équipée; elle mit à la mer; elle trouva
l’armée navale des Carthaginois et la battit.
À peine, à présent, toute une vie suffit-elle à un prince pour
former une flotte capable de paraître devant une puissance qui a déjà
l’empire de la mer; c’est peut-être la seule chose que l’argent seul
ne peut pas faire. Et si, de nos jours, un grand prince réussit
d’abord , l’expérience a fait voir à d’autres que c’est un exemple qui
peut être plus admiré que suivi .
La seconde guerre punique est si fameuse que tout le monde la
sait. Quand on examine bien cette foule d’obstacles qui se
présentèrent devant Annibal, et que cet homme extraordinaire surmonta
tous, on a le plus beau spectacle que nous ait fourni l’Antiquité.
Rome fut un prodige de constance. Après les journées du Tésin, de
Trébie et de Trasimène, après celle de Cannes, plus funeste encore,
abandonnée de presque tous les peuples d’Italie, elle ne demanda point
la paix. C’est que le Sénat ne se départait jamais des maximes
anciennes; il agissait avec Annibal comme il avait agi autrefois avec
Pyrrhus, à qui il avait refusé de faire aucun accommodement tandis
qu’il serait en Italie. Et je trouve dans Denys d’Halicarnasse que,
lors de la négociation de Coriolan, le Sénat déclara qu’il ne
violerait point ses coutumes anciennes; que le peuple romain ne
pouvait faire de paix tandis que les ennemis étaient sur ses terres;
mais que, si les Volsques se retiraient, on accorderait tout ce qui
serait juste.
Rome fut sauvée par la force de son institution. Après la bataille
de Cannes, il ne fut pas permis aux femmes mêmes de verser des larmes;
le Sénat refusa de racheter les prisonniers et envoya les misérables
restes de l’armée faire la guerre en Sicile, sans récompense ni aucun
honneur militaire, jusqu’à ce qu’Annibal fût chassé d’Italie .
D’un autre côté, le consul Térentius Varron avait fui honteusement
jusqu’à Venouse. Cet homme de la plus basse naissance n’avait été
élevé au consulat que pour mortifier la noblesse. Mais le Sénat ne
voulut pas jouir de ce malheureux triomphe; il vit combien il était
nécessaire qu’il s’attirât dans cette occasion la confiance du peuple:
il alla au-devant de Varron et le remercia de ce qu’il n’avait pas
désespéré de la République .
Ce n’est pas ordinairement la perte réelle que l’on fait dans une
bataille (c’est-à-dire celle de quelques milliers d’hommes) qui est
funeste à un État, mais la perte imaginaire et le découragement, qui
le prive des forces mêmes que la Fortune lui avait laissées.
Il y a des choses que tout le monde dit parce qu’elles ont été
dites une fois. On croirait qu’Annibal fit une faute insigne de
n’avoir point été assiéger Rome après la bataille de Cannes. Il est
vrai que d’abord la frayeur y fut extrême; mais il n’en est pas de la
consternation d’un peuple belliqueux, qui se tourne presque toujours
en courage, comme de celle d’une vile populace, qui ne sent que sa
faiblesse. Une preuve qu’Annibal n’aurait pas réussi, c’est que les
Romains se trouvèrent encore en état d’envoyer partout du secours.
On dit encore qu’Annibal fit une grande faute de mener son armée à
Capoue, où elle s’amollit; mais l’on ne considère point que l’on ne
remonte pas à la vraie cause. Les soldats de cette armée, devenus
riches après tant de victoires, n’auraient-ils pas trouvé partout
Capoue? Alexandre, qui commandait à ses propres sujets, prit, dans une
occasion pareille, un expédient qu’Annibal, qui n’avait que des
troupes mercenaires, ne pouvait pas prendre; il fit mettre le feu au
bagage de ses soldats et brûla toutes leurs richesses et les siennes.
On nous dit que Kouli-Kan, après la conquête des Indes, ne laissa à
chaque soldat que cent roupies d’argent .
Ce furent les conquêtes mêmes d’Annibal qui commencèrent à changer
la fortune de cette guerre. Il n’avait pas été envoyé en Italie par
les magistrats de Carthage; il recevait très peu de secours, soit par
la jalousie d’un parti, soit par la trop grande confiance de l’autre.
Pendant qu’il resta avec son armée ensemble, il battit les Romains;
mais, lorsqu’il fallut qu’il mît des garnisons dans les villes, qu’il
défendît ses alliés, qu’il assiégeât les places, ou qu’il les empêchât
d’être assiégées, ses forces se trouvèrent trop petites, et il perdit
en détail une grande partie de son armée. Les conquêtes sont aisées à
faire, parce qu’on les fait avec toutes ses forces; elles sont
difficiles à conserver, parce qu’on ne les défend qu’avec une partie
de ses forces.
Chapitre V: De l’état de la Grèce, de la Macédoine, de la Syrie et
de l’Égypte, après l’abaissement des carthaginois
Je m’imagine qu’Annibal disait très peu de bons mots, et qu’il en
disait encore moins en faveur de Fabius et de Marcellus contre
lui-même. J’ai du regret de voir Tite-Live jeter ses fleurs sur ces
énormes colosses de l’Antiquité; je voudrais qu’il eût fait comme
Homère, qui néglige de les parer et sait si bien les faire mouvoir.
Encore faudrait-il que les discours qu’on fait tenir à Annibal
fussent sensés. Que si, en apprenant la défaite de son frère, il avoua
qu’il en prévoyait la ruine de Carthage, je ne sache rien de plus
propre à désespérer des peuples qui s’étaient donnés à lui, et à
décourager une armée qui attendait de si grandes récompenses après la
guerre.
Comme les Carthaginois, en Espagne, en Sicile, en Sardaigne,
n’opposaient aucune armée qui ne fût malheureuse, Annibal, dont les
ennemis se fortifiaient sans cesse, fut réduit à une guerre défensive.
Cela donna aux Romains la pensée de porter la guerre en Afrique;
Scipion y descendit; les succès qu’il y eut obligèrent les
Carthaginois à rappeler d’Italie Annibal, qui pleura de douleur en
cédant aux Romains cette terre où il les avait tant de fois vaincus.
Tout ce que peut faire un grand homme d’État et un grand
capitaine, Annibal le fit pour sauver sa patrie. N’ayant pu porter
Scipion à la paix, il donna une bataille où la Fortune sembla prendre
plaisir à confondre son habileté, son expérience et son bon sens.
Carthage reçut la paix, non pas d’un ennemi, mais d’un maître: elle
s’obligea de payer dix mille talents en cinquante années, à donner des
otages, à livrer ses vaisseaux et ses éléphants, à ne faire la guerre
à personne sans le consentement du peuple romain; et, pour la tenir
toujours humiliée, on augmenta la puissance de Massinisse, son ennemi
éternel.
Après l’abaissement des Carthaginois, Rome n’eut presque plus que
de petites guerres et de grandes victoires, au lieu qu’auparavant elle
avait eu de petites victoires et de grandes guerres.
Il y avait dans ces temps-là comme deux mondes séparés: dans l’un
combattaient les Carthaginois et les Romains; l’autre était agité par
des querelles qui duraient depuis la mort d’Alexandre; on n’y pensait
point à ce qui se passait en Occident ; car, quoique Philippe, roi de
Macédoine, eût fait un traité avec Annibal, il n’eut presque point de
suite, et ce prince, qui n’accorda aux Carthaginois que de très
faibles secours, ne fit que témoigner aux Romains une mauvaise volonté
inutile.
Lorsqu’on voit deux grands peuples se faire une guerre longue et
opiniâtre, c’est souvent une mauvaise politique de penser qu’on peut
demeurer spectateur tranquille: car celui des deux peuples qui est le
vainqueur entreprend d’abord de nouvelles guerres, et une nation de
soldats va combattre contre des peuples qui ne sont que citoyens.
Ceci parut bien clairement dans ces temps-là: car les Romains
eurent à peine dompté les Carthaginois qu’ils attaquèrent de nouveaux
peuples et parurent dans toute la terre pour tout envahir.
Il n’y avait pour lors dans l’Orient que quatre puissances
capables de résister aux Romains: la Grèce et les royaumes de
Macédoine, de Syrie et d’Égypte. Il faut voir quelle était la
situation de ces deux premières puissances, parce que les Romains
commencèrent par les soumettre.
Il y avait dans la Grèce trois peuples considérables; les
Étoliens, les Achaïens et les Béotiens; c’étaient des associations de
villes libres, qui avaient des assemblées générales et des magistrats
communs. Les Étoliens étaient belliqueux, hardis, téméraires, avides
du gain, toujours libres de leur parole et de leurs serments, enfin,
faisant la guerre sur la terre comme les pirates la font sur la mer.
Les Achaïens étaient sans cesse fatigués par des voisins ou des
défenseurs incommodes . Les Béotiens, les plus épais de tous les
Grecs, prenaient le moins de part qu’ils pouvaient aux affaires
générales: uniquement conduits par le sentiment présent du bien et du
mal, ils n’avaient pas assez d’esprit pour qu’il fût facile aux
orateurs de les agiter; et, ce qu’il y avait d’extraordinaire, leur
république se maintenait dans l’anarchie même .
Lacédémone avait conservé sa puissance, c’est-à-dire cet esprit
belliqueux que lui donnaient les institutions de Lycurgue. Les
Thessaliens étaient en quelque façon asservis par les Macédoniens. Les
rois d’Illyrie avaient déjà été extrêmement abattus par les Romains.
Les Acarnaniens et les Athamanes étaient ravagés tour à tour par les
forces de la Macédoine et de l’Étolie. Les Athéniens, sans forces par
eux-mêmes et sans alliés , n’étonnaient plus le monde que par leurs
flatteries envers les rois, et l’on ne montait plus sur la tribune où
avait parlé Démosthène, que pour proposer les décrets les plus lâches
et les plus scandaleux.
D’ailleurs, la Grèce était redoutable par sa situation, la force,
la multitude de ses villes, le nombre de ses soldats, sa police, ses
mœurs, ses lois: elle aimait la guerre, elle en connaissait l’art, et
elle aurait été invincible si elle avait été unie.
Elle avait bien été étonnée par le premier Philippe, Alexandre et
Antipater, mais non pas subjuguée, et les rois de Macédoine, qui ne
pouvaient se résoudre à abandonner leurs prétentions et leurs
espérances, s’obstinaient à travailler à l’asservir.
La Macédoine était presque entourée de montagnes inaccessibles;
les peuples en étaient très propres à la guerre, courageux,
obéissants, industrieux, infatigables, et il fallait bien qu’ils
tinssent ces qualités-là du climat, puisque encore aujourd’hui les
hommes de ces contrées sont les meilleurs soldats de l’empire des
Turcs.
La Grèce se maintenait par une espèce de balance: les
Lacédémoniens étaient, pour l’ordinaire, alliés des Étoliens, et les
Macédoniens l’étaient des Achaïens; mais, par l’arrivée des Romains,
tout équilibre fut rompu.
Comme les rois de Macédoine ne pouvaient pas entretenir un grand
nombre de troupes , le moindre échec était de conséquence; d’ailleurs,
ils pouvaient difficilement s’agrandir, parce que, leurs desseins
n’étant pas inconnus, on avait toujours les yeux ouverts sur leurs
démarches, et les succès qu’ils avaient dans les guerres entreprises
pour leurs alliés étaient un mal que ces mêmes alliés cherchaient
d’abord à réparer.
Mais les rois de Macédoine étaient ordinairement des princes
habiles. Leur monarchie n’était pas du nombre de celles qui vont par
une espèce d’allure donnée dans le commencement: continuellement
instruits par les périls et par les affaires, embarrassés dans tous
les démêlés des Grecs, il leur fallait gagner les principaux des
villes, éblouir les peuples, et diviser ou réunir les intérêts; enfin,
ils étaient obligés de payer de leur personne à chaque instant.
Philippe, qui, dans le commencement de son règne, s’était attiré
l’amour et la confiance des Grecs par sa modération, changea tout à
coup: il devint un cruel tyran dans un temps où il aurait dû être
juste par politique et par ambition . Il voyait, quoique de loin, les
Carthaginois et les Romains, dont les forces étaient immenses; il
avait fini la guerre à l’avantage de ses alliés et s’était réconcilié
avec les Étoliens. Il était naturel qu’il pensât à unir toute la Grèce
avec lui pour empêcher les étrangers de s’y établir; mais il l’irrita,
au contraire, par de petites usurpations, et, s’amusant à discuter de
vains intérêts, quand il s’agissait de son existence, par trois ou
quatre mauvaises actions, il se rendit odieux et détestable à tous les
Grecs.
Les Étoliens furent les plus irrités, et les Romains, saisissant
l’occasion de leur ressentiment, ou plutôt de leur folie, firent
alliance avec eux, entrèrent dans la Grèce, et l’armèrent contre
Philippe.
Ce prince fut vaincu à la journée des Cynocéphales, et cette
victoire fut due en partie à la valeur des Étoliens. Il fut si fort
consterné qu’il se réduisit à un traité qui était moins une paix qu’un
abandon de ses propres forces: il fit sortir ses garnisons de toute la
Grèce, livra ses vaisseaux, et s’obligea de payer mille talents en dix
années.
Polybe, avec son bon sens ordinaire, compare l’ordonnance des
Romains avec celle des Macédoniens, qui fut prise par tous les rois
successeurs d’Alexandre. Il fait voir les avantages et les
inconvénients de la phalange et de la légion; il donne la préférence à
l’ordonnance romaine, et il y a apparence qu’il a raison, si l’on en
juge par tous les événements de ces temps-là .
Ce qui avait beaucoup contribué à mettre les Romains en péril dans
la seconde guerre punique, c’est qu’Annibal arma d’abord ses soldats à
la romaine. Mais les Grecs ne changèrent ni leurs armes ni leur
manière de combattre; il ne leur vint point dans l’esprit de renoncer
à des usages avec lesquels ils avaient fait de si grandes choses.
Le succès que les Romains eurent contre Philippe fut le plus grand
de tous les pas qu’ils firent pour la conquête générale. Pour
s’assurer de la Grèce, ils abaissèrent par toutes sortes de voies les
Étoliens, qui les avaient aidés à vaincre; de plus, ils ordonnèrent
que chaque ville grecque qui avait été à Philippe ou à quelque autre
prince se gouvernerait dorénavant par ses propres lois.
On voit bien que ces petites républiques ne pouvaient être que
dépendantes. Les Grecs se livrèrent à une joie stupide et crurent être
libres en effet, parce que les Romains les déclaraient tels.
Les Étoliens, qui s’étaient imaginé qu’ils domineraient dans la
Grèce, voyant qu’ils n’avaient fait que se donner des maîtres, furent
au désespoir, et, comme ils prenaient toujours des résolutions
extrêmes, voulant corriger leurs folies par leurs folies, ils
appelèrent dans la Grèce Antiochus, roi de Syrie, comme ils y avaient
appelé les Romains.
Les rois de Syrie étaient les plus puissants des successeurs
d’Alexandre: car ils possédaient presque tous les États de Darius, à
l’Égypte près; mais il était arrivé des choses qui avaient fait que
leur puissance s’était beaucoup affaiblie.
Séleucus, qui avait fondé l’empire de Syrie, avait à la fin de sa
vie détruit le royaume de Lysimaque. Dans la confusion des choses,
plusieurs provinces se soulevèrent: les royaumes de Pergame, de
Cappadoce et de Bithynie se formèrent. Mais ces petits États timides
regardèrent toujours l’humiliation de leurs anciens maîtres comme une
fortune pour eux.
Comme les rois de Syrie virent toujours avec une envie extrême la
félicité du royaume d’Égypte, ils ne songèrent qu’à le conquérir; ce
qui fit que, négligeant l’Orient, ils y perdirent plusieurs provinces
et furent fort mal obéis dans les autres.
Enfin, les rois de Syrie tenaient la haute et la basse Asie. Mais
l’expérience a fait voir que, dans ce cas, lorsque la capitale et les
principales forces sont dans les provinces basses de l’Asie, on ne
peut pas conserver les hautes, et que, quand le siège de l’empire est
dans les hautes, on s’affaiblit en voulant garder les basses. L’empire
des Perses et celui de Syrie ne furent jamais si forts que celui des
Parthes, qui n’avait qu’une partie des provinces des deux premiers. Si
Cyrus n’avait pas conquis le royaume de Lydie, si Séleucus était resté
à Babylone et avait laissé les provinces maritimes aux successeurs
d’Antigone, l’empire des Perses aurait été invincible pour les Grecs,
et celui de Séleucus, pour les Romains. Il y a de certaines bornes que
la nature a données aux États pour mortifier l’ambition des hommes;
lorsque les Romains les passèrent, les Parthes les firent presque
toujours périr ; quand les Parthes osèrent les passer, ils furent
d’abord obligés de revenir; et, de nos jours, les Turcs, qui ont
avancé au-delà de ces limites, ont été contraints d’y rentrer.
Les rois de Syrie et d’Égypte avaient dans leur pays deux sortes
de sujets: les peuples conquérants et les peuples conquis. Ces
premiers, encore pleins de l’idée de leur origine, étaient très
difficilement gouvernés; ils n’avaient point cet esprit d’indépendance
qui nous porte à secouer le joug, mais cette impatience qui nous fait
désirer de changer de maître.
Mais la faiblesse principale du royaume de Syrie venait de celle
de la Cour, où régnaient des successeurs de Darius, et non pas
d’Alexandre. Le luxe, la vanité et la mollesse, qui, en aucun siècle,
n’ont quitté les cours d’Asie, régnaient surtout dans celle-ci. Le mal
passa au peuple et aux soldats et devint contagieux pour les Romains
mêmes, puisque la guerre qu’ils firent contre Antiochus est la vraie
époque de leur corruption.
Telle était la situation du royaume de Syrie lorsqu’Antiochus, qui
avait fait de grandes choses, entreprit la guerre contre les Romains.
Mais il ne se conduisit pas même avec la sagesse que l’on emploie dans
les affaires ordinaires. Annibal voulait qu’on renouvelât la guerre en
Italie, et qu’on gagnât Philippe, ou qu’on le rendît neutre. Antiochus
ne fit rien de cela. Il se montra dans la Grèce avec une petite partie
de ses forces, et, comme s’il avait voulu y voir la guerre, et non pas
la faire, il ne fut occupé que de ses plaisirs. II fut battu, s’enfuit
en Asie, plus effrayé que vaincu.
Philippe, dans cette guerre, entraîné par les Romains comme par un
torrent, les servit de tout son pouvoir et devint l’instrument de
leurs victoires. Le plaisir de se venger et de ravager l’Étolie, la
promesse qu’on lui diminuerait le tribut, et qu’on lui laisserait
quelques villes, des jalousies qu’il eut d’Antiochus, enfin, de petits
motifs le déterminèrent, et, n’osant concevoir la pensée de secouer le
joug, il ne songea qu’à l’adoucir.
Antiochus jugea si mal des affaires qu’il s’imagina que les
Romains le laisseraient tranquille en Asie. Mais ils l’y suivirent. II
fut vaincu encore, et, dans sa consternation, il consentit au traité
le plus infâme qu’un grand prince ait jamais fait.
Je ne sache rien de si magnanime que la résolution que prit un
monarque qui a régné de nos jours , de s’ensevelir plutôt sous les
débris du trône que d’accepter des propositions qu’un roi ne doit pas
entendre; il avait l’âme trop fière pour descendre plus bas que ses
malheurs ne l’avaient mis, et il savait bien que le courage peut
raffermir une couronne, et que l’infamie ne le fait jamais.
C’est une chose commune de voir des princes qui savent donner une
bataille; il y en a bien peu qui sachent faire une guerre, qui soient
également capables de se servir de la Fortune et de l’attendre, et
qui, avec cette disposition d’esprit qui donne de la méfiance avant
que d’entreprendre, aient celle de ne craindre plus rien après avoir
entrepris.
Après l’abaissement d’Antiochus, il ne restait plus que de petites
puissances, si l’on en excepte l’Égypte, qui, par sa situation, sa
fécondité, son commerce, le nombre de ses habitants, ses forces de mer
et de terre, aurait pu être formidable. Mais la cruauté de ses rois,
leur lâcheté, leur avarice, leur imbécillité, leurs affreuses
voluptés, les rendirent si odieux à leurs sujets qu’ils ne se
soutinrent la plupart du temps que par la protection des Romains.
C’était, en quelque façon, une loi fondamentale de la couronne
d’Égypte que les sœurs succédaient avec les frères, et, afin de
maintenir l’unité dans le gouvernement, on mariait le frère avec la
sœur. Or il est difficile de rien imaginer de plus pernicieux dans la
politique qu’un pareil ordre de succession: car, tous les petits
démêlés domestiques devenant des désordres dans l’État; celui des deux
qui avait le moindre chagrin soulevait d’abord contre l’autre le
peuple d’Alexandrie, populace immense, toujours prête à se joindre au
premier de ses rois qui voulait l’agiter. De plus, les royaumes de
Cyrène et de Chypre étant ordinairement entre les mains d’autres
princes de cette maison, avec des droits réciproques sur le tout, il
arrivait qu’il y avait presque toujours des princes régnants et des
prétendants à la couronne, que ces rois étaient sur un trône
chancelant, et que, mal établis au-dedans, ils étaient sans pouvoir
au-dehors.
Les forces des rois d’Égypte, comme celles des autres rois d’Asie,
consistaient dans leurs auxiliaires grecs. Outre l’esprit de liberté,
d’honneur et de gloire qui animait les Grecs, ils s’occupaient sans
cesse à toutes sortes d’exercices du corps: ils avaient dans leurs
principales villes des jeux établis, où les vainqueurs obtenaient des
couronnes aux yeux de toute la Grèce; ce qui donnait une émulation
générale. Or, dans un temps où l’on combattait avec des armes dont le
succès dépendait de la force et de l’adresse de celui qui s’en
servait, on ne peut douter que des gens ainsi exercés n’eussent de
grands avantages sur cette foule de Barbares pris indifféremment et
menés sans choix à la guerre, comme les armées de Darius le firent
bien voir.
Les Romains, pour priver les rois d’une telle milice et leur ôter
sans bruit leurs principales forces, firent deux choses: premièrement,
ils établirent peu à peu comme une maxime, chez les villes grecques,
qu’elles ne pourraient avoir aucune alliance, accorder du secours ou
faire la guerre à qui que ce fût, sans leur consentement; de plus,
dans leurs traités avec les rois, ils leur défendirent de faire
aucunes levées chez les alliés des Romains; ce qui les réduisit à
leurs troupes nationales .
Chapitre VI: De la conduite que les romains tinrent pour soumettre
tous les peuples
Dans le cours de tant de prospérités, où l’on se néglige pour
l’ordinaire, le Sénat agissait toujours avec la même profondeur, et,
pendant que les armées consternaient tout, il tenait à terre ceux
qu’il trouvait abattus.
Il s’érigea en tribunal qui jugea tous les peuples à la fin de
chaque guerre, il décidait des peines et des récompenses que chacun
avait méritées; il ôtait une partie du domaine du peuple vaincu pour
la donner aux alliés; en quoi il faisait deux choses: il attachait à
Rome des rois dont elle avait peu à craindre et beaucoup à espérer, et
il en affaiblissait d’autres dont elle n’avait rien à espérer et tout
à craindre.
On se servait des alliés pour faire la guerre à un ennemi; mais
d’abord on détruisit les destructeurs. Philippe fut vaincu par le
moyen des Étoliens, qui furent anéantis d’abord après, pour s’être
joints à Antiochus. Antiochus fut vaincu par le secours des Rhodiens;
mais, après qu’on leur eut donné des récompenses éclatantes, on les
humilia pour jamais, sous prétexte qu’ils avaient demandé qu’on fît la
paix avec Persée.
Quand ils avaient plusieurs ennemis sur les bras, ils accordaient
une trêve au plus faible, qui se croyait heureux de l’obtenir,
comptant pour beaucoup d’avoir différé sa ruine.
Lorsque l’on était occupé à une grande guerre, le Sénat
dissimulait toutes sortes d’injures et attendait dans le silence que
le temps de la punition fût venu. Que si quelque peuple lui envoyait
les coupables, il refusait de les punir, aimant mieux tenir toute la
nation pour criminelle et se réserver une vengeance utile.
Comme ils faisaient à leurs ennemis des maux inconcevables, il ne
se formait guère de ligues contre eux car celui qui était le plus
éloigné du péril ne voulait pas en approcher.
Par là, ils recevaient rarement la guerre, mais la faisaient
toujours dans le temps, de la manière et avec ceux qu’il leur
convenait, et, de tant de peuples qu’ils attaquèrent, il y en a bien
peu qui n’eussent souffert toutes sortes d’injures si l’on avait voulu
les laisser en paix.
Leur coutume étant de parler toujours en maîtres, les ambassadeurs
qu’ils envoyaient chez les peuples qui n’avaient point encore senti
leur puissance étaient sûrement maltraités; ce qui était un prétexte
sûr pour faire une nouvelle guerre .
Comme ils ne faisaient jamais la paix de bonne foi, et que, dans
le dessein d’envahir tout, leurs traités n’étaient proprement que des
suspensions de guerre, ils y mettaient des conditions qui commençaient
toujours la ruine de l’État qui les acceptait: ils faisaient sortir
les garnisons des places fortes, ou bornaient le nombre des troupes de
terre, ou se faisaient livrer les chevaux ou les éléphants, et, si ce
peuple était puissant sur la mer, ils l’obligeaient de brûler ses
vaisseaux et quelquefois d’aller habiter plus avant dans les terres.
Après avoir détruit les armées d’un prince, ils ruinaient ses
finances par des taxes excessives ou un tribut, sous prétexte de lui
faire payer les frais de la guerre: nouveau genre de tyrannie, qui le
forçait d’opprimer ses sujets et de perdre leur amour.
Lorsqu’ils accordaient la paix à quelque prince, ils prenaient
quelqu’un de ses frères ou de ses enfants en otage; ce qui leur
donnait le moyen de troubler son royaume à leur fantaisie. Quand ils
avaient le plus proche héritier, ils intimidaient le possesseur; s’ils
n’avaient qu’un prince d’un degré éloigné, ils s’en servaient pour
animer les révoltes des peuples.
Quand quelque prince ou quelque peuple s’était soustrait de
l’obéissance de son souverain, ils lui accordaient d’abord le titre
d’allié du peupleromain , et, par là, ils le rendaient sacré et
inviolable; de manière qu’il n’y avait point de roi, quelque grand
qu’il fût, qui pût un moment être sûr de ses sujets, ni même de sa
famille.
Quoique le titre de leur allié fût une espèce de servitude, il
était néanmoins très recherché : car on était sûr que l’on ne recevait
d’injures que d’eux, et l’on avait sujet d’espérer qu’elles seraient
moindres; ainsi il n’y avait point de services que les peuples et les
rois ne fussent prêts de rendre, ni de bassesses qu’ils ne fissent
pour l’obtenir.
Ils avaient plusieurs sortes d’alliés. Les uns leur étaient unis
par des privilèges et une participation de leur grandeur, comme les
Latins et les Herniques; d’autres, par l’établissement même, comme
leurs colonies; quelques-uns, par les bienfaits, comme furent
Massinisse, Euménès et Attalus, qui tenaient d’eux leur royaume ou
leur agrandissement; d’autres, par des traités libres, et ceux-là
devenaient sujets par un long usage de l’alliance, comme les rois
d’Égypte, de Bithynie, de Cappadoce, et la plupart des villes
grecques; plusieurs, enfin, par des traités forcés et par la loi de
leur sujétion, comme Philippe et Antiochus, car ils n’accordaient
point de paix à un ennemi qui ne contînt une alliance, c’est-à-dire
qu’ils ne soumettaient point de peuple qui ne leur servît à en
abaisser d’autres.
Lorsqu’ils laissaient la liberté à quelques villes, ils y
faisaient d’abord naître deux factions : l’une défendait les lois et
la liberté du pays, l’autre soutenait qu’il n’y avait de loi que la
volonté des Romains; et, comme cette dernière faction était toujours
la plus puissante, on voit bien qu’une pareille liberté n’était qu’un
nom.
Quelquefois ils se rendaient maîtres d’un pays sous prétexte de
succession: ils entrèrent en Asie, en Bithynie, en Libye, par les
testaments d’Attalus, de Nicomède et d’Appion, et l’Égypte fut
enchaînée par celui du roi de Cyrène.
Pour tenir les grands princes toujours faibles, ils ne voulaient
pas qu’ils reçussent dans leur alliance ceux à qui ils avaient accordé
la leur , et, comme ils ne la refusaient à aucun des voisins d’un
prince puissant, cette condition, mise dans un traité de paix, ne lui
laissait plus d’alliés.
De plus, lorsqu’ils avaient vaincu quelque prince considérable,
ils mettaient dans le traité qu’il ne pourrait faire la guerre pour
ses différends avec les alliés des Romains (c’est-à-dire,
ordinairement, avec tous ses voisins), mais qu’il les mettrait en
arbitrage; ce qui lui ôtait pour l’avenir la puissance militaire.
Et, pour se la réserver toute, ils en privaient leurs alliés
mêmes: dès que ceux-ci avaient le moindre démêlé, ils envoyaient des
ambassadeurs qui les obligeaient de faire la paix. Il n’y a qu’à voir
comme ils terminèrent les guerres d’Attalus et de Prusias.
Quand quelque prince avait fait une conquête, qui souvent l’avait
épuisé, un ambassadeur romain survenait d’abord, qui la lui arrachait
des mains. Entre mille exemples, on peut se rappeler comment, avec une
parole, ils chassèrent d’Égypte Antiochus.
Sachant combien les peuples d’Europe étaient propres à la guerre,
ils établirent comme une loi qu’il ne serait permis à aucun roi d’Asie
d’entrer en Europe et d’y assujettir quelque peuple que ce fût . Le
principal motif de la guerre qu’ils firent à Mithridate fut que,
contre cette défense, il avait soumis quelques Barbares .
Lorsqu’ils voyaient que deux peuples étaient en guerre, quoiqu’ils
n’eussent aucune alliance, ni rien à démêler avec l’un ni avec
l’autre, ils ne laissaient pas de paraître sur la scène, et, comme nos
chevaliers errants, ils prenaient le parti du plus faible. C’était,
dit Denys d’Halicarnasse , une ancienne coutume des Romains d’accorder
toujours leur secours à quiconque venait l’implorer.
Ces coutumes des Romains n’étaient point quelques faits
particuliers arrivés par hasard; c’étaient des principes toujours
constants, et cela se peut voir aisément: car les maximes dont ils
firent usage contre les plus grandes puissances furent précisément
celles qu’ils avaient employées dans les commencements contre les
petites villes qui étaient autour d’eux.
Ils se servirent d’Euménès et de Massinisse pour subjuguer
Philippe et Antiochus, comme ils s’étaient servis des Latins et des
Herniques pour subjuguer les Volsques et les Toscans; ils se firent
livrer les flottes de Carthage et des rois d’Asie, comme ils s’étaient
fait donner les barques d’Antium; ils ôtèrent les liaisons politiques
et civiles entre les quatre parties de la Macédoine, comme ils avaient
autrefois rompu l’union des petites villes latines .
Mais surtout leur maxime constante fut de diviser. La république
d’Achaïe était formée par une association de villes libres; le Sénat
déclara que chaque ville se gouvernerait dorénavant par ses propres
lois, sans dépendre d’une autorité commune.
La république des Béotiens était pareillement une ligue de
plusieurs villes. Mais, comme, dans la guerre contre Persée, les unes
suivirent le parti de ce prince, les autres, celui des Romains,
ceux-ci les reçurent en grâce moyennant la dissolution de l’alliance
commune.
Si un grand prince qui a régné de nos jours avait suivi ces
maximes, lorsqu’il vit un de ses voisins détrôné, il aurait employé de
plus grandes forces pour le soutenir et le borner dans l’île qui lui
resta fidèle: en divisant la seule puissance qui pût s’opposer à ses
desseins, il aurait tiré d’immenses avantages du malheur même de son
allié.
Lorsqu’il y avait quelques disputes dans un État, ils jugeaient
d’abord l’affaire, et, par là, ils étaient sûrs de n’avoir contre eux
que la partie qu’ils avaient condamnée. Si c’était des princes du même
sang qui se disputaient la couronne, ils les déclaraient quelquefois
tous deux rois ; si l’un d’eux était en bas âge , ils décidaient en sa
faveur, et ils en prenaient la tutelle, comme protecteurs de
l’univers. Car ils avaient porté les choses au point que les peuples
et les rois étaient leurs sujets sans savoir précisément par quel
titre, étant établi que c’était assez d’avoir ouï parler d’eux pour
devoir leur être soumis.
Ils ne faisaient jamais de guerres éloignées sans s’être procuré
quelque allié auprès de l’ennemi qu’ils attaquaient, qui pût joindre
ses troupes à l’armée qu’ils envoyaient, et, comme elle n’était jamais
considérable par le nombre, ils observaient toujours d’en tenir une
autre dans la province la plus voisine de l’ennemi et une troisième
dans Rome, toujours prête à marcher . Ainsi ils n’exposaient qu’une
très petite partie de leurs forces, pendant que leur ennemi mettait au
hasard toutes les siennes .
Quelquefois ils abusaient de la subtilité des termes de leur
langue: ils détruisirent Carthage, disant qu’ils avaient promis de
conserver la cité, et non pas la ville. On sait comment les Étoliens,
qui s’étaient abandonnés à leur foi, furent trompés: les Romains
prétendirent que la signification de ces mots: s’abandonner à la foi
d’un ennemi , emportait la perte de toutes sortes de choses: des
personnes, des terres, des villes, des temples et des sépultures même.
Ils pouvaient même donner à un traité une interprétation
arbitraire: ainsi, lorsqu’ils voulurent abaisser les Rhodiens, ils
dirent qu’ils ne leur avaient pas donné autrefois la Lycie comme
présent, mais comme amie et alliée.
Lorsqu’un de leurs généraux faisait la paix pour sauver son armée
prête à périr, le Sénat, qui ne la ratifiait point, profitait de cette
paix et continuait la guerre. Ainsi, quand Jugurtha eut enfermé une
armée romaine, et qu’il l’eut laissée aller sous la foi d’un traité,
on se servit contre lui des troupes mêmes qu’il avait sauvées; et,
lorsque les Numantins eurent réduit vingt mille Romains prêts à mourir
de faim à demander la paix, cette paix, qui avait sauvé tant de
citoyens, fut rompue à Rome, et l’on éluda la foi publique en envoyant
le consul qui l’avait signée .
Quelquefois ils traitaient de la paix avec un prince sous des
conditions raisonnables, et, lorsqu’il les avait exécutées, ils en
ajoutaient de telles, qu’il était forcé de recommencer la guerre.
Ainsi, quand ils se furent fait livrer par Jugurtha ses éléphants, ses
chevaux, ses trésors, ses transfuges, ils lui demandèrent de livrer sa
personne: chose qui, étant pour un prince le dernier des malheurs, ne
peut jamais faire une condition de paix .
Enfin, ils jugèrent les rois pour leurs fautes et leurs crimes
particuliers: ils écoutèrent les plaintes de tous ceux qui avaient
quelques démêlés avec Philippe, ils envoyèrent des députés pour
pourvoir à leur sûreté; et ils firent accuser Persée devant eux pour
quelques meurtres et quelques querelles avec des citoyens des villes
alliées.
Comme on jugeait de la gloire d’un général par la quantité de l’or
et de l’argent qu’on portait à son triomphe, il ne laissait rien à
l’ennemi vaincu. Rome s’enrichissait toujours, et chaque guerre la
mettait en état d’en entreprendre une autre.
Les peuples qui étaient amis ou alliés se ruinaient tous par les
présents immenses qu’ils faisaient pour conserver la faveur ou
l’obtenir plus grande, et la moitié de l’argent qui fut envoyé pour ce
sujet aux Romains aurait suffi pour les vaincre .
Maîtres de l’univers, ils s’en attribuèrent tous les trésors:
ravisseurs moins injustes en qualité de conquérants qu’en qualité de
législateurs. Ayant su que Ptolomée, roi de Chypre, avait des
richesses immenses, ils firent une loi, sur la proposition d’un
tribun, par laquelle ils se donnèrent l’hérédité d’un homme vivant et
la confiscation d’un prince allié .
Bientôt la cupidité des particuliers acheva d’enlever ce qui avait
échappé à l’avarice publique. Les magistrats et les gouverneurs
vendaient aux rois leurs injustices. Deux compétiteurs se ruinaient à
l’envi pour acheter une protection toujours douteuse contre un rival
qui n’était pas entièrement épuisé: car on n’avait pas même cette
justice des brigands, qui portent une certaine probité dans l’exercice
du crime. Enfin, les droits légitimes ou usurpés ne se soutenant que
par de l’argent, les princes, pour en avoir, dépouillaient les
temples, confisquaient les biens des plus riches citoyens. On faisait
mille crimes pour donner aux Romains tout l’argent du monde.
Mais rien ne servit mieux Rome que le respect qu’elle imprima à la
terre. Elle mit d’abord les rois dans le silence et les rendit comme
stupides; il ne s’agissait pas du degré de leur puissance, mais leur
personne propre était attaquée: risquer une guerre, c’était s’exposer
à la captivité, à la mort, à l’infamie du triomphe. Ainsi des rois qui
vivaient dans le faste et dans les délices n’osaient jeter des regards
fixes sur le peuple romain, et, perdant le courage, ils attendaient de
leur patience et de leurs bassesses quelque délai aux misères dont ils
étaient menacés .
Remarquez, je vous prie, la conduite des Romains. Après la défaite
d’Antiochus, ils étaient maîtres de l’Afrique, de l’Asie et de la
Grèce, sans y avoir presque de ville en propre. Il semblait qu’ils ne
conquissent que pour donner; mais ils restaient si bien les maîtres
que, lorsqu’ils faisaient la guerre à quelque prince, ils
l’accablaient, pour ainsi dire, du poids de tout l’univers.
Il n’était pas temps encore de s’emparer des pays conquis. S’ils
avaient gardé les villes prises à Philippe, ils auraient fait ouvrir
les yeux aux Grecs; si, après la seconde guerre punique ou celle
contre Antiochus, ils avaient pris des terres en Afrique ou en Asie,
ils n’auraient pu conserver des conquêtes si peu solidement établies .
Il fallait attendre que toutes les nations fussent accoutumées à
obéir comme libres et comme alliées, avant de leur commander comme
sujettes, et qu’elles eussent été se perdre peu à peu dans la
République romaine.
Voyez le traité qu’ils firent avec les Latins après la victoire du
lac Régille ; il fut un des principaux fondements de leur puissance.
On n’y trouve pas un seul mot qui puisse faire soupçonner l’empire.
C’était une manière lente de conquérir: on vainquait un peuple, et
on se contentait de l’affaiblir; on lui imposait des conditions qui le
minaient insensiblement; s’il se relevait, on l’abaissait encore
davantage, et il devenait sujet, sans qu’on pût donner une époque de
sa sujétion.
Ainsi Rome n’était pas proprement une monarchie ou une république,
mais la tête du corps formé par tous les peuples du monde .
Si les Espagnols, après la conquête du Mexique et du Pérou,
avaient suivi ce plan, ils n’auraient pas été obligés de tout détruire
pour tout conserver.
C’est la folie des conquérants de vouloir donner à tous les
peuples leurs lois et leurs coutumes; cela n’est bon à rien: car, dans
toute sorte de gouvernement, on est capable d’obéir.
Mais, Rome n’imposant aucunes lois générales, les peuples
n’avaient point entre eux de liaisons dangereuses; ils ne faisaient un
corps que par une obéissance commune, et, sans être compatriotes, ils
étaient tous romains.
On objectera peut-être que les empires fondés sur les lois des
fiefs n’ont jamais été durables, ni puissants. Mais il n’y a rien au
monde de si contradictoire que le plan des Romains et celui des
Barbares; et, pour n’en dire qu’un mot: le premier était l’ouvrage de
la force; l’autre, de la faiblesse; dans l’un, la sujétion était
extrême; dans l’autre, l’indépendance. Dans les pays conquis par les
nations germaniques, le pouvoir était dans la main des vassaux; le
droit seulement, dans la main du prince. C’était tout le contraire
chez les Romains.
Chapitre VII: Comment Mithridate put leur résister
De tous les rois que les Romains attaquèrent, Mithridate seul se
défendit avec courage et les mit en péril.
La situation de ses États était admirable pour leur faire la
guerre. Ils touchaient au pays inaccessible du Caucase, rempli de
nations féroces dont on pouvait se servir. De là, ils s’étendaient sur
la mer du Pont. Mithridate la couvrait de ses vaisseaux et allait
continuellement acheter de nouvelles armées de Scythes. L’Asie était
ouverte à ses invasions. Il était riche, parce que ses villes sur le
Pont-Euxin faisaient un commerce avantageux avec des nations moins
industrieuses qu’elles.
Les proscriptions, dont la coutume commença dans ces temps-là,
obligèrent plusieurs Romains de quitter leur patrie. Mithridate les
reçut à bras ouverts: il forma des légions où il les fit entrer, qui
furent ses meilleures troupes .
D’un autre côté, Rome, travaillée par ses dissensions civiles,
occupée de maux plus pressants, négligea les affaires d’Asie et laissa
Mithridate suivre ses victoires ou respirer après ses défaites.
Rien n’avait plus perdu la plupart des rois que le désir manifeste
qu’ils témoignaient de la paix: ils avaient détourné par là tous les
autres peuples de partager avec eux un péril dont ils voulaient tant
sortir eux-mêmes. Mais Mithridate fit d’abord sentir à toute la terre
qu’il était ennemi des Romains, et qu’il le serait toujours.
Enfin, les villes de Grèce et d’Asie, voyant que le joug des
Romains s’appesantissait tous les jours sur elles, mirent leur
confiance dans ce roi barbare, qui les appelait à la liberté.
Cette disposition des choses produisit trois grandes guerres, qui
forment un des beaux morceaux de l’histoire romaine, parce qu’on n’y
voit pas des princes déjà vaincus par les délices et l’orgueil, comme
Antiochus et Tigrane, ou par la crainte, comme Philippe, Persée et
Jugurtha, mais un roi magnanime, qui, dans les adversités, tel qu’un
lion qui regarde ses blessures, n’en était que plus indigné.
Elles sont singulières, parce que les révolutions y sont
continuelles et toujours inopinées: car, si Mithridate pouvait
aisément réparer ses armées, il arrivait aussi que, dans les revers,
où l’on a plus besoin d’obéissance et de discipline, ses troupes
barbares l’abandonnaient; s’il avait l’art de solliciter les peuples
et de faire révolter les villes, il éprouvait, à son tour, des
perfidies de la part de ses capitaines, de ses enfants et de ses
femmes; enfin, s’il eut affaire à des généraux romains malhabiles, on
envoya contre lui, en divers temps, Sylla, Lucullus et Pompée.
Ce prince, après avoir battu les généraux romains et fait la
conquête de l’Asie, de la Macédoine et de la Grèce, ayant été vaincu à
son tour par Sylla, réduit par un traité à ses anciennes limites,
fatigué par les généraux romains, devenu encore une fois leur
vainqueur et le conquérant de l’Asie, chassé par Lucullus, suivi dans
son propre pays, fut obligé de se retirer chez Tigrane, et, le voyant
perdu sans ressource, après sa défaite, ne comptant plus que sur
lui-même, il se réfugia dans ses propres États et s’y rétablit.
Pompée succéda à Lucullus, et Mithridate en fut accablé: il fuit
de ses États, et, passant l’Araxe, il marcha de péril en péril par le
pays des Laziens, et, ramassant dans son chemin ce qu’il trouva de
Barbares, il parut dans le Bosphore, devant son fils Maccharès, qui
avait fait sa paix avec les Romains .
Dans l’abîme où il était, il forma le dessein de porter la guerre
en Italie et d’aller à Rome avec les mêmes nations qui l’asservirent
quelques siècles après, et par le même chemin qu’elles tinrent .
Trahi par Pharnace, un autre de ses fils, et par une armée
effrayée de la grandeur de ses entreprises et des hasards qu’il allait
chercher, il mourut en roi.
Ce fut alors que Pompée, dans la rapidité de ses victoires, acheva
le pompeux ouvrage de la grandeur de Rome. Il unit au corps de son
empire des pays infinis; ce qui servit plus au spectacle de la
magnificence romaine qu’à sa vraie puissance. Et, quoiqu’il parût par
les écriteaux portés à son triomphe qu’il avait augmenté le revenu du
fisc de plus d’un tiers, le pouvoir n’augmenta pas, et la liberté
publique n’en fut que plus exposée .
Chapitre VIII: Des divisions qui furent toujours dans la ville
Pendant que Rome conquérait l’univers, il y avait dans ses
murailles une guerre cachée: c’étaient des feux comme ceux de ces
volcans qui sortent sitôt que quelque matière vient en augmenter la
fermentation.
Après l’expulsion des Rois, le gouvernement était devenu
aristocratique: les familles patriciennes obtenaient seules toutes les
magistratures, toutes les dignités et, par conséquent, tous les
honneurs militaires et civils .
Les patriciens, voulant empêcher le retour des Rois, cherchèrent à
augmenter le mouvement qui était dans l’esprit du peuple. Mais ils
firent plus qu’ils ne voulurent: à force de lui donner de la haine
pour les Rois, ils lui donnèrent un désir immodéré de la liberté.
Comme l’autorité royale avait passé tout entière entre les mains des
consuls, le peuple sentit que cette liberté dont on voulait lui donner
tant d’amour, il ne l’avait pas; il chercha donc à abaisser le
consulat, à avoir des magistrats plébéiens, et à partager avec les
nobles les magistratures curules. Les patriciens furent forcés de lui
accorder tout ce qu’il demanda: car, dans une ville où la pauvreté
était la vertu publique, où les richesses, cette voie sourde pour
acquérir la puissance, étaient méprisées, la naissance et les dignités
ne pouvaient pas donner de grands avantages. La puissance devait donc
revenir au plus grand nombre, et l’aristocratie, se changer peu à peu
en un État populaire.
Ceux qui obéissent à un roi sont moins tourmentés d’envie et de
jalousie que ceux qui vivent dans une aristocratie héréditaire. Le
prince est si loin de ses sujets qu’il n’en est presque pas vu, et il
est si fort au-dessus d’eux qu’ils ne peuvent imaginer aucun rapport
qui puisse les choquer. Mais les nobles qui gouvernent sont sous les
yeux de tous et ne sont pas si élevés que des comparaisons odieuses ne
se fassent sans cesse. Aussi a-t-on vu de tout temps, et le voit-on
encore, le peuple détester les sénateurs. Les républiques où la
naissance ne donne aucune part au gouvernement sont à cet égard les
plus heureuses: car le peuple peut moins envier une autorité qu’il
donne à qui il veut, et qu’il reprend à sa fantaisie.
Le peuple, mécontent des patriciens, se retira sur le Mont-Sacré.
On lui envoya des députés, qui l’apaisèrent, et, comme chacun se
promit secours l’un à l’autre en cas que les patriciens ne tinssent
pas les paroles données , ce qui eût causé, à tous les instants, des
séditions et aurait troublé toutes les fonctions des magistrats, on
jugea qu’il valait mieux créer une magistrature qui pût empêcher les
injustices faites à un plébéien . Mais, par une maladie éternelle des
hommes, les plébéiens, qui avaient obtenu des tribuns pour se
défendre, s’en servirent pour attaquer: ils enlevèrent peu à peu
toutes les prérogatives des patriciens. Cela produisit des
contestations continuelles. Le peuple était soutenu ou plutôt animé
par ses tribuns, et les patriciens étaient défendus par le Sénat, qui
était presque tout composé de patriciens, qui était plus porté pour
les maximes anciennes, et qui craignait que la populace n’élevât à la
tyrannie quelque tribun.
Le peuple employait pour lui ses propres forces et sa supériorité
dans les suffrages, ses refus d’aller à la guerre, ses menaces de se
retirer, la partialité de ses lois, enfin, ses jugements contre ceux
qui lui avaient fait trop de résistance. Le Sénat se défendait par sa
sagesse, sa justice et l’amour qu’il inspirait pour la patrie, par ses
bienfaits et une sage dispensation des trésors de la République, par
le respect que le peuple avait pour la gloire des principales familles
et la vertu des grands personnages ; par la religion même, les
institutions anciennes et la suppression des jours d’assemblée sous
prétexte que les auspices n’avaient pas été favorables, par les
clients, par l’opposition d’un tribun à un autre, par la création d’un
dictateur , les occupations d’une nouvelle guerre ou les malheurs qui
réunissaient tous les intérêts, enfin, par une condescendance
paternelle à accorder au peuple une partie de ses demandes pour lui
faire abandonner les autres, et cette maxime constante de préférer la
conservation de la République aux prérogatives de quelque ordre ou de
quelque magistrature que ce fût.
Dans la suite des temps, lorsque les plébéiens eurent tellement
abaissé les patriciens que cette distinction de famille devint vaine ,
et que les unes et les autres furent indifféremment élevées aux
honneurs, il y eut de nouvelles disputes entre le bas peuple, agité
par ses tribuns, et les principales familles patriciennes ou
plébéiennes, qu’on appela les nobles, et qui avaient pour elles le
Sénat, qui en était composé. Mais, comme les mœurs anciennes n’étaient
plus, que des particuliers avaient des richesses immenses, et qu’il
est impossible que les richesses ne donnent du pouvoir, les nobles
résistèrent avec plus de force que les patriciens n’avaient fait; ce
qui fut cause de la mort des Gracques et de plusieurs de ceux qui
travaillèrent sur leur plan .
Il faut que je parle d’une magistrature qui contribua beaucoup à
maintenir le gouvernement de Rome: ce fut celle des censeurs. Ils
faisaient le dénombrement du peuple, et, de plus, comme la force de la
République consistait dans la discipline, l’austérité des mœurs et
l’observation constante de certaines coutumes, ils corrigeaient les
abus que la loi n’avait pas prévus, ou que le magistrat ordinaire ne
pouvait pas punir . Il y a de mauvais exemples qui sont pires que les
crimes, et plus d’États ont péri parce qu’on a violé les mœurs, que
parce qu’on a violé les lois. À Rome, tout ce qui pouvait introduire
des nouveautés dangereuses, changer le cœur ou l’esprit du citoyen, et
en empêcher, si j’ose me servir de ce terme, la perpétuité, les
désordres domestiques ou publics, étaient réformés par les censeurs :
ils pouvaient chasser du Sénat qui ils voulaient, ôter à un chevalier
le cheval qui lui était entretenu par le public, mettre un citoyen
dans une autre tribu et même parmi ceux qui payaient les charges de la
ville sans avoir part à ses privilèges .
M. Livius nota le peuple même, et, de trente-cinq tribus, il en
mit trente-quatre au rang de ceux qui n’avaient point de part aux
privilèges de la ville . "Car, disait-il, après m’avoir condamné, vous
m’avez fait consul et censeur. Il faut donc que vous ayez prévariqué
une fois, en m’infligeant une peine, ou deux fois, en me créant consul
et ensuite censeur."
M. Duronius, tribun du peuple, fut chassé du Sénat par les
censeurs parce que, pendant sa magistrature, il avait abrogé la loi
qui bornait les dépenses des festins .
C’était une institution bien sage: ils ne pouvaient ôter à
personne une magistrature, parce que cela aurait troublé l’exercice de
la puissance publique ; mais ils faisaient déchoir de l’ordre et du
rang et privaient, pour ainsi dire, un citoyen de sa noblesse
particulière.
Servius Tullius avait fait la fameuse division par centuries, que
Tite-Live et Denys d’Halicarnasse nous ont si bien expliquée. Il avait
distribué cent quatre-vingt-treize centuries en six classes et mis
tout le bas peuple dans la dernière centurie, qui formait seule la
sixième classe. On voit que cette disposition excluait le bas peuple
du suffrage, non pas de droit, mais de fait. Dans la suite, on régla
qu’excepté dans quelques cas particuliers on suivrait dans les
suffrages la division par tribus. Il y en avait trente-cinq, qui
donnaient chacune leur voix: quatre de la ville et trente-une de la
campagne. Les principaux citoyens, tous laboureurs, entrèrent
naturellement dans les tribus de la campagne, et celles de la ville
reçurent le bas peuple , qui, y étant enfermé, influait très peu dans
les affaires, et cela était regardé comme le salut de la République.
Et, quand Fabius remit dans les quatre tribus de la ville le menu
peuple, qu’Appius Claudius avait répandu dans toutes, il en acquit le
surnom de Très Grand . Les censeurs jetaient les yeux, tous les cinq
ans, sur la situation actuelle de la République et distribuaient de
manière le peuple, dans ses diverses tribus, que les tribuns et les
ambitieux ne pussent pas se rendre maîtres des suffrages, et que le
peuple même ne pût pas abuser de son pouvoir .
Le gouvernement de Rome fut admirable en ce que, depuis sa
naissance, sa constitution se trouva telle, soit par l’esprit du
peuple, la force du Sénat ou l’autorité de certains magistrats, que
tout abus du pouvoir y put toujours être corrigé.
Carthage périt parce que, lorsqu’il fallut retrancher les abus,
elle ne put souffrir la main de son Annibal même. Athènes tomba parce
que ses erreurs lui parurent si douces qu’elle ne voulut pas en
guérir. Et, parmi nous, les républiques d’Italie, qui se vantent de la
perpétuité de leur gouvernement, ne doivent se vanter que de la
perpétuité de leurs abus; aussi n’ont-elles pas plus de liberté que
Rome n’en eut du temps des Décemvirs .
Le gouvernement d’Angleterre est plus sage, parce qu’il y a un
corps qui l’examine continuellement, et qui s’examine continuellement
lui-même, et telles sont ses erreurs qu’elles ne sont jamais longues,
et que, par l’esprit d’attention qu’elles donnent à la Nation, elles
sont souvent utiles.
En un mot, un gouvernement libre, c’est-à-dire toujours agité, ne
saurait se maintenir s’il n’est, par ses propres lois, capable de
correction.
Chapitre IX: Deux causes de la perte de Rome
Lorsque la domination de Rome était bornée dans l’Italie, la
République pouvait facilement subsister. Tout soldat était également
citoyen: chaque consul levait une armée, et d’autres citoyens allaient
à la guerre sous celui qui succédait. Le nombre des troupes n’étant
pas excessif, on avait attention à ne recevoir dans la milice que des
gens qui eussent assez de bien pour avoir intérêt à la conservation de
la ville . Enfin, le Sénat voyait de près la conduite des généraux et
leur ôtait la pensée de rien faire contre leur devoir.
Mais, lorsque les légions passèrent les Alpes et la mer, les gens
de guerre, qu’on était obligé de laisser pendant plusieurs campagnes
dans les pays que l’on soumettait, perdirent peu à peu l’esprit de
citoyens, et les généraux, qui disposèrent des armées et des royaumes,
sentirent leur force et ne purent plus obéir.
Les soldats commencèrent donc à ne reconnaître que leur général, à
fonder sur lui toutes leurs espérances, et à voir de plus loin la
ville. Ce ne furent plus les soldats de la République, mais de Sylla,
de Marius, de Pompée, de César. Rome ne put plus savoir si celui qui
était à la tête d’une armée, dans une province, était son général ou
son ennemi.
Tandis que le peuple de Rome ne fut corrompu que par ses tribuns,
à qui il ne pouvait accorder que sa puissance même, le Sénat put
aisément se défendre, parce qu’il agissait constamment, au lieu que la
populace passait sans cesse de l’extrémité de la fougue à l’extrémité
de la faiblesse. Mais, quand le peuple put donner à ses favoris une
formidable autorité au-dehors, toute la sagesse du Sénat devint
inutile, et la République fut perdue.
Ce qui fait que les États libres durent moins que les autres,
c’est que les malheurs et les succès qui leur arrivent leur font
presque toujours perdre la liberté, au lieu que les succès et les
malheurs d’un État où le peuple est soumis confirment également sa
servitude. Une république sage ne doit rien hasarder qui l’expose à la
bonne ou à la mauvaise fortune: le seul bien auquel elle doit aspirer,
c’est à la perpétuité de son État.
Si la grandeur de l’Empire perdit la République, la grandeur de la
ville ne la perdit pas moins.
Rome avait soumis tout l’univers avec le secours des peuples
d’Italie, auxquels elle avait donné en différents temps divers
privilèges : la plupart de ces peuples ne s’étaient pas d’abord fort
souciés du droit de bourgeoisie chez les Romains, et quelques-uns
aimèrent mieux garder leurs usages . Mais, lorsque ce droit fut celui
de la souveraineté universelle, qu’on ne fut rien dans le monde si
l’on n’était citoyen romain, et qu’avec ce titre on était tout, les
peuples d’Italie résolurent de périr ou d’être romains. Ne pouvant en
venir à bout par leurs brigues et par leurs prières, ils prirent la
voie des armes: ils se révoltèrent dans tout ce côté qui regarde la
Mer Ionienne; les autres alliés allaient les suivre . Rome, obligée de
combattre contre ceux qui étaient, pour ainsi dire, les mains avec
lesquelles elle enchaînait l’univers, était perdue; elle allait être
réduite à ses murailles: elle accorda ce droit tant désiré aux alliés
qui n’avaient pas encore cessé d’être fidèles ; et peu à peu elle
l’accorda à tous.
Pour lors, Rome ne fut plus cette ville dont le peuple n’avait eu
qu’un même esprit, un même amour pour la liberté, une même haine pour
la tyrannie, où cette jalousie du pouvoir du Sénat et des prérogatives
des grands, toujours mêlée de respect, n’était qu’un amour de
l’égalité. Les peuples d’Italie étant devenus ses citoyens, chaque
ville y apporta son génie, ses intérêts particuliers et sa dépendance
de quelque grand protecteur . La ville, déchirée, ne forma plus un
tout ensemble, et, comme on n’en était citoyen que par une espèce de
fiction, qu’on n’avait plus les mêmes magistrats, les mêmes murailles,
les mêmes dieux, les mêmes temples, les mêmes sépultures, on ne vit
plus Rome des mêmes yeux, on n’eut plus le même amour pour la patrie,
et les sentiments romains ne furent plus.
Les ambitieux firent venir à Rome des villes et des nations
entières pour troubler les suffrages ou se les faire donner; les
assemblées furent de véritables conjurations; on appelacomices une
troupe de quelques séditieux; l’autorité du peuple, ses lois,
lui-même, devinrent des choses chimériques, et l’anarchie fut telle
qu’on ne put plus savoir si le peuple avait fait une ordonnance, ou
s’il ne l’avait point faite .
On n’entend parler dans les auteurs que des divisions qui
perdirent Rome. Mais on ne voit pas que ces divisions y étaient
nécessaires, qu’elles y avaient toujours été, et qu’elles y devaient
toujours être. Ce fut uniquement la grandeur de la République qui fit
le mal, et qui changea en guerres civiles les tumultes populaires. Il
fallait bien qu’il y eût à Rome des divisions, et ces guerriers si
fiers, si audacieux, si terribles au-dehors, ne pouvaient pas être
bien modérés au-dedans. Demander, dans un État libre, des gens hardis
dans la guerre et timides dans la paix, c’est vouloir des choses
impossibles, et, pour règle générale, toutes les fois qu’on verra tout
le monde tranquille dans un État qui se donne le nom de république, on
peut être assuré que la liberté n’y est pas.
Ce qu’on appelle uniondans un corps politique est une chose très
équivoque: la vraie est une union d’harmonie, qui fait que toutes les
parties, quelque opposées qu’elles nous paraissent, concourent au bien
général de la société, comme des dissonances dans la musique
concourent à l’accord total. Il peut y avoir de l’union dans un État
où l’on ne croit voir que du trouble, c’est-à-dire une harmonie d’où
résulte le bonheur, qui seul est la vraie paix. Il en est comme des
parties de cet univers, éternellement liées par l’action des unes et
la réaction des autres.
Mais, dans l’accord du despotisme asiatique, c’est-à-dire de tout
gouvernement qui n’est pas modéré, il y a toujours une division
réelle: le laboureur, l’homme de guerre, le négociant, le magistrat,
le noble, ne sont joints que parce que les uns oppriment les autres
sans résistance, et, si l’on y voit de l’union, ce ne sont pas des
citoyens qui sont unis, mais des corps morts, ensevelis les uns auprès
des autres.
Il est vrai que les lois de Rome devinrent impuissantes pour
gouverner la République. Mais c’est une chose qu’on a vue toujours,
que de bonnes lois, qui ont fait qu’une petite république devient
grande, lui deviennent à charge lorsqu’elle s’est agrandie, parce
qu’elles étaient telles que leur effet naturel était de faire un grand
peuple, et non pas de le gouverner.
Il y a bien de la différence entre les lois bonnes et les lois
convenables, celles qui font qu’un peuple se rend maître des autres,
et celles qui maintiennent sa puissance lorsqu’il l’a acquise.
II y a à présent dans le monde une république que presque personne
ne connaît , et qui, dans le secret et dans le silence, augmente ses
forces chaque jour. Il est certain que, si elle parvient jamais à
l’état de grandeur où sa sagesse la destine, elle changera
nécessairement ses lois, et ce ne sera point l’ouvrage d’un
législateur, mais celui de la corruption même.
Rome était faite pour s’agrandir, et ses lois étaient admirables
pour cela . Aussi, dans quelque gouvernement qu’elle ait été, sous le
pouvoir des Rois, dans l’aristocratie ou dans l’État populaire, elle
n’a jamais cessé de faire des entreprises qui demandaient de la
conduite, et y a réussi. Elle ne s’est pas trouvée plus sage que tous
les autres États de la terre en un jour, mais continuellement; elle a
soutenu une petite, une médiocre, une grande fortune, avec la même
supériorité, et n’a point eu de prospérités dont elle n’ait profité,
ni de malheurs dont elle ne se soit servie.
Elle perdit sa liberté parce qu’elle acheva trop tôt son ouvrage .
Chapitre X: De la corruption des Romains
Je crois que la secte d’Épicure, qui s’introduisit à Rome sur la
fin de la République, contribua beaucoup à gâter le cœur et l’esprit
des Romains . Les Grecs en avaient été infatués avant eux. Aussi
avaient-ils été plus tôt corrompus. Polybe nous dit que, de son temps,
les serments ne pouvaient donner de la confiance pour un Grec, au lieu
qu’un Romain en était, pour ainsi dire, enchaîné .
Il y a un fait dans les lettres de Cicéron à Atticus qui nous
montre combien les Romains avaient changé à cet égard depuis le temps
de Polybe.
"Memmius, dit-il, vient de communiquer au Sénat l’accord que son
compétiteur et lui avaient fait avec les consuls, par lequel ceux-ci
s’étaient engagés de les favoriser dans la poursuite du consulat pour
l’année suivante; et eux, de leur côté, s’obligeaient de payer aux
consuls quatre cent mille sesterces s’ils ne leur fournissaient trois
augures qui déclareraient qu’ils étaient présents lorsque le peuple
avait fait la loi curiate , quoiqu’il n’en eût point fait, et deux
consulaires qui affirmeraient qu’ils avaient assisté à la signature du
sénatus-consulte qui réglait l’état de leurs provinces, quoiqu’il n’y
en eût point eu." Que de malhonnêtes gens dans un seul contrat!
Outre que la religion est toujours le meilleur garant que l’on
puisse avoir des mœurs des hommes, il y avait ceci de particulier chez
les Romains, qu’ils mêlaient quelque sentiment religieux à l’amour
qu’ils avaient pour leur patrie: cette ville fondée sous les meilleurs
auspices, ce Romulus, leur roi et leur dieu, ce Capitole, éternel
comme la Ville, et la Ville, éternelle comme son fondateur, avaient
fait autrefois sur l’esprit des Romains une impression qu’il eût été à
souhaiter qu’ils eussent conservée.
La grandeur de l’État fit la grandeur des fortunes particulières;
mais, comme l’opulence est dans les mœurs, et non pas dans les
richesses, celles des Romains, qui ne laissaient pas d’avoir des
bornes produisirent un luxe et des profusions qui n’en avaient point .
Ceux qui avaient d’abord été corrompus par leurs richesses le furent
ensuite par leur pauvreté; avec des biens au-dessus d’une condition
privée, il fut difficile d’être un bon citoyen; avec les désirs et les
regrets d’une grande fortune ruinée, on fut prêt à tous les attentats;
et, comme dit Salluste , on vit une génération de gens qui ne
pouvaient avoir de patrimoine, ni souffrir que d’autres en eussent.
Cependant, quelle que fût la corruption de Rome, tous les malheurs
ne s’y étaient pas introduits: car la force de son institution avait
été telle qu’elle avait conservé une valeur héroïque et toute son
application à la guerre au milieu des richesses, de la mollesse et de
la volupté; ce qui n’est, je crois, arrivé à aucune nation du monde.
Les citoyens romains regardaient le commerce et les arts comme des
occupations d’esclaves: ils ne les exerçaient point. S’il y eut
quelques exceptions, ce ne fut que de la part de quelques affranchis
qui continuaient leur première industrie. Mais, en général, ils ne
connaissaient que l’art de la guerre, qui était la seule voie pour
aller aux magistratures et aux honneurs. Ainsi les vertus guerrières
restèrent après qu’on eut perdu toutes les autres.
Chapitre XI: 1. De Sylla - 2. De Pompée et César
Je supplie qu’on me permette de détourner les yeux des horreurs
des guerres de Marius et de Sylla; on en trouvera dans Appien
l’épouvantable histoire. Outre la jalousie, l’ambition et la cruauté
des deux chefs, chaque Romain était furieux; les nouveaux citoyens et
les anciens ne se regardaient plus comme les membres d’une même
république , et l’on se faisait une guerre qui, par un caractère
particulier, était en même temps civile et étrangère.
Sylla fit des lois très propres à ôter la cause des désordres que
l’on avait vus: elles augmentaient l’autorité du Sénat, tempéraient le
pouvoir du peuple, réglaient celui des tribuns. La fantaisie qui lui
fit quitter la dictature sembla rendre la vie à la République; mais,
dans la fureur de ses succès, il avait fait des choses qui mirent Rome
dans l’impossibilité de conserver sa liberté.
Il ruina, dans son expédition d’Asie, toute la discipline
militaire: il accoutuma son armée aux rapines et lui donna des besoins
qu’elle n’avait jamais eus. Il corrompit une fois des soldats, qui
devaient dans la suite corrompre les capitaines.
Il entra dans Rome à main armée et enseigna aux généraux romains à
violer l’asile de la liberté .
II donna les terres des citoyens aux soldats , et il les rendit
avides pour jamais: car, dès ce moment, il n’y eut plus un homme de
guerre qui n’attendît une occasion qui pût mettre les biens de ses
concitoyens entre ses mains.
Il inventa les proscriptions et mit à prix la tête de tous ceux
qui n’étaient pas de son parti. Dès lors, il fut impossible de
s’attacher davantage à la République; car, parmi deux hommes
ambitieux, et qui se disputaient la victoire, ceux qui étaient neutres
et pour le parti de la liberté étaient sûrs d’être proscrits par celui
des deux qui serait le vainqueur. II était donc de la prudence de
s’attacher à l’un des deux.
Il vint après lui, dit Cicéron , un homme qui, dans une cause
impie et une victoire encore plus honteuse, ne confisqua pas seulement
les biens des particuliers, mais enveloppa dans la même calamité des
provinces entières.
Sylla, quittant la dictature, avait semblé ne vouloir vivre que
sous la protection de ses lois mêmes. Mais cette action, qui marqua
tant de modération, était elle-même une suite de ses violences. Il
avait donné des établissements à quarante-sept légions dans divers
endroits de l’Italie. Ces gens-là, dit Appien, regardant leur fortune
comme attachée à sa vie, veillaient à sa sûreté et étaient toujours
prêts à le secourir ou à le venger .
La République devant nécessairement périr, il n’était plus
question que de savoir comment et par qui elle devait être abattue.
Deux hommes également ambitieux, excepté que l’un ne savait pas
aller à son but si directement que l’autre, effacèrent par leur
crédit, par leurs exploits, par leurs vertus, tous les autres
citoyens: Pompée parut le premier, et César le suivit de près.
Pompée, pour s’attirer la faveur, fit casser les lois de Sylla qui
bornaient le pouvoir du peuple, et, quand il eut fait à son ambition
un sacrifice des lois les plus salutaires de sa patrie, il obtint tout
ce qu’il voulut, et la témérité du peuple fut sans bornes à son égard.
Les lois de Rome avaient sagement divisé la puissance publique en
un grand nombre de magistratures, qui se soutenaient, s’arrêtaient, et
se tempéraient l’une l’autre; et, comme elles n’avaient toutes qu’un
pouvoir borné, chaque citoyen était bon pour y parvenir, et le peuple,
voyant passer devant lui plusieurs personnages l’un après l’autre, ne
s’accoutumait à aucun d’eux. Mais, dans ces temps-ci, le système de la
République changea: les plus puissants se firent donner par le peuple
des commissions extraordinaires; ce qui anéantit l’autorité du peuple
et des magistrats et mit toutes les grandes affaires dans les mains
d’un seul ou de peu de gens .
Fallut-il faire la guerre à Sertorius? On en donna la commission à
Pompée. Fallut-il la faire à Mithridate? Tout le monde cria: "Pompée".
Eut-on besoin de faire venir des blés à Rome? Le peuple croit être
perdu si on n’en charge Pompée. Veut-on détruire les pirates? Il n’y a
que Pompée. Et, lorsque César menace d’envahir, le Sénat crie à son
tour et n’espère plus qu’en Pompée.
"Je crois bien, disait Marcus au peuple, que Pompée, que les
nobles attendent, aimera mieux assurer votre liberté que leur
domination; mais il y a eu un temps où chacun de vous avait la
protection de plusieurs, et non pas tous la protection d’un seul, et
où il était inouï qu’un mortel pût donner ou ôter de pareilles
choses."
À Rome, faite pour s’agrandir, il avait fallu réunir dans les
mêmes personnes les honneurs et la puissance; ce qui, dans des temps
de trouble, pouvait fixer l’administration du peuple sur un seul
citoyen.
Quand on accorde des honneurs, on sait précisément ce que l’on
donne; mais, quand on y joint le pouvoir, on ne peut dire à quel point
il pourra être porté.
Des préférences excessives données à un citoyen dans une
république ont toujours des effets nécessaires: elles font naître
l’envie du peuple, ou elles augmentent sans mesure son amour.
Deux fois Pompée, retournant à Rome, maître d’opprimer la
République, eut la modération de congédier ses armées avant que d’y
entrer, et d’y paraître en simple citoyen. Ces actions, qui le
comblèrent de gloire, firent que, dans la suite, quelque chose qu’il
eût faite au préjudice des lois, le Sénat se déclara toujours pour
lui.
Pompée avait une ambition plus lente et plus douce que celle de
César: celui-ci voulait aller à la souveraine puissance les armes à la
main, comme Sylla. Cette façon d’opprimer ne plaisait point à Pompée:
il aspirait à la dictature, mais par les suffrages du peuple; il ne
pouvait consentir à usurper la puissance, mais il aurait voulu qu’on
la lui remît entre les mains.
Comme la faveur du peuple n’est jamais constante, il y eut des
temps où Pompée vit diminuer son crédit ; et, ce qui le toucha bien
sensiblement, des gens qu’il méprisait augmentèrent le leur et s’en
servirent contre lui.
Cela lui fit faire trois choses également funestes: il corrompit
le peuple à force d’argent et mit dans les élections un prix aux
suffrages de chaque citoyen.
De plus, il se servit de la plus vile populace pour troubler les
magistrats dans leurs fonctions, espérant que les gens sages, lassés
de vivre dans l’anarchie, le créeraient dictateur par désespoir.
Enfin, il s’unit d’intérêts avec César et Crassus. Caton disait
que ce n’était pas leur inimitié qui avait perdu la République, mais
leur union. En effet, Rome était en ce malheureux état qu’elle était
moins accablée par les guerres civiles que par la paix, qui,
réunissant les vues et les intérêts des principaux, ne faisait plus
qu’une tyrannie.
Pompée ne prêta pas proprement son crédit à César, mais, sans le
savoir, il le lui sacrifia. Bientôt César employa contre lui les
forces qu’il lui avait données, et ses artifices même; il troubla la
ville par ses émissaires et se rendit maître des élections: consuls,
prêteurs, tribuns, furent achetés au prix qu’ils mirent eux-mêmes.
Le Sénat, qui vit clairement les desseins de César, eut recours à
Pompée: il le pria de prendre la défense de la République, si l’on
pouvait appeler de ce nom un gouvernement qui demandait la protection
d’un de ses citoyens.
Je crois que ce qui perdit surtout Pompée fut la honte qu’il eut
de penser qu’en élevant César, comme il avait fait, il eût manqué de
prévoyance. Il s’accoutuma le plus tard qu’il put à cette idée; il ne
se mettait point en défense, pour ne point avouer qu’il se fût mis en
danger; il soutenait, au Sénat, que César n’oserait faire la guerre,
et, parce qu’il l’avait dit tant de fois, il le redisait toujours.
Il semble qu’une chose avait mis César en état de tout
entreprendre; c’est que, par une malheureuse conformité de noms, on
avait joint à son gouvernement de la Gaule Cisalpine celui de la Gaule
d’au-delà les Alpes.
La politique n’avait point permis qu’il y eût des armées auprès de
Rome; mais elle n’avait pas souffert non plus que l’Italie fût
entièrement dégarnie de troupes. Cela fit qu’on tint des forces
considérables dans la Gaule Cisalpine, c’est-à-dire dans le pays qui
est depuis le Rubicon, petit fleuve de la Romagne, jusqu’aux Alpes.
Mais, pour assurer la ville de Rome contre ces troupes, on fit le
célèbre sénatus-consulte que l’on voit encore gravé sur le chemin de
Rimini à Césène, par lequel on dévouait aux dieux infernaux, et l’on
déclarait sacrilège et parricide quiconque, avec une légion, avec une
armée ou avec une cohorte, passerait le Rubicon.
À un gouvernement si important, qui tenait la ville en échec, on
en joignit un autre plus considérable encore: c’était celui de la
Gaule Transalpine, qui comprenait les pays du Midi de la France; qui,
ayant donné à César l’occasion de faire la guerre, pendant plusieurs
années, à tous les peuples qu’il voulut, fit que ses soldats
vieillirent avec lui, et qu’il ne les conquit pas moins que les
Barbares. Si César n’avait point eu le gouvernement de la Gaule
Transalpine, il n’aurait pas corrompu ses soldats, ni fait respecter
son nom par tant de victoires. S’il n’avait pas eu celui de la Gaule
Cisalpine, Pompée aurait pu l’arrêter au passage des Alpes; au lieu
que, dès le commencement de la guerre, il fut obligé d’abandonner
l’Italie; ce qui fit perdre à son parti la réputation, qui, dans les
guerres civiles, est la puissance même.
La même frayeur qu’Annibal porta dans Rome après la bataille de
Cannes, César l’y répandit lorsqu’il passa le Rubicon. Pompée, éperdu,
ne vit, dans les premiers moments de la guerre, de parti à prendre que
celui qui reste dans les affaires désespérées: il ne sut que céder et
que fuir; il sortit de Rome, y laissa le trésor public; il ne put
nulle part retarder le vainqueur; il abandonna une partie de ses
troupes, toute l’Italie, et passa la mer.
On parle beaucoup de la fortune de César. Mais cet homme
extraordinaire avait tant de grandes qualités, sans pas un défaut,
quoiqu’il eût bien des vices, qu’il eût été bien difficile que,
quelque armée qu’il eût commandée, il n’eût été vainqueur, et qu’en
quelque république qu’il fût né il ne l’eût gouvernée.
César, après avoir défait les lieutenants de Pompée en Espagne,
alla en Grèce le chercher lui-même. Pompée, qui avait la côte de la
mer et des forces supérieures, était sur le point de voir l’armée de
César détruite par la misère et la faim. Mais, comme il avait
souverainement le faible de vouloir être approuvé, il ne pouvait
s’empêcher de prêter l’oreille aux vains discours de ses gens, qui le
raillaient ou l’accusaient sans cesse . "Il veut, disait l’un, se
perpétuer dans le commandement et être, comme Agamemnon, le roi des
rois." - "Je vous avertis, disait un autre, que nous ne mangerons pas
encore cette année des figues de Tusculum." Quelques succès
particuliers qu’il eut achevèrent de tourner la tête à cette troupe
sénatoriale. Ainsi, pour n’être pas blâmé, il fit une chose que la
postérité blâmera toujours, de sacrifier tant d’avantages pour aller
avec des troupes nouvelles combattre une armée qui avait vaincu tant
de fois.
Lorsque les restes de Pharsale se furent retirés en Afrique,
Scipion, qui les commandait, ne voulut jamais suivre l’avis de Caton,
de traîner la guerre en longueur: enflé de quelques avantages, il
risqua tout et perdit tout; et, lorsque Brutus et Cassius rétablirent
ce parti, la même précipitation perdit la République une troisième
fois .
Vous remarquerez que, dans ces guerres civiles qui durèrent si
longtemps, la puissance de Rome s’accrut sans cesse au-dehors: sous
Marius, Sylla, Pompée, César, Antoine, Auguste, Rome, toujours plus
terrible, acheva de détruire tous les rois qui restaient encore.
Il n’y a point d’État qui menace si fort les autres d’une conquête
que celui qui est dans les horreurs de la guerre civile: tout le
monde, noble, bourgeois, artisan, laboureur, y devient soldat; et,
lorsque, par la paix, les forces sont réunies, cet État a de grands
avantages sur les autres, qui n’ont guère que des citoyens.
D’ailleurs, dans les guerres civiles, il se forme souvent de grands
hommes, parce que, dans la confusion, ceux qui ont du mérite se font
jour, chacun se place et se met à son rang; au lieu que, dans les
autres temps, on est placé, et on l’est presque toujours tout de
travers. Et, pour passer de l’exemple des Romains à d’autres plus
récents, les Français n’ont jamais été si redoutables au-dehors
qu’après les querelles des maisons de Bourgogne et d’Orléans, après
les troubles de la Ligue, après les guerres civiles de la minorité de
Louis XIII et celle de Louis XIV. L’Angleterre n’a jamais été si
respectée que sous Cromwell, après les guerres du Long Parlement. Les
Allemands n’ont pris la supériorité sur les Turcs qu’après les guerres
civiles d’Allemagne. Les Espagnols, sous Philippe V, d’abord après les
guerres civiles pour la Succession, ont montré en Sicile une force qui
a étonné l’Europe. Et nous voyons aujourd’hui la Perse renaître des
cendres de la guerre civile et humilier les Turcs.
Enfin, la République fut opprimée, et il n’en faut pas accuser
l’ambition de quelques particuliers; il en faut accuser l’homme,
toujours plus avide du pouvoir à mesure qu’il en a davantage, et qui
ne désire tout que parce qu’il possède beaucoup.
Si César et Pompée avaient pensé comme Caton, d’autres auraient
pensé comme firent César et Pompée, et la République, destinée à
périr, aurait été entraînée au précipice par une autre main.
César pardonna à tout le monde. Mais il me semble que la
modération que l’on montre après qu’on a tout usurpé ne mérite pas de
grandes louanges.
Quoi que l’on ait dit de sa diligence après Pharsale, Cicéron
l’accuse de lenteur avec raison: il dit à Cassius qu’ils n’auraient
jamais cru que le parti de Pompée se fût ainsi relevé en Espagne et en
Afrique, et que, s’ils avaient pu prévoir que César se fût amusé à sa
guerre d’Alexandrie, ils n’auraient pas fait leur paix, et qu’ils se
seraient retirés avec Scipion et Caton en Afrique . Ainsi un fol amour
lui fit essuyer quatre guerres, et, en ne prévenant pas les deux
dernières, il remit en question ce qui avait été décidé à Pharsale.
César gouverna d’abord sous des titres de magistrature; car les
hommes ne sont guère touchés que des noms. Et, comme les peuples
d’Asie abhorraient ceux de consul et de proconsul, les peuples
d’Europe détestaient celui de roi; de sorte que, dans ces temps-là,
ces noms faisaient le bonheur ou le désespoir de toute la terre. César
ne laissa pas de tenter de se faire mettre le diadème sur la tête;
mais, voyant que le peuple cessait ses acclamations, il le rejeta. Il
fit encore d’autres tentatives , et je ne puis comprendre qu’il pût
croire que les Romains, pour le souffrir tyran, aimassent pour cela la
tyrannie ou crussent avoir fait ce qu’ils avaient fait.
Un jour que le Sénat lui déférait de certains honneurs, il
négligea de se lever, et, pour lors, les plus graves de ce corps
achevèrent de perdre patience.
On n’offense jamais plus les hommes que lorsqu’on choque leurs
cérémonies et leurs usages. Cherchez à les opprimer, c’est quelquefois
une preuve de l’estime que vous en faites. Choquez leurs coutumes,
c’est toujours une marque de mépris.
César, de tout temps ennemi du Sénat, ne put cacher le mépris
qu’il conçut pour ce corps, qui était devenu presque ridicule depuis
qu’il n’avait plus de puissance. Par là, sa clémence même fut
insultante. On regarda qu’il ne pardonnait pas, mais qu’il dédaignait
de punir.
Il porta le mépris jusqu’à faire lui-même les sénatus-consultes:
il les souscrivait du nom des premiers sénateurs qui lui venaient dans
l’esprit. "J’apprends quelquefois, dit Cicéron , qu’un
sénatus-consulte passé à mon avis a été porté en Syrie et en Arménie
avant que j’aie su qu’il ait été fait, et plusieurs princes m’ont
écrit des lettres de remerciements sur ce que j’avais été d’avis qu’on
leur donnât le titre de rois, que non seulement je ne savais pas être
rois, mais même qu’ils fussent au monde."
On peut voir dans les lettres de quelques grands hommes de ce
temps-là , qu’on a mises sous le nom de Cicéron parce que la plupart
sont de lui, l’abattement et le désespoir des premiers hommes de la
République à cette révolution subite, qui les priva de leurs honneurs
et de leurs occupations mêmes, lorsque, le Sénat étant sans fonctions,
ce crédit qu’ils avaient eu par toute la terre, ils ne purent plus
l’espérer que dans le cabinet d’un seul. Et cela se voit bien mieux
dans ces lettres que dans les discours des historiens: elles sont le
chef-d’œuvre de la naïveté de gens unis par une douleur commune et
d’un siècle où la fausse politesse n’avait pas mis le mensonge
partout; enfin, on n’y voit point, comme dans la plupart de nos
lettres modernes, des gens qui veulent se tromper, mais des amis
malheureux qui cherchent à se tout dire.
Il était bien difficile que César pût défendre sa vie la plupart
des conjurés étaient de son parti ou avaient été par lui comblés de
bienfaits . Et la raison en est bien naturelle: ils avaient trouvé de
grands avantages dans sa victoire; mais plus leur fortune devenait
meilleure, plus ils commençaient à avoir part au malheur commun , car,
à un homme qui n’a rien, il importe assez peu, à certains égards, en
quel gouvernement il vive.
De plus, il y avait un certain droit des gens, une opinion établie
dans toutes les républiques de Grèce et d’Italie, qui faisait regarder
comme un homme vertueux l’assassin de celui qui avait usurpé la
souveraine puissance. À Rome, surtout depuis l’expulsion des Rois, la
loi était précise, les exemples reçus: la République armait le bras de
chaque citoyen, le faisait magistrat pour le moment, et l’avouait pour
sa défense.
Brutus ose bien dire à ses amis que, quand son père reviendrait
sur la terre, il le tuerait tout de même ; et, quoique, par la
continuation de la tyrannie, cet esprit de liberté se perdît peu à
peu, les conjurations, au commencement du règne d’Auguste,
renaissaient toujours.
C’était un amour dominant pour la patrie qui, sortant des règles
ordinaires des crimes et des vertus, n’écoutait que lui seul et ne
voyait ni citoyen, ni ami, ni bienfaiteur, ni père: la vertu semblait
s’oublier pour se surpasser elle-même, et, l’action qu’on ne pouvait
d’abord approuver parce qu’elle était atroce, elle la faisait admirer
comme divine.
En effet, le crime de César, qui vivait dans un gouvernement
libre, n’était-il pas hors d’état d’être puni autrement que par un
assassinat? Et demander pourquoi on ne l’avait pas poursuivi par la
force ouverte ou par les lois, n’était-ce pas demander raison de ses
crimes?
Chapitre XII: De l’état de Rome après la mort de César
Il était tellement impossible que la République pût se rétablir
qu’il arriva ce qu’on n’avait jamais encore vu, qu’il n’y eut plus de
tyran, et qu’il n’y eut pas de liberté: car les causes qui l’avaient
détruite subsistaient toujours.
Les conjurés n’avaient formé de plan que pour la conjuration et
n’en avaient point fait pour la soutenir.
Après l’action faite, ils se retirèrent au Capitole, le Sénat ne
s’assembla pas, et, le lendemain, Lépidus, qui cherchait le trouble,
se saisit, avec des gens armés, de la place romaine.
Les soldats vétérans, qui craignaient qu’on ne répétât les dons
immenses qu’ils avaient reçus, entrèrent dans Rome. Cela fit que le
Sénat approuva tous les actes de César, et que, conciliant les
extrêmes, il accorda une amnistie aux conjurés; ce qui produisit une
fausse paix.
César, avant sa mort, se préparant à son expédition contre les
Parthes, avait nommé des magistrats pour plusieurs années, afin qu’il
eût des gens à lui qui maintinssent, dans son absence, la tranquillité
de son gouvernement. Ainsi, après sa mort, ceux de son parti se
sentirent des ressources pour longtemps.
Comme le Sénat avait approuvé tous les actes de César sans
restriction, et que l’exécution en fut donnée aux consuls, Antoine,
qui l’était, se saisit du livre des raisons de César, gagna son
secrétaire, et y fit écrire tout ce qu’il voulut, de manière que le
Dictateur régnait plus impérieusement que pendant sa vie: car ce qu’il
n’aurait jamais fait, Antoine le faisait; l’argent qu’il n’aurait
jamais donné, Antoine le donnait; et tout homme qui avait de mauvaises
intentions contre la République trouvait soudain une récompense dans
les livres de César.
Par un nouveau malheur, César avait amassé pour son expédition des
sommes immenses, qu’il avait mises dans le Temple d’Ops. Antoine, avec
son livre, en disposa à sa fantaisie.
Les conjurés avaient d’abord résolu de jeter le corps de César
dans le Tibre ; ils n’y auraient trouvé nul obstacle: car, dans ces
moments d’étonnement qui suivent une action inopinée, il est facile de
faire tout ce qu’on peut oser. Cela ne fut point exécuté, et voici ce
qui en arriva.
Le Sénat se crut obligé de permettre qu’on fît les obsèques de
César, et effectivement, dès qu’il ne l’avait pas déclaré tyran, il ne
pouvait lui refuser la sépulture. Or c’était une coutume des Romains,
si vantée par Polybe, de porter dans les funérailles les images des
ancêtres et de faire ensuite l’oraison funèbre du défunt. Antoine, qui
la fit, montra au peuple la robe ensanglantée de César, lui lut son
testament, où il lui faisait de grandes largesses, et l’agita au point
qu’il mit le feu aux maisons des conjurés.
Nous avons un aveu de Cicéron , qui gouverna le Sénat dans toute
cette affaire, qu’il aurait mieux valu agir avec vigueur et s’exposer
à périr, et que même on n’aurait point péri. Mais il se disculpe sur
ce que, quand le Sénat fut assemblé, il n’était plus temps, et ceux
qui savent le prix d’un moment dans des affaires où le peuple a tant
de part n’en seront pas étonnés.
Voici un autre accident: pendant qu’on faisait des jeux en
l’honneur de César, une comète à longue chevelure parut pendant sept
jours; le peuple crut que son âme avait été reçue dans le Ciel.
C’était bien une coutume des peuples de Grèce et d’Asie de bâtir
des temples aux rois et même aux proconsuls qui les avaient gouvernés
: on leur laissait faire ces choses comme le témoignage le plus fort
qu’ils pussent donner de leur servitude; les Romains même pouvaient,
dans des laraires ou des temples particuliers, rendre des honneurs
divins à leurs ancêtres. Mais je ne vois pas que, depuis Romulus
jusqu’à César, aucun Romain ait été mis au nombre des divinités
publiques .
Le gouvernement de la Macédoine était échu à Antoine; il voulut,
au lieu de celui-là, avoir celui des Gaules; on voit bien par quel
motif. Décimus Brutus, qui avait la Gaule Cisalpine, ayant refusé de
la lui remettre, il voulut l’en chasser. Cela produisit une guerre
civile, dans laquelle le Sénat déclara Antoine ennemi de la Patrie.
Cicéron, pour perdre Antoine, son ennemi particulier, avait pris
le mauvais parti de travailler à l’élévation d’Octave, et, au lieu de
chercher à faire oublier au peuple César, il le lui avait remis devant
les yeux.
Octave se conduisit avec Cicéron en homme habile il le flatta, le
loua, le consulta, et employa tous ces artifices dont la vanité ne se
défie jamais.
Ce qui gâte presque toutes les affaires, c’est qu’ordinairement
ceux qui les entreprennent, outre la réussite principale, cherchent
encore de certains petits succès particuliers, qui flattent leur
amour-propre et les rendent contents d’eux.
Je crois que, si Caton s’était réservé pour la République, il
aurait donné aux choses tout un autre tour. Cicéron, avec des parties
admirables pour un second rôle, était incapable du premier: il avait
un beau génie, mais une âme souvent commune, L’accessoire chez
Cicéron, c’était la vertu; chez Caton, c’était la gloire; Cicéron se
voyait toujours le premier; Caton s’oubliait toujours. Celui-ci
voulait sauver la République pour elle-même; celui-là, pour s’en
vanter.
Je pourrais continuer le parallèle en disant que, quand Caton
prévoyait, Cicéron craignait; que, là où Caton espérait, Cicéron se
confiait; que le premier voyait toujours les choses de sang-froid;
l’autre, au travers de cent petites passions.
Antoine fut défait à Modène; les deux consuls Hirtius et Pansa y
périrent. Le Sénat, qui se crut au-dessus de ses affaires, songea à
abaisser Octave, qui, de son côté, cessa d’agir contre Antoine, mena
son armée à Rome, et se fit déclarer consul.
Voilà comment Cicéron, qui se vantait que sa robe avait détruit
les armées d’Antoine, donna à la République un ennemi plus dangereux,
parce que son nom était plus cher et ses droits, en apparence, plus
légitimes .
Antoine, défait, s’était réfugié dans la Gaule Transalpine, où il
avait été reçu par Lépidus. Ces deux hommes s’unirent avec Octave, et
ils se donnèrent l’un à l’autre la vie de leurs amis et de leurs
ennemis . Lépide resta à Rome; les deux autres allèrent chercher
Brutus et Cassius, et ils les trouvèrent dans ces lieux où l’on
combattit trois fois pour l’empire du monde.
Brutus et Cassius se tuèrent avec une précipitation qui n’est pas
excusable, et l’on ne peut lire cet endroit de leur vie sans avoir
pitié de la République, qui fut ainsi abandonnée. Caton s’était donné
la mort à la fin de la tragédie; ceux-ci la commencèrent, en quelque
façon, par leur mort.
On peut donner plusieurs causes de cette coutume si générale des
Romains de se donner la mort: le progrès de la secte stoïque, qui y
encourageait; l’établissement des triomphes et de l’esclavage, qui
firent penser à plusieurs grands hommes qu’il ne fallait pas survivre
à une défaite; l’avantage que les accusés avaient de se donner la mort
plutôt que de subir un jugement par lequel leur mémoire devait être
flétrie et leurs biens confisqués ; une espèce de point d’honneur,
peut-être plus raisonnable que celui qui nous porte aujourd’hui à
égorger notre ami pour un geste ou une parole; enfin, une grande
commodité pour l’héroïsme: chacun faisant finir la pièce qu’il jouait
dans le monde, à l’endroit où il voulait.
On pourrait ajouter une grande facilité dans l’exécution: l’âme,
tout occupée de l’action qu’elle va faire, du motif qui la détermine,
du péril qu’elle va éviter, ne voit point proprement la mort, parce
que la passion fait sentir, et jamais voir.
L’amour-propre, l’amour de notre conservation se transforme en
tant de manières et agit par des principes si contraires qu’il nous
porte à sacrifier notre être pour l’amour de notre être, et tel est le
cas que nous faisons de nous-mêmes que nous consentons à cesser de
vivre par un instinct naturel et obscur qui fait que nous nous aimons
plus que notre vie même.
Chapitre XIII: Auguste
Sextus Pompée tenait la Sicile et la Sardaigne; il était maître de
la mer, et il avait avec lui une infinité de fugitifs et de proscrits
qui combattaient pour leurs dernières espérances. Octave lui fit deux
guerres très laborieuses, et, après bien des mauvais succès, il le
vainquit par l’habileté d’Agrippa.
Les conjurés avaient presque tous fini malheureusement leur vie,
et il était bien naturel que des gens qui étaient à la tête d’un parti
abattu tant de fois, dans des guerres où l’on ne se faisait aucun
quartier, eussent péri de mort violente. De là, cependant, on tira la
conséquence d’une vengeance céleste qui punissait les meurtriers de
César et proscrivait leur cause.
Octave gagna les soldats de Lépidus et le dépouilla de la
puissance du triumvirat; il lui envia même la consolation de mener une
vie obscure et le força de se trouver comme homme privé dans les
assemblées du peuple.
On est bien aise de voir l’humiliation de ce Lépidus c’était le
plus méchant citoyen qui fût dans la République, toujours le premier à
commencer les troubles, formant sans cesse des projets funestes, où il
était obligé d’associer de plus habiles gens que lui. Un auteur
moderne s’est plu à en faire l’éloge et cite Antoine, qui, dans une de
ses lettres, lui donne la qualité d’honnête homme. Mais un honnête
homme pour Antoine ne devait guère l’être pour les autres.
Je crois qu’Octave est le seul de tous les capitaines romains qui
ait gagné l’affection des soldats en leur donnant sans cesse des
marques d’une lâcheté naturelle. Dans ces temps-là, les soldats
faisaient plus de cas de la libéralité de leur général que de son
courage. Peut-être même que ce fut un bonheur pour lui de n’avoir
point eu cette valeur qui peut donner l’empire, et que cela même l’y
porta: on le craignit moins. Il n’est pas impossible que les choses
qui le déshonorèrent le plus aient été celles qui le servirent le
mieux: s’il avait d’abord montré une grande âme, tout le monde se
serait méfié de lui, et, s’il eût eu de la hardiesse, il n’aurait pas
donné à Antoine le temps de faire toutes les extravagances qui le
perdirent.
Antoine, se préparant contre Octave, jura à ses soldats que, deux
mois après sa victoire, il rétablirait la République; ce qui fait bien
voir que les soldats mêmes étaient jaloux de la liberté de leur
patrie, quoiqu’ils la détruisissent sans cesse, n’y ayant rien de si
aveugle qu’une armée.
La bataille d’Actium se donna. Cléopâtre fuit et entraîna Antoine
avec elle. II est certain que, dans la suite, elle le trahit .
Peut-être que, par cet esprit de coquetterie inconcevable des femmes,
elle avait formé le dessein de mettre encore à ses pieds un troisième
maître du monde.
Une femme à qui Antoine avait sacrifié le monde entier le trahit;
tant de capitaines et tant de rois qu’il avait agrandis ou faits lui
manquèrent; et, comme si la générosité avait été liée à la servitude,
une troupe de gladiateurs lui conserva une fidélité héroïque. Comblez
un homme de bienfaits, la première idée que vous lui inspirez, c’est
de chercher les moyens de les conserver: ce sont de nouveaux intérêts
que vous lui donnez à défendre.
Ce qu’il y a de surprenant dans ces guerres, c’est qu’une bataille
décidait presque toujours l’affaire, et qu’une défaite ne se réparait
pas.
Les soldats romains n’avaient point proprement d’esprit de parti:
ils ne combattaient point pour une certaine chose, mais pour une
certaine personne; ils ne connaissaient que leur chef, qui les
engageait par des espérances immenses; mais, le chef battu n’étant
plus en état de remplir ses promesses, ils se tournaient d’un autre
côté. Les provinces n’entraient point non plus sincèrement dans la
querelle: car il leur importait fort peu qui eût le dessus, du Sénat
ou du peuple. Ainsi, sitôt qu’un des chefs était battu, elles se
donnaient à l’autre ; car il fallait que chaque ville songeât à se
justifier devant le vainqueur, qui, ayant des promesses immenses à
tenir aux soldats, devait leur sacrifier les pays les plus coupables.
Nous avons eu en France deux sortes de guerres civiles: les unes
avaient pour prétexte la religion, et elles ont duré, parce que le
motif subsistait après la victoire; les autres n’avaient pas
proprement de motif, mais étaient excitées par la légèreté ou
l’ambition de quelques grands, et elles étaient d’abord étouffées.
Auguste (c’est le nom que la flatterie donna à Octave) établit
l’ordre, c’est-à-dire une servitude durable ; car, dans un État libre
où l’on vient d’usurper la souveraineté, on appellerègle tout ce qui
peut fonder l’autorité sans bornes d’un seul, et on nomme trouble,
dissension, mauvais gouvernement, tout ce qui peut maintenir l’honnête
liberté des sujets.
Tous les gens qui avaient eu des projets ambitieux avaient
travaillé à mettre une espèce d’anarchie dans la République. Pompée,
Crassus et César y réussirent à merveille: ils établirent une impunité
de tous les crimes publics; tout ce qui pouvait arrêter la corruption
des mœurs, tout ce qui pouvait faire une bonne police, ils
l’abolirent; et, comme les bons législateurs cherchent à rendre leurs
concitoyens meilleurs, ceux-ci travaillaient à les rendre pires. Ils
introduisirent donc la coutume de corrompre le peuple à prix d’argent,
et, quand on était accusé de brigues, on corrompait aussi les juges.
Ils firent troubler les élections par toutes sortes de violences, et,
quand on était mis en justice, on intimidait encore les juges ;
l’autorité même du peuple était anéantie: témoin Gabinius, qui, après
avoir rétabli, malgré le peuple, Ptolomée à main armée, vint
froidement demander le triomphe .
Ces premiers hommes de la République cherchaient à dégoûter le
peuple de son pouvoir et à devenir nécessaires en rendant extrêmes les
inconvénients du gouvernement républicain. Mais, lorsque Auguste fut
une fois le maître, la politique le fit travailler à rétablir l’ordre,
pour faire sentir le bonheur du gouvernement d’un seul.
Lorsque Auguste avait les armes à la main, il craignait les
révoltes des soldats, et non pas les conjurations des citoyens; c’est
pour cela qu’il ménagea les premiers et fut si cruel aux autres.
Lorsqu’il fut en paix, il craignit les conjurations, et, ayant
toujours devant les yeux le destin de César, pour éviter son sort, il
songea à s’éloigner de sa conduite. Voilà la clef de toute la vie
d’Auguste. Il porta dans le Sénat une cuirasse sous sa robe, il refusa
le nom de Dictateur, et, au lieu que César disait insolemment que la
République n’était rien, et que ses paroles étaient des lois, Auguste
ne parla que de la dignité du Sénat et de son respect pour la
République. Il songea donc à établir le gouvernement le plus capable
de plaire qui fût possible sans choquer ses intérêts, et il en fit un
aristocratique par rapport au civil et monarchique par rapport au
militaire: gouvernement ambigu, qui, n’étant pas soutenu par ses
propres forces, ne pouvait subsister que tandis qu’il plairait au
monarque, et était entièrement monarchique, par conséquent.
On a mis en question si Auguste avait eu véritablement le dessein
de se démettre de l’empire. Mais qui ne voit que, s’il l’eût voulu, il
était impossible qu’il n’y eût réussi? Ce qui fait voir que c’était un
jeu, c’est qu’il demanda tous les dix ans qu’on le soulageât de ce
poids, et qu’il le porta toujours. C’étaient de petites finesses pour
se faire encore donner ce qu’il ne croyait pas avoir assez acquis. Je
me détermine par toute la vie d’Auguste, et, quoique les hommes soient
fort bizarres, cependant il arrive très rarement qu’ils renoncent dans
un moment à ce à quoi ils ont réfléchi pendant toute leur vie. Toutes
les actions d’Auguste, tous ses règlements, tendaient visiblement à
l’établissement de la monarchie. Sylla se défait de la dictature;
mais, dans toute la vie de Sylla, au milieu de ses violences, on voit
un esprit républicain: tous ses règlements, quoique tyranniquement
exécutés, tendent toujours à une certaine forme de république. Sylla,
homme emporté, mène violemment les Romains à la liberté; Auguste, rusé
tyran , les conduit doucement à la servitude. Pendant que, sous Sylla,
la République reprenait des forces, tout le monde criait à la
tyrannie, et, pendant que, sous Auguste, la tyrannie se fortifiait, on
ne parlait que de liberté.
La coutume des triomphes, qui avaient tant contribué à la grandeur
de Rome, se perdit sous Auguste, ou plutôt cet honneur devint un
privilège de la souveraineté . La plupart des choses qui arrivèrent
sous les Empereurs avaient leur origine dans la République , et il
faut les rapprocher; celui-là seul avait droit de demander le triomphe
sous les auspices duquel la guerre s’était faite : or elle se faisait
toujours sous les auspices du chef et, par conséquent, de l’Empereur,
qui était le chef de toutes les armées.
Comme, du temps de la République, on eut pour principe de faire
continuellement la guerre, sous les Empereurs, la maxime fut
d’entretenir la paix: les victoires ne furent regardées que comme des
sujets d’inquiétude, avec des armées qui pouvaient mettre leurs
services à trop haut prix.
Ceux qui eurent quelque commandement craignirent d’entreprendre de
trop grandes choses; il fallut modérer sa gloire, de façon qu’elle ne
réveillât que l’attention, et non pas la jalousie du prince, et ne
point paraître devant lui avec un éclat que ses yeux ne pouvaient
souffrir.
Auguste fut fort retenu à accorder le droit de bourgeoisie romaine
; il fit des lois pour empêcher qu’on n’affranchît trop d’esclaves ;
il recommanda par son testament que l’on gardât ces deux maximes, et
qu’on ne cherchât point à étendre l’Empire par de nouvelles guerres.
Ces trois choses étaient très bien liées ensemble dès qu’il n’y
avait plus de guerres, il ne fallait plus de bourgeoisie nouvelle, ni
d’affranchissements.
Lorsque Rome avait des guerres continuelles, il fallait qu’elle
réparât continuellement ses habitants. Dans les commencements, on y
mena une partie du peuple de la ville vaincue; dans la suite,
plusieurs citoyens des villes voisines y vinrent pour avoir part au
droit de suffrage, et ils s’y établirent en si grand nombre que, sur
les plaintes des alliés, on fut souvent obligé de les leur renvoyer;
enfin, on y arriva en foule des provinces. Les lois favorisèrent les
mariages et même les rendirent nécessaires. Rome fit, dans toutes ses
guerres, un nombre d’esclaves prodigieux, et, lorsque ses citoyens
furent comblés de richesses, ils en achetèrent de toutes parts; mais
ils les affranchirent sans nombre, par générosité, par avarice, par
faiblesse : les uns voulaient récompenser des esclaves fidèles; les
autres voulaient recevoir en leur nom le blé que la République
distribuait aux pauvres citoyens; d’autres, enfin, désiraient d’avoir
à leur pompe funèbre beaucoup de gens qui la suivissent avec un
chapeau de fleurs. Le peuple fut presque composé d’affranchis : de
façon que ces maîtres du monde, non seulement dans les commencements,
mais dans tous les temps, furent, pour la plupart, d’origine servile.
Le nombre du petit peuple, presque tout composé d’affranchis ou de
fils d’affranchis, devenant incommode, on en fit des colonies, par le
moyen desquelles on s’assura de la fidélité des provinces. C’était une
circulation des hommes de tout l’univers: Rome les recevait esclaves
et les renvoyait Romains.
Sous prétexte de quelques tumultes arrivés dans les élections,
Auguste mit dans la ville un gouverneur et une garnison; il rendit les
corps des légions éternels, les plaça sur les frontières, et établit
des fonds particuliers pour les payer; enfin, il ordonna que les
vétérans recevraient leur récompense en argent, et non pas en terres .
II résultait plusieurs mauvais effets de cette distribution des
terres que l’on faisait depuis Sylla: la propriété des biens des
citoyens était rendue incertaine. Si on ne menait pas dans un même
lieu les soldats d’une cohorte, ils se dégoûtaient de leur
établissement, laissaient les terres incultes, et devenaient de
dangereux citoyens : mais, si on les distribuait par légions, les
ambitieux pouvaient trouver, contre la République, des armées dans un
moment.
Auguste fit des établissements fixes pour la marine. Comme, avant
lui, les Romains n’avaient point eu des corps perpétuels de troupes de
terre, ils n’en avaient point non plus de troupes de mer. Les flottes
d’Auguste eurent pour objet principal la sûreté des convois et la
communication des diverses parties de l’Empire: car, d’ailleurs, les
Romains étaient les maîtres de toute la Méditerranée. On ne naviguait
dans ces temps-là que dans cette mer, et ils n’avaient aucun ennemi à
craindre.
Dion remarque très bien que, depuis les Empereurs, il fut plus
difficile d’écrire l’histoire: tout devint secret; toutes les dépêches
des provinces furent portées dans le cabinet des Empereurs; on ne sut
plus que ce que la folie et la hardiesse des tyrans ne voulurent point
cacher, ou ce que les historiens conjecturèrent.
Chapitre XIV: Tibère
Comme on voit un fleuve miner lentement et sans bruit les digues
qu’on lui oppose, et, enfin, les renverser dans un moment et couvrir
les campagnes qu’elles conservaient, ainsi la puissance souveraine
sous Auguste agit insensiblement et renversa sous Tibère avec
violence.
II y avait uneloi de majesté contre ceux qui commettaient quelque
attentat contre le peuple romain. Tibère se saisit de cette loi et
l’appliqua, non pas aux cas pour lesquels elle avait été faite, mais à
tout ce qui put servir sa haine ou ses défiances. Ce n’étaient pas
seulement les actions qui tombaient dans le cas de cette loi, mais des
paroles, des signes et des pensées même: car ce qui se dit dans ces
épanchements de cœur que la conversation produit entre deux amis ne
peut être regardé que comme des pensées. II n’y eut donc plus de
liberté dans les festins, de confiance dans les parentés, de fidélité
dans les esclaves; la dissimulation et la tristesse du prince se
communiquant partout, l’amitié fut regardée comme un écueil,
l’ingénuité comme une imprudence, la vertu comme une affectation qui
pouvait rappeler dans l’esprit des peuples le bonheur des temps
précédents.
Il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce
à l’ombre des lois et avec les couleurs de la justice, lorsqu’on va,
pour ainsi dire, noyer des malheureux sur la planche même sur laquelle
ils s’étaient sauvés.
Et, comme il n’est jamais arrivé qu’un tyran ait manqué
d’instruments de sa tyrannie, Tibère trouva toujours des juges prêts à
condamner autant de gens qu’il en put soupçonner. Du temps de la
République, le Sénat, qui ne jugeait point en corps les affaires des
particuliers, connaissait, par une délégation du peuple, des crimes
qu’on imputait aux alliés. Tibère lui renvoya de même le jugement de
tout ce qu’il appelaitcrime de lèse-majesté contre lui. Ce corps tomba
dans un état de bassesse qui ne peut s’exprimer: les sénateurs
allaient au-devant de la servitude; sous la faveur de Séjan, les plus
illustres d’entre eux faisaient le métier de délateurs.
Il me semble que je vois plusieurs causes de cet esprit de
servitude qui régnait pour lors dans le Sénat. Après que César eut
vaincu le parti de la République, les amis et les ennemis qu’il avait
dans le Sénat concoururent également à ôter toutes les bornes que les
lois avaient mises à sa puissance, et à lui déférer des honneurs
excessifs: les uns cherchaient à lui plaire; les autres, à le rendre
odieux. Dion nous dit que quelques-uns allèrent jusqu’à proposer qu’il
lui fût permis de jouir de toutes les femmes qu’il lui plairait. Cela
fit qu’il ne se défia point du Sénat, et qu’il y fut assassiné; mais
cela fit aussi que, dans les règnes suivants, il n’y eut point de
flatterie qui fût sans exemple, et qui pût révolter les esprits.
Avant que Rome fût gouvernée par un seul, les richesses des
principaux Romains étaient immenses, quelles que fussent les voies
qu’ils employaient pour les acquérir. Elles furent presque toutes
ôtées sous les Empereurs: les sénateurs n’avaient plus ces grands
clients qui les comblaient de biens ; on ne pouvait guère rien prendre
dans les provinces que pour César, surtout lorsque ses procurateurs,
qui étaient à peu près comme sont aujourd’hui nos intendants, y furent
établis. Cependant, quoique la source des richesses fût coupée, les
dépenses subsistaient toujours, le train de vie était pris, et on ne
pouvait plus le soutenir que par la faveur de l’Empereur.
Auguste avait ôté au peuple la puissance de faire des lois et
celle de juger les crimes publics; mais il lui avait laissé ou, du
moins, avait paru lui laisser celle d’élire les magistrats. Tibère,
qui craignait les assemblées d’un peuple si nombreux, lui ôta encore
ce privilège et le donna au Sénat, c’est-à-dire à lui-même : or on ne
saurait croire combien cette décadence du pouvoir du peuple avilit
l’âme des Grands. Lorsque le peuple disposait des dignités, les
magistrats qui les briguaient faisaient bien des bassesses; mais elles
étaient jointes à une certaine magnificence qui les cachait, soit
qu’ils donnassent des jeux ou de certains repas au peuple, soit qu’ils
lui distribuassent de l’argent ou des grains. Quoique le motif fût
bas, le moyen avait quelque chose de noble, parce qu’il convient
toujours à un grand homme d’obtenir par des libéralités la faveur du
peuple. Mais, lorsque le peuple n’eut plus rien à donner, et que le
prince, au nom du Sénat, disposa de tous les emplois, on les demanda
et on les obtint par des voies indignes: la flatterie, l’infamie, les
crimes, furent des arts nécessaires pour y parvenir.
Il ne paraît pourtant point que Tibère voulût avilir le Sénat: il
ne se plaignait de rien tant que du penchant qui entraînait ce corps à
la servitude; toute sa vie est pleine de ses dégoûts là-dessus. Mais
il était comme la plupart des hommes: il voulait des choses
contradictoires; sa politique générale n’était point d’accord avec ses
passions particulières. Il aurait désiré un sénat libre et capable de
faire respecter son gouvernement; mais il voulait aussi un sénat qui
satisfît à tous les moments ses craintes, ses jalousies, ses haines;
enfin, l’homme d’État cédait continuellement à l’homme.
Nous avons dit que le peuple avait autrefois obtenu des patriciens
qu’il aurait des magistrats de son corps, qui le défendraient contre
les insultes et les injustices qu’on pourrait lui faire. Afin qu’ils
fussent en état d’exercer ce pouvoir, on les déclara sacrés et
inviolables, et on ordonna que quiconque maltraiterait un tribun, de
fait ou par parole, serait sur-le-champ puni de mort. Or, les
Empereurs étant revêtus de la puissance des tribuns, ils en obtinrent
les privilèges, et c’est sur ce fondement qu’on fit mourir tant de
gens, que les délateurs purent enfin faire leur métier tout à leur
aise, et que l’accusation de lèse-majesté, ce crime, dit Pline, de
ceux à qui on ne peut point imputer de crime, fut étendue à ce qu’on
voulut.
Je crois pourtant que quelques-uns de ces titres d’accusation
n’étaient pas si ridicules qu’ils nous paraissent aujourd’hui, et je
ne puis penser que Tibère eût fait accuser un homme pour avoir vendu
avec sa maison la statue de l’Empereur, que Domitien eût fait
condamner à mort une femme pour s’être déshabillée devant son image,
et un citoyen parce qu’il avait la description de toute la terre
peinte sur les murailles de sa chambre, si ces actions n’avaient
réveillé dans l’esprit des Romains que l’idée qu’elles nous donnent à
présent. Je crois qu’une partie de cela est fondée sur ce que, Rome
ayant changé de gouvernement, ce qui ne nous paraît pas de conséquence
pouvait l’être pour lors. J’en juge par ce que nous voyons aujourd’hui
chez une nation qui ne peut pas être soupçonnée de tyrannie, où il est
défendu de boire à la santé d’une certaine personne.
Je ne puis rien passer qui serve à faire connaître le génie du
peuple romain. II s’était si fort accoutumé à obéir et à faire toute
sa félicité de la différence de ses maîtres qu’après la mort de
Germanicus il donna des marques de deuil, de regret et de désespoir
que l’on ne trouve plus parmi nous. Il faut voir les historiens
décrire la désolation publique , si grande, si longue, si peu modérée;
et cela n’était point joué: car le corps entier du peuple n’affecte,
ne flatte, ni ne dissimule.
Le peuple romain, qui n’avait plus de part au gouvernement,
composé presque d’affranchis ou de gens sans industrie, qui vivaient
aux dépens du trésor public, ne sentait que son impuissance; il
s’affligeait comme les enfants et les femmes, qui se désolent par le
sentiment de leur faiblesse: il était mal; il plaça ses craintes et
ses espérances sur la personne de Germanicus, et, cet objet lui étant
enlevé, il tomba dans le désespoir.
Il n’y a point de gens qui craignent si fort les malheurs que ceux
que la misère de leur condition pourrait rassurer, et qui devraient
dire avec Andromaque "Plût à Dieu que je craignisse!" Il y a
aujourd’hui à Naples cinquante mille hommes qui ne vivent que d’herbes
et n’ont pour tout bien que la moitié d’un habit de toile. Ces
gens-là, les plus malheureux de la Terre, tombent dans un abattement
affreux à la moindre fumée du Vésuve; ils ont la sottise de craindre
de devenir malheureux.
Chapitre XV: Des empereurs, depuis Caius Caligula jusqu’à Antonin
Caligula succéda à Tibère. On disait de lui qu’il n’y avait jamais
eu un meilleur esclave, ni un plus méchant maître. Ces deux choses
sont assez liées: car la même disposition d’esprit qui fait qu’on a
été vivement frappé de la puissance illimitée de celui qui commande
fait qu’on ne l’est pas moins lorsque l’on vient à commander soi-même.
Caligula rétablit les comices , que Tibère avait ôtés, et abolit
ce crime arbitraire de lèse-majesté qu’il avait établi. Par où l’on
peut juger que le commencement du règne des mauvais princes est
souvent comme la fin de celui des bons; parce que, par un esprit de
contradiction sur la conduite de ceux à qui ils succèdent, ils peuvent
faire ce que les autres font par vertu, et c’est à cet esprit de
contradiction que nous devons bien de bons règlements, et bien des
mauvais aussi.
Qu’y gagna-t-on? Caligula ôta les accusations des crimes de
lèse-majesté, mais il faisait mourir militairement tous ceux qui lui
déplaisaient, et ce n’était pas à quelques sénateurs qu’il en voulait:
il tenait le glaive suspendu sur le Sénat, qu’il menaçait d’exterminer
tout entier.
Cette épouvantable tyrannie des Empereurs venait de l’esprit
général des Romains. Comme ils tombèrent tout à coup sous un
gouvernement arbitraire, et qu’il n’y eut presque point d’intervalle
chez eux entre commander et servir, ils ne furent point préparés à ce
passage par des mœurs douces; l’humeur féroce resta; les citoyens
furent traités comme ils avaient traité eux-mêmes les ennemis vaincus,
et furent gouvernés sur le même plan. Sylla entrant dans Rome ne fut
pas un autre homme que Sylla entrant dans Athènes: il exerça le même
droit des gens. Pour les États qui n’ont été soumis qu’insensiblement,
lorsque les lois leur manquent, ils sont encore gouvernés par les
mœurs.
La vue continuelle des combats des gladiateurs rendait les Romains
extrêmement féroces: on remarqua que Claude devint plus porté à
répandre le sang à force de voir ces sortes de spectacles. L’exemple
de cet empereur, qui était d’un naturel doux, et qui fit tant de
cruautés, fait bien voir que l’éducation de son temps était différente
de la nôtre.
Les Romains, accoutumés à se jouer de la Nature humaine dans la
personne de leurs enfants et de leurs esclaves , ne pouvaient guère
connaître cette vertu que nous appelons humanité. D’où peut venir
cette férocité que nous trouvons dans les habitants de nos colonies,
que de cet usage continuel des châtiments sur une malheureuse partie
du Genre humain? Lorsque l’on est cruel dans l’état civil, que peut-on
attendre de la douceur et de la justice naturelle?
On est fatigué de voir dans l’histoire des Empereurs le nombre
infini de gens qu’ils firent mourir pour confisquer leurs biens. Nous
ne trouvons rien de semblable dans nos histoires modernes. Cela, comme
nous venons de dire, doit être attribué à des mœurs plus douces et à
une religion plus réprimante; et de plus, on n’a point à dépouiller
les familles de ces sénateurs qui avaient ravagé le monde. Nous tirons
cet avantage de la médiocrité de nos fortunes, qu’elles sont plus
sûres: nous ne valons pas la peine qu’on nous ravisse nos biens .
Le peuple de Rome, ce que l’on appelaitplebs, ne haïssait pas les
plus mauvais empereurs. Depuis qu’il avait perdu l’empire, et qu’il
n’était plus occupé à la guerre, il était devenu le plus vil de tous
les peuples; il regardait le commerce et les arts comme des choses
propres aux seuls esclaves, et les distributions de blé qu’il recevait
lui faisaient négliger les terres; on l’avait accoutumé aux jeux et
aux spectacles. Quand il n’eut plus de tribuns à écouter ni de
magistrats à élire, ces choses vaines lui devinrent nécessaires, et
son oisiveté lui en augmenta le goût. Or Caligula, Néron, Commode,
Caracalla, étaient regrettés du peuple à cause de leur folie même: car
ils aimaient avec fureur ce que le peuple aimait, et contribuaient de
tout leur pouvoir, et même de leur personne, à ses plaisirs; ils
prodiguaient pour lui toutes les richesses de l’Empire, et, quand
elles étaient épuisées, le peuple voyant sans peine dépouiller toutes
les grandes familles, il jouissait des fruits de la tyrannie, et il en
jouissait purement, car il trouvait sa sûreté dans sa bassesse. De
tels princes haïssaient naturellement les gens de bien: ils savaient
qu’ils n’en étaient pas approuvés . Indignés de la contradiction ou du
silence d’un citoyen austère, enivrés des applaudissements de la
populace, ils parvenaient à s’imaginer que leur gouvernement faisait
la félicité publique, et qu’il n’y avait que des gens malintentionnés
qui pussent le censurer.
Caligula était un vrai sophiste dans sa cruauté. Comme il
descendait également d’Antoine et d’Auguste, il disait qu’il punirait
les consuls s’ils célébraient le jour de réjouissance établi en
mémoire de la victoire d’Actium, et qu’il les punirait s’ils ne le
célébraient pas. Et, Drusille, à qui il accorda des honneurs divins,
étant morte, c’était un crime de la pleurer, parce qu’elle était
déesse, et de ne la pas pleurer, parce qu’elle était sa sœur.
C’est ici qu’il faut se donner le spectacle des choses humaines.
Qu’on voie dans l’histoire de Rome tant de guerres entreprises, tant
de sang répandu, tant de peuples détruits, tant de grandes actions,
tant de triomphes, tant de politique, de sagesse, de prudence, de
constance, de courage! Ce projet d’envahir tout, si bien formé, si
bien soutenu, si bien fini, à quoi aboutit-il, qu’à assouvir le
bonheur de cinq ou six monstres? Quoi! ce Sénat n’avait fait évanouir
tant de rois que pour tomber lui-même dans le plus bas esclavage de
quelques-uns de ses plus indignes citoyens et s’exterminer par ses
propres arrêts? On n’élève donc sa puissance que pour la voir mieux
renversée? Les hommes ne travaillent à augmenter leur pouvoir que pour
le voir tomber, contre eux-mêmes, dans de plus heureuses mains?
Caligula ayant été tué, le Sénat s’assembla pour établir une forme
de gouvernement. Dans le temps qu’il délibérait, quelques soldats
entrèrent dans le palais pour piller; ils trouvèrent, dans un lieu
obscur, un homme tremblant de peur; c’était Claude: ils le saluèrent
Empereur.
Claude acheva de perdre les anciens ordres en donnant à ses
officiers le droit de rendre la justice . Les guerres de Marius et de
Sylla ne se faisaient principalement que pour savoir qui aurait ce
droit, des sénateurs ou des chevaliers . Une fantaisie d’un imbécile
l’ôta aux uns et aux autres: étrange succès d’une dispute qui avait
mis en combustion tout l’univers!
Il n’y a point d’autorité plus absolue que celle du prince qui
succède à la république: car il se trouve avoir toute la puissance du
peuple, qui n’avait pu se limiter lui-même. Aussi voyons-nous
aujourd’hui les rois de Danemark exercer le pouvoir le plus arbitraire
qu’il y ait en Europe.
Le peuple ne fut pas moins avili que le Sénat et les chevaliers.
Nous avons vu que, jusqu’au temps des Empereurs, il avait été si
belliqueux que les armées qu’on levait dans la ville se disciplinaient
sur-le-champ et allaient droit à l’ennemi. Dans les guerres civiles de
Vitellius et de Vespasien, Rome, en proie à tous les ambitieux et
pleine de bourgeois timides, tremblait devant la première bande de
soldats qui pouvait s’en approcher.
La condition des empereurs n’était pas meilleure. Comme ce n’était
pas une seule armée qui eût le droit ou la hardiesse d’en élire un,
c’était assez que quelqu’un fût élu par une armée pour devenir
désagréable aux autres, qui lui nommaient d’abord un compétiteur.
Ainsi, comme la grandeur de la République fut fatale au
gouvernement républicain, la grandeur de l’Empire le fut à la vie des
Empereurs. S’ils n’avaient eu qu’un pays médiocre à défendre, ils
n’auraient eu qu’une principale armée, qui, les ayant une fois élus,
aurait respecté l’ouvrage de ses mains.
Les soldats avaient été attachés à la famille de César, qui était
garante de tous les avantages que leur aurait procurés la révolution.
Le temps vint que les grandes familles de Rome furent toutes
exterminées par celle de César, et que celle de César, dans la
personne de Néron, périt elle-même. La puissance civile, qu’on avait
sans cesse abattue, se trouva hors d’état de contrebalancer la
militaire: chaque armée voulut faire un empereur.
Comparons ici les temps. Lorsque Tibère commença à régner, quel
parti ne tira-t-il pas du Sénat ? Il apprit que les armées d’Illyrie
et de Germanie s’étaient soulevées: il leur accorda quelques demandes,
et il soutint que c’était au Sénat à juger des autres ; il leur envoya
des députés de ce corps. Ceux qui ont cessé de craindre le pouvoir
peuvent encore respecter l’autorité. Quand on eut représenté aux
soldats comment, dans une armée romaine, les enfants de l’Empereur et
les envoyés du Sénat romain couraient risque de la vie , ils purent se
repentir et aller jusqu’à se punir eux-mêmes . Mais, quand le Sénat
fut entièrement abattu, son exemple ne toucha personne. En vain Othon
harangue-t-il ses soldats pour leur parler de la dignité du Sénat ; en
vain Vitellius envoie-t-il les principaux sénateurs pour faire sa paix
avec Vespasien : on ne rend point dans un moment aux ordres de l’État
le respect qui leur a été ôté si longtemps. Les armées ne regardèrent
ces députés que comme les plus lâches esclaves d’un maître qu’elles
avaient déjà réprouvé.
C’était une ancienne coutume des Romains que celui qui triomphait
distribuait quelques deniers à chaque soldat: c’était peu de chose .
Dans les guerres civiles, on augmenta ces dons . On les faisait
autrefois de l’argent pris sur les ennemis; dans ces temps malheureux,
on donna celui des citoyens, et les soldats voulaient un partage là où
il n’y avait pas de butin.
Ces distributions n’avaient lieu qu’après une guerre; Néron les
fit pendant la paix; les soldats s’y accoutumèrent, et ils frémirent
contre Galba, qui leur disait avec courage qu’il ne savait pas les
acheter, mais qu’il savait les choisir.
Galba, Othon , Vitellius, ne firent que passer. Vespasien fut élu
comme eux par les soldats. Il ne songea, dans tout le cours de son
règne, qu’à rétablir l’empire, qui avait été successivement occupé par
six tyrans également cruels, presque tous furieux, souvent imbéciles
et, pour comble de malheur, prodigues jusqu’à la folie.
Tite, qui lui succéda, fut les délices du peuple romain. Domitien
fit voir un nouveau monstre, plus cruel ou, du moins, plus implacable
que ceux qui l’avaient précédé, parce qu’il était plus timide.
Ses affranchis les plus chers et, à ce que quelques-uns ont dit,
sa femme même, voyant qu’il était aussi dangereux dans ses amitiés que
dans ses haines, et qu’il ne mettait aucunes bornes à ses méfiances ni
à ses accusations, s’en défirent. Avant de faire le coup, ils jetèrent
les yeux sur un successeur et choisirent Nerva, vénérable vieillard.
Nerva adopta Trajan, prince le plus accompli dont l’histoire ait
jamais parlé. Ce fut un bonheur d’être né sous son règne: il n’y en
eut point de si heureux ni de si glorieux pour le peuple romain. Grand
homme d’État, grand capitaine, ayant un cœur bon, qui le portait au
bien, un esprit éclairé, qui lui montrait le meilleur, une âme noble,
grande, belle, avec toutes les vertus, n’étant extrême sur aucune,
enfin, l’homme le plus propre à honorer la nature humaine et
représenter la divine.
Il exécuta le projet de César et fit avec succès la guerre aux
Parthes. Tout autre aurait succombé dans une entreprise où les dangers
étaient toujours présents, et les ressources, éloignées, où il fallait
absolument vaincre, et où il n’était pas sûr de ne pas périr après
avoir vaincu.
La difficulté consistait et dans la situation des deux empires et
dans la manière de faire la guerre des deux peuples. Prenait-on le
chemin de l’Arménie, vers les sources du Tigre et de l’Euphrate? On
trouvait un pays montueux et difficile, où l’on ne pouvait mener de
convois, de façon que l’armée était demi-ruinée avant d’arriver en
Médie . Entrait-on plus bas vers le midi, par Nisibe? On trouvait un
désert affreux, qui séparait les deux empires. Voulait-on passer plus
bas encore et aller par la Mésopotamie? On traversait un pays en
partie inculte, en partie submergé, et, le Tigre et l’Euphrate allant
du nord au midi, on ne pouvait pénétrer dans le pays sans quitter ces
fleuves, ni guère quitter ces fleuves sans périr.
Quant à la manière de faire la guerre des deux nations, la force
des Romains consistait dans leur infanterie, la plus forte, la plus
ferme et la mieux disciplinée du monde.
Les Parthes n’avaient point d’infanterie; mais une cavalerie
admirable: ils combattaient de loin et hors de la portée des armes
romaines; le javelot pouvait rarement les atteindre; leurs armes
étaient l’arc et des flèches redoutables. Ils assiégeaient une armée
plutôt qu’ils ne la combattaient. Inutilement poursuivis, parce que,
chez eux, fuir c’était combattre, ils faisaient retirer les peuples à
mesure qu’on approchait, et ne laissaient dans les places que les
garnisons, et, lorsqu’on les avait prises, on était obligé de les
détruire. Ils brûlaient avec art tout le pays autour de l’armée
ennemie et lui ôtaient jusqu'à l’herbe même. Enfin, ils faisaient à
peu près la guerre comme on la fait encore aujourd’hui sur les mêmes
frontières.
D’ailleurs, les légions d’Illyrie et de Germanie, qu’on
transportait dans cette guerre, n’y étaient pas propres : les soldats,
accoutumés à manger beaucoup dans leur pays, y périssaient presque
tous.
Ainsi, ce qu’aucune nation n’avait pas encore fait, d’éviter le
joug des Romains, celle des Parthes le fit, non pas comme invincible,
mais comme inaccessible.
Adrien abandonna les conquêtes de Trajan et borna l’Empire à
l’Euphrate; et il est admirable qu’après tant de guerres les Romains
n’eussent perdu que ce qu’ils avaient voulu quitter, comme la mer, qui
n’est moins étendue que lorsqu’elle se retire d’elle-même.
La conduite d’Adrien causa beaucoup de murmures on lisait dans les
livres sacrés des Romains que, lorsque Tarquin voulut bâtir le
Capitole, il trouva que la place la plus convenable était occupée par
les statues de beaucoup d’autres divinités. Il s’enquit, par la
science qu’il avait dans les augures, si elles voudraient céder leur
place à Jupiter. Toutes y consentirent, à la réserve de Mars, de la
Jeunesse et du Dieu Terme . Là-dessus s’établirent trois opinions
religieuses: que le peuple de Mars ne céderait à personne le lieu
qu’il occupait; que la jeunesse romaine ne serait point surmontée; et
qu’enfin le Dieu Terme des Romains ne reculerait jamais: ce qui arriva
pourtant sous Adrien.
Chapitre XVI: De l’état de l’empire depuis Antonin jusqu’à Probus
Dans ces temps-là, la secte des Stoïciens s’étendait et
s’accréditait dans l’Empire. Il semblait que la nature humaine eût
fait un effort pour produire d’elle-même cette secte admirable, qui
était comme ces plantes que la terre fait naître dans des lieux que le
ciel n’a jamais vus.
Les Romains lui durent leurs meilleurs empereurs. Rien n’est
capable de faire oublier le premier Antonin que Marc-Aurèle, qu’il
adopta. On sent en soi-même un plaisir secret lorsqu’on parle de cet
empereur; on ne peut lire sa vie sans une espèce d’attendrissement;
tel est l’effet qu’elle produit qu’on a meilleure opinion de soi-même,
parce qu’on a meilleure opinion des hommes.
La sagesse de Nerva, la gloire de Trajan, la valeur d’Adrien, la
vertu des deux Antonins, se firent respecter des soldats; mais,
lorsque de nouveaux monstres prirent leur place, l’abus du
gouvernement militaire parut dans tout son excès, et les soldats qui
avaient vendu l’empire assassinèrent les Empereurs pour en avoir un
nouveau prix.
On dit qu’il y a un prince dans le monde qui travaille depuis
quinze ans à abolir dans ses États le gouvernement civil pour y
établir le gouvernement militaire. Je ne veux point faire des
réflexions odieuses sur ce dessein; je dirai seulement que, par la
nature des choses, deux cents gardes peuvent mettre la vie d’un prince
en sûreté, et non pas quatre-vingt mille; outre qu’il est plus
dangereux d’opprimer un peuple armé qu’un autre qui ne l’est pas.
Commode succéda à Marc-Aurèle, son père. C’était un monstre, qui
suivait toutes ses passions et toutes celles de ses ministres et de
ses courtisans. Ceux qui en délivrèrent le monde mirent en sa place
Pertinax, vénérable vieillard, que les soldats prétoriens massacrèrent
d’abord.
Ils mirent l’empire à l’enchère, et Didius Julien l’emporta par
ses promesses. Cela souleva tout le monde: car, quoique l’empire eût
été souvent acheté, il n’avait pas encore été marchandé. Pescennius
Niger, Sévère et Albin furent salués Empereurs, et Julien, n’ayant pu
payer les sommes immenses qu’il avait promises, fut abandonné par ses
soldats.
Sévère défit Niger et Albin. Il avait de grandes qualités; mais la
douceur, cette première vertu des princes, lui manquait.
La puissance des Empereurs pouvait plus aisément paraître
tyrannique que celle des princes de nos jours. Comme leur dignité
était un assemblage de toutes les magistratures romaines; que,
dictateurs sous le nom d’empereurs, tribunsdu peuple, proconsuls,
censeurs, grands pontifes et, quand ils voulaient, consuls, ils
exerçaient souvent la justice distributive: ils pouvaient aisément
faire soupçonner que, ceux qu’ils avaient condamnés, ils les avaient
opprimés, le peuple jugeant ordinairement de l’abus de la puissance
par la grandeur de la puissance; au lieu que les rois d’Europe,
législateurs et non pas exécuteurs de la Loi, princes et non pas
juges, se sont déchargés de cette partie de l’autorité qui peut être
odieuse, et, faisant eux-mêmes les grâces, ont commis à des magistrats
particuliers la distribution des peines.
Il n’y a guère eu d’empereurs plus jaloux de leur autorité que
Tibère et Sévère; cependant ils se laissèrent gouverner, l’un par
Séjan, l’autre par Plautien, d’une manière misérable.
La malheureuse coutume de proscrire introduite par Sylla continua
sous les Empereurs, et il fallait même qu’un prince eût quelque vertu
pour ne la pas suivre; car, comme ses ministres et ses favoris
jetaient d’abord les yeux sur tant de confiscations, ils ne lui
parlaient que de la nécessité de punir et des périls de la clémence.
Les proscriptions de Sévère firent que plusieurs soldats de Niger
se retirèrent chez les Parthes ; ils leur apprirent ce qui manquait à
leur art militaire, à faire usage des armes romaines et même à en
fabriquer; ce qui fit que ces peuples, qui s’étaient ordinairement
contentés de se défendre, furent dans la suite presque toujours
agresseurs .
Il est remarquable que, dans cette suite de guerres civiles qui
s’élevèrent continuellement, ceux qui avaient les légions d’Europe
vainquirent presque toujours ceux qui avaient les légions d’Asie , et
l’on trouve dans l’histoire de Sévère qu’il ne put prendre la ville
d’Atra, en Arabie, parce que, les légions d’Europe s’étant mutinées,
il fut obligé de se servir de celles de Syrie.
On sentit cette différence depuis qu’on commença à faire des
levées dans les provinces ; et elle fut telle entre les légions
qu’elle était entre les peuples mêmes, qui, par la nature et par
l’éducation, sont plus ou moins propres pour la guerre.
Ces levées faites dans les provinces produisirent un autre effet:
les Empereurs, pris ordinairement dans la milice, furent presque tous
étrangers et quelquefois barbares; Rome ne fut plus la maîtresse du
monde, mais elle reçut des lois de tout l’univers.
Chaque empereur y porta quelque chose de son pays, ou pour les
manières, ou pour les mœurs, ou pour la police, ou pour le culte, et
Héliogabale alla jusqu’à vouloir détruire tous les objets de la
vénération de Rome et ôter tous les dieux de leurs temples, pour y
placer le sien.
Ceci, indépendamment des voies secrètes que Dieu choisit, et que
lui seul connaît, servit beaucoup à l’établissement de la religion
chrétienne: car il n’y avait plus rien d’étranger dans l’Empire, et
l’on y était préparé à recevoir toutes les coutumes qu’un empereur
voudrait introduire.
On sait que les Romains reçurent dans leur ville les dieux des
autres pays; ils les reçurent en conquérants: ils les faisaient porter
dans les triomphes. Mais, lorsque les étrangers vinrent eux-mêmes les
rétablir, on les réprima d’abord. On sait, de plus, que les Romains
avaient coutume de donner aux divinités étrangères les noms de celles
des leurs qui y avaient le plus de rapport. Mais, lorsque les prêtres
des autres pays voulurent faire adorer à Rome leurs divinités sous
leurs propres noms, ils ne furent pas soufferts, et ce fut un des
grands obstacles que trouva la religion chrétienne.
On pourrait appeler Caracalla, non pas un tyran, mais
ledestructeurdeshommes: Caligula, Néron et Domitien bornaient leurs
cruautés dans Rome; celui-ci allait promener sa fureur dans tout
l’univers.
Sévère avait employé les exactions d’un long règne et les
proscriptions de ceux qui avaient suivi le parti de ses concurrents, à
amasser des trésors immenses.
Caracalla, ayant commencé son règne par tuer de sa propre main
Géta, son frère, employa ses richesses à faire souffrir son crime aux
soldats, qui aimaient Géta et disaient qu’ils avaient fait serment aux
deux enfants de Sévère, non pas à un seul.
Ces trésors amassés par des princes n’ont presque jamais que des
effets funestes: ils corrompent le successeur, qui en est ébloui, et,
s’ils ne gâtent pas son cœur, ils gâtent son esprit. Il forme d’abord
de grandes entreprises avec une puissance qui est d’accident, qui ne
peut pas durer, qui n’est pas naturelle, et qui est plutôt enflée
qu’agrandie.
Caracalla augmenta la paye des soldats; Macrin écrivit au Sénat
que cette augmentation allait à soixante et dix millions de drachmes .
Il y a apparence que ce prince enflait les choses, et, si l’on compare
la dépense de la paye de nos soldats d’aujourd’hui avec le reste des
dépenses publiques, et qu’on suive la même proportion pour les
Romains, on verra que cette somme eût été énorme.
Il faut chercher quelle était la paye du soldat romain. Nous
apprenons d’Orose que Domitien augmenta d’un quart la paye établie .
Il paraît, par le discours d’un soldat dans Tacite , qu’à la mort
d’Auguste elle était de dix onces de cuivre. On trouve dans Suétone
que César avait doublé la paye de son temps. Pline dit qu’à la seconde
guerre punique on l’avait diminuée d’un cinquième. Elle fut donc
d’environ six onces de cuivre dans la première guerre punique , de
cinq onces dans la seconde, de dix sous César , et de treize et un
tiers sous Domitien . Je ferai ici quelques réflexions.
La paye que la République donnait aisément lorsqu’elle n’avait
qu’un petit État, que, chaque année, elle faisait une guerre, et que,
chaque année, elle recevait des dépouilles, elle ne put la donner sans
s’endetter dans la première guerre punique, qu’elle étendit ses bras
hors de l’Italie, qu’elle eut à soutenir une guerre longue et à
entretenir de grandes armées.
Dans la seconde guerre punique, la paye fut réduite à cinq onces
de cuivre, et cette diminution put se faire sans danger dans un temps
où la plupart des citoyens rougirent d’accepter la solde même et
voulurent servir à leurs dépens.
Les trésors de Persée et ceux de tant d’autres rois, que l’on
porta continuellement à Rome, y firent cesser les tributs . Dans
l’opulence publique et particulière, on eut la sagesse de ne point
augmenter la paye de cinq onces de cuivre.
Quoique, sur cette paye, on fit une déduction pour le blé, les
habits et les armes, elle fut suffisante, parce qu’on n’enrôlait que
les citoyens qui avaient un patrimoine.
Marius ayant enrôlé des gens qui n’avaient rien, et son exemple
ayant été suivi, César fut obligé d’augmenter la paye.
Cette augmentation ayant été continuée après la mort de César, on
fut contraint, sous le consulat de Hirtius et de Pansa, de rétablir
les tributs.
La faiblesse de Domitien lui ayant fait augmenter cette paye d’un
quart, il fit une grande plaie à l’État, dont le malheur n’est pas que
le luxe y règne, mais qu’il règne dans des conditions qui, par la
nature des choses, ne doivent avoir que le nécessaire physique. Enfin,
Caracalla ayant fait une nouvelle augmentation, l’Empire fut mis dans
cet état que, ne pouvant subsister sans les soldats, il ne pouvait
subsister avec eux.
Caracalla, pour diminuer l’horreur du meurtre de son frère, le mit
au rang des dieux, et ce qu’il y a de singulier, c’est que cela lui
fut exactement rendu par Macrin, qui, après l’avoir fait poignarder,
voulant apaiser les soldats prétoriens, désespérés de la mort de ce
prince qui leur avait tant donné, lui fit bâtir un temple et y établit
des prêtres flamines en son honneur.
Cela fit que sa mémoire ne fut pas flétrie, et que, le Sénat
n’osant pas le juger, il ne fut pas mis au rang des tyrans, comme
Commode, qui ne le méritait pas plus que lui .
De deux grands empereurs, Adrien et Sévère , l’un établit la
discipline militaire, et l’autre la relâcha. Les effets répondirent
très bien aux causes: les règnes qui suivirent celui d’Adrien furent
heureux et tranquilles; après Sévère, on vit régner toutes les
horreurs.
Les profusions de Caracalla envers les soldats avaient été
immenses, et il avait très bien suivi le conseil que son père lui
avait donné en mourant, d’enrichir les gens de guerre et de ne
s’embarrasser pas des autres.
Mais cette politique n’était guère bonne que pour un règne: car le
successeur, ne pouvant plus faire les mêmes dépenses, était d’abord
massacré par l’armée; de façon qu’on voyait toujours les empereurs
sages mis à mort par les soldats, et les méchants, par des
conspirations ou des arrêts du Sénat.
Quand un tyran qui se livrait aux gens de guerre avait laissé les
citoyens exposés à leurs violences et à leurs rapines, cela ne pouvait
non plus durer qu’un règne: car les soldats, à force de détruire,
allaient jusqu’à s’ôter à eux-mêmes leur solde. Il fallait donc songer
à rétablir la discipline militaire: entreprise qui coûtait toujours la
vie à celui qui osait la tenter.
Quand Caracalla eut été tué par les embûches de Macrin, les
soldats, désespérés d’avoir perdu un prince qui donnait sans mesure ,
élurent Héliogabale ; et, quand ce dernier, qui, n’étant occupé que de
ses sales voluptés, les laissait vivre à leur fantaisie, ne put plus
être souffert, ils le massacrèrent. Ils tuèrent de même Alexandre, qui
voulait rétablir la discipline et parlait de les punir .
Ainsi un tyran, qui ne s’assurait point la vie, mais le pouvoir de
faire des crimes, périssait, avec ce funeste avantage que celui qui
voudrait faire mieux périrait après lui.
Après Alexandre, on élut Maximin, qui fut le premier empereur
d’une origine barbare. Sa taille gigantesque et la force de son corps
l’avaient fait connaître.
Il fut tué avec son fils par ses soldats. Les deux premiers
Gordiens périrent en Afrique. Maxime, Balbin et le troisième Gordien
furent massacrés. Philippe, qui avait fait tuer le jeune Gordien, fut
tué lui-même avec son fils. Et Dèce, qui fut élu en sa place, périt à
son tour par la trahison de Gallus .
Ce qu’on appelait l’Empire romain dans ce siècle-là était une
espèce de république irrégulière, telle, à peu près, que
l’aristocratie d’Alger, où la milice, qui a la puissance souveraine,
fait et défait un magistrat qu’on appelle leDey, et peut-être est-ce
une règle assez générale que le gouvernement militaire est, à certains
égards, plutôt républicain que monarchique.
Et qu’on ne dise pas que les soldats ne prenaient de part au
gouvernement que par leur désobéissance et leurs révoltes. Les
harangues que les Empereurs leur faisaient ne furent-elles pas à la
fin du genre de celles que les consuls et les tribuns avaient faites
autrefois au peuple? Et, quoique les armées n’eussent pas un lieu pour
s’assembler, qu’elles ne se conduisissent point par de certaines
formes, qu’elles ne fussent pas ordinairement de sang-froid,
délibérant peu et agissant beaucoup, ne disposaient-elles pas en
souveraines de la fortune publique? Et qu’était-ce qu’un empereur, que
le ministre d’un gouvernement violent, élu pour l’utilité particulière
des soldats?
Quand l’armée associa à l’empire Philippe , qui était préfet du
prétoire du troisième Gordien, celui-ci demanda qu’on lui laissât le
commandement entier, et il ne put l’obtenir; il harangua l’armée pour
que la puissance fût égale entre eux, et il ne l’obtint pas non plus;
il supplia qu’on lui laissât le titre de César, et on le lui refusa;
il demanda d’être préfet du prétoire, et on rejeta ses prières; enfin,
il parla pour sa vie. L’armée, dans ses divers jugements, exerçait la
magistrature suprême.
Les Barbares, au commencement inconnus aux Romains, ensuite
seulement incommodes, leur étaient devenus redoutables. Par
l’événement du monde le plus extraordinaire, Rome avait si bien
anéanti tous les peuples que, lorsqu’elle fut vaincue elle-même, il
sembla que la terre en eût enfanté de nouveaux pour la détruire.
Les princes des grands États ont ordinairement peu de pays voisins
qui puissent être l’objet de leur ambition. S’il y en avait eu de
tels, ils auraient été enveloppés dans le cours de la conquête. Ils
sont donc bornés par des mers, des montagnes et de vastes déserts, que
leur pauvreté fait mépriser. Aussi les Romains laissèrent-ils les
Germains dans leurs forêts et les peuples du Nord dans leurs glaces,
et il s’y conserva ou même il s’y forma des nations qui enfin les
asservirent eux-mêmes.
Sous le règne de Gallus, un grand nombre de nations, qui se
rendirent ensuite plus célèbres, ravagèrent l’Europe, et les Perses,
ayant envahi la Syrie, ne quittèrent leurs conquêtes que pour
conserver leur butin.
Ces essaims de Barbares qui sortirent autrefois du Nord ne
paraissent plus aujourd’hui. Les violences des Romains avaient fait
retirer les peuples du Midi au Nord. Tandis que la force qui les
contenait subsista, ils y restèrent; quand elle fut affaiblie, ils se
répandirent de toutes parts. La même chose arriva quelques siècles
après. Les conquêtes de Charlemagne et ses tyrannies avaient, une
seconde fois, fait reculer les peuples du Midi au Nord; sitôt que cet
empire fut affaibli, ils se portèrent une seconde fois du Nord au
Midi. Et, si aujourd’hui un prince faisait en Europe les mêmes
ravages, les nations repoussées dans le Nord, adossées aux limites de
l’univers, y tiendraient ferme jusqu’au moment qu’elles inonderaient
et conquerraient l’Europe une troisième fois.
L’affreux désordre qui était dans la succession à l’empire étant
venu à son comble, on vit paraître, sur la fin du règne de Valérien et
pendant celui de Gallien, son fils, trente prétendants divers, qui,
s’étant la plupart entre-détruits, ayant eu un règne très court,
furent nommés Tyrans.
Valérien ayant été pris par les Perses, et Gallien, son fils,
négligeant les affaires, les Barbares pénétrèrent partout. L’Empire se
trouva dans cet état où il fut, environ un siècle après, en Occident ;
et il aurait, dès lors, été détruit sans un concours heureux de
circonstances qui le relevèrent.
Odénat, prince de Palmyre, allié des Romains, chassa les Perses,
qui avaient envahi presque toute l’Asie; la ville de Rome fit une
armée de ses citoyens, qui écarta les Barbares qui venaient la piller;
une armée innombrable de Scythes, qui passait la mer avec six mille
vaisseaux, périt par les naufrages, la misère, la faim et sa grandeur
même; et, Gallien ayant été tué, Claude, Aurélien, Tacite et Probus,
quatre grands hommes qui, par un grand bonheur, se succédèrent,
rétablirent l’Empire prêt à périr.
Chapitre XVII: Changement dans l’État
Pour prévenir les trahisons continuelles des soldats, les
Empereurs s’associèrent des personnes en qui ils avaient confiance, et
Dioclétien, sous prétexte de la grandeur des affaires, régla qu’il y
aurait toujours deux empereurs et deux césars. II jugea que, les
quatre principales armées étant occupées par ceux qui auraient part à
l’empire, elles s’intimideraient les unes les autres; que les autres
armées, n’étant pas assez fortes pour entreprendre de faire leur chef
empereur, elles perdraient peu à peu la coutume d’élire; et qu’enfin,
la dignité de césar étant toujours subordonnée, la puissance, partagée
entre quatre pour la sûreté du Gouvernement, ne serait pourtant, dans
toute son étendue, qu’entre les mains de deux.
Mais ce qui contint encore plus les gens de guerre, c’est que, les
richesses des particuliers et la fortune publique ayant diminué, les
Empereurs ne purent plus leur faire des dons si considérables; de
manière que la récompense ne fût plus proportionnée au danger de faire
une nouvelle élection.
D’ailleurs, les préfets du prétoire, qui, pour le pouvoir et pour
les fonctions, étaient, à peu près, comme les grands vizirs de ces
temps-là et faisaient à leur gré massacrer les Empereurs pour se
mettre en leur place, furent fort abaissés par Constantin, qui ne leur
laissa que les fonctions civiles et en fit quatre au lieu de deux.
La vie des Empereurs commença donc à être plus assurée; ils purent
mourir dans leur lit, et cela sembla avoir un peu adouci leurs mœurs:
ils ne versèrent plus le sang avec tant de férocité. Mais, comme il
fallait que ce pouvoir immense débordât quelque part, on vit un autre
genre de tyrannie, mais plus sourde. Ce ne furent plus des massacres,
mais des jugements iniques, des formes de justice qui semblaient
n’éloigner la mort que pour flétrir la vie. La Cour fut gouvernée et
gouverna par plus d’artifices, par des arts plus exquis, avec un plus
grand silence. Enfin, au lieu de cette hardiesse à concevoir une
mauvaise action et de cette impétuosité à la commettre, on ne vit plus
régner que les vices des âmes faibles, et des crimes réfléchis.
Il s’établit un nouveau genre de corruption. Les premiers
empereurs aimaient les plaisirs; ceux-ci, la mollesse. Ils se
montrèrent moins aux gens de guerre; ils furent plus oisifs, plus
livrés à leurs domestiques, plus attachés à leurs palais, et plus
séparés de l’Empire.
Le poison de la Cour augmenta sa force à mesure qu’il fut plus
séparé: on ne dit rien, on insinua tout; les grandes réputations
furent toutes attaquées, et les ministres et les officiers de guerre
furent mis sans cesse à la discrétion de cette sorte de gens qui ne
peuvent servir l’État, ni souffrir qu’on le serve avec gloire .
Enfin, cette affabilité des premiers empereurs, qui seule pouvait
leur donner le moyen de connaître leurs affaires, fut entièrement
bannie. Le prince ne sut plus rien que sur le rapport de quelques
confidents, qui, toujours de concert, souvent même lorsqu’ils
semblaient être d’opinion contraire, ne faisaient auprès de lui que
l’office d’un seul.
Le séjour de plusieurs empereurs en Asie et leur perpétuelle
rivalité avec les rois de Perse firent qu’ils voulurent être adorés
comme eux, et Dioclétien, d’autres disent Galère, l’ordonna par un
édit.
Ce faste et cette pompe asiatiques s’établissant, les yeux s’y
accoutumèrent d’abord, et, lorsque Julien voulut mettre de la
simplicité et de la modestie dans ses manières, on appela oubli de la
dignitéce qui n’était que la mémoire des anciennes mœurs.
Quoique, depuis Marc-Aurèle, il y eût eu plusieurs empereurs, il
n’y avait eu qu’un Empire, et, l’autorité de tous étant reconnue dans
les provinces, c’était une puissance unique exercée par plusieurs.
Mais Galère et Constance Chlore n’ayant pu s’accorder, ils
partagèrent réellement l’Empire ; et, par cet exemple, qui fut dans la
suite suivi par Constantin, qui prit le plan de Galère, et non pas
celui de Dioclétien, il s’introduisit une coutume qui fut moins un
changement qu’une révolution.
De plus, l’envie qu’eut Constantin de faire une ville nouvelle, la
vanité de lui donner son nom, le déterminèrent à porter en Orient le
siège de l’empire. Quoique l’enceinte de Rome ne fût pas à beaucoup
près si grande qu’elle est à présent, les faubourgs en étaient
prodigieusement étendus : l’Italie, pleine de maisons de plaisance,
n’était proprement que le jardin de Rome; les laboureurs étaient en
Sicile, en Afrique, en Égypte ; et les jardiniers, en Italie. Les
terres n’étaient presque cultivées que par les esclaves des citoyens
romains. Mais, lorsque le siège de l’empire fut établi en Orient, Rome
presque entière y passa: les Grands y menèrent leurs esclaves,
c’est-à-dire presque tout le peuple, et l’Italie fut privée de ses
habitants.
Pour que la nouvelle ville ne cédât en rien à l’ancienne,
Constantin voulut qu’on y distribuât aussi du blé, et ordonna que
celui d’Égypte serait envoyé à Constantinople, et celui de l’Afrique,
à Rome; ce qui, me semble, n’était pas fort sensé.
Dans le temps de la République, le peuple romain, souverain de
tous les autres, devait naturellement avoir part aux tributs; cela fit
que le Sénat lui vendit d’abord du blé à bas prix et ensuite le lui
donna pour rien. Lorsque le Gouvernement fut devenu monarchique, cela
subsista contre les principes de la monarchie; on laissait cet abus à
cause des inconvénients qu’il y aurait eus à le changer. Mais
Constantin, fondant une ville nouvelle, l’y établit sans aucune bonne
raison.
Lorsque Auguste eut conquis l’Égypte, il apporta à Rome le trésor
des Ptolomées. Cela y fit à peu près la même révolution que la
découverte des Indes a faite depuis en Europe, et que de certains
systèmes ont faite de nos jours: les fonds doublèrent de prix à Rome ;
et, comme Rome continua d’attirer à elle les richesses d’Alexandrie,
qui recevait elle-même celles de l’Afrique et de l’Orient, l’or et
l’argent devinrent très communs en Europe; ce qui mit les peuples en
état de payer des impôts très considérables en espèces.
Mais, lorsque l’Empire eut été divisé, ces richesses allèrent à
Constantinople. On sait, d’ailleurs, que les mines d’Angleterre
n’étaient point encore ouvertes ; qu’il y en avait très peu en
Italieet dans les Gaules ; que, depuis les Carthaginois, les mines
d’Espagne n’étaient guère plus travaillées ou, du moins, n’étaient
plus si riches . L’Italie, qui n’avait plus que des jardins
abandonnés, ne pouvait par aucun moyen attirer l’argent de l’Orient,
pendant que l’Occident, pour avoir de ses marchandises, y envoyait le
sien. L’or et l’argent devinrent donc extrêmement rares en Europe.
Mais les Empereurs y voulurent exiger les mêmes tributs; ce qui perdit
tout.
Lorsque le Gouvernement a une forme depuis longtemps établie, et
que les choses se sont mises dans une certaine situation, il est
presque toujours de la prudence de les y laisser, parce que les
raisons, souvent compliquées et inconnues, qui font qu’un pareil état
a subsisté font qu’il se maintiendra encore. Mais, quand on change le
système total, on ne peut remédier qu’aux inconvénients qui se
présentent dans la théorie, et on en laisse d’autres que la pratique
seule peut faire découvrir.
Ainsi, quoique l’Empire ne fût déjà que trop grand, la division
qu’on en fit le ruina, parce que toutes les parties de ce grand corps,
depuis longtemps ensemble, s’étaient, pour ainsi dire, ajustées pour y
rester et dépendre les unes des autres.
Constantin , après avoir affaibli la capitale, frappa un autre
coup sur les frontières: il ôta les légions qui étaient sur le bord
des grands fleuves, et les dispersa dans les provinces; ce qui
produisit deux maux: l’un, que la barrière qui contenait tant de
nations fut ôtée; et l’autre, que les soldats vécurent et s’amollirent
dans le cirqueet dans les théâtres .
Lorsque Constantius envoya Julien dans les Gaules, il trouva que
cinquante villes le long du Rhin avaient été prises par les Barbares;
que les provinces avaient été saccagées; qu’il n’y avait plus que
l’ombre d’une armée romaine, que le seul nom des ennemis faisait fuir.
Ce prince, par sa sagesse, sa constance, son économie, sa
conduite, sa valeur et une suite continuelle d’actions héroïques,
rechassa les Barbares , et la terreur de son nom les contint tant
qu’il vécut .
La brièveté des règnes, les divers partis politiques, les
différentes religions, les sectes particulières de ces religions, ont
fait que le caractère des Empereurs est venu à nous extrêmement
défiguré. Je n’en donnerai que deux exemples: cet Alexandre, si lâche
dans Hérodien, paraît plein de courage dans Lampridius; ce Gratien,
tant loué par les Orthodoxes, Philostorgue le compare à Néron.
Valentinien sentit plus que personne la nécessité de l’ancien
plan: il employa toute sa vie à fortifier les bords du Rhin, à y faire
des levées, y bâtir des châteaux, y placer des troupes, leur donner le
moyen d’y subsister. Mais il arriva dans le monde un événement qui
détermina Valens, son frère, à. ouvrir le Danube et eut d’effroyables
suites.
Dans le pays qui est entre les Palus-Méotides, les montagnes du
Caucase et la Mer Caspienne, il y avait plusieurs peuples qui étaient
la plupart de la nation des Huns ou de celle des Alains. Leurs terres
étaient extrêmement fertiles; ils aimaient la guerre et le brigandage;
ils étaient presque toujours à cheval ou sur leurs chariots et
erraient dans le pays où ils étaient enfermés; ils faisaient bien
quelques ravages sur les frontières de Perse et d’Arménie, mais on
gardait aisément les Portes Caspiennes, et ils pouvaient difficilement
pénétrer dans la Perse par ailleurs. Comme ils n’imaginaient point
qu’il fût possible de traverser les Palus-Méotides , ils ne
connaissaient pas les Romains, et, pendant que d’autres Barbares
ravageaient l’Empire, ils restaient dans les limites que leur
ignorance leur avait données.
Quelques-uns ont dit que le limon que le Tanaïs avait apporté
avait formé une espèce de croûte sur le Bosphore Cimmérien, sur
laquelle ils avaient passé; d’autres , que deux jeunes Scythes,
poursuivant une biche qui traversa ce bras de mer, le traversèrent
aussi; ils furent étonnés de voir un nouveau monde, et, retournant
dans l’ancien, ils apprirent à leurs compatriotes les nouvelles terres
et, si j’ose me servir de ce terme, les Indes qu’ils avaient
découvertes .
D’abord, des corps innombrables de Huns passèrent, et, rencontrant
les Goths les premiers, ils les chassèrent devant eux. Il semblait que
ces nations se précipitassent les unes sur les autres, et que l’Asie,
pour peser sur l’Europe, eût acquis un nouveau poids.
Les Goths, effrayés, se présentèrent sur les bords du Danube et,
les mains jointes, demandèrent une retraite. Les flatteurs de Valens
saisirent cette occasion et la lui représentèrent comme une conquête
heureuse d’un nouveau peuple qui venait défendre l’Empire et
l’enrichir .
Valens ordonna qu’ils passeraient sans armes; mais, pour de
l’argent, ses officiers leur en laissèrent tant qu’ils voulurent . Il
leur fit distribuer des terres; mais, à la différence des Huns, les
Goths n’en cultivaient point ; on les priva même du blé qu’on leur
avait promis; ils mouraient de faim, et ils étaient au milieu d’un
pays riche; ils étaient armés, et on leur faisait des injustices. Ils
ravagèrent tout, depuis le Danube jusqu’au Bosphore, exterminèrent
Valens et son armée, et ne repassèrent le Danube que pour abandonner
l’affreuse solitude qu’ils avaient faite .
Chapitre XVIII: Nouvelles maximes prises par les Romains
Quelquefois la lâcheté des Empereurs, souvent, la faiblesse de
l’Empire, firent que l’on chercha à apaiser par de l’argent les
peuples qui menaçaient d’envahir . Mais la paix ne peut point
s’acheter, parce que celui qui l’a vendue n’en est que plus en état de
la faire, acheter encore.
II vaut mieux courir le risque de faire une guerre malheureuse que
de donner de l’argent pour avoir la paix: car on respecte toujours un
prince lorsqu’on sait qu’on ne le vaincra qu’après une longue
résistance.
D’ailleurs, ces sortes de gratifications se changeaient en tributs
et, libres au commencement, devenaient nécessaires; elles furent
regardées comme des droits acquis, et, lorsqu’un empereur les refusa à
quelques peuples ou voulut donner moins, ils devinrent de mortels
ennemis. Entre mille exemples, l’armée que Julien mena contre les
Perses fut poursuivie dans sa retraite par des Arabes à qui il avait
refusé le tribut accoutumé ; et, d’abord après, sous l’empire de
Valentinien, les Allemands, à qui on avait offert des présents moins
considérables qu’à l’ordinaire, s’en indignèrent, et ces peuples du
Nord, déjà gouvernés par le point d’honneur, se vengèrent de cette
insulte prétendue par une cruelle guerre.
Toutes ces nations qui entouraient l’Empire en Europe et en Asie
absorbèrent peu à peu les richesses des Romains, et, comme ils
s’étaient agrandis parce que l’or et l’argent de tous les rois était
porté chez eux , ils s’affaiblirent parce que leur or et leur argent
fut porté chez les autres.
Les fautes que font les hommes d’État ne sont pas toujours libres:
souvent ce sont des suites nécessaires de la situation où l’on est, et
les inconvénients ont fait naître les inconvénients.
La milice, comme on a déjà vu, était devenue très à charge à
l’État. Les soldats avaient trois sortes d’avantages: la paye
ordinaire, la récompense après le service, et les libéralités
d’accident, qui devenaient très souvent des droits pour des gens qui
avaient le peuple et le prince entre leurs mains.
L’impuissance où l’on se trouva de payer ces charges fit que l’on
prit une milice moins chère. On fit des traités avec des nations
barbares, qui n’avaient ni le luxe des soldats romains, ni le même
esprit, ni les mêmes prétentions.
Il y avait une autre commodité à cela: comme les Barbares
tombaient tout à coup sur un pays, n’y ayant point chez eux de
préparatifs après la résolution de partir, il était difficile de faire
des levées à temps dans les provinces. On prenait donc un autre corps
de Barbares, toujours prêt à recevoir de l’argent, à piller et à se
battre. On était servi pour le moment; mais, dans la suite, on avait
autant de peine à réduire les auxiliaires que les ennemis.
Les premiers Romains ne mettaient point dans leurs armées un plus
grand nombre de troupes auxiliaires que de romaines, et, quoique leurs
alliés fussent proprement des sujets, ils ne voulaient point avoir
pour sujets des peuples plus belliqueux qu’eux-mêmes.
Mais, dans les derniers temps, non seulement ils n’observèrent pas
cette proportion des troupes auxiliaires, mais même ils remplirent de
soldats barbares les corps de troupes nationales.
Ainsi ils établissaient des usages tout contraires à ceux qui les
avaient rendus maîtres de tout, et, comme autrefois leur politique
constante fut de se réserver l’art militaire et d’en priver tous leurs
voisins, ils le détruisaient pour lors chez eux et l’établissaient
chez les autres.
Voici en un mot l’histoire des Romains: ils vainquirent tous les
peuples par leurs maximes; mais, lorsqu’ils y furent parvenus, leur
République ne put subsister, il fallut changer de gouvernement, et des
maximes contraires aux premières, employées dans ce gouvernement
nouveau, firent tomber leur grandeur.
Ce n’est pas la Fortune qui domine le monde. On peut le demander
aux Romains, qui eurent une suite continuelle de prospérités quand ils
se gouvernèrent sur un certain plan, et une suite non interrompue de
revers lorsqu’ils se conduisirent sur un autre. Il y a des causes
générales, soit morales, soit physiques, qui agissent dans chaque
monarchie, l’élèvent, la maintiennent, ou la précipitent; tous les
accidents sont soumis à ces causes, et, si le hasard d’une bataille,
c’est-à-dire une cause particulière, a ruiné un État, il y avait une
cause générale qui faisait que cet État devait périr par une seule
bataille. En un mot, l’allure principale entraîne avec elle tous les
accidents particuliers.
Nous voyons que, depuis près de deux siècles, les troupes de terre
de Danemark ont presque toujours été battues par celles de Suède. Il
faut qu’indépendamment du courage des deux nations et du sort des
armes il y ait dans le gouvernement danois, militaire ou civil, un
vice intérieur qui ait produit cet effet, et je ne le crois point
difficile à découvrir.
Enfin, les Romains perdirent leur discipline militaire; ils
abandonnèrent jusqu’à leurs propres armes. Végèce dit que, les soldats
les trouvant trop pesantes, ils obtinrent de l’empereur Gratien de
quitter leur cuirasse et ensuite leur casque; de façon qu’exposés aux
coups sans défense ils ne songèrent plus qu’à fuir .
Il ajoute qu’ils avaient perdu la coutume de fortifier leur camp,
et que, par cette négligence, leurs armées furent enlevées par la
cavalerie des Barbares.
La cavalerie fut peu nombreuse chez les premiers Romains: elle ne
faisait que la onzième partie de la légion, et très souvent moins; et,
ce qu’il y a d’extraordinaire, ils en avaient beaucoup moins que nous,
qui avons tant de sièges à faire, où la cavalerie est peu utile. Quand
les Romains furent dans la décadence, ils n’eurent presque plus que de
la cavalerie. Il me semble que, plus une nation se rend savante dans
l’art militaire, plus elle agit par son infanterie, et que, moins elle
le connaît, plus elle multiplie sa cavalerie. C’est que, sans la
discipline, l’infanterie, pesante ou légère, n’est rien; au lieu que
la cavalerie va toujours, dans son désordre même . L’action de
celle-ci consiste plus dans son impétuosité et un certain choc; celle
de l’autre, dans sa résistance et une certaine immobilité: c’est
plutôt une réaction qu’une action. Enfin, la force de la cavalerie est
momentanée; l’infanterie agit plus longtemps; mais il faut de la
discipline pour qu’elle puisse agir longtemps.
Les Romains parvinrent à commander à tous les peuples, non
seulement par l’art de la guerre, mais aussi par leur prudence, leur
sagesse, leur constance, leur amour pour la gloire et pour la patrie.
Lorsque, sous les Empereurs, toutes ces vertus s’évanouirent, l’art
militaire leur resta, avec lequel, malgré la faiblesse de la tyrannie
de leurs princes, ils conservèrent ce qu’ils avaient acquis. Mais,
lorsque la corruption se mit dans la milice même, ils devinrent la
proie de tous les peuples.
Un empire fondé par les armes a besoin de se soutenir par les
armes. Mais, comme, lorsqu’un État est dans le trouble, on n’imagine
pas comment il peut en sortir, de même, lorsqu’il est en paix et qu’on
respecte sa puissance, il ne vient point dans l’esprit comment cela
peut changer; il néglige donc la milice, dont il croit n’avoir rien à
espérer et tout à craindre, et souvent même il cherche à l’affaiblir.
C’était une règle inviolable des premiers Romains que quiconque
avait abandonné son poste ou laissé ses armes dans le combat était
puni de mort. Julien et Valentinien avaient, à cet égard, établi les
anciennes peines. Mais les Barbares pris à la solde des Romains,
accoutumés à faire la guerre comme la font aujourd’hui les Tartares, à
fuir pour combattre encore, à chercher le pillage plus que l’honneur ,
étaient incapables d’une pareille discipline.
Telle était la discipline des premiers Romains qu’on y avait vu
des généraux condamner à mourir leurs enfants pour avoir, sans leur
ordre, gagné la victoire. Mais, quand ils furent mêlés parmi les
Barbares, ils y contractèrent un esprit d’indépendance qui faisait le
caractère de ces nations, et, si l’on lit les guerres de Bélisaire
contre les Goths, on verra un général presque toujours désobéi par ses
officiers.
Sylla et Sertorius, dans la fureur des guerres civiles, aimaient
mieux périr que de faire quelque chose dont Mithridate pût tirer
avantage. Mais, dans les temps qui suivirent, dès qu’un ministre ou
quelque grand crut qu’il importait à son avarice, à sa vengeance, à
son ambition, de faire entrer les Barbares dans l’Empire, il le leur
donna d’abord à ravager .
Il n’y a point d’État où l’on ait plus besoin de tributs que dans
ceux qui s’affaiblissent; de sorte que l’on est obligé d’augmenter les
charges à mesure que l’on est moins en état de les porter. Bientôt,
dans les provinces romaines, les tributs devinrent intolérables.
Il faut lire dans Salvien les horribles exactions que l’on faisait
sur les peuples . Les citoyens, poursuivis par les traitants,
n’avaient d’autre ressource que de se réfugier chez les Barbares ou de
donner leur liberté au premier qui la voulait prendre.
Ceci servira à expliquer dans notre histoire française cette
patience avec laquelle les Gaulois souffrirent la révolution qui
devait établir cette différence accablante entre une nation noble et
une nation roturière. Les Barbares, en rendant tant de citoyens
esclaves de la glèbe, c’est-à-dire du champ auquel ils étaient
attachés, n’introduisirent guère rien qui n’eût été plus cruellement
exercé avant eux .
Chapitre XIX: 1. Grandeur d’Attila - 2. Cause de l’établissement
des barbares - 3. Raisons pourquoi l’empire d’Occident fut le premier
abattu
Comme, dans le temps que l’Empire s’affaiblissait, la religion
chrétienne s’établissait, les chrétiens reprochaient aux païens cette
décadence, et ceux-ci en demandaient compte à la Religion chrétienne.
Les chrétiens disaient que Dioclétien avait perdu l’Empire en
s’associant trois collègues , parce que chaque empereur voulait faire
d’aussi grandes dépenses et entretenir d’aussi fortes armées que s’il
avait été seul; que, par là, le nombre de ceux qui recevaient n’étant
pas proportionné au nombre de ceux qui donnaient, les charges
devinrent si grandes que les terres furent abandonnées par les
laboureurs et se changèrent en forêts. Les païens, au contraire, ne
cessaient de crier contre un culte nouveau, inouï jusqu’alors; et,
comme autrefois, dans Rome florissante, on attribuait les débordements
du Tibre et les autres effets de la nature à la colère des dieux, de
même, dans Rome mourante, on imputait les malheurs à un nouveau culte
et au renversement des anciens autels.
Ce fut le préfet Symmaque qui, dans une lettre écrite aux
Empereurs au sujet de l’autel de la Victoire, fit le plus valoir
contre la religion chrétienne des raisons populaires et, par
conséquent, très capables de séduire.
"Quelle chose peut mieux nous conduire à la connaissance des
dieux, disait-il, que l’expérience de nos prospérités passées? Nous
devons être fidèles à tant de siècles et suivre nos pères, qui ont
suivi si heureusement les leurs. Pensez que Rome vous parle et vous
dit: Grands princes, Pères de la Patrie, respectez mes années pendant
lesquelles j’ai toujours observé les cérémonies de mes ancêtres: ce
culte a soumis l’univers à mes lois; c’est par là qu’Annibal a été
repoussé de mes murailles, et que les Gaulois l’ont été du Capitole.
C’est pour les dieux de la Patrie que nous demandons la paix; nous la
demandons pour les dieux indigètes. Nous n’entrons point dans des
disputes qui ne conviennent qu’à des gens oisifs, et nous voulons
offrir des prières, et non pas des combats ."
Trois auteurs célèbres répondirent à Symmaque. Orose composa son
histoirepour prouver qu’il y avait toujours eu dans le monde d’aussi
grands malheurs que ceux dont se plaignaient les païens; Salvien fit
son livre, où il soutint que c’étaient les dérèglements des chrétiens
qui avaient attiré les ravages des Barbares ; et saint Augustin fit
voir que la cité du ciel était différente de cette cité de la terre où
les anciens Romains, pour quelques vertus humaines, avaient reçu des
récompenses aussi vaines que ces vertus.
Nous avons dit que, dans les premiers temps, la politique des
Romains fut de diviser toutes les puissances qui leur faisaient
ombrage. Dans la suite, ils n’y purent réussir. Il fallut souffrir
qu’Attila soumît toutes les nations du Nord: il s’étendit depuis le
Danube jusqu’au Rhin, détruisit tous les forts et tous les ouvrages
qu’on avait faits sur ces fleuves, et rendit les deux empires
tributaires.
"Théodose, disait-il insolemment, est fils d’un père très noble,
aussi bien que moi. Mais, en me payant le tribut, il est déchu de sa
noblesse et est devenu mon esclave. Il n’est pas juste qu’il dresse
des embûches à son maître, comme un esclave méchant ."
"Il ne convient pas à l’Empereur, disait-il dans une autre
occasion, d’être menteur. Il a promis à un de mes sujets de lui donner
en mariage la fille de Saturnilus. S’il ne veut pas tenir sa parole,
je lui déclare la guerre; s’il ne le peut pas, et qu’il soit dans cet
État qu’on ose lui désobéir, je marche à son secours."
Il ne faut pas croire que ce fût par modération qu’Attila laissa
subsister les Romains: il suivait les mœurs de sa nation, qui le
portaient à soumettre les peuples, et non pas à les conquérir. Ce
prince, dans sa maison de bois, où nous le représente Priscus , maître
de toutes les nations barbares et, en quelque façon de presque toutes
celles qui étaient policées, était un des grands monarques dont
l’histoire ait jamais parlé.
On voyait à sa cour les ambassadeurs des Romains d’Orient et de
ceux d’Occident, qui venaient recevoir ses lois ou implorer sa
clémence. Tantôt il demandait qu’on lui rendît les Huns transfuges ou
les esclaves romains qui s’étaient évadés; tantôt il voulait qu’on lui
livrât quelque ministre de l’Empereur. Il avait mis sur l’empire
d’Orient un tribut de deux mille cent livres d’or; il recevait les
appointements de général des armées romaines; il envoyait à
Constantinople ceux qu’il voulait récompenser, afin qu’on les comblât
de biens, faisant un trafic continuel de la frayeur des Romains.
Il était craint de ses sujets, et il ne paraît pas qu’il en fût
haï . Prodigieusement fier et, cependant, rusé; ardent dans sa colère,
mais sachant pardonner ou différer la punition suivant qu’il convenait
à ses intérêts; ne faisant jamais la guerre quand la paix pouvait lui
donner assez d’avantages; fidèlement servi des rois mêmes qui étaient
sous sa dépendance: il avait gardé pour lui seul l’ancienne simplicité
des mœurs des Huns. Du reste, on ne peut guère louer sur la bravoure
le chef d’une nation où les enfants entraient en fureur au récit des
beaux faits d’armes de leurs pères, et où les pères versaient des
larmes parce qu’ils ne pouvaient pas imiter leurs enfants.
Après sa mort, toutes les nations barbares se redivisèrent. Mais
les Romains étaient si faibles qu’il n’y avait pas de si petit peuple
qui ne pût leur nuire.
Ce ne fut pas une certaine invasion qui perdit l’Empire, ce furent
toutes les invasions. Depuis celle qui fut si générale sous Gallus, il
sembla rétabli, parce qu’il n’avait point perdu de terrain. Mais il
alla, de degrés en degrés, de la décadence à sa chute, jusqu’à ce
qu’il s’affaissât tout à coup sous Arcadius et Honorius.
En vain, on avait rechassé les Barbares dans leur pays: ils y
seraient tout de même rentrés pour mettre en sûreté leur butin. En
vain, on les extermina: les villes n’étaient pas moins saccagées; les
villages, brûlés; les familles, tuées ou dispersées .
Lorsqu’une province avait été ravagée, les Barbares qui
succédaient, n’y trouvant plus rien, devaient passer à une autre. On
ne ravagea au commencement que la Thrace, la Mysie, la Pannonie; quand
ces pays furent dévastés, on ruina la Macédoine, la Thessalie, la
Grèce; de là, il fallut aller aux Noriques. L’Empire, c’est-à-dire le
pays habité, se rétrécissait toujours, et l’Italie devenait frontière.
La raison pourquoi il ne se fit point sous Gallus et Gallien
d’établissement de Barbares, c’est qu’ils trouvaient encore de quoi
piller.
Ainsi, lorsque les Normands, images des conquérants de l’Empire,
eurent, pendant plusieurs siècles, ravagé la France, ne trouvant plus
rien à prendre, ils acceptèrent une province qui était entièrement
déserte, et se la partagèrent .
La Scythie, dans ces temps-là, étant presque toute inculte , les
peuples y étaient sujets à des famines fréquentes; ils subsistaient en
partie par un commerce avec les Romains, qui leur portaient des vivres
des provinces voisines du Danube . Les Barbares donnaient en retour
les choses qu’ils avaient pillées, les prisonniers qu’ils avaient
faits, l’or et l’argent qu’ils recevaient pour la paix. Mais,
lorsqu’on ne put plus leur payer des tributs assez forts pour les
faire subsister, ils furent forcés de s’établir .
L’empire d’Occident fut le premier abattu; en voici les raisons.
Les Barbares, ayant passé le Danube, trouvaient à leur gauche le
Bosphore, Constantinople et toutes les forces de l’empire d’Orient qui
les arrêtaient. Cela faisait qu’ils se tournaient à main droite, du
côté de l’Illyrie, et se poussaient vers l’occident. Il se fit un
reflux de nations et un transport de peuples de ce côté-là. Les
passages de l’Asie étant mieux gardés, tout refoulait vers l’Europe;
au lieu que, dans la première invasion, sous Gallus, les forces des
Barbares se partagèrent.
L’Empire ayant été réellement divisé, les Empereurs d’Orient, qui
avaient des alliances avec les Barbares, ne voulurent pas les rompre
pour secourir ceux d’Occident. Cette division dans l’administration,
dit Priscus , fut très préjudiciable aux affaires d’Occident. Ainsi
les Romains d’Orient refusèrent-ils à ceux d’Occident une armée
navale, à cause de leur alliance avec les Vandales. Les Visigoths,
ayant fait alliance avec Arcadius, entrèrent en Occident, et Honorius
fut obligé de s’enfuir à Ravenne . Enfin, Zénon, pour se défaire de
Théodoric, le persuada d’aller attaquer l’Italie, qu’Alaric avait déjà
ravagée.
II y avait une alliance très étroite entre Attila et Genséric, roi
des Vandales . Ce dernier craignait les Goths ; il avait marié son
fils avec la filledu roi des Goths, et, lui ayant ensuite fait couper
le nez, il l’avait renvoyée; il s’unit donc avec Attila. Les deux
empires, comme enchaînés par ces deux princes, n’osaient se secourir.
La situation de celui d’Occident fut surtout déplorable: il n’avait
point de forces de mer; elles étaient toutes en Orient , en Égypte,
Chypre, Phénicie, Ionie, Grèce, seuls pays où il y eut alors quelque
commerce. Les Vandales et d’autres peuples attaquaient partout les
côtes d’Occident; il vint une ambassade des Italiens à Constantinople,
dit Priscus , pour faire savoir qu’il était impossible que les
affaires se soutinssent sans une réconciliation avec les Vandales.
Ceux qui gouvernaient en Occident ne manquèrent pas de politique.
Ils jugèrent qu’il fallait sauver l’Italie, qui était en quelque façon
la tête et en quelque façon le cœur de l’Empire. On fit passer les
Barbares aux extrémités, et on les y plaça. Le dessein était bien
conçu; il fut bien exécuté. Ces nations ne demandaient que la
subsistance: on leur donnait les plaines; on se réservait les pays
montagneux, les passages des rivières, les défilés, les places sur les
grands fleuves: on gardait la souveraineté. Il y a apparence que ces
peuples auraient été forcés de devenir Romains, et la facilité avec
laquelle ces destructeurs furent eux-mêmes détruits par les Francs,
par les Grecs, par les Maures, justifie assez cette pensée. Tout ce
système fut renversé par une révolution plus fatale que toutes les
autres. L’armée d’Italie, composée d’étrangers, exigea ce qu’on avait
accordé à des nations plus étrangères encore: elle forma, sous
Odoacre, une aristocratie, qui se donna le tiers des terres de
l’Italie, et ce fut le coup mortel porté à cet empire.
Parmi tant de malheurs, on cherche avec une curiosité triste le
destin de la ville de Rome. Elle était, pour ainsi dire, sans défense;
elle pouvait être aisément affamée; l’étendue de ses murailles faisait
qu’il était très difficile de les garder; comme elle était située dans
une plaine, on pouvait aisément la forcer: il n’y avait point de
ressource dans le peuple, qui en était extrêmement diminué. Les
Empereurs furent obligés de se retirer à Ravenne, ville autrefois
défendue par la mer, comme Venise l’est aujourd’hui.
Le peuple romain, presque toujours abandonné de ses souverains,
commença à le devenir et à faire des traités pour sa conservation: ce
qui est le moyen le plus légitime d’acquérir la souveraine puissance.
C’est ainsi que l’Armorique et la Bretagne commencèrent à vivre sous
leurs propres lois.
Telle fut la fin de l’empire d’Occident. Rome s’était agrandie
parce qu’elle n’avait eu que des guerres successives: chaque nation,
par un bonheur inconcevable, ne l’attaquant que quand l’autre avait
été ruinée. Rome fut détruite parce que toutes les nations
l’attaquèrent à la fois et pénétrèrent partout.
Chapitre XX: 1. Des conquêtes de Justinien - 2. De son
gouvernement
Comme tous ces peuples entraient pêle-mêle dans l’Empire, ils
s’incommodaient réciproquement, et toute la politique de ces temps-là
fut de les armer les uns contre les autres; ce qui était aisé, à cause
de leur férocité et de leur avarice. Ils s’entre-détruisirent pour la
plupart avant d’avoir pu s’établir, et cela fit que l’empire d’Orient
subsista encore du temps.
D’ailleurs, le Nord s’épuisa lui-même, et l’on n’en vit plus
sortir ces armées innombrables qui parurent d’abord: car, après les
premières invasions des Goths et des Huns, surtout depuis la mort
d’Attila, ceux-ci et les peuples qui les suivirent attaquèrent avec
moins de forces.
Lorsque ces nations, qui s’étaient assemblées en corps d’armée, se
furent dispersées en peuples, elles s’affaiblirent beaucoup: répandues
dans les divers lieux de leurs conquêtes, elles furent elles-mêmes
exposées aux invasions.
Ce fut dans ces circonstances que Justinien entreprit de
reconquérir l’Afrique et l’Italie et fit ce que nos Français
exécutèrent aussi heureusement contre les Visigoths, les Bourguignons,
les Lombards et les Sarrasins.
Lorsque la Religion chrétienne fut apportée aux Barbares, la secte
arienne était en quelque façon dominante dans l’Empire. Valens leur
envoya des prêtres ariens, qui furent leurs premiers apôtres. Or, dans
l’intervalle qu’il y eut entre leur conversion et leur établissement,
cette secte fut en quelque façon détruite chez les Romains. Les
Barbares ariens, ayant trouvé tout le pays orthodoxe, n’en purent
jamais gagner l’affection, et il fut facile aux Empereurs de les
troubler.
D’ailleurs, ces Barbares, dont l’art et le génie n’étaient guère
d’attaquer les villes et encore moins de les défendre, en laissèrent
tomber les murailles en ruine. Procope nous apprend que Bélisaire
trouva celles d’Italie en cet état. Celles d’Afrique avaient été
démantelées par Genséric , comme celles d’Espagne le furent dans la
suite par Vitisa , dans l’idée de s’assurer de ses habitants.
La plupart de ces peuples du Nord, établis dans les pays du Midi,
en prirent d’abord la mollesse et devinrent incapables des fatigues de
la guerre . Les Vandales languissaient dans la volupté: une table
délicate, des habits efféminés, des bains, la musique, la danse, les
jardins, les théâtres, leur étaient devenus nécessaires.
Ils ne donnaient plus d’inquiétude aux Romains , dit Malchus ,
depuis qu’ils avaient cessé d’entretenir les armées que Genséric
tenait toujours prêtes, avec lesquelles il prévenait ses ennemis et
étonnait tout le monde par la facilité de ses entreprises.
La cavalerie des Romains était très exercée à tirer de l’arc; mais
celle des Goths et des Vandales ne se servait que de l’épée et de la
lance, et ne pouvait combattre de loin . C’est à cette différence que
Bélisaire attribuait une partie de ses succès.
Les Romains, surtout sous Justinien, tirèrent de grands services
des Huns, peuples dont étaient sortis les Parthes, et qui combattaient
comme eux. Depuis qu’ils eurent perdu leur puissance par la défaite
d’Attila et les divisions que le grand nombre de ses enfants fit
naître, ils servirent les Romains en qualité d’auxiliaires, et ils
formèrent leur meilleure cavalerie.
Toutes ces nations barbares se distinguaient chacune par leur
manière particulière de combattre et de s’armer . Les Goths et les
Vandales étaient redoutables l’épée à la main; les Huns étaient des
archers admirables; les Suèves, de bons hommes d’infanterie; les
Alains étaient pesamment armés; et les Hérules étaient une troupe
légère. Les Romains prenaient dans toutes ces nations les divers corps
de troupes qui convenaient à leurs desseins, et combattaient contre
une seule avec les avantages de toutes les autres.
Il est singulier que les nations les plus faibles aient été celles
qui firent de plus grands établissements. On se tromperait beaucoup si
l’on jugeait de leurs forces par leurs conquêtes. Dans cette longue
suite d’incursions, les peuples barbares ou plutôt les essaims sortis
d’eux détruisaient ou étaient détruits; tout dépendait des
circonstances, et, pendant qu’une grande nation était combattue ou
arrêtée, une troupe d’aventuriers qui trouvaient un pays ouvert y
faisaient des ravages effroyables. Les Goths, que le désavantage de
leurs armes fit fuir devant tant de nations, s’établirent en Italie,
en Gaule et en Espagne. Les Vandales, quittant l’Espagne par
faiblesse, passèrent en Afrique, où ils fondèrent un grand empire.
Justinien ne put équiper contre les Vandales que cinquante
vaisseaux; et, quand Bélisaire débarqua, il n’avait que cinq mille
soldats . C’était une entreprise bien hardie, et Léon, qui avait
autrefois envoyé contre eux une flotte composée de tous les vaisseaux
de l’Orient, sur laquelle il avait cent mille hommes, n’avait pas
conquis l’Afrique et avait pensé perdre l’Empire.
Ces grandes flottes, non plus que les grandes armées de terre,
n’ont guère jamais réussi. Comme elles épuisent un État si
l’expédition est longue, ou que quelque malheur leur arrive, elles ne
peuvent être secourues ni réparées; si une partie se perd, ce qui
reste n’est rien, parce que les vaisseaux de guerre, ceux de
transport, la cavalerie, l’infanterie, les munitions, enfin, les
diverses parties dépendent du tout ensemble. La lenteur de
l’entreprise fait qu’on trouve toujours des ennemis préparés. Outre
qu’il est rare que l’expédition se fasse jamais dans une saison
commode, on tombe dans le temps des orages, tant de choses n’étant
presque jamais prêtes que quelques mois plus tard qu’on ne se l’était
promis.
Bélisaire envahit l’Afrique, et ce qui lui servit beaucoup, c’est
qu’il tira de Sicile une grande quantité de provisions, en conséquence
d’un traité fait avec Amalasonte, reine des Goths. Lorsqu’il fut
envoyé pour attaquer l’Italie, voyant que les Goths tiraient leur
subsistance de la Sicile, il commença par la conquérir; il affama ses
ennemis et se trouva dans l’abondance de toutes choses.
Bélisaire prit Carthage, Rome et Ravenne, et envoya les rois des
Goths et des Vandales captifs à Constantinople, où l’on vit après tant
de temps les anciens triomphes renouvelés .
On peut trouver dans les qualités de ce grand homme les
principales causes de ses succès. Avec un général qui avait toutes les
maximes des premiers Romains, il se forma une armée telle que les
anciennes armées romaines.
Les grandes vertus se cachent ou se perdent ordinairement dans la
servitude; mais le gouvernement tyrannique de Justinien ne put
opprimer la grandeur de cette âme, ni la supériorité de ce génie.
L’eunuque Narsès fut encore donné à ce règne pour le rendre
illustre. Élevé dans le Palais, il avait plus la confiance de
l’Empereur: car les princes regardent toujours leurs courtisans comme
leurs plus fidèles sujets.
Mais la mauvaise conduite de Justinien, ses profusions, ses
vexations, ses rapines, sa fureur de bâtir, de changer, de réformer,
son inconstance dans ses desseins, un règne dur et faible, devenu plus
incommode par une longue vieillesse, furent des malheurs réels, mêlés
à des succès inutiles et une gloire vaine.
Ces conquêtes, qui avaient pour cause, non la force de l’Empire,
mais de certaines circonstances particulières, perdirent tout: pendant
qu’on y occupait les armées, de nouveaux peuples passèrent le Danube,
désolèrent l’Illyrie, la Macédoine et la Grèce, et les Perses, dans
quatre invasions, firent à l’Orient des plaies incurables .
Plus ces conquêtes furent rapides, moins elles eurent un
établissement solide: l’Italie et l’Afrique furent à peine conquises
qu’il fallut les reconquérir.
Justinien avait pris sur le théâtre une femme qui s’y était
longtemps prostituée . Elle le gouverna avec un empire qui n’a point
d’exemple dans les histoires, et, mettant sans cesse dans les affaires
les passions et les fantaisies de son sexe, elle corrompit les
victoires et les succès les plus heureux.
En Orient, on a de tout temps multiplié l’usage des femmes, pour
leur ôter l’ascendant prodigieux qu’elles ont sur nous dans ces
climats. Mais, à Constantinople, la loi d’une seule femme donna à ce
sexe l’empire; ce qui mit quelquefois de la faiblesse dans le
gouvernement.
Le peuple de Constantinople était de tout temps divisé en deux
factions: celle desbleus et celle desverts . Elles tiraient leur
origine de l’affection que l’on prend dans les théâtres pour de
certains acteurs plutôt que pour d’autres: dans les jeux du cirque,
les chariots dont les cochers étaient habillés de vert disputaient le
prix à ceux qui étaient habillés de bleu, et chacun y prenait intérêt
jusqu’à la fureur.
Ces deux factions, répandues dans toutes les villes de l’Empire,
étaient plus ou moins furieuses à proportion de la grandeur des
villes, c’est-à-dire de l’oisiveté d’une grande partie du peuple.
Mais les divisions, toujours nécessaires dans un gouvernement
républicain pour le maintenir, ne pouvaient être que fatales à celui
des Empereurs, parce qu’elles ne produisaient que le changement du
Souverain, et non le rétablissement des lois et la cessation des abus.
Justinien, qui favorisa lesbleus et refusa toute justice auxverts
, aigrit les deux factions et, par conséquent, les fortifia.
Elles allèrent jusqu’à anéantir l’autorité des magistrats:
lesbleus ne craignaient point les lois, parce que l’Empereur les
protégeait contre elles; lesverts cessèrent de les respecter, parce
qu’elles ne pouvaient plus les défendre .
Tous les liens d’amitié, de parenté, de devoir, de reconnaissance,
furent ôtés: les familles s’entre-détruisirent; tout scélérat qui
voulut faire un crime fut de la faction desbleus ; tout homme qui fut
volé ou assassiné fut de celle desverts .
Un gouvernement si peu sensé était encore plus cruel: l’Empereur,
non content de faire à ses sujets une injustice générale en les
accablant d’impôts excessifs, les désolait par toutes sortes de
tyrannies dans leurs affaires particulières.
Je ne serais point naturellement porté à croire tout ce que
Procope nous dit là-dessus dans sonHistoire secrète, parce que les
éloges magnifiques qu’il a faits de ce prince dans ses autres ouvrages
affaiblissent son témoignage dans celui-ci, où il nous le dépeint
comme le plus stupide et le plus cruel des tyrans.
Mais j’avoue que deux choses font que je suis pourl’Histoire
secrète : la première, c’est qu’elle est mieux liée avec l’étonnante
faiblesse où se trouva cet empire à la fin de ce règne et dans les
suivants.
L’autre est un monument qui existe encore parmi nous: ce sont les
lois de cet empereur, où l’on voit, dans le cours de quelques années,
la jurisprudence varier davantage qu’elle n’a fait dans les trois
cents dernières années de notre monarchie.
Ces variations sont la plupart sur des choses de si petite
importance qu’on ne voit aucune raison qui eût dû porter un
législateur à les faire, à moins qu’on n’explique ceci parl’Histoire
secrète, et qu’on ne dise que ce prince vendait également ses
jugements et ses lois.
Mais ce qui fit le plus de tort à l’état politique du gouvernement
fut le projet qu’il conçut de réduire tous les hommes à une même
opinion sur les matières de religion, dans des circonstances qui
rendaient son zèle entièrement indiscret.
Comme les anciens Romains fortifièrent leur empire en y laissant
toute sorte de culte, dans la suite on le réduisit à rien en coupant,
l’une après l’autre, les sectes qui ne dominaient pas.
Ces sectes étaient des nations entières. Les unes, après qu’elles
avaient été conquises par les Romains, avaient conservé leur ancienne
religion, comme les Samaritains et les Juifs. Les autres s’étaient
répandues dans un pays, comme les sectateurs de Montan dans la
Phrygie; les Manichéens, les Sabatiens, les Ariens, dans d’autres
provinces. Outre qu’une grande partie des gens de la campagne étaient
encore idolâtres et entêtés d’une religion grossière comme eux-mêmes.
Justinien, qui détruisit ces sectes par l’épée ou par ses lois, et
qui, les obligeant à se révolter, s’obligea à les exterminer, rendit
incultes plusieurs provinces: il crut avoir augmenté le nombre des
fidèles; il n’avait fait que diminuer celui des hommes.
Procope nous apprend que, par la destruction des Samaritains, la
Palestine devint déserte, et ce qui rend ce fait singulier, c’est
qu’on affaiblit l’Empire, par zèle pour la Religion, du côté par où,
quelques règnes après, les Arabes pénétrèrent pour la détruire.
Ce qu’il y avait de désespérant, c’est que, pendant que l’Empereur
portait si loin l’intolérance, il ne convenait pas lui-même avec
l’Impératrice sur les points les plus essentiels: il suivait le
concile de Chalcédoine, et l’Impératrice favorisait ceux qui y étaient
opposés, soit qu’ils fussent de bonne foi, dit Évagre, soit qu’ils le
fissent à dessein .
Lorsqu’on lit Procope sur les édifices de Justinien, et qu’on voit
les places et les forts que ce prince fit élever partout, il vient
toujours dans l’esprit une idée, mais bien fausse, d’un État
florissant.
D’abord, les Romains n’avaient point de places: ils mettaient
toute leur confiance dans leurs armées, qu’ils plaçaient le long des
fleuves, où ils élevaient des tours de distance en distance, pour
loger les soldats.
Mais, lorsqu’on n’eut plus que de mauvaises armées, que souvent
même on n’en eut point du tout, la frontière ne défendant plus
l’intérieur, il fallut le fortifier, et alors on eut plus de places et
moins de forces, plus de retraites et moins de sûreté . La campagne,
n’étant plus habitable qu’autour des places fortes, on en bâtit de
toutes parts. Il en était comme de la France du temps des Normands ,
qui n’a jamais été si faible que lorsque tous ses villages étaient
entourés de murs.
Ainsi toutes ces listes de noms des forts que Justinien fit bâtir,
dont Procope couvre des pages entières, ne sont que des monuments de
la faiblesse de l’Empire.
Chapitre XXI: Désordres de l’empire d’Orient
Dans ce temps-là, les Perses étaient dans une situation plus
heureuse que les Romains. Ils craignaient peu les peuples du Nord ,
parce qu’une partie du Mont Taurus, entre la Mer Caspienne et le
Pont-Euxin, les en séparait, et qu’ils gardaient un passage fort
étroit, fermé par une porte , qui était le seul endroit par où la
cavalerie pouvait passer. Partout ailleurs, ces Barbares étaient
obligés de descendre par des précipices et de quitter leurs chevaux,
qui faisaient toute leur force; mais ils étaient encore arrêtés par
l’Araxe, rivière profonde, qui coule de l’ouest à l’est, et dont on
défendait aisément les passages .
De plus, les Perses étaient tranquilles du côté de l’orient; au
midi, ils étaient bornés par la mer. Il leur était facile d’entretenir
la division parmi les princes arabes, qui ne songeaient qu’à se piller
les uns les autres. Ils n’avaient donc proprement d’ennemis que les
Romains. "Nous savons, disait un ambassadeur de Hormisdas , que les
Romains sont occupés à plusieurs guerres et ont à combattre contre
presque toutes les nations. Ils savent, au contraire, que nous n’avons
de guerre que contre eux."
Autant que les Romains avaient négligé l’art militaire, autant les
Perses l’avaient-ils cultivé. "Les Perses, disait Bélisaire à ses
soldats, ne vous surpassent point en courage; ils n’ont sur vous que
l’avantage de la discipline."
Ils prirent, dans les négociations, la même supériorité que dans
la guerre. Sous prétexte qu’ils tenaient une garnison aux portes
Caspiennes, ils demandaient un tribut aux Romains; comme si chaque
peuple n’avait pas ses frontières à garder. Ils se faisaient payer
pour la paix, pour les trêves, pour les suspensions d’armes, pour le
temps qu’on employait à négocier, pour celui qu’on avait passé à faire
la guerre.
Les Avares ayant traversé le Danube, les Romains, qui, la plupart
du temps, n’avaient point de troupes à leur opposer, occupés contre
les Perses lorsqu’il aurait fallu combattre les Avares, et contre les
Avares quand il aurait fallu arrêter les Perses, furent encore forcés
de se soumettre à un tribut, et la majesté de l’Empire fut flétrie
chez toutes les nations.
Justin, Tibère et Maurice travaillèrent avec soin à défendre
l’Empire. Ce dernier avait des vertus; mais elles étaient ternies par
une avarice presque inconcevable dans un grand prince.
Le roi des Avares offrit à Maurice de lui rendre les prisonniers
qu’il avait faits moyennant une demi-pièce d’argent par tête. Sur son
refus, il les fit égorger. L’armée romaine, indignée, se révolta, et,
lesverts s’étant soulevés en même temps, un centenier nomméPhocas fut
élevé à l’empire et fit tuer Maurice et ses enfants.
L’histoire de l’Empire grec - c’est ainsi que nous nommerons
dorénavant l’Empire romain - n’est plus qu’un tissu de révoltes, de
séditions et de perfidies. Les sujets n’avaient pas seulement l’idée
de la fidélité que l’on doit aux princes, et la succession des
Empereurs fut si interrompue que le titre dePorphyrogénète ,
c’est-à-dire né dans l’appartement où accouchaient les Impératrices,
fut un titre distinctif, que peu de princes des diverses familles
impériales purent porter.
Toutes les voies furent bonnes pour parvenir à l’empire: on y alla
par les soldats, par le clergé, par le sénat, par les paysans, par le
peuple de Constantinople, par celui des autres villes.
La religion chrétienne étant devenue dominante dans l’Empire, il
s’éleva successivement plusieurs hérésies qu’il fallut condamner.
Arius ayant nié la divinité du Verbe; les Macédoniens, celle du
Saint-Esprit; Nestorius, l’unité de la personne de Jésus-Christ;
Eutychès, ses deux natures; les Monothélites, ses deux volontés: il
fallut assembler des conciles contre eux. Mais les décisions n’en
ayant pas été d’abord universellement reçues, plusieurs empereurs,
séduits, revinrent aux erreurs condamnées. Et, comme il n’y a jamais
eu de nation qui ait porté une haine si violente aux hérétiques que
les Grecs, qui se croyaient souillés lorsqu’ils parlaient à un
hérétique ou habitaient avec lui, il arriva que plusieurs empereurs
perdirent l’affection de leurs sujets, et les peuples s’accoutumèrent
à penser que des princes si souvent rebelles à Dieu n’avaient pu être
choisis par la Providence pour les gouverner.
Une certaine opinion prise de cette idée qu’il ne fallait pas
répandre le sang des chrétiens, laquelle s’établit de plus en plus
lorsque les Mahométans eurent paru, fit que les crimes qui
n’intéressaient pas directement la Religion furent faiblement punis:
on se contenta de crever les yeux, ou de couper le nez ou les cheveux,
ou de mutiler de quelque manière ceux qui avaient excité quelque
révolte ou attenté à la personne du prince . Des actions pareilles
purent se commettre sans danger et même sans courage.
Un certain respect pour les ornements impériaux fit que l’on jeta
d’abord les yeux sur ceux qui osèrent s’en revêtir. C’était un crime
de porter ou d’avoir chez soi des étoffes de pourpre. Mais, dès qu’un
homme s’en vêtissait, il était d’abord suivi, parce que le respect
était plus attaché à l’habit qu’à la personne.
L’ambition était encore irritée par l’étrange manie de ces
temps-là, n’y ayant guère d’homme considérable qui n’eût par-devers
lui quelque prédiction qui lui promettait l’empire.
Comme les maladies de l’esprit ne se guérissent guère ,
l’astrologie judiciaire et l’art de prédire par des objets vus dans
l’eau d’un bassin avaient succédé, chez les chrétiens, aux divinations
par les entrailles des victimes ou le vol des oiseaux, abolies avec le
paganisme. Des promesses vaines furent le motif de la plupart des
entreprises téméraires des particuliers, comme elles devinrent la
sagesse du conseil des princes.
Les malheurs de l’Empire croissant tous les jours, on fut
naturellement porté à attribuer les mauvais succès dans la guerre et
les traités honteux dans la paix à la mauvaise conduite de ceux qui
gouvernaient.
Les révolutions mêmes firent les révolutions, et l’effet devint
lui-même la cause. Comme les Grecs avaient vu passer successivement
tant de diverses familles sur le trône, ils n’étaient attachés à
aucune, et, la Fortune ayant pris des empereurs dans toutes les
conditions, il n’y avait pas de naissance assez basse, ni de mérite si
mince qui pût ôter l’espérance.
Plusieurs exemples reçus dans la Nation en formèrent l’esprit
général et firent les mœurs, qui règnent aussi impérieusement que les
lois.
Il semble que les grandes entreprises soient parmi nous plus
difficiles à mener que chez les Anciens. On ne peut guère les cacher,
parce que la communication est telle aujourd’hui entre les nations que
chaque prince a des ministres dans toutes les cours et peut avoir des
traîtres dans tous les cabinets.
L’invention des postes fait que les nouvelles volent et arrivent
de toutes parts.
Comme les grandes entreprises ne peuvent se faire sans argent, et
que, depuis l’invention des lettres de change, les négociants en sont
les maîtres, leurs affaires sont très souvent liées avec les secrets
de l’État et ils ne négligent rien pour les pénétrer.
Des variations dans le change sans une cause connue font que bien
des gens la cherchent et la trouvent à la fin.
L’invention de l’imprimerie, qui a mis les livres dans les mains
de tout le monde, celle de la gravure, qui a rendu les cartes
géographiques si communes, enfin, l’établissement des papiers
politiques, font assez connaître à chacun les intérêts généraux pour
pouvoir plus aisément être éclairci sur les faits secrets.
Les conspirations dans l’État sont devenues difficiles, parce que,
depuis l’invention des postes, tous les secrets particuliers sont dans
le pouvoir du Public.
Les princes peuvent agir avec promptitude, parce qu’ils ont les
forces de l’État dans leurs mains; les conspirateurs sont obligés
d’agir lentement, parce que tout leur manque. Mais, à présent que tout
s’éclaircit avec plus de facilité et de promptitude, pour peu que
ceux-ci perdent de temps à s’arranger, ils sont découverts.
Chapitre XXII: Faiblesse de l’empire d’Orient
Phocas, dans la confusion des choses, étant mal affermi, Héraclius
vint d’Afrique et le fit mourir; il trouva les provinces envahies et
les légions détruites.
À peine avait-il donné quelque remède à ces maux que les Arabes
sortirent de leur pays pour étendre la religion et l’empire que
Mahomet avait fondé d’une même main.
Jamais on ne vit des progrès si rapides: ils conquirent d’abord la
Syrie, la Palestine, l’Égypte, l’Afrique, et envahirent la Perse.
Dieu permit que sa religion cessât en tant de lieux d’être
dominante, non pas qu’il l’eût abandonnée, mais parce que, qu’elle
soit dans la gloire ou dans l’humiliation extérieure, elle est
toujours également propre à produire son effet naturel, qui est de
sanctifier.
La prospérité de la religion est différente de celle des empires.
Un auteur célèbre disait qu’il était bien aise d’être malade, parce
que la maladie est le vrai état du chrétien. On pourrait dire de même
que les humiliations de l’Église, sa dispersion, la destruction de ses
temples, les souffrances de ses martyrs, sont le temps de sa gloire,
et que, lorsqu’aux yeux du monde elle parait triompher, c’est le temps
ordinaire de son abaissement.
Pour expliquer cet événement fameux de la conquête de tant de pays
par les Arabes, il ne faut pas avoir recours au seul enthousiasme. Les
Sarrasins étaient depuis longtemps distingués parmi les auxiliaires
des Romains et des Perses; les Osroëniens et eux étaient les meilleurs
hommes de trait qu’il y eût au monde; Alexandre-Sévère et Maximin en
avaient engagé à leur service autant qu’ils avaient pu, et s’en
étaient servis avec un grand succès contre les Germains, qui
désolaient de loin; sous Valens, les Goths ne pouvaient leur résister;
enfin, ils étaient dans ces temps-là la meilleure cavalerie du monde.
Nous avons dit que chez les Romains les légions d’Europe valaient
mieux que celles d’Asie. C’était tout le contraire pour la cavalerie:
je parle de celle des Parthes, des Osroëniens et des Sarrasins; et
c’est ce qui arrêta les conquêtes des Romains, parce que, depuis
Antiochus, un nouveau peuple tartare, dont la cavalerie était la
meilleure du monde, s’empara de la Haute-Asie.
Cette cavalerie était pesante , et celle d’Europe était légère;
c’est aujourd’hui tout le contraire. La Hollande et la Frise n’étaient
point pour ainsi dire encore faite , et l’Allemagne était pleine de
bois, de lacs et de marais, où la cavalerie servait peu.
Depuis qu’on a donné un cours aux grands fleuves, ces marais se
sont dissipés, et l’Allemagne a changé de face. Les ouvrages de
Valentinien sur le Necker et ceux des Romains sur le Rhin ont fait
bien des changements ; et, le commerce s’étant établi, des pays qui ne
produisaient point de chevaux en ont donné, et on en a fait usage .
Constantin, fils d’Héraclius, ayant été empoisonné, et son fils
Constant, tué en Sicile, Constantin le Barbu, son fils aîné, lui
succéda . Les grands des provinces d’Orient s’étant assemblés, ils
voulurent couronner ses deux autres frères, soutenant que, comme il
faut croire en la Trinité, aussi était-il raisonnable d’avoir trois
empereurs.
L’histoire grecque est pleine de traits pareils, et, le petit
esprit étant parvenu à faire le caractère de la Nation, il n’y eut
plus de sagesse dans les entreprises, et l’on vit des troubles sans
cause et des révolutions sans motifs.
Une bigoterie universelle abattit les courages et engourdit tout
l’Empire. Constantipople est, à proprement parler, le seul pays
d’Orient où la Religion chrétienne ait été dominante. Or cette
lâcheté, cette paresse, cette mollesse des nations d’Asie, se mêlèrent
dans la dévotion même. Entre mille exemples, je ne veux que
Philippicus, général de Maurice, qui, étant prêt de donner une
bataille, se mit à pleurer, dans la considération du grand nombre de
gens qui allaient être tués .
Ce sont bien d’autres larmes, celles de ces Arabes qui pleurèrent
de douleur de ce que leur général avait fait une trêve qui les
empêchait de répandre le sang des chrétiens .
C’est que la différence est totale entre une armée fanatique et
une armée bigote. On le vit, dans nos temps modernes, dans une
révolution fameuse, lorsque l’armée de Cromwell était comme celle des
Arabes, et les armées d’Irlande et d’Écosse, comme celle des Grecs.
Une superstition grossière, qui abaisse l’esprit autant que la
religion l’élève, plaça toute la vertu et toute la confiance des
hommes dans une ignorante stupidité pour les images, et l’on vit des
généraux lever un siège et perdre une ville pour avoir une relique.
La religion chrétienne dégénéra, sous l’empire grec, au point où
elle était de nos jours chez les Moscovites, avant que le czar Pierre
I^er eût fait renaître cette nation et introduit plus de changements
dans un État qu’il gouvernait, que les conquérants n’en font dans ceux
qu’ils usurpent.
On peut aisément croire que les Grecs tombèrent dans une espèce
d’idolâtrie. On ne soupçonnera pas les Italiens ni les Allemands de ce
temps-là d’avoir été peu attachés au culte extérieur. Cependant,
lorsque les historiens grecs parlent du mépris des premiers pour les
reliques et les images, on dirait que ce sont nos controversistes qui
s’échauffent contre Calvin. Quand les Allemands passèrent pour aller
dans la Terre-Sainte, Nicétas dit que les Arméniens les reçurent comme
amis, parce qu’ils n’adoraient pas les images. Or, si, dans la manière
de penser des Grecs, les Italiens et les Allemands ne rendaient pas
assez de culte aux images, quelle devait être l’énormité du leur!
Il pensa bien y avoir en Orient à peu près la même révolution qui
arriva, il y a environ deux siècles, en Occident, lorsqu’au
renouvellement des lettres, comme on commença à sentir les abus et les
dérèglements où l’on était tombé, tout le monde cherchant un remède au
mal, des gens hardis et trop peu dociles déchirèrent l’Église, au lieu
de la réformer.
Léon l’Isaurien, Constantin Copronyme, Léon, son fils, firent la
guerre aux images, et, après que le culte en eut été rétabli par
l’impératrice Irène, Léon l’Arménien, Michel le Bègue et Théophile les
abolirent encore. Ces princes crurent n’en pouvoir modérer le culte
qu’en le détruisant; ils firent la guerre aux moines, qui
incommodaient l’État ; et, prenant toujours les voies extrêmes, ils
voulurent les exterminer par le glaive, au lieu de chercher à les
régler.
Les moines , accusés d’idolâtrie par les partisans des nouvelles
opinions, leur donnèrent le change en les accusant à leur tour de
magie , et, montrant au peuple les églises dénuées d’images et de tout
ce qui avait fait jusque-là l’objet de sa vénération, ils ne lui
laissèrent point imaginer qu’elles pussent servir à d’autre usage qu’à
sacrifier aux Démons.
Ce qui rendait la querelle sur les images si vive et fit que, dans
la suite, des gens sensés ne pouvaient pas proposer un culte modéré,
c’est qu’elle était liée à des choses bien tendres: il était question
de la puissance, et, les moines l’ayant usurpée, ils ne pouvaient
l’augmenter ou la soutenir qu’en ajoutant sans cesse au culte
extérieur, dont ils faisaient eux-mêmes partie. Voilà pourquoi les
guerres contre les images furent toujours des guerres contre eux, et
que, quand ils eurent gagné ce point, leur pouvoir n’eut plus de
bornes.
Il arriva pour lors ce que l’on vit quelques siècles après dans la
querelle qu’eurent Barlaam et Acyndine contre les moines, et qui
tourmenta cet empire jusqu’à sa destruction. On disputait si la
lumière qui apparut autour de Jésus-Christ sur le Thabor était créée
ou incréée. Dans le fond, les moines ne se souciaient pas plus qu’elle
fût l’un que l’autre; mais, comme Barlaam les attaquait directement
eux-mêmes, il fallait nécessairement que cette lumière fût incréée.
La guerre que les empereurs iconoclastes déclarèrent aux moines
fit que l’on reprit un peu les principes du gouvernement, que l’on
employa en faveur du Public les revenus publics, et qu’enfin on ôta au
corps de l’État ses entraves.
Quand je pense à l’ignorance profonde dans laquelle le clergé grec
plongea les laïques, je ne puis m’empêcher de le comparer à ces
Scythes dont parle Hérodote , qui crevaient les yeux à leurs esclaves
afin que rien ne pût les distraire et les empêcher de battre leur
lait.
L’impératrice Théodora rétablit les images, et les moines
recommencèrent à abuser de la piété publique. Ils parvinrent jusqu’à
opprimer le clergé séculier même: ils occupèrent tous les grands
sièges , et exclurent peu à peu tous les ecclésiastiques de
l’épiscopat. C’est ce qui rendit ce clergé intolérable, et, si l’on en
fait le parallèle avec le clergé latin, si l’on compare la conduite
des Papes avec celle des patriarches de Constantinople, on verra des
gens aussi sages que les autres étaient peu sensés.
Voici une étrange contradiction de l’esprit humain. Les ministres
de la religion chez les premiers Romains, n’étant pas exclus des
charges et de la société civile, s’embarrassèrent peu de ses affaires.
Lorsque la religion chrétienne fut établie, les ecclésiastiques, qui
étaient plus séparés des affaires du monde, s’en mêlèrent avec
modération. Mais, lorsque, dans la décadence de l’Empire, les moines
furent le seul clergé, ces gens, destinés par une profession plus
particulière à fuir et à craindre les affaires, embrassèrent toutes
les occasions qui purent leur y donner part: ils ne cessèrent de faire
du bruit partout et d’agiter ce monde qu’ils avaient quitté.
Aucune affaire d’État, aucune paix, aucune guerre, aucune trêve,
aucune négociation, aucun mariage ne se traita que par le ministère
des moines: les conseils du prince en furent remplis, et les
assemblées de la Nation, presque toutes composées.
On ne saurait croire quel mal il en résulta: ils affaiblirent
l’esprit des princes et leur firent faire imprudemment même les choses
bonnes. Pendant que Basile occupait les soldats de son armée de mer à
bâtir une église à saint Michel, il laissa piller la Sicile par les
Sarrasins et prendre Syracuse, et Léon, son successeur, qui employa sa
flotte au même usage, leur laissa occuper Tauroménie et l’île de
Lemnos .
Andronic Paléologue abandonna la marine parce qu’on l’assura que
Dieu était si content de son zèle pour la paix de l’Église que ses
ennemis n’oseraient l’attaquer. Le même craignait que Dieu ne lui
demandât compte du temps qu’il employait à gouverner son État, et
qu’il dérobait aux affaires spirituelles .
Les Grecs, grands parleurs, grands disputeurs, naturellement
sophistes, ne cessèrent d’embrouiller la religion par des
controverses. Comme les moines avaient un grand crédit à la Cour,
toujours d’autant plus faible qu’elle était plus corrompue, il
arrivait que les moines et la Cour se gâtaient réciproquement, et que
le mal était dans tous les deux. D’où il suivait que toute l’attention
des Empereurs était occupée quelquefois à calmer, souvent à irriter
des disputes théologiques, qu’on a toujours remarqué devenir frivoles
à mesure qu’elles sont plus vives.
Michel Paléologue, dont le règne fut tant agité par des disputes
sur la religion, voyant les affreux ravages des Turcs dans l’Asie,
disait, en soupirant, que le zèle téméraire de certaines personnes,
qui, en décriant sa conduite, avaient soulevé ses sujets contre lui,
l’avait obligé d’appliquer tous ses soins à sa propre conservation et
de négliger la ruine des provinces. "Je me suis contenté, disait-il,
de pourvoir à ces parties éloignées par le ministère des gouverneurs,
qui m’en ont dissimulé les besoins, soit qu’ils fussent gagnés par
argent, soit qu’ils appréhendassent d’être punis ."
Les patriarches de Constantinople avaient un pouvoir immense:
comme, dans les tumultes populaires, les Empereurs et les grands de
l’État se retiraient dans les églises, que le Patriarche était maître
de les livrer ou non et exerçait ce droit à sa fantaisie, il se
trouvait toujours, quoique indirectement, arbitre de toutes les
affaires publiques.
Lorsque le vieux Andronic fit dire au patriarche qu’il se mêlât
des affaires de l’Église et le laissât gouverner celles de l’Empire:
"C’est, lui répondit le Patriarche, comme si le corps disait à l’âme:
Je ne prétends avoir rien de commun avec vous, et je n’ai que faire de
votre secours pour exercer mes fonctions."
De si monstrueuses prétentions étant insupportables aux princes,
les patriarches furent très souvent chassés de leur siège. Mais, chez
une nation superstitieuse, où l’on croyait abominables toutes les
fonctions ecclésiastiques qu’avait pu faire un patriarche qu’on
croyait intrus, cela produisit des schismes continuels: chaque
patriarche, l’ancien, le nouveau, le plus nouveau, ayant chacun leurs
sectateurs.
Ces sortes de querelles étaient bien plus tristes que celles qu’on
pouvait avoir sur le dogme, parce qu’elles étaient comme une hydre
qu’une nouvelle disposition pouvait toujours reproduire.
La fureur des disputes devint un état si naturel aux Grecs que,
lorsque Cantacuzène prit Constantinople, il trouva l’empereur Jean et
l’impératrice Anne occupés à un concile contre quelques ennemis des
moines ; et, quand Mahomet II l’assiégea, il ne put suspendre les
haines théologiques ; et on y était plus occupé du concile de Florence
que de l’armée des Turcs .
Dans les disputes ordinaires, comme chacun sent qu’il peut se
tromper, l’opiniâtreté et l’obstination ne sont pas extrêmes. Mais,
dans celles que nous avons sur la religion, comme, par la nature de la
chose, chacun croit être sûr que son opinion est vraie, nous nous
indignons contre ceux qui, au lieu de changer eux-mêmes, s’obstinent à
nous faire changer.
Ceux qui liront l’histoirede Pachymère connaîtront bien
l’impuissance où étaient et où seront toujours les théologiens par
eux-mêmes d’accommoder jamais leurs différends. On y voit un empereur
qui passe sa vie à les assembler, à les écouter, à les rapprocher; on
voit, de l’autre, une hydre de disputes qui renaissent sans cesse, et
l’on sent qu’avec la même méthode, la même patience, les mêmes
espérances, la même envie de finir, la même simplicité pour leurs
intrigues, le même respect pour leurs haines, ils ne se seraient
jamais accommodés jusqu’à la fin du monde.
En voici un exemple bien remarquable. À la sollicitation de
l’Empereur, les partisans du patriarche Arsène firent une convention
avec ceux qui suivaient le patriarche Joseph, qui portait que les deux
partis écriraient leurs prétentions, chacun sur un papier, qu’on
jetterait les deux papiers dans un brasier, que, si l’un des deux
demeurait entier, le jugement de Dieu serait suivi, et que, si tous
les deux étaient consumés, ils renonceraient à leurs différends. Le
feu dévora les deux papiers; les deux partis se réunirent; la paix
dura un jour. Mais, le lendemain, ils dirent que leur changement
aurait dû dépendre d’une persuasion intérieure, et non pas du hasard,
et la guerre recommença plus vive que jamais .
On doit donner une grande attention aux disputes des théologiens;
mais il faut la cacher autant qu’il est possible: la peine qu’on
paraît prendre à les calmer les accréditant toujours, en faisant voir
que leur manière de penser est si importante qu’elle décide du repos
de l’État et de la sûreté du prince.
On ne peut pas plus finir leurs affaires en écoutant leurs
subtilités qu’on ne pourrait abolir les duels en établissant des
écoles où l’on raffinerait sur le point d’honneur.
Les empereurs grecs eurent si peu de prudence que, quand les
disputes furent endormies, ils eurent la rage de les réveiller.
Anastase , Justinien , Héraclius , Manuel Comnène , proposèrent des
points de foi à leur clergé et à leur peuple, qui aurait méconnu la
vérité dans leur bouche quand même ils l’auraient trouvée. Ainsi,
péchant toujours dans la forme et ordinairement dans le fond, voulant
faire voir leur pénétration, qu’ils auraient pu si bien montrer dans
tant d’autres affaires qui leur étaient confiées, ils entreprirent des
disputes vaines sur la nature de Dieu, qui, se cachant aux savants,
parce qu’ils sont orgueilleux, ne se montre pas mieux aux grands de la
Terre.
C’est une erreur de croire qu’il y ait dans le monde une autorité
humaine, à tous les égards despotique; il n’y en a jamais eu, et il
n’y en aura jamais. Le pouvoir le plus immense est toujours borné par
quelque coin. Que le Grand Seigneur mette un nouvel impôt à
Constantinople, un cri général lui fait d’abord trouver des limites
qu’il n’avait pas connues. Un roi de Perse peut bien contraindre un
fils de tuer son père ou un père de tuer son fils ; mais obliger ses
sujets de boire du vin, il ne le peut pas. Il y a, dans chaque nation,
un esprit général sur lequel la puissance même est fondée. Quand elle
choque cet esprit, elle se choque elle-même, et elle s’arrête
nécessairement.
La source la plus empoisonnée de tous les malheurs des Grecs,
c’est qu’ils ne connurent jamais la nature ni les bornes de la
puissance ecclésiastique et de la séculière; ce qui fit que l’on
tomba, de part et d’autre, dans des égarements continuels.
Cette grande distinction, qui est la base sur laquelle pose la
tranquillité des peuples, est fondée non seulement sur la religion,
mais encore sur la raison et la nature, qui veulent que des choses
réellement séparées, et qui ne peuvent subsister que séparées, ne
soient jamais confondues.
Quoique, chez les anciens Romains, le Clergé ne fît pas un corps
séparé, cette distinction y était aussi connue que parmi nous.
Claudius avait consacré à la Liberté la maison de Cicéron, lequel,
revenu de son exil, la redemanda. Les pontifes décidèrent que, si elle
avait été consacrée sans un ordre exprès du peuple, on pouvait la lui
rendre sans blesser la Religion. "Ils ont déclaré, dit Cicéron ,
qu’ils n’avaient examiné que la validité de la consécration, et non la
loi faite par le peuple; qu’ils avaient jugé le premier chef comme
pontifes, et qu’ils jugeraient le second comme sénateurs."
Chapitre XXIII: 1. Raison de la durée de l’empire d’orient - 2. Sa
destruction
Après ce que je viens de dire de l’Empire grec, il est naturel de
demander comment il a pu subsister si longtemps. Je crois pouvoir en
donner les raisons.
Les Arabes l’ayant attaqué et en ayant conquis quelques provinces,
leurs chefs se disputèrent le caliphat, et le feu de leur premier zèle
ne produisit plus que des discordes civiles.
Les mêmes Arabes ayant conquis la Perse et s’y étant divisés ou
affaiblis, les Grecs ne furent plus obligés de tenir sur l’Euphrate
les principales forces de leur empire.
Un architecte nommé Callinique, qui était venu de Syrie à
Constantinople, ayant trouvé la composition d’un feu que l’on
soufflait par un tuyau, et qui était tel que l’eau et tout ce qui
éteint les feux ordinaires ne faisait qu’en augmenter la violence, les
Grecs, qui en firent usage, furent en possession, pendant plusieurs
siècles, de brûler toutes les flottes de leurs ennemis, surtout celles
des Arabes, qui venaient d’Afrique ou de Syrie les attaquer jusqu’à
Constantinople.
Ce feu fut mis au rang des secrets de l’État, et Constantin
Porphyrogénète, dans son ouvrage dédié à Romain, son fils, sur
l’administration de l’Empire, l’avertit que, lorsque les Barbares lui
demanderont dufeu grégeois, il doit leur répondre qu’il ne lui est pas
permis de leur en donner, parce qu’un ange, qui l’apporta à l’empereur
Constantin, défendit de le communiquer aux autres nations, et que ceux
qui avaient osé le faire avaient été dévorés par le feu du ciel dès
qu’ils étaient entrés dans l’Église.
Constantinople faisait le plus grand et presque le seul commerce
du monde, dans un temps où les nations gothiques, d’un côté, et les
Arabes, de l’autre, avaient ruiné le commerce et l’industrie partout
ailleurs: les manufactures de soie y avaient passé de Perse, et,
depuis l’invasion des Arabes, elles furent fort négligées dans la
Perse même. D’ailleurs, les Grecs étaient maîtres de la mer. Cela mit
dans l’État d’immenses richesses et, par conséquent, de grandes
ressources; et, sitôt qu’il eut quelque relâche, on vit d’abord
reparaître la prospérité publique.
En voici un grand exemple. Le vieux Andronic Comnène était le
Néron des Grecs; mais, comme, parmi tous ses vices, il avait une
fermeté admirable pour empêcher les injustices et les vexations des
grands, on remarqua que , pendant trois ans qu’il régna, plusieurs
provinces se rétablirent.
Enfin, les Barbares qui habitaient les bords du Danube s’étant
établis, ils ne furent plus si redoutables et servirent même de
barrière contre d’autres Barbares.
Ainsi, pendant que l’Empire était affaissé sous un mauvais
gouvernement, des choses particulières le soutenaient. C’est ainsi que
nous voyons aujourd’hui quelques nations de l’Europe se maintenir,
malgré leur faiblesse, par les trésors des Indes; les états temporels
du pape, par le respect que l’on a pour le souverain; et les corsaires
de Barbarie, par l’empêchement qu’ils mettent au commerce des petites
nations, ce qui les rend utiles aux grandes .
L’empire des Turcs est à présent à peu près dans le même degré de
faiblesse où était autrefois celui des Grecs. Mais il subsistera
longtemps: car, si quelque prince que ce fût mettait cet empire en
péril en poursuivant ses conquêtes, les trois puissances commerçantes
de l’Europe connaissent trop leurs affaires pour n’en pas prendre la
défense sur-le-champ .
C’est leur félicité que Dieu ait permis qu’il y ait dans le monde
des nations propres à posséder inutilement un grand empire.
Dans le temps de Basile Porphyrogénète, la puissance des Arabes
fut détruite en Perse. Mahomet, fils de Sambraël, qui y régnait,
appela du nord trois mille Turcs en qualité d’auxiliaires . Sur
quelque mécontentement, il envoya une armée contre eux; mais ils la
mirent en fuite. Mahomet, indigné contre ses soldats, ordonna qu’ils
passeraient devant lui vêtus en robes de femmes; mais ils se
joignirent aux Turcs, qui d’abord allèrent ôter la garnison qui
gardait le pont de l’Araxe, et ouvrirent le passage à une multitude
innombrable de leurs compatriotes.
Après avoir conquis la Perse, ils se répandirent d’orient en
occident sur les terres de l’Empire, et, Romain Diogène ayant voulu
les arrêter, ils le prirent prisonnier et soumirent presque tout ce
que les Grecs avaient en Asie, jusqu’au Bosphore.
Quelque temps après, sous le règne d’Alexis Comnène, les Latins
attaquèrent l’Occident. Il y avait longtemps qu’un malheureux schisme
avait mis une haine implacable entre les nations des deux rites, et
elle aurait éclaté plus tôt si les Italiens n’avaient plus pensé à
réprimer les Empereurs d’Allemagne, qu’ils craignaient, que les
Empereurs grecs, qu’ils ne faisaient que haïr.
On était dans ces circonstances, lorsque tout à coup il se
répandit en Europe une opinion religieuse que les lieux où
Jésus-Christ était né, ceux où il avait souffert, étant profanés par
les Infidèles, le moyen d’effacer ses péchés était de prendre les
armes pour les en chasser. L’Europe était pleine de gens qui aimaient
la guerre, qui avaient beaucoup de crimes à expier, et qu’on leur
proposait d’expier en suivant leur passion dominante tout le monde
prit donc la croix et les armes.
Les croisés, étant arrivés en Orient, assiégèrent Nicée et la
prirent; ils la rendirent aux Grecs, et, dans la consternation des
infidèles, Alexis et Jean Comnène rechassèrent les Turcs jusqu’à
l’Euphrate.
Mais, quel que fût l’avantage que les Grecs pussent tirer des
expéditions des croisés, il n’y avait pas d’empereur qui ne frémît du
péril de voir passer au milieu de ses États et se succéder des héros
si fiers et de si grandes armées.
Ils cherchèrent donc à dégoûter l’Europe de ces entreprises, et
les croisés trouvèrent partout des trahisons, de la perfidie, et tout
ce qu’on peut attendre d’un ennemi timide.
Il faut avouer que les Français, qui avaient commencé ces
expéditions, n’avaient rien fait pour se faire souffrir. Au travers
des invectives d’Andronic Comnène contre nous , on voit, dans le fond,
que, chez une nation étrangère, nous ne nous contraignions point, et
que nous avions pour lors les défauts qu’on nous reproche aujourd’hui.
Un comte français alla se mettre sur le trône de l’Empereur; le
comte Baudouin le tira par le bras et lui dit: "Vous devez savoir que,
quand on est dans un pays, il en faut suivre les usages. - Vraiment,
voilà un beau paysan, répondit-il, de s’asseoir ici, tandis que tant
de capitaines sont debout!"
Les Allemands, qui passèrent ensuite, et qui étaient les
meilleures gens du monde, firent une rude pénitence de nos étourderies
et trouvèrent partout des esprits que nous avions révoltés .
Enfin, la haine fut portée au dernier comble, et quelques mauvais
traitements faits à des marchands vénitiens, l’ambition, l’avarice, un
faux zèle, déterminèrent les Français et les Vénitiens à se croiser
contre les Grecs.
Ils les trouvèrent aussi peu aguerris que, dans ces derniers
temps, les Tartares trouvèrent les Chinois. Les Français se moquaient
de leurs habillements efféminés; ils se promenaient dans les rues de
Constantinople revêtus de leurs robes peintes; ils portaient à la main
une écritoire et du papier, par dérision pour cette nation qui avait
renoncé à la profession des armes ; et, après la guerre, ils
refusèrent de recevoir dans leurs troupes quelque Grec que ce fût.
Ils prirent toute la partie d’Occident et y élurent empereur le
comte de Flandres, dont les États éloignés ne pouvaient donner aucune
jalousie aux Italiens. Les Grecs se maintinrent dans l’Orient, séparés
des Turcs par les montagnes et des Latins par la mer.
Les Latins, qui n’avaient pas trouvé d’obstacles dans leurs
conquêtes, en ayant trouvé une infinité dans leur établissement, les
Grecs repassèrent d’Asie en Europe, reprirent Constantinople et
presque tout l’Occident.
Mais ce nouvel empire ne fut que le fantôme du premier et n’en eut
ni les ressources ni la puissance.
Il ne posséda guères en Asie que les provinces qui sont en deçà du
Méandre et du Sangare; la plupart de celles d’Europe furent divisées
en de petites souverainetés.
De plus, pendant soixante ans que Constantinople resta entre les
mains des Latins, les vaincus s’étant dispersés et les conquérants,
occupés à la guerre, le commerce passa entièrement aux villes
d’Italie, et Constantinople fut privée de ses richesses.
Le commerce même de l’intérieur se fit par les Latins. Les Grecs,
nouvellement rétablis, et qui craignaient tout, voulurent se concilier
les Génois en leur accordant la liberté de trafiquer sans payer des
droits ; et les Vénitiens, qui n’acceptèrent point de paix, mais
quelques trêves, et qu’on ne voulut pas irriter, n’en payèrent pas non
plus.
Quoique, avant la prise de Constantinople, Manuel Comnène eût
laissé tomber la marine, cependant, comme le commerce subsistait
encore, on pouvait facilement la rétablir. Mais, quand, dans le nouvel
empire, on l’eut abandonnée, le mal fut sans remède, parce que
l’impuissance augmenta toujours.
Cet État, qui dominait sur plusieurs îles, qui était partagé par
la mer, et qui en était environné en tant d’endroits, n’avait point de
vaisseaux pour y naviguer. Les provinces n’eurent plus de
communication entre elles; on obligea les peuples de se réfugier plus
avant dans les terres pour éviter les pirates; et, quand ils l’eurent
fait, on leur ordonna de se retirer dans les forteresses pour se
sauver des Turcs .
Les Turcs faisaient pour lors aux Grecs une guerre singulière: ils
allaient proprement à la chasse des hommes; ils traversaient
quelquefois deux cents lieues de pays pour faire leurs ravages. Comme
ils étaient divisés sous plusieurs sultans, on ne pouvait pas, par des
présents, faire la paix avec tous, et il était inutile de la faire
avec quelques-uns . Ils s’étaient faits mahométans, et le zèle pour
leur religion les engageait merveilleusement à ravager les terres des
chrétiens. D’ailleurs, comme c’étaient les peuples les plus laids de
la Terre, leurs femmes étaient affreuses comme eux ; et, dès qu’ils
eurent vu des Grecques, ils n’en purent plus souffrir d’autres . Cela
les porta à des enlèvements continuels. Enfin, ils avaient été de tout
temps adonnés aux brigandages, et c’était ces mêmes Huns qui avaient
autrefois causé tant de maux à l’Empire romain.
Les Turcs inondant tout ce qui restait à l’Empire grec en Asie,
les habitants qui purent leur échapper fuirent devant eux jusqu’au
Bosphore, et ceux qui trouvèrent des vaisseaux se réfugièrent dans la
partie de l’Empire qui était en Europe, ce qui augmenta
considérablement le nombre de ses habitants. Mais il diminua bientôt.
Il y eut des guerres civiles si furieuses que les deux factions
appelèrent divers sultans turcs sous cette condition , aussi
extravagante que barbare, que tous les habitants qu’ils prendraient
dans les pays du parti contraire seraient menés en esclavage, et
chacun, dans la vue de ruiner ses ennemis, concourut à détruire la
Nation.
Bajazet ayant soumis tous les autres sultans, les Turcs auraient
fait pour lors ce qu’ils firent depuis, sous Mahomet II, s’ils
n’avaient pas été eux-mêmes sur le point d’être exterminés par les
Tartares.
Je n’ai pas le courage de parler des misères qui suivirent; je
dirai seulement que, sous les derniers empereurs, l’Empire, réduit aux
faubourgs de Constantinople, finit comme le Rhin, qui n’est plus qu’un
ruisseau lorsqu’il se perd dans l’Océan .
Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de
leur décadence
Montesquieu
Chapitre I: 1. Commencements de Rome. - 2. Ses guerres
Il ne faut pas prendre de la ville de Rome, dans ses
commencements, l’idée que nous donnent les villes que nous voyons
aujourd’hui, à moins que ce ne soit de celles de la Crimée, faites
pour renfermer le butin, les bestiaux et les fruits de la campagne.
Les noms anciens des principaux lieux de Rome ont tous du rapport à
cet usage.
La ville n’avait pas même de rues, si l’on n’appelle de ce nom la
continuation des chemins qui y aboutissaient. Les maisons étaient
placées sans ordre et très petites: car les hommes, toujours au
travail ou dans la place publique, ne se tenaient guère dans les
maisons.
Mais la grandeur de Rome parut bientôt dans ses édifices publics.
Les ouvrages qui ont donné et qui donnent encore aujourd’hui la plus
haute idée de sa puissance ont été faits sous les Rois . On commençait
déjà à bâtir la ville éternelle.
Romulus et ses successeurs furent presque toujours en guerre avec
leurs voisins pour avoir des citoyens, des femmes ou des terres. Ils
revenaient dans la ville avec les dépouilles des peuples vaincus:
c’étaient des gerbes de blé et des troupeaux; cela y causait une
grande joie. Voilà l’origine des triomphes, qui furent dans la suite
la principale cause des grandeurs où cette ville parvint.
Rome accrut beaucoup ses forces par son union avec les Sabins,
peuples durs et belliqueux comme les Lacédémoniens, dont ils étaient
descendus. Romulus prit leur bouclier, qui était large, au lieu du
petit bouclier argien, dont il s’était servi jusqu’alors , et on doit
remarquer que ce qui a le plus contribué à rendre les Romains les
maîtres du monde, c’est qu’ayant combattu successivement contre tous
les peuples ils ont toujours renoncé à leurs usages sitôt qu’ils en
ont trouvé de meilleurs.
On pensait alors dans les républiques d’Italie que les traités
qu’elles avaient faits avec un roi ne les obligeaient point envers son
successeur; c’était pour elles une espèce de droit des gens . Ainsi
tout ce qui avait été soumis par un roi de Rome se prétendait libre
sous un autre, et les guerres naissaient toujours des guerres.
Le règne de Numa, long et pacifique, était très propre à laisser
Rome dans sa médiocrité, et, si elle eût eu dans ce temps-là un
territoire moins borné et une puissance plus grande, il y a apparence
que sa fortune eût été fixée pour jamais.
Une des causes de sa prospérité, c’est que ses rois furent tous de
grands personnages. On ne trouve point ailleurs, dans les histoires,
une suite non interrompue de tels hommes d’État et de tels capitaines.
Dans la naissance des sociétés, ce sont les chefs des républiques
qui font l’institution, et c’est ensuite l’institution qui forme les
chefs des républiques.
Tarquin prit la couronne sans être élu par le Sénat ni par le
peuple . Le pouvoir devenait héréditaire; il le rendit absolu. Ces
deux révolutions furent bientôt suivies d’une troisième.
Son fils Sextus, en violant Lucrèce, fit une chose qui a presque
toujours fait chasser les tyrans des villes où ils ont commandé: car
le peuple, à qui une action pareille fait si bien sentir sa servitude,
prend d’abord une résolution extrême .
Un peuple peut aisément souffrir qu’on exige de lui de nouveaux
tributs: il ne sait pas s’il ne retirera point quelque utilité de
l’emploi qu’on fera de l’argent qu’on lui demande; mais, quand on lui
fait un affront, il ne sent que son malheur, et il y ajoute l’idée de
tous les maux qui sont possibles.
Il est pourtant vrai que la mort de Lucrèce ne fut que l’occasion
de la révolution qui arriva; car un peuple fier, entreprenant, hardi
et renfermé dans des murailles, doit nécessairement secouer le joug ou
adoucir ses mœurs.
Il devait arriver de deux choses l’une: ou que Rome changerait son
gouvernement; ou qu’elle resterait une petite et pauvre monarchie.
L’histoire moderne nous fournit un exemple de ce qui arriva pour
lors à Rome, et ceci est bien remarquable: car, comme les hommes ont
eu dans tous les temps les mêmes passions, les occasions qui
produisent les grands changements sont différentes, mais les causes
sont toujours les mêmes.
Comme Henri VII, roi d’Angleterre, augmenta le pouvoir des
Communes pour avilir les Grands, Servius Tullius, avant lui, avait
étendu les privilèges du peuple pour abaisser le Sénat ; mais le
peuple, devenu d’abord plus hardi, renversa l’une et l’autre
monarchie.
Le portrait de Tarquin n’a point été flatté; son nom n’a échappé à
aucun des orateurs qui ont eu à parler contre la tyrannie. Mais sa
conduite avant son malheur, que l’on voit qu’il prévoyait, sa douceur
pour les peuples vaincus, sa libéralité envers les soldats, cet art
qu’il eut d’intéresser tant de gens à sa conservation, ses ouvrages
publics, son courage à la guerre, sa constance dans son malheur, une
guerre de vingt ans qu’il fit ou qu’il fit faire au peuple romain,
sans royaume et sans biens, ses continuelles ressources, font bien
voir que ce n’était pas un homme méprisable.
Les places que la postérité donne sont sujettes, comme les autres,
aux caprices de la Fortune. Malheur à la réputation de tout prince qui
est opprimé par un parti qui devient le dominant, ou qui a tenté de
détruire un préjugé qui lui survit!
Rome, ayant chassé les Rois, établit des consuls annuels; c’est
encore ce qui la porta à ce haut degré de puissance. Les princes ont
dans leur vie des périodes d’ambition; après quoi, d’autres passions
et l’oisiveté même succèdent. Mais, la République ayant des chefs qui
changeaient tous les ans, et qui cherchaient à signaler leur
magistrature pour en obtenir de nouvelles, il n’y avait pas un moment
de perdu pour l’ambition: ils engageaient le Sénat à proposer au
peuple la guerre et lui montraient tous les jours de nouveaux ennemis.
Ce corps y était déjà assez porté de lui-même car, étant fatigué
sans cesse par les plaintes et les demandes du peuple, il cherchait à
le distraire de ses inquiétudes et à l’occuper au-dehors .
Or la guerre était presque toujours agréable au peuple, parce que,
par la sage distribution du butin, on avait trouvé le moyen de la lui
rendre utile.
Rome étant une ville sans commerce et presque sans arts, le
pillage était le seul moyen que les particuliers eussent pour
s’enrichir.
On avait donc mis de la discipline dans la manière de piller, et
on y observait à peu près le même ordre qui se pratique aujourd’hui
chez les Petits Tartares.
Le butin était mis en commun , et on le distribuait aux soldats.
Rien n’était perdu, parce qu’avant de partir chacun avait juré qu’il
ne détournerait rien à son profit. Or les Romains étaient le peuple du
monde le plus religieux sur le serment, qui fut toujours le nerf de
leur discipline militaire.
Enfin, les citoyens qui restaient dans la ville jouissaient aussi
des fruits de la victoire. On confisquait une partie des terres du
peuple vaincu, dont on faisait deux parts: l’une se vendait au profit
du public; l’autre était distribuée aux pauvres citoyens, sous la
charge d’une rente en faveur de la République.
Les consuls, ne pouvant obtenir l’honneur du triomphe que par une
conquête ou une victoire, faisaient la guerre avec une impétuosité
extrême: on allait droit à l’ennemi, et la force décidait d’abord.
Rome était donc dans une guerre éternelle et toujours violente. Or
une nation toujours en guerre , et par principe de gouvernement,
devait nécessairement périr ou venir à bout de toutes les autres, qui,
tantôt en guerre, tantôt en paix, n’étaient jamais si propres à
attaquer, ni si préparées à se défendre.
Par là, les Romains acquirent une profonde connaissance de l’art
militaire. Dans les guerres passagères, la plupart des exemples sont
perdus: la paix donne d’autres idées, et on oublie ses fautes et ses
vertus mêmes.
Une autre suite du principe de la guerre continuelle fut que les
Romains ne firent jamais la paix que vainqueurs. En effet, à quoi bon
faire une paix honteuse avec un peuple, pour en aller attaquer un
autre?
Dans cette idée, ils augmentaient toujours leurs prétentions à
mesure de leurs défaites; par là, ils consternaient les vainqueurs et
s’imposaient à eux-mêmes une plus grande nécessité de vaincre.
Toujours exposés aux plus affreuses vengeances, la constance et la
valeur leur devinrent nécessaires, et ces vertus ne purent être
distinguées chez eux de l’amour de soi-même, de sa famille, de sa
patrie et de tout ce qu’il y a de plus cher parmi les hommes.
Les peuples d’Italie n’avaient aucun usage des machines propres à
faire les sièges , et, de plus, les soldats n’ayant point de paie, on
ne pouvait pas les retenir longtemps devant une place; ainsi peu de
leurs guerres étaient décisives. On se battait pour avoir le pillage
du camp ennemi ou de ses terres; après quoi le vainqueur et le vaincu
se retiraient chacun dans sa ville. C’est ce qui fit la résistance des
peuples d’Italie et, en même temps, l’opiniâtreté des Romains à les
subjuguer; c’est ce qui donna à ceux-ci des victoires qui ne les
corrompirent point, et qui leur laissèrent toute leur pauvreté.
S’ils avaient rapidement conquis toutes les villes voisines, ils
se seraient trouvés dans la décadence à l’arrivée de Pyrrhus, des
Gaulois et d’Annibal, et, par la destinée de presque tous les états du
monde, ils auraient passé trop vite de la pauvreté aux richesses et
des richesses à la corruption.
Mais Rome, faisant toujours des efforts et trouvant toujours des
obstacles, faisait sentir sa puissance sans pouvoir l’étendre, et,
dans une circonférence très petite, elle s’exerçait à des vertus qui
devaient être si fatales à l’univers.
Tous les peuples d’Italie n’étaient pas également belliqueux: les
Toscans étaient amollis par leurs richesses et par leur luxe; les
Tarentins, les Capouans, presque toutes les villes de la Campanie et
de la Grande-Grèce, languissaient dans l’oisiveté et dans les
plaisirs. Mais les Latins, les Herniques, les Sabins, les Èques et les
Volsques aimaient passionnément la guerre; ils étaient autour de Rome;
ils lui firent une résistance inconcevable et furent ses maîtres en
fait d’opiniâtreté.
Les villes latines étaient des colonies d’Albe qui furent fondées
par Latinus Sylvius . Outre une origine commune avec les Romains,
elles avaient encore des rites communs, et Servius Tullius les avait
engagées à faire bâtir un temple dans Rome, pour être le centre de
l’union des deux peuples. Ayant perdu une grande bataille auprès du
Lac Régille, elles furent soumises à une alliance et une société de
guerres avec les Romains .
On vit manifestement, pendant le peu de temps que dura la tyrannie
des Décemvirs, à quel point l’agrandissement de Rome dépendait de sa
liberté: l’État sembla avoir perdu l’âme qui le faisait mouvoir .
Il n’y eut plus dans la Ville que deux sortes de gens: ceux qui
souffraient la servitude, et ceux qui, pour leurs intérêts
particuliers, cherchaient à la faire souffrir. Les sénateurs se
retirèrent de Rome comme d’une ville étrangère, et les peuples voisins
ne trouvèrent de résistance nulle part.
Le Sénat ayant eu le moyen de donner une paie aux soldats, le
siège de Veïes fut entrepris; il dura dix ans. On vit un nouvel art
chez les Romains et une autre manière de faire la guerre: leurs succès
furent plus éclatants; ils profitèrent mieux de leurs victoires; ils
firent de plus grandes conquêtes; ils envoyèrent plus de colonies;
enfin, la prise de Veïes fut une espèce de révolution.
Mais les travaux ne furent pas moindres. S’ils portèrent de plus
rudes coups aux Toscans, aux Èques et aux Volsques, cela même fit que
les Latins et les Herniques, leurs alliés, qui avaient les mêmes armes
et la même discipline qu’eux, les abandonnèrent; que des ligues se
formèrent chez les Toscans; et que les Samnites, les plus belliqueux
de tous les peuples de l’Italie, leur firent la guerre avec fureur.
Depuis l’établissement de la paye, le Sénat ne distribua plus aux
soldats les terres des peuples vaincus; il imposa d’autres conditions:
il les obligea, par exemple, de fournir à l’armée une solde pendant un
certain temps, de lui donner du blé et des habits .
La prise de Rome par les Gaulois ne lui ôta rien de ses forces:
l’armée, plus dissipée que vaincue, se retira presque entière à Veïes;
le peuple se sauva dans les villes voisines; et l’incendie de la Ville
ne fut que l’incendie de quelques cabanes de pasteurs.
Chapitre II: De l’art de la guerre chez les Romains
Les Romains se destinant à la guerre et la regardant comme le seul
art, ils mirent tout leur esprit et toutes leurs pensées à le
perfectionner. C’est sans doute un Dieu, dit Végèce , qui leur inspira
la légion.
Ils jugèrent qu’il fallait donner aux soldats de la légion des
armes offensives et défensives plus fortes et plus pesantes que celles
de quelque autre peuple que ce fût .
Mais, comme il y a des choses à faire dans la guerre dont un corps
pesant n’est pas capable, ils voulurent que la légion contînt dans son
sein une troupe légère qui pût en sortir pour engager le combat, et,
si la nécessité l’exigeait, s’y retirer; qu’elle eût encore de la
cavalerie, des hommes de trait et des frondeurs pour poursuivre les
fuyards et achever la victoire; qu’elle fût défendue par toute sorte
de machines de guerre qu’elle traînait avec elle; que, chaque fois ,
elle se retranchât et fût, comme dit Végèce, une espèce de place de
guerre.
Pour qu’ils pussent avoir des armes plus pesantes que celles des
autres hommes, il fallait qu’ils se rendissent plus qu’hommes; c’est
ce qu’ils firent par un travail continuel qui augmentait leur force,
et par des exercices qui leur donnaient de l’adresse, laquelle n’est
autre chose qu’une juste dispensation des forces que l’on a.
Nous remarquons aujourd’hui que nos armées périssent beaucoup par
le travail immodéré des soldats , et, cependant, c’était par un
travail immense que les Romains se conservaient. La raison en est, je
crois, que leurs fatigues étaient continuelles, au lieu que nos
soldats passent sans cesse d’un travail extrême à une extrême
oisiveté, ce qui est la chose du monde la plus propre à les faire
périr.
Il faut que je rapporte ici ce que les auteurs nous disent de
l’éducation des soldats romains . On les accoutumait à aller le pas
militaire, c’est-à-dire à faire en cinq heures vingt milles, et
quelquefois vingt-quatre. Pendant ces marches, on leur faisait porter
des poids de soixante livres. On les entretenait dans l’habitude de
courir et de sauter tout armés; ils prenaient, dans leurs exercices,
des épées, des javelots, des flèches d’une pesanteur double des armes
ordinaires, et ces exercices étaient continuels .
Ce n’était pas seulement dans le camp qu’était l’école militaire:
il y avait dans la ville un lieu où les citoyens allaient s’exercer
(c’était le Champ de Mars). Après le travail, ils se jetaient dans le
Tibre, pour s’entretenir dans l’habitude de nager et nettoyer la
poussière et la sueur .
Nous n’avons plus une juste idée des exercices du corps: un homme
qui s’y applique trop nous paraît méprisable, par la raison que la
plupart de ces exercices n’ont plus d’autre objet que les agréments,
au lieu que, chez les Anciens, tout, jusqu’à la danse, faisait partie
de l’art militaire.
Il est même arrivé parmi nous qu’une adresse trop recherchée dans
l’usage des armes dont nous nous servons à la guerre est devenue
ridicule, parce que, depuis l’introduction de la coutume des combats
singuliers, l’escrime a été regardée comme la science des querelleurs
ou des poltrons.
Ceux qui critiquent Homère de ce qu’il relève ordinairement dans
ses héros la force, l’adresse ou l’agilité du corps, devraient trouver
Salluste bien ridicule, qui loue Pompée de ce qu’il courait, sautait
et portait un fardeau aussi bien qu’homme de son temps .
Toutes les fois que les Romains se crurent en danger, ou qu’ils
voulurent réparer quelque perte, ce fut une pratique constante chez
eux d’affermir la discipline militaire . Ont-ils à faire la guerre aux
Latins, peuples aussi aguerris qu’eux-mêmes? Manlius songe à augmenter
la force du commandement et fait mourir son fils, qui avait vaincu
sans son ordre. Sont-ils battus à Numance? Scipion Émilien les prive
d’abord de tout ce qui les avait amollis . Les légions romaines
ont-elles passé sous le joug en Numidie? Métellus répare cette honte
dès qu’il leur a fait reprendre les institutions anciennes. Marius,
pour battre les Cimbres et les Teutons, commence par détourner les
fleuves, et Sylla fait si bien travailler les soldats de son armée,
effrayée de la guerre contre Mithridate, qu’ils lui demandent le
combat comme la fin de leurs peines .
Publius Nasica, sans besoin, leur fit construire une armée navale:
on craignait plus l’oisiveté que les ennemis.
Aulu-Gelle donne d’assez mauvaises raisons de la coutume des
Romains de faire saigner les soldats qui avaient commis quelque faute:
la vraie est que, la force étant la principale qualité du soldat,
c’était le dégrader que de l’affaiblir.
Des hommes si endurcis étaient ordinairement sains; on ne remarque
pas dans les auteurs que les armées romaines, qui faisaient la guerre
en tant de climats, périssent beaucoup par les maladies; au lieu qu’il
arrive presque continuellement aujourd’hui que des armées, sans avoir
combattu, se fondent, pour ainsi dire, dans une campagne.
Parmi nous, les désertions sont fréquentes, parce que les soldats
sont la plus vile partie de chaque nation, et qu’il n’y en a aucune
qui ait ou qui croie avoir un certain avantage sur les autres. Chez
les Romains, elles étaient plus rares: des soldats tirés du sein d’un
peuple si fier, si orgueilleux, si sûr de commander aux autres, ne
pouvaient guère penser à s’avilir jusqu’à cesser d’être Romains.
Comme leurs armées n’étaient pas nombreuses, il était aisé de
pourvoir à leur subsistance; le chef pouvait mieux les connaître et
voyait plus aisément les fautes et les violations de la discipline.
La force de leurs exercices, les chemins admirables qu’ils avaient
construits, les mettaient en état de faire des marches longues et
rapides . Leur présence inopinée glaçait les esprits: ils se
montraient, surtout après un mauvais succès, dans le temps que leurs
ennemis étaient dans cette négligence que donne la victoire.
Dans nos combats d’aujourd’hui, un particulier n’a guère de
confiance qu’en la multitude; mais chaque Romain, plus robuste et plus
aguerri que son ennemi, comptait toujours sur lui-même; il avait
naturellement du courage, c’est-à-dire de cette vertu qui est le
sentiment de ses propres forces.
Leurs troupes étant toujours les mieux disciplinées, il était
difficile que, dans le combat le plus malheureux, ils ne se
ralliassent quelque part, ou que le désordre ne se mît quelque part
chez les ennemis. Aussi les voit-on continuellement, dans les
histoires, quoique surmontés dans le commencement par le nombre ou par
l’ardeur des ennemis, arracher enfin la victoire de leurs mains.
Leur principale attention était d’examiner en quoi leur ennemi
pouvait avoir de la supériorité sur eux, et d’abord ils y mettaient
ordre. Ils s’accoutumèrent à voir le sang et les blessures dans les
spectacles des gladiateurs, qu’ils prirent des Étrusques .
Les épées tranchantes des Gaulois , les éléphants de Pyrrhus, ne
les surprirent qu’une fois. Ils suppléèrent à la faiblesse de leur
cavalerie , d’abord, en ôtant les brides des chevaux, pour que
l’impétuosité n’en pût être arrêtée; ensuite, en y mêlant des vélites.
Quand ils eurent connu l’épée espagnole, ils quittèrent la leur . Ils
éludèrent la science des pilotes par l’invention d’une machine que
Polybe nous a décrite. Enfin, comme dit Josèphe , la guerre était pour
eux une méditation; la paix, un exercice.
Si quelque nation tint de la nature ou de son institution quelque
avantage particulier, ils en firent d’abord usage; ils n’oublièrent
rien pour avoir des chevaux numides, des archers crétois, des
frondeurs baléares, des vaisseaux rhodiens.
Enfin, jamais nation ne prépara la guerre avec tant de prudence et
né la fit avec tant d’audace.
Chapitre III: Comment les romains purent s’agrandir
Comme les peuples de l’Europe ont, dans ces temps-ci, à peu près
les mêmes arts, les mêmes armes, la même discipline et la même manière
de faire la guerre, la prodigieuse fortune des Romains nous paraît
inconcevable. D’ailleurs, il y a aujourd’hui une telle disproportion
dans la puissance qu’il n’est pas possible qu’un petit état sorte, par
ses propres forces, de l’abaissement où la Providence l’a mis.
Ceci demande qu’on y réfléchisse; sans quoi, nous verrions des
événements sans les comprendre, et, ne sentant pas bien la différence
des situations, nous croirions, en lisant l’histoire ancienne, voir
d’autres hommes que nous.
Une expérience continuelle a pu faire connaître en Europe qu’un
prince qui a un million de sujets ne peut, sans se détruire lui-même,
entretenir plus de dix mille hommes de troupe; il n’y a donc que les
grandes nations qui aient des armées.
Il n’en était pas de même dans les anciennes républiques: car
cette proportion des soldats au reste du peuple, qui est aujourd’hui
comme d’un à cent, y pouvait être aisément comme d’un à huit.
Les fondateurs des anciennes républiques avaient également partagé
les terres. Cela seul faisait un peuple puissant, c’est-à-dire une
société bien réglée. Cela faisait aussi une bonne armée, chacun ayant
un égal intérêt, et très grand, à défendre sa patrie.
Quand les lois n’étaient plus rigidement observées, les choses
revenaient au point où elles sont à présent parmi nous: l’avarice de
quelques particuliers et la prodigalité des autres faisaient passer
les fonds de terre dans peu de mains, et d’abord les arts
s’introduisaient pour les besoins mutuels des riches et des pauvres.
Cela faisait qu’il n’y avait presque plus de citoyens ni de soldats:
car les fonds de terre destinés auparavant à l’entretien de ces
derniers étaient employés à celui des esclaves et des artisans,
instruments du luxe des nouveaux possesseurs; sans quoi l’État, qui
malgré son dérèglement doit subsister, aurait péri. Avant la
corruption, les revenus primitifs de l’État étaient partagés entre les
soldats, c’est-à-dire les laboureurs; lorsque la République était
corrompue, ils passaient d’abord à des hommes riches, qui les
rendaient aux esclaves et aux artisans; d’où on en retirait, par le
moyen des tributs, une partie pour l’entretien des soldats.
Or ces sortes de gens n’étaient guère propres à la guerre: ils
étaient lâches et déjà corrompus par le luxe des villes et souvent par
leur art même; outre que, comme ils n’avaient point proprement de
patrie, et qu’ils jouissaient de leur industrie partout, ils avaient
peu à perdre ou à conserver.
Dans un dénombrement de Rome fait quelque temps après l’expulsion
des Rois , et dans celui que Démétrius de Phalère fit à Athènes , il
se trouva, à peu près, le même nombre d’habitants: Rome en avait
quatre cent quarante mille; Athènes, quatre cent trente et un mille.
Mais ce dénombrement de Rome tombe dans un temps où elle était dans la
force de son institution, et celui d’Athènes, dans un temps où elle
était entièrement corrompue. On trouva que le nombre des citoyens
pubères faisait à Rome le quart de ses habitants, et qu’il faisait à
Athènes un peu moins du vingtième. La puissance de Rome était donc à
celle d’Athènes, dans ces divers temps, à peu près comme un quart est
à un vingtième, c’est-à-dire qu’elle était cinq fois plus grande.
Les rois Agis et Cléoménès voyant qu’au lieu de neuf mille
citoyens qui étaient à Sparte du temps de Lycurgue , il n’y en avait
plus que sept cents, dont à peine cent possédaient des terres , et que
tout le reste n’était qu’une populace sans courage, ils entreprirent
de rétablir les lois à cet égard , et Lacédémone reprit sa première
puissance et redevint formidable à tous les Grecs.
Ce fut le partage égal des terres qui rendit Rome capable de
sortir d’abord de son abaissement, et cela se sentit bien quand elle
fut corrompue.
Elle était une petite république lorsque, les Latins ayant refusé
le secours de troupes qu’ils étaient obligés de donner, on leva
sur-le-champ dix légions dans la ville . "À peine à présent, dit
Tite-Live, Rome, que le monde entier ne peut contenir, en
pourrait-elle faire autant si un ennemi paraissait tout à coup devant
ses murailles: marque certaine que nous ne nous sommes point agrandis,
et que nous n’avons fait qu’augmenter le luxe et les richesses qui
nous travaillent."
"Dites-moi, disait Tibérius Gracchus aux nobles , qui vaut mieux,
un citoyen ou un esclave perpétuel, un soldat ou un homme inutile à la
guerre? Voulez-vous, pour avoir quelques arpents de terre plus que les
autres citoyens, renoncer à l’espérance de la conquête du reste du
monde ou vous mettre en danger de vous voir enlever par les ennemis
ces terres que vous nous refusez?"
Chapitre IV 1. Des Gaulois - 2. De Pyrrhus - 3. Parallèle de
Carthage et de Rome - 4. Guerre d’Annibal
Les Romains eurent bien des guerres avec les Gaulois. L’amour de
la gloire, le mépris de la mort, l’obstination pour vaincre, étaient
les mêmes dans les deux peuples; mais les armes étaient différentes;
le bouclier des Gaulois était petit, et leur épée mauvaise: aussi
furent-ils traités à peu près comme, dans les derniers siècles, les
Mexicains l’ont été par les Espagnols. Et ce qu’il y a de surprenant,
c’est que ces peuples, que les Romains rencontrèrent dans presque tous
les lieux et dans presque tous les temps, se laissèrent détruire les
uns après les autres, sans jamais connaître, chercher, ni prévenir la
cause de leurs malheurs.
Pyrrhus vint faire la guerre aux Romains dans le temps qu’ils
étaient en état de lui résister et de s’instruire par ses victoires;
il leur apprit à se retrancher, à choisir et à disposer un camp; il
les accoutuma aux éléphants et les prépara pour de plus grandes
guerres .
La grandeur de Pyrrhus ne consistait que dans ses qualités
personnelles . Plutarque nous dit qu’il fut obligé de faire la guerre
de Macédoine parce qu’il ne pouvait entretenir six mille hommes de
pied et cinq cents chevaux qu’il avait . Ce prince, maître d’un petit
État dont on n’a plus entendu parler après lui, était un aventurier
qui faisait des entreprises continuelles parce qu’il ne pouvait
subsister qu’en entreprenant.
Tarente, son alliée, avait bien dégénéré de l’institution des
Lacédémoniens, ses ancêtres . Il aurait pu faire de grandes choses
avec les Samnites; mais les Romains les avaient presque détruits.
Carthage, devenue riche plus tôt que Rome, avait aussi été plus
tôt corrompue: ainsi, pendant qu’à Rome les emplois publics ne
s’obtenaient que par la vertu et ne donnaient d’utilité que l’honneur
et une préférence aux fatigues, tout ce que le public peut donner aux
particuliers se vendait à Carthage, et tout service rendu par les
particuliers y était payé par le public.
La tyrannie d’un prince ne met pas un État plus près de sa ruine
que l’indifférence pour le bien commun n’y met une république.
L’avantage d’un État libre est que les revenus y sont mieux
administrés. Mais lorsqu’ils le sont plus mal? L’avantage d’un État
libre est qu’il n’y a point de favoris. Mais, quand cela n’est pas, et
qu’au lieu des amis et des parents du prince il faut faire la fortune
des amis et des parents de tous ceux qui ont part au gouvernement,
tout est perdu; les lois sont éludées plus dangereusement qu’elles ne
sont violées par un prince, qui, étant toujours le plus grand citoyen
de l’État, a le plus d’intérêt à sa conservation.
Des anciennes mœurs, un certain usage de la pauvreté, rendaient à
Rome les fortunes à peu près égales; mais, à Carthage, des
particuliers avaient les richesses des rois.
De deux factions qui régnaient à Carthage, l’une voulait toujours
la paix, et l’autre, toujours la guerre; de façon qu’il était
impossible d’y jouir de l’une, ni d’y bien faire l’autre.
Pendant qu’à Rome la guerre réunissait d’abord tous les intérêts,
elle les séparait encore plus à Carthage .
Dans les États gouvernés par un prince, les divisions s’apaisent
aisément, parce qu’il a dans ses mains une puissance coercitive qui
ramène les deux partis; mais, dans une république, elles sont plus
durables, parce que le mal attaque ordinairement la puissance même qui
pourrait le guérir.
À Rome, gouvernée par les lois, le peuple souffrait que le Sénat
eût la direction des affaires. À Carthage, gouvernée par des abus, le
peuple voulait tout faire par lui-même.
Carthage, qui faisait la guerre avec son opulence contre la
pauvreté romaine, avait par cela même du désavantage; l’or et l’argent
s’épuisent; mais la vertu, la constance, la force et la pauvreté ne
s’épuisent jamais.
Les Romains étaient ambitieux par orgueil, et les Carthaginois,
par avarice; les uns voulaient commander, les autres voulaient
acquérir; et ces derniers, calculant sans cesse la recette et la
dépense, firent toujours la guerre sans l’aimer.
Des batailles perdues, la diminution du peuple, l’affaiblissement
du commerce, l’épuisement du trésor public, le soulèvement des nations
voisines, pouvaient faire accepter à Carthage les conditions de paix
les plus dures. Mais Rome ne se conduisait point par le sentiment des
biens et des maux: elle ne se déterminait que par sa gloire, et, comme
elle n’imaginait point qu’elle pût être si elle ne commandait pas, il
n’y avait point d’espérance ni de crainte qui pût l’obliger à faire
une paix qu’elle n’aurait point imposée.
Il n’y a rien de si puissant qu’une république où l’on observe les
lois, non pas par crainte, non pas par raison, mais par passion, comme
furent Rome et Lacédémone: car, pour lors, il se joint à la sagesse
d’un bon gouvernement toute la force que pourrait avoir une faction.
Les Carthaginois se servaient de troupes étrangères, et les
Romains employaient les leurs . Comme ces derniers n’avaient jamais
regardé les vaincus que comme des instruments pour des triomphes
futurs, ils rendirent soldats tous les peuples qu’ils avaient soumis,
et plus ils eurent de peine à les vaincre, plus ils les jugèrent
propres à être incorporés dans leur république. Ainsi nous voyons les
Samnites, qui ne furent subjugués qu’après vingt-quatre triomphes ,
devenir les auxiliaires des Romains, et, quelque temps avant la
seconde guerre punique, ils tirèrent d’eux et de leurs alliés,
c’est-à-dire d’un pays qui n’était guère plus grand que les États du
Pape et de Naples, sept cent mille hommes de pied et soixante et dix
mille de cheval, pour opposer aux Gaulois .
Dans le fort de la seconde guerre punique, Rome eut toujours sur
pied de vingt-deux à vingt-quatre légions; cependant il paraît par
Tite-Live que le cens n’était pour lors que d’environ cent trente-sept
mille citoyens.
Carthage employait plus de forces pour attaquer; Rome, pour se
défendre: celle-ci, comme on vient de dire, arma un nombre d’hommes
prodigieux contre les Gaulois et Annibal, qui l’attaquaient, et elle
n’envoya que deux légions contre les plus grands rois; ce qui rendit
ses forces éternelles.
L’établissement de Carthage dans son pays était moins solide que
celui de Rome dans le sien. Cette dernière avait trente colonies
autour d’elle, qui en étaient comme les remparts . Avant la bataille
de Cannes, aucun allié ne l’avait abandonnée; c’est que les Samnites
et les autres peuples d’Italie étaient accoutumés à sa domination.
La plupart des villes d’Afrique, étant peu fortifiées, se
rendaient d’abord à quiconquese présentait pour les prendre. Aussi
tous ceux qui y débarquèrent, Agathocle, Régulus, Scipion, mirent-ils
d’abord Carthage au désespoir.
On ne peut guère attribuerqu’àun mauvais gouvernement ce qui leur
arriva dans toute la guerre que leur fit le premier Scipion: leur
ville et leurs armées même étaient affamées, tandis que les Romains
étaient dans l’abondance de toutes choses .
Chez les Carthaginois, les armées qui avaient été battues
devenaient plus insolentes; quelquefois elles mettaient en croix leurs
généraux et les punissaient de leur propre lâcheté. Chez les Romains,
le consul décimait les troupes qui avaient fui, et les ramenait contre
les ennemis.
Le gouvernement des Carthaginois était très dur : ils avaient si
fort tourmenté les peuples d’Espagne que, lorsque les Romains y
arrivèrent, ils furent regardés comme des libérateurs, et, si l’on
fait attention aux sommes immenses qu’il leur en coûta pour soutenir
une guerre où ils succombèrent, on verra bien que l’injustice est
mauvaise ménagère, et qu’elle ne remplit pas même ses vues.
La fondation d’Alexandrie avait beaucoup diminué le commerce de
Carthage. Dans les premiers temps, la superstition bannissait en
quelque façon les étrangers de l’Égypte, et, lorsque les Perses
l’eurent conquise, ils n’avaient songé qu’à affaiblir leurs nouveaux
sujets. Mais, sous les rois grecs, l’Égypte fit presque tout le
commerce du monde, et celui de Carthage commença à déchoir.
Les puissances établies par le commerce peuvent subsister
longtemps dans leur médiocrité; mais leur grandeur est de peu de
durée. Elles s’élèvent peu à peu et sans que personne s’en aperçoive;
car elles ne font aucun acte particulier qui fasse du bruit et signale
leur puissance. Mais, lorsque la chose est venue au point qu’on ne
peut plus s’empêcher de la voir, chacun cherche à priver cette nation
d’un avantage qu’elle n’a pris, pour ainsi dire, que par surprise.
La cavalerie carthaginoise valait mieux que la romaine par deux
raisons: l’une, que les chevaux numides et espagnols étaient meilleurs
que ceux d’Italie, et l’autre, que la cavalerie romaine était mal
armée: car ce ne fut que dans les guerres que les Romains firent en
Grèce qu’ils changèrent de manière, comme nous l’apprenons de Polybe .
Dans la première guerre punique, Régulus fut battu dès que les
Carthaginois choisirent les plaines pour faire combattre leur
cavalerie, et, dans la seconde, Annibal dut à ses Numides ses
principales victoires .
Scipion, ayant conquis l’Espagne et fait alliance avec Massinisse,
ôta aux Carthaginois cette supériorité; ce fut la cavalerie numide qui
gagna la bataille de Zama et finit la guerre.
Les Carthaginois avaient plus d’expérience sur la mer et
connaissaient mieux la manœuvre que les Romains; mais il me semble que
cet avantage n’était pas pour lors si grand qu’il le serait
aujourd’hui.
Les Anciens, n’ayant pas la boussole, ne pouvaient guère naviguer
que sur les côtes; aussi ils ne se servaient que de bâtiments à rames,
petits et plats; presque toutes les rades étaient pour eux des ports;
la science des pilotes était très bornée, et leur manœuvre, très peu
de chose. Aussi Aristote disait-il qu’il était inutile d’avoir un
corps de mariniers, et que les laboureurs suffisaient pour cela.
L’art était si imparfait qu’on ne faisait guère avec mille rames
que ce qui se fait aujourd’hui avec cent .
Les grands vaisseaux étaient désavantageux, en ce qu’étant
difficilement mus par la chiourme ils ne pouvaient pas faire les
évolutions nécessaires. Antoine en fit à Actium une funeste expérience
: ses navires ne pouvaient se remuer, pendant que ceux d’Auguste, plus
légers, les attaquaient de toutes parts.
Les vaisseaux anciens étant à rames, les plus légers brisaient
aisément celles des plus grands, qui, pour lors, n’étaient plus que
des machines immobiles, comme sont aujourd’hui nos vaisseaux démâtés.
Depuis l’invention de la boussole, on a changé de manière; on a
abandonné les rames, on a fui les côtes, on a construit de gros
vaisseaux; la machine est devenue plus composée, et les pratiques se
sont multipliées.
L’invention de la poudre a fait une chose qu’on n’aurait pas
soupçonnée; c’est que la force des armées navales a plus que jamais
consisté dans l’art: car, pour résister à la violence du canon et ne
pas essuyer un feu supérieur, il a fallu de gros navires; mais, à la
grandeur de la machine, on a dû proportionner la puissance de l’art.
Les petits vaisseaux d’autrefois s’accrochaient soudain, et les
soldats combattaient des deux parts; on mettait sur une flotte toute
une armée de terre: dans la bataille navale que Régulus et son
collègue gagnèrent, on vit combattre cent trente mille Romains contre
cent cinquante mille Carthaginois. Pour lors, les soldats étaient pour
beaucoup, et les gens de l’art, pour peu; à présent, les soldats sont
pour rien ou pour peu, et les gens de l’art, pour beaucoup.
La victoire du consul Duillius fait bien sentir cette différence;
les Romains n’avaient aucune connaissance de la navigation; une galère
carthaginoise échoua sur leurs côtes; ils se servirent de ce modèle
pour en bâtir; en trois mois de temps, leurs matelots furent dressés,
leur flotte fut construite, équipée; elle mit à la mer; elle trouva
l’armée navale des Carthaginois et la battit.
À peine, à présent, toute une vie suffit-elle à un prince pour
former une flotte capable de paraître devant une puissance qui a déjà
l’empire de la mer; c’est peut-être la seule chose que l’argent seul
ne peut pas faire. Et si, de nos jours, un grand prince réussit
d’abord , l’expérience a fait voir à d’autres que c’est un exemple qui
peut être plus admiré que suivi .
La seconde guerre punique est si fameuse que tout le monde la
sait. Quand on examine bien cette foule d’obstacles qui se
présentèrent devant Annibal, et que cet homme extraordinaire surmonta
tous, on a le plus beau spectacle que nous ait fourni l’Antiquité.
Rome fut un prodige de constance. Après les journées du Tésin, de
Trébie et de Trasimène, après celle de Cannes, plus funeste encore,
abandonnée de presque tous les peuples d’Italie, elle ne demanda point
la paix. C’est que le Sénat ne se départait jamais des maximes
anciennes; il agissait avec Annibal comme il avait agi autrefois avec
Pyrrhus, à qui il avait refusé de faire aucun accommodement tandis
qu’il serait en Italie. Et je trouve dans Denys d’Halicarnasse que,
lors de la négociation de Coriolan, le Sénat déclara qu’il ne
violerait point ses coutumes anciennes; que le peuple romain ne
pouvait faire de paix tandis que les ennemis étaient sur ses terres;
mais que, si les Volsques se retiraient, on accorderait tout ce qui
serait juste.
Rome fut sauvée par la force de son institution. Après la bataille
de Cannes, il ne fut pas permis aux femmes mêmes de verser des larmes;
le Sénat refusa de racheter les prisonniers et envoya les misérables
restes de l’armée faire la guerre en Sicile, sans récompense ni aucun
honneur militaire, jusqu’à ce qu’Annibal fût chassé d’Italie .
D’un autre côté, le consul Térentius Varron avait fui honteusement
jusqu’à Venouse. Cet homme de la plus basse naissance n’avait été
élevé au consulat que pour mortifier la noblesse. Mais le Sénat ne
voulut pas jouir de ce malheureux triomphe; il vit combien il était
nécessaire qu’il s’attirât dans cette occasion la confiance du peuple:
il alla au-devant de Varron et le remercia de ce qu’il n’avait pas
désespéré de la République .
Ce n’est pas ordinairement la perte réelle que l’on fait dans une
bataille (c’est-à-dire celle de quelques milliers d’hommes) qui est
funeste à un État, mais la perte imaginaire et le découragement, qui
le prive des forces mêmes que la Fortune lui avait laissées.
Il y a des choses que tout le monde dit parce qu’elles ont été
dites une fois. On croirait qu’Annibal fit une faute insigne de
n’avoir point été assiéger Rome après la bataille de Cannes. Il est
vrai que d’abord la frayeur y fut extrême; mais il n’en est pas de la
consternation d’un peuple belliqueux, qui se tourne presque toujours
en courage, comme de celle d’une vile populace, qui ne sent que sa
faiblesse. Une preuve qu’Annibal n’aurait pas réussi, c’est que les
Romains se trouvèrent encore en état d’envoyer partout du secours.
On dit encore qu’Annibal fit une grande faute de mener son armée à
Capoue, où elle s’amollit; mais l’on ne considère point que l’on ne
remonte pas à la vraie cause. Les soldats de cette armée, devenus
riches après tant de victoires, n’auraient-ils pas trouvé partout
Capoue? Alexandre, qui commandait à ses propres sujets, prit, dans une
occasion pareille, un expédient qu’Annibal, qui n’avait que des
troupes mercenaires, ne pouvait pas prendre; il fit mettre le feu au
bagage de ses soldats et brûla toutes leurs richesses et les siennes.
On nous dit que Kouli-Kan, après la conquête des Indes, ne laissa à
chaque soldat que cent roupies d’argent .
Ce furent les conquêtes mêmes d’Annibal qui commencèrent à changer
la fortune de cette guerre. Il n’avait pas été envoyé en Italie par
les magistrats de Carthage; il recevait très peu de secours, soit par
la jalousie d’un parti, soit par la trop grande confiance de l’autre.
Pendant qu’il resta avec son armée ensemble, il battit les Romains;
mais, lorsqu’il fallut qu’il mît des garnisons dans les villes, qu’il
défendît ses alliés, qu’il assiégeât les places, ou qu’il les empêchât
d’être assiégées, ses forces se trouvèrent trop petites, et il perdit
en détail une grande partie de son armée. Les conquêtes sont aisées à
faire, parce qu’on les fait avec toutes ses forces; elles sont
difficiles à conserver, parce qu’on ne les défend qu’avec une partie
de ses forces.
Chapitre V: De l’état de la Grèce, de la Macédoine, de la Syrie et
de l’Égypte, après l’abaissement des carthaginois
Je m’imagine qu’Annibal disait très peu de bons mots, et qu’il en
disait encore moins en faveur de Fabius et de Marcellus contre
lui-même. J’ai du regret de voir Tite-Live jeter ses fleurs sur ces
énormes colosses de l’Antiquité; je voudrais qu’il eût fait comme
Homère, qui néglige de les parer et sait si bien les faire mouvoir.
Encore faudrait-il que les discours qu’on fait tenir à Annibal
fussent sensés. Que si, en apprenant la défaite de son frère, il avoua
qu’il en prévoyait la ruine de Carthage, je ne sache rien de plus
propre à désespérer des peuples qui s’étaient donnés à lui, et à
décourager une armée qui attendait de si grandes récompenses après la
guerre.
Comme les Carthaginois, en Espagne, en Sicile, en Sardaigne,
n’opposaient aucune armée qui ne fût malheureuse, Annibal, dont les
ennemis se fortifiaient sans cesse, fut réduit à une guerre défensive.
Cela donna aux Romains la pensée de porter la guerre en Afrique;
Scipion y descendit; les succès qu’il y eut obligèrent les
Carthaginois à rappeler d’Italie Annibal, qui pleura de douleur en
cédant aux Romains cette terre où il les avait tant de fois vaincus.
Tout ce que peut faire un grand homme d’État et un grand
capitaine, Annibal le fit pour sauver sa patrie. N’ayant pu porter
Scipion à la paix, il donna une bataille où la Fortune sembla prendre
plaisir à confondre son habileté, son expérience et son bon sens.
Carthage reçut la paix, non pas d’un ennemi, mais d’un maître: elle
s’obligea de payer dix mille talents en cinquante années, à donner des
otages, à livrer ses vaisseaux et ses éléphants, à ne faire la guerre
à personne sans le consentement du peuple romain; et, pour la tenir
toujours humiliée, on augmenta la puissance de Massinisse, son ennemi
éternel.
Après l’abaissement des Carthaginois, Rome n’eut presque plus que
de petites guerres et de grandes victoires, au lieu qu’auparavant elle
avait eu de petites victoires et de grandes guerres.
Il y avait dans ces temps-là comme deux mondes séparés: dans l’un
combattaient les Carthaginois et les Romains; l’autre était agité par
des querelles qui duraient depuis la mort d’Alexandre; on n’y pensait
point à ce qui se passait en Occident ; car, quoique Philippe, roi de
Macédoine, eût fait un traité avec Annibal, il n’eut presque point de
suite, et ce prince, qui n’accorda aux Carthaginois que de très
faibles secours, ne fit que témoigner aux Romains une mauvaise volonté
inutile.
Lorsqu’on voit deux grands peuples se faire une guerre longue et
opiniâtre, c’est souvent une mauvaise politique de penser qu’on peut
demeurer spectateur tranquille: car celui des deux peuples qui est le
vainqueur entreprend d’abord de nouvelles guerres, et une nation de
soldats va combattre contre des peuples qui ne sont que citoyens.
Ceci parut bien clairement dans ces temps-là: car les Romains
eurent à peine dompté les Carthaginois qu’ils attaquèrent de nouveaux
peuples et parurent dans toute la terre pour tout envahir.
Il n’y avait pour lors dans l’Orient que quatre puissances
capables de résister aux Romains: la Grèce et les royaumes de
Macédoine, de Syrie et d’Égypte. Il faut voir quelle était la
situation de ces deux premières puissances, parce que les Romains
commencèrent par les soumettre.
Il y avait dans la Grèce trois peuples considérables; les
Étoliens, les Achaïens et les Béotiens; c’étaient des associations de
villes libres, qui avaient des assemblées générales et des magistrats
communs. Les Étoliens étaient belliqueux, hardis, téméraires, avides
du gain, toujours libres de leur parole et de leurs serments, enfin,
faisant la guerre sur la terre comme les pirates la font sur la mer.
Les Achaïens étaient sans cesse fatigués par des voisins ou des
défenseurs incommodes . Les Béotiens, les plus épais de tous les
Grecs, prenaient le moins de part qu’ils pouvaient aux affaires
générales: uniquement conduits par le sentiment présent du bien et du
mal, ils n’avaient pas assez d’esprit pour qu’il fût facile aux
orateurs de les agiter; et, ce qu’il y avait d’extraordinaire, leur
république se maintenait dans l’anarchie même .
Lacédémone avait conservé sa puissance, c’est-à-dire cet esprit
belliqueux que lui donnaient les institutions de Lycurgue. Les
Thessaliens étaient en quelque façon asservis par les Macédoniens. Les
rois d’Illyrie avaient déjà été extrêmement abattus par les Romains.
Les Acarnaniens et les Athamanes étaient ravagés tour à tour par les
forces de la Macédoine et de l’Étolie. Les Athéniens, sans forces par
eux-mêmes et sans alliés , n’étonnaient plus le monde que par leurs
flatteries envers les rois, et l’on ne montait plus sur la tribune où
avait parlé Démosthène, que pour proposer les décrets les plus lâches
et les plus scandaleux.
D’ailleurs, la Grèce était redoutable par sa situation, la force,
la multitude de ses villes, le nombre de ses soldats, sa police, ses
mœurs, ses lois: elle aimait la guerre, elle en connaissait l’art, et
elle aurait été invincible si elle avait été unie.
Elle avait bien été étonnée par le premier Philippe, Alexandre et
Antipater, mais non pas subjuguée, et les rois de Macédoine, qui ne
pouvaient se résoudre à abandonner leurs prétentions et leurs
espérances, s’obstinaient à travailler à l’asservir.
La Macédoine était presque entourée de montagnes inaccessibles;
les peuples en étaient très propres à la guerre, courageux,
obéissants, industrieux, infatigables, et il fallait bien qu’ils
tinssent ces qualités-là du climat, puisque encore aujourd’hui les
hommes de ces contrées sont les meilleurs soldats de l’empire des
Turcs.
La Grèce se maintenait par une espèce de balance: les
Lacédémoniens étaient, pour l’ordinaire, alliés des Étoliens, et les
Macédoniens l’étaient des Achaïens; mais, par l’arrivée des Romains,
tout équilibre fut rompu.
Comme les rois de Macédoine ne pouvaient pas entretenir un grand
nombre de troupes , le moindre échec était de conséquence; d’ailleurs,
ils pouvaient difficilement s’agrandir, parce que, leurs desseins
n’étant pas inconnus, on avait toujours les yeux ouverts sur leurs
démarches, et les succès qu’ils avaient dans les guerres entreprises
pour leurs alliés étaient un mal que ces mêmes alliés cherchaient
d’abord à réparer.
Mais les rois de Macédoine étaient ordinairement des princes
habiles. Leur monarchie n’était pas du nombre de celles qui vont par
une espèce d’allure donnée dans le commencement: continuellement
instruits par les périls et par les affaires, embarrassés dans tous
les démêlés des Grecs, il leur fallait gagner les principaux des
villes, éblouir les peuples, et diviser ou réunir les intérêts; enfin,
ils étaient obligés de payer de leur personne à chaque instant.
Philippe, qui, dans le commencement de son règne, s’était attiré
l’amour et la confiance des Grecs par sa modération, changea tout à
coup: il devint un cruel tyran dans un temps où il aurait dû être
juste par politique et par ambition . Il voyait, quoique de loin, les
Carthaginois et les Romains, dont les forces étaient immenses; il
avait fini la guerre à l’avantage de ses alliés et s’était réconcilié
avec les Étoliens. Il était naturel qu’il pensât à unir toute la Grèce
avec lui pour empêcher les étrangers de s’y établir; mais il l’irrita,
au contraire, par de petites usurpations, et, s’amusant à discuter de
vains intérêts, quand il s’agissait de son existence, par trois ou
quatre mauvaises actions, il se rendit odieux et détestable à tous les
Grecs.
Les Étoliens furent les plus irrités, et les Romains, saisissant
l’occasion de leur ressentiment, ou plutôt de leur folie, firent
alliance avec eux, entrèrent dans la Grèce, et l’armèrent contre
Philippe.
Ce prince fut vaincu à la journée des Cynocéphales, et cette
victoire fut due en partie à la valeur des Étoliens. Il fut si fort
consterné qu’il se réduisit à un traité qui était moins une paix qu’un
abandon de ses propres forces: il fit sortir ses garnisons de toute la
Grèce, livra ses vaisseaux, et s’obligea de payer mille talents en dix
années.
Polybe, avec son bon sens ordinaire, compare l’ordonnance des
Romains avec celle des Macédoniens, qui fut prise par tous les rois
successeurs d’Alexandre. Il fait voir les avantages et les
inconvénients de la phalange et de la légion; il donne la préférence à
l’ordonnance romaine, et il y a apparence qu’il a raison, si l’on en
juge par tous les événements de ces temps-là .
Ce qui avait beaucoup contribué à mettre les Romains en péril dans
la seconde guerre punique, c’est qu’Annibal arma d’abord ses soldats à
la romaine. Mais les Grecs ne changèrent ni leurs armes ni leur
manière de combattre; il ne leur vint point dans l’esprit de renoncer
à des usages avec lesquels ils avaient fait de si grandes choses.
Le succès que les Romains eurent contre Philippe fut le plus grand
de tous les pas qu’ils firent pour la conquête générale. Pour
s’assurer de la Grèce, ils abaissèrent par toutes sortes de voies les
Étoliens, qui les avaient aidés à vaincre; de plus, ils ordonnèrent
que chaque ville grecque qui avait été à Philippe ou à quelque autre
prince se gouvernerait dorénavant par ses propres lois.
On voit bien que ces petites républiques ne pouvaient être que
dépendantes. Les Grecs se livrèrent à une joie stupide et crurent être
libres en effet, parce que les Romains les déclaraient tels.
Les Étoliens, qui s’étaient imaginé qu’ils domineraient dans la
Grèce, voyant qu’ils n’avaient fait que se donner des maîtres, furent
au désespoir, et, comme ils prenaient toujours des résolutions
extrêmes, voulant corriger leurs folies par leurs folies, ils
appelèrent dans la Grèce Antiochus, roi de Syrie, comme ils y avaient
appelé les Romains.
Les rois de Syrie étaient les plus puissants des successeurs
d’Alexandre: car ils possédaient presque tous les États de Darius, à
l’Égypte près; mais il était arrivé des choses qui avaient fait que
leur puissance s’était beaucoup affaiblie.
Séleucus, qui avait fondé l’empire de Syrie, avait à la fin de sa
vie détruit le royaume de Lysimaque. Dans la confusion des choses,
plusieurs provinces se soulevèrent: les royaumes de Pergame, de
Cappadoce et de Bithynie se formèrent. Mais ces petits États timides
regardèrent toujours l’humiliation de leurs anciens maîtres comme une
fortune pour eux.
Comme les rois de Syrie virent toujours avec une envie extrême la
félicité du royaume d’Égypte, ils ne songèrent qu’à le conquérir; ce
qui fit que, négligeant l’Orient, ils y perdirent plusieurs provinces
et furent fort mal obéis dans les autres.
Enfin, les rois de Syrie tenaient la haute et la basse Asie. Mais
l’expérience a fait voir que, dans ce cas, lorsque la capitale et les
principales forces sont dans les provinces basses de l’Asie, on ne
peut pas conserver les hautes, et que, quand le siège de l’empire est
dans les hautes, on s’affaiblit en voulant garder les basses. L’empire
des Perses et celui de Syrie ne furent jamais si forts que celui des
Parthes, qui n’avait qu’une partie des provinces des deux premiers. Si
Cyrus n’avait pas conquis le royaume de Lydie, si Séleucus était resté
à Babylone et avait laissé les provinces maritimes aux successeurs
d’Antigone, l’empire des Perses aurait été invincible pour les Grecs,
et celui de Séleucus, pour les Romains. Il y a de certaines bornes que
la nature a données aux États pour mortifier l’ambition des hommes;
lorsque les Romains les passèrent, les Parthes les firent presque
toujours périr ; quand les Parthes osèrent les passer, ils furent
d’abord obligés de revenir; et, de nos jours, les Turcs, qui ont
avancé au-delà de ces limites, ont été contraints d’y rentrer.
Les rois de Syrie et d’Égypte avaient dans leur pays deux sortes
de sujets: les peuples conquérants et les peuples conquis. Ces
premiers, encore pleins de l’idée de leur origine, étaient très
difficilement gouvernés; ils n’avaient point cet esprit d’indépendance
qui nous porte à secouer le joug, mais cette impatience qui nous fait
désirer de changer de maître.
Mais la faiblesse principale du royaume de Syrie venait de celle
de la Cour, où régnaient des successeurs de Darius, et non pas
d’Alexandre. Le luxe, la vanité et la mollesse, qui, en aucun siècle,
n’ont quitté les cours d’Asie, régnaient surtout dans celle-ci. Le mal
passa au peuple et aux soldats et devint contagieux pour les Romains
mêmes, puisque la guerre qu’ils firent contre Antiochus est la vraie
époque de leur corruption.
Telle était la situation du royaume de Syrie lorsqu’Antiochus, qui
avait fait de grandes choses, entreprit la guerre contre les Romains.
Mais il ne se conduisit pas même avec la sagesse que l’on emploie dans
les affaires ordinaires. Annibal voulait qu’on renouvelât la guerre en
Italie, et qu’on gagnât Philippe, ou qu’on le rendît neutre. Antiochus
ne fit rien de cela. Il se montra dans la Grèce avec une petite partie
de ses forces, et, comme s’il avait voulu y voir la guerre, et non pas
la faire, il ne fut occupé que de ses plaisirs. II fut battu, s’enfuit
en Asie, plus effrayé que vaincu.
Philippe, dans cette guerre, entraîné par les Romains comme par un
torrent, les servit de tout son pouvoir et devint l’instrument de
leurs victoires. Le plaisir de se venger et de ravager l’Étolie, la
promesse qu’on lui diminuerait le tribut, et qu’on lui laisserait
quelques villes, des jalousies qu’il eut d’Antiochus, enfin, de petits
motifs le déterminèrent, et, n’osant concevoir la pensée de secouer le
joug, il ne songea qu’à l’adoucir.
Antiochus jugea si mal des affaires qu’il s’imagina que les
Romains le laisseraient tranquille en Asie. Mais ils l’y suivirent. II
fut vaincu encore, et, dans sa consternation, il consentit au traité
le plus infâme qu’un grand prince ait jamais fait.
Je ne sache rien de si magnanime que la résolution que prit un
monarque qui a régné de nos jours , de s’ensevelir plutôt sous les
débris du trône que d’accepter des propositions qu’un roi ne doit pas
entendre; il avait l’âme trop fière pour descendre plus bas que ses
malheurs ne l’avaient mis, et il savait bien que le courage peut
raffermir une couronne, et que l’infamie ne le fait jamais.
C’est une chose commune de voir des princes qui savent donner une
bataille; il y en a bien peu qui sachent faire une guerre, qui soient
également capables de se servir de la Fortune et de l’attendre, et
qui, avec cette disposition d’esprit qui donne de la méfiance avant
que d’entreprendre, aient celle de ne craindre plus rien après avoir
entrepris.
Après l’abaissement d’Antiochus, il ne restait plus que de petites
puissances, si l’on en excepte l’Égypte, qui, par sa situation, sa
fécondité, son commerce, le nombre de ses habitants, ses forces de mer
et de terre, aurait pu être formidable. Mais la cruauté de ses rois,
leur lâcheté, leur avarice, leur imbécillité, leurs affreuses
voluptés, les rendirent si odieux à leurs sujets qu’ils ne se
soutinrent la plupart du temps que par la protection des Romains.
C’était, en quelque façon, une loi fondamentale de la couronne
d’Égypte que les sœurs succédaient avec les frères, et, afin de
maintenir l’unité dans le gouvernement, on mariait le frère avec la
sœur. Or il est difficile de rien imaginer de plus pernicieux dans la
politique qu’un pareil ordre de succession: car, tous les petits
démêlés domestiques devenant des désordres dans l’État; celui des deux
qui avait le moindre chagrin soulevait d’abord contre l’autre le
peuple d’Alexandrie, populace immense, toujours prête à se joindre au
premier de ses rois qui voulait l’agiter. De plus, les royaumes de
Cyrène et de Chypre étant ordinairement entre les mains d’autres
princes de cette maison, avec des droits réciproques sur le tout, il
arrivait qu’il y avait presque toujours des princes régnants et des
prétendants à la couronne, que ces rois étaient sur un trône
chancelant, et que, mal établis au-dedans, ils étaient sans pouvoir
au-dehors.
Les forces des rois d’Égypte, comme celles des autres rois d’Asie,
consistaient dans leurs auxiliaires grecs. Outre l’esprit de liberté,
d’honneur et de gloire qui animait les Grecs, ils s’occupaient sans
cesse à toutes sortes d’exercices du corps: ils avaient dans leurs
principales villes des jeux établis, où les vainqueurs obtenaient des
couronnes aux yeux de toute la Grèce; ce qui donnait une émulation
générale. Or, dans un temps où l’on combattait avec des armes dont le
succès dépendait de la force et de l’adresse de celui qui s’en
servait, on ne peut douter que des gens ainsi exercés n’eussent de
grands avantages sur cette foule de Barbares pris indifféremment et
menés sans choix à la guerre, comme les armées de Darius le firent
bien voir.
Les Romains, pour priver les rois d’une telle milice et leur ôter
sans bruit leurs principales forces, firent deux choses: premièrement,
ils établirent peu à peu comme une maxime, chez les villes grecques,
qu’elles ne pourraient avoir aucune alliance, accorder du secours ou
faire la guerre à qui que ce fût, sans leur consentement; de plus,
dans leurs traités avec les rois, ils leur défendirent de faire
aucunes levées chez les alliés des Romains; ce qui les réduisit à
leurs troupes nationales .
Chapitre VI: De la conduite que les romains tinrent pour soumettre
tous les peuples
Dans le cours de tant de prospérités, où l’on se néglige pour
l’ordinaire, le Sénat agissait toujours avec la même profondeur, et,
pendant que les armées consternaient tout, il tenait à terre ceux
qu’il trouvait abattus.
Il s’érigea en tribunal qui jugea tous les peuples à la fin de
chaque guerre, il décidait des peines et des récompenses que chacun
avait méritées; il ôtait une partie du domaine du peuple vaincu pour
la donner aux alliés; en quoi il faisait deux choses: il attachait à
Rome des rois dont elle avait peu à craindre et beaucoup à espérer, et
il en affaiblissait d’autres dont elle n’avait rien à espérer et tout
à craindre.
On se servait des alliés pour faire la guerre à un ennemi; mais
d’abord on détruisit les destructeurs. Philippe fut vaincu par le
moyen des Étoliens, qui furent anéantis d’abord après, pour s’être
joints à Antiochus. Antiochus fut vaincu par le secours des Rhodiens;
mais, après qu’on leur eut donné des récompenses éclatantes, on les
humilia pour jamais, sous prétexte qu’ils avaient demandé qu’on fît la
paix avec Persée.
Quand ils avaient plusieurs ennemis sur les bras, ils accordaient
une trêve au plus faible, qui se croyait heureux de l’obtenir,
comptant pour beaucoup d’avoir différé sa ruine.
Lorsque l’on était occupé à une grande guerre, le Sénat
dissimulait toutes sortes d’injures et attendait dans le silence que
le temps de la punition fût venu. Que si quelque peuple lui envoyait
les coupables, il refusait de les punir, aimant mieux tenir toute la
nation pour criminelle et se réserver une vengeance utile.
Comme ils faisaient à leurs ennemis des maux inconcevables, il ne
se formait guère de ligues contre eux car celui qui était le plus
éloigné du péril ne voulait pas en approcher.
Par là, ils recevaient rarement la guerre, mais la faisaient
toujours dans le temps, de la manière et avec ceux qu’il leur
convenait, et, de tant de peuples qu’ils attaquèrent, il y en a bien
peu qui n’eussent souffert toutes sortes d’injures si l’on avait voulu
les laisser en paix.
Leur coutume étant de parler toujours en maîtres, les ambassadeurs
qu’ils envoyaient chez les peuples qui n’avaient point encore senti
leur puissance étaient sûrement maltraités; ce qui était un prétexte
sûr pour faire une nouvelle guerre .
Comme ils ne faisaient jamais la paix de bonne foi, et que, dans
le dessein d’envahir tout, leurs traités n’étaient proprement que des
suspensions de guerre, ils y mettaient des conditions qui commençaient
toujours la ruine de l’État qui les acceptait: ils faisaient sortir
les garnisons des places fortes, ou bornaient le nombre des troupes de
terre, ou se faisaient livrer les chevaux ou les éléphants, et, si ce
peuple était puissant sur la mer, ils l’obligeaient de brûler ses
vaisseaux et quelquefois d’aller habiter plus avant dans les terres.
Après avoir détruit les armées d’un prince, ils ruinaient ses
finances par des taxes excessives ou un tribut, sous prétexte de lui
faire payer les frais de la guerre: nouveau genre de tyrannie, qui le
forçait d’opprimer ses sujets et de perdre leur amour.
Lorsqu’ils accordaient la paix à quelque prince, ils prenaient
quelqu’un de ses frères ou de ses enfants en otage; ce qui leur
donnait le moyen de troubler son royaume à leur fantaisie. Quand ils
avaient le plus proche héritier, ils intimidaient le possesseur; s’ils
n’avaient qu’un prince d’un degré éloigné, ils s’en servaient pour
animer les révoltes des peuples.
Quand quelque prince ou quelque peuple s’était soustrait de
l’obéissance de son souverain, ils lui accordaient d’abord le titre
d’allié du peupleromain , et, par là, ils le rendaient sacré et
inviolable; de manière qu’il n’y avait point de roi, quelque grand
qu’il fût, qui pût un moment être sûr de ses sujets, ni même de sa
famille.
Quoique le titre de leur allié fût une espèce de servitude, il
était néanmoins très recherché : car on était sûr que l’on ne recevait
d’injures que d’eux, et l’on avait sujet d’espérer qu’elles seraient
moindres; ainsi il n’y avait point de services que les peuples et les
rois ne fussent prêts de rendre, ni de bassesses qu’ils ne fissent
pour l’obtenir.
Ils avaient plusieurs sortes d’alliés. Les uns leur étaient unis
par des privilèges et une participation de leur grandeur, comme les
Latins et les Herniques; d’autres, par l’établissement même, comme
leurs colonies; quelques-uns, par les bienfaits, comme furent
Massinisse, Euménès et Attalus, qui tenaient d’eux leur royaume ou
leur agrandissement; d’autres, par des traités libres, et ceux-là
devenaient sujets par un long usage de l’alliance, comme les rois
d’Égypte, de Bithynie, de Cappadoce, et la plupart des villes
grecques; plusieurs, enfin, par des traités forcés et par la loi de
leur sujétion, comme Philippe et Antiochus, car ils n’accordaient
point de paix à un ennemi qui ne contînt une alliance, c’est-à-dire
qu’ils ne soumettaient point de peuple qui ne leur servît à en
abaisser d’autres.
Lorsqu’ils laissaient la liberté à quelques villes, ils y
faisaient d’abord naître deux factions : l’une défendait les lois et
la liberté du pays, l’autre soutenait qu’il n’y avait de loi que la
volonté des Romains; et, comme cette dernière faction était toujours
la plus puissante, on voit bien qu’une pareille liberté n’était qu’un
nom.
Quelquefois ils se rendaient maîtres d’un pays sous prétexte de
succession: ils entrèrent en Asie, en Bithynie, en Libye, par les
testaments d’Attalus, de Nicomède et d’Appion, et l’Égypte fut
enchaînée par celui du roi de Cyrène.
Pour tenir les grands princes toujours faibles, ils ne voulaient
pas qu’ils reçussent dans leur alliance ceux à qui ils avaient accordé
la leur , et, comme ils ne la refusaient à aucun des voisins d’un
prince puissant, cette condition, mise dans un traité de paix, ne lui
laissait plus d’alliés.
De plus, lorsqu’ils avaient vaincu quelque prince considérable,
ils mettaient dans le traité qu’il ne pourrait faire la guerre pour
ses différends avec les alliés des Romains (c’est-à-dire,
ordinairement, avec tous ses voisins), mais qu’il les mettrait en
arbitrage; ce qui lui ôtait pour l’avenir la puissance militaire.
Et, pour se la réserver toute, ils en privaient leurs alliés
mêmes: dès que ceux-ci avaient le moindre démêlé, ils envoyaient des
ambassadeurs qui les obligeaient de faire la paix. Il n’y a qu’à voir
comme ils terminèrent les guerres d’Attalus et de Prusias.
Quand quelque prince avait fait une conquête, qui souvent l’avait
épuisé, un ambassadeur romain survenait d’abord, qui la lui arrachait
des mains. Entre mille exemples, on peut se rappeler comment, avec une
parole, ils chassèrent d’Égypte Antiochus.
Sachant combien les peuples d’Europe étaient propres à la guerre,
ils établirent comme une loi qu’il ne serait permis à aucun roi d’Asie
d’entrer en Europe et d’y assujettir quelque peuple que ce fût . Le
principal motif de la guerre qu’ils firent à Mithridate fut que,
contre cette défense, il avait soumis quelques Barbares .
Lorsqu’ils voyaient que deux peuples étaient en guerre, quoiqu’ils
n’eussent aucune alliance, ni rien à démêler avec l’un ni avec
l’autre, ils ne laissaient pas de paraître sur la scène, et, comme nos
chevaliers errants, ils prenaient le parti du plus faible. C’était,
dit Denys d’Halicarnasse , une ancienne coutume des Romains d’accorder
toujours leur secours à quiconque venait l’implorer.
Ces coutumes des Romains n’étaient point quelques faits
particuliers arrivés par hasard; c’étaient des principes toujours
constants, et cela se peut voir aisément: car les maximes dont ils
firent usage contre les plus grandes puissances furent précisément
celles qu’ils avaient employées dans les commencements contre les
petites villes qui étaient autour d’eux.
Ils se servirent d’Euménès et de Massinisse pour subjuguer
Philippe et Antiochus, comme ils s’étaient servis des Latins et des
Herniques pour subjuguer les Volsques et les Toscans; ils se firent
livrer les flottes de Carthage et des rois d’Asie, comme ils s’étaient
fait donner les barques d’Antium; ils ôtèrent les liaisons politiques
et civiles entre les quatre parties de la Macédoine, comme ils avaient
autrefois rompu l’union des petites villes latines .
Mais surtout leur maxime constante fut de diviser. La république
d’Achaïe était formée par une association de villes libres; le Sénat
déclara que chaque ville se gouvernerait dorénavant par ses propres
lois, sans dépendre d’une autorité commune.
La république des Béotiens était pareillement une ligue de
plusieurs villes. Mais, comme, dans la guerre contre Persée, les unes
suivirent le parti de ce prince, les autres, celui des Romains,
ceux-ci les reçurent en grâce moyennant la dissolution de l’alliance
commune.
Si un grand prince qui a régné de nos jours avait suivi ces
maximes, lorsqu’il vit un de ses voisins détrôné, il aurait employé de
plus grandes forces pour le soutenir et le borner dans l’île qui lui
resta fidèle: en divisant la seule puissance qui pût s’opposer à ses
desseins, il aurait tiré d’immenses avantages du malheur même de son
allié.
Lorsqu’il y avait quelques disputes dans un État, ils jugeaient
d’abord l’affaire, et, par là, ils étaient sûrs de n’avoir contre eux
que la partie qu’ils avaient condamnée. Si c’était des princes du même
sang qui se disputaient la couronne, ils les déclaraient quelquefois
tous deux rois ; si l’un d’eux était en bas âge , ils décidaient en sa
faveur, et ils en prenaient la tutelle, comme protecteurs de
l’univers. Car ils avaient porté les choses au point que les peuples
et les rois étaient leurs sujets sans savoir précisément par quel
titre, étant établi que c’était assez d’avoir ouï parler d’eux pour
devoir leur être soumis.
Ils ne faisaient jamais de guerres éloignées sans s’être procuré
quelque allié auprès de l’ennemi qu’ils attaquaient, qui pût joindre
ses troupes à l’armée qu’ils envoyaient, et, comme elle n’était jamais
considérable par le nombre, ils observaient toujours d’en tenir une
autre dans la province la plus voisine de l’ennemi et une troisième
dans Rome, toujours prête à marcher . Ainsi ils n’exposaient qu’une
très petite partie de leurs forces, pendant que leur ennemi mettait au
hasard toutes les siennes .
Quelquefois ils abusaient de la subtilité des termes de leur
langue: ils détruisirent Carthage, disant qu’ils avaient promis de
conserver la cité, et non pas la ville. On sait comment les Étoliens,
qui s’étaient abandonnés à leur foi, furent trompés: les Romains
prétendirent que la signification de ces mots: s’abandonner à la foi
d’un ennemi , emportait la perte de toutes sortes de choses: des
personnes, des terres, des villes, des temples et des sépultures même.
Ils pouvaient même donner à un traité une interprétation
arbitraire: ainsi, lorsqu’ils voulurent abaisser les Rhodiens, ils
dirent qu’ils ne leur avaient pas donné autrefois la Lycie comme
présent, mais comme amie et alliée.
Lorsqu’un de leurs généraux faisait la paix pour sauver son armée
prête à périr, le Sénat, qui ne la ratifiait point, profitait de cette
paix et continuait la guerre. Ainsi, quand Jugurtha eut enfermé une
armée romaine, et qu’il l’eut laissée aller sous la foi d’un traité,
on se servit contre lui des troupes mêmes qu’il avait sauvées; et,
lorsque les Numantins eurent réduit vingt mille Romains prêts à mourir
de faim à demander la paix, cette paix, qui avait sauvé tant de
citoyens, fut rompue à Rome, et l’on éluda la foi publique en envoyant
le consul qui l’avait signée .
Quelquefois ils traitaient de la paix avec un prince sous des
conditions raisonnables, et, lorsqu’il les avait exécutées, ils en
ajoutaient de telles, qu’il était forcé de recommencer la guerre.
Ainsi, quand ils se furent fait livrer par Jugurtha ses éléphants, ses
chevaux, ses trésors, ses transfuges, ils lui demandèrent de livrer sa
personne: chose qui, étant pour un prince le dernier des malheurs, ne
peut jamais faire une condition de paix .
Enfin, ils jugèrent les rois pour leurs fautes et leurs crimes
particuliers: ils écoutèrent les plaintes de tous ceux qui avaient
quelques démêlés avec Philippe, ils envoyèrent des députés pour
pourvoir à leur sûreté; et ils firent accuser Persée devant eux pour
quelques meurtres et quelques querelles avec des citoyens des villes
alliées.
Comme on jugeait de la gloire d’un général par la quantité de l’or
et de l’argent qu’on portait à son triomphe, il ne laissait rien à
l’ennemi vaincu. Rome s’enrichissait toujours, et chaque guerre la
mettait en état d’en entreprendre une autre.
Les peuples qui étaient amis ou alliés se ruinaient tous par les
présents immenses qu’ils faisaient pour conserver la faveur ou
l’obtenir plus grande, et la moitié de l’argent qui fut envoyé pour ce
sujet aux Romains aurait suffi pour les vaincre .
Maîtres de l’univers, ils s’en attribuèrent tous les trésors:
ravisseurs moins injustes en qualité de conquérants qu’en qualité de
législateurs. Ayant su que Ptolomée, roi de Chypre, avait des
richesses immenses, ils firent une loi, sur la proposition d’un
tribun, par laquelle ils se donnèrent l’hérédité d’un homme vivant et
la confiscation d’un prince allié .
Bientôt la cupidité des particuliers acheva d’enlever ce qui avait
échappé à l’avarice publique. Les magistrats et les gouverneurs
vendaient aux rois leurs injustices. Deux compétiteurs se ruinaient à
l’envi pour acheter une protection toujours douteuse contre un rival
qui n’était pas entièrement épuisé: car on n’avait pas même cette
justice des brigands, qui portent une certaine probité dans l’exercice
du crime. Enfin, les droits légitimes ou usurpés ne se soutenant que
par de l’argent, les princes, pour en avoir, dépouillaient les
temples, confisquaient les biens des plus riches citoyens. On faisait
mille crimes pour donner aux Romains tout l’argent du monde.
Mais rien ne servit mieux Rome que le respect qu’elle imprima à la
terre. Elle mit d’abord les rois dans le silence et les rendit comme
stupides; il ne s’agissait pas du degré de leur puissance, mais leur
personne propre était attaquée: risquer une guerre, c’était s’exposer
à la captivité, à la mort, à l’infamie du triomphe. Ainsi des rois qui
vivaient dans le faste et dans les délices n’osaient jeter des regards
fixes sur le peuple romain, et, perdant le courage, ils attendaient de
leur patience et de leurs bassesses quelque délai aux misères dont ils
étaient menacés .
Remarquez, je vous prie, la conduite des Romains. Après la défaite
d’Antiochus, ils étaient maîtres de l’Afrique, de l’Asie et de la
Grèce, sans y avoir presque de ville en propre. Il semblait qu’ils ne
conquissent que pour donner; mais ils restaient si bien les maîtres
que, lorsqu’ils faisaient la guerre à quelque prince, ils
l’accablaient, pour ainsi dire, du poids de tout l’univers.
Il n’était pas temps encore de s’emparer des pays conquis. S’ils
avaient gardé les villes prises à Philippe, ils auraient fait ouvrir
les yeux aux Grecs; si, après la seconde guerre punique ou celle
contre Antiochus, ils avaient pris des terres en Afrique ou en Asie,
ils n’auraient pu conserver des conquêtes si peu solidement établies .
Il fallait attendre que toutes les nations fussent accoutumées à
obéir comme libres et comme alliées, avant de leur commander comme
sujettes, et qu’elles eussent été se perdre peu à peu dans la
République romaine.
Voyez le traité qu’ils firent avec les Latins après la victoire du
lac Régille ; il fut un des principaux fondements de leur puissance.
On n’y trouve pas un seul mot qui puisse faire soupçonner l’empire.
C’était une manière lente de conquérir: on vainquait un peuple, et
on se contentait de l’affaiblir; on lui imposait des conditions qui le
minaient insensiblement; s’il se relevait, on l’abaissait encore
davantage, et il devenait sujet, sans qu’on pût donner une époque de
sa sujétion.
Ainsi Rome n’était pas proprement une monarchie ou une république,
mais la tête du corps formé par tous les peuples du monde .
Si les Espagnols, après la conquête du Mexique et du Pérou,
avaient suivi ce plan, ils n’auraient pas été obligés de tout détruire
pour tout conserver.
C’est la folie des conquérants de vouloir donner à tous les
peuples leurs lois et leurs coutumes; cela n’est bon à rien: car, dans
toute sorte de gouvernement, on est capable d’obéir.
Mais, Rome n’imposant aucunes lois générales, les peuples
n’avaient point entre eux de liaisons dangereuses; ils ne faisaient un
corps que par une obéissance commune, et, sans être compatriotes, ils
étaient tous romains.
On objectera peut-être que les empires fondés sur les lois des
fiefs n’ont jamais été durables, ni puissants. Mais il n’y a rien au
monde de si contradictoire que le plan des Romains et celui des
Barbares; et, pour n’en dire qu’un mot: le premier était l’ouvrage de
la force; l’autre, de la faiblesse; dans l’un, la sujétion était
extrême; dans l’autre, l’indépendance. Dans les pays conquis par les
nations germaniques, le pouvoir était dans la main des vassaux; le
droit seulement, dans la main du prince. C’était tout le contraire
chez les Romains.
Chapitre VII: Comment Mithridate put leur résister
De tous les rois que les Romains attaquèrent, Mithridate seul se
défendit avec courage et les mit en péril.
La situation de ses États était admirable pour leur faire la
guerre. Ils touchaient au pays inaccessible du Caucase, rempli de
nations féroces dont on pouvait se servir. De là, ils s’étendaient sur
la mer du Pont. Mithridate la couvrait de ses vaisseaux et allait
continuellement acheter de nouvelles armées de Scythes. L’Asie était
ouverte à ses invasions. Il était riche, parce que ses villes sur le
Pont-Euxin faisaient un commerce avantageux avec des nations moins
industrieuses qu’elles.
Les proscriptions, dont la coutume commença dans ces temps-là,
obligèrent plusieurs Romains de quitter leur patrie. Mithridate les
reçut à bras ouverts: il forma des légions où il les fit entrer, qui
furent ses meilleures troupes .
D’un autre côté, Rome, travaillée par ses dissensions civiles,
occupée de maux plus pressants, négligea les affaires d’Asie et laissa
Mithridate suivre ses victoires ou respirer après ses défaites.
Rien n’avait plus perdu la plupart des rois que le désir manifeste
qu’ils témoignaient de la paix: ils avaient détourné par là tous les
autres peuples de partager avec eux un péril dont ils voulaient tant
sortir eux-mêmes. Mais Mithridate fit d’abord sentir à toute la terre
qu’il était ennemi des Romains, et qu’il le serait toujours.
Enfin, les villes de Grèce et d’Asie, voyant que le joug des
Romains s’appesantissait tous les jours sur elles, mirent leur
confiance dans ce roi barbare, qui les appelait à la liberté.
Cette disposition des choses produisit trois grandes guerres, qui
forment un des beaux morceaux de l’histoire romaine, parce qu’on n’y
voit pas des princes déjà vaincus par les délices et l’orgueil, comme
Antiochus et Tigrane, ou par la crainte, comme Philippe, Persée et
Jugurtha, mais un roi magnanime, qui, dans les adversités, tel qu’un
lion qui regarde ses blessures, n’en était que plus indigné.
Elles sont singulières, parce que les révolutions y sont
continuelles et toujours inopinées: car, si Mithridate pouvait
aisément réparer ses armées, il arrivait aussi que, dans les revers,
où l’on a plus besoin d’obéissance et de discipline, ses troupes
barbares l’abandonnaient; s’il avait l’art de solliciter les peuples
et de faire révolter les villes, il éprouvait, à son tour, des
perfidies de la part de ses capitaines, de ses enfants et de ses
femmes; enfin, s’il eut affaire à des généraux romains malhabiles, on
envoya contre lui, en divers temps, Sylla, Lucullus et Pompée.
Ce prince, après avoir battu les généraux romains et fait la
conquête de l’Asie, de la Macédoine et de la Grèce, ayant été vaincu à
son tour par Sylla, réduit par un traité à ses anciennes limites,
fatigué par les généraux romains, devenu encore une fois leur
vainqueur et le conquérant de l’Asie, chassé par Lucullus, suivi dans
son propre pays, fut obligé de se retirer chez Tigrane, et, le voyant
perdu sans ressource, après sa défaite, ne comptant plus que sur
lui-même, il se réfugia dans ses propres États et s’y rétablit.
Pompée succéda à Lucullus, et Mithridate en fut accablé: il fuit
de ses États, et, passant l’Araxe, il marcha de péril en péril par le
pays des Laziens, et, ramassant dans son chemin ce qu’il trouva de
Barbares, il parut dans le Bosphore, devant son fils Maccharès, qui
avait fait sa paix avec les Romains .
Dans l’abîme où il était, il forma le dessein de porter la guerre
en Italie et d’aller à Rome avec les mêmes nations qui l’asservirent
quelques siècles après, et par le même chemin qu’elles tinrent .
Trahi par Pharnace, un autre de ses fils, et par une armée
effrayée de la grandeur de ses entreprises et des hasards qu’il allait
chercher, il mourut en roi.
Ce fut alors que Pompée, dans la rapidité de ses victoires, acheva
le pompeux ouvrage de la grandeur de Rome. Il unit au corps de son
empire des pays infinis; ce qui servit plus au spectacle de la
magnificence romaine qu’à sa vraie puissance. Et, quoiqu’il parût par
les écriteaux portés à son triomphe qu’il avait augmenté le revenu du
fisc de plus d’un tiers, le pouvoir n’augmenta pas, et la liberté
publique n’en fut que plus exposée .
Chapitre VIII: Des divisions qui furent toujours dans la ville
Pendant que Rome conquérait l’univers, il y avait dans ses
murailles une guerre cachée: c’étaient des feux comme ceux de ces
volcans qui sortent sitôt que quelque matière vient en augmenter la
fermentation.
Après l’expulsion des Rois, le gouvernement était devenu
aristocratique: les familles patriciennes obtenaient seules toutes les
magistratures, toutes les dignités et, par conséquent, tous les
honneurs militaires et civils .
Les patriciens, voulant empêcher le retour des Rois, cherchèrent à
augmenter le mouvement qui était dans l’esprit du peuple. Mais ils
firent plus qu’ils ne voulurent: à force de lui donner de la haine
pour les Rois, ils lui donnèrent un désir immodéré de la liberté.
Comme l’autorité royale avait passé tout entière entre les mains des
consuls, le peuple sentit que cette liberté dont on voulait lui donner
tant d’amour, il ne l’avait pas; il chercha donc à abaisser le
consulat, à avoir des magistrats plébéiens, et à partager avec les
nobles les magistratures curules. Les patriciens furent forcés de lui
accorder tout ce qu’il demanda: car, dans une ville où la pauvreté
était la vertu publique, où les richesses, cette voie sourde pour
acquérir la puissance, étaient méprisées, la naissance et les dignités
ne pouvaient pas donner de grands avantages. La puissance devait donc
revenir au plus grand nombre, et l’aristocratie, se changer peu à peu
en un État populaire.
Ceux qui obéissent à un roi sont moins tourmentés d’envie et de
jalousie que ceux qui vivent dans une aristocratie héréditaire. Le
prince est si loin de ses sujets qu’il n’en est presque pas vu, et il
est si fort au-dessus d’eux qu’ils ne peuvent imaginer aucun rapport
qui puisse les choquer. Mais les nobles qui gouvernent sont sous les
yeux de tous et ne sont pas si élevés que des comparaisons odieuses ne
se fassent sans cesse. Aussi a-t-on vu de tout temps, et le voit-on
encore, le peuple détester les sénateurs. Les républiques où la
naissance ne donne aucune part au gouvernement sont à cet égard les
plus heureuses: car le peuple peut moins envier une autorité qu’il
donne à qui il veut, et qu’il reprend à sa fantaisie.
Le peuple, mécontent des patriciens, se retira sur le Mont-Sacré.
On lui envoya des députés, qui l’apaisèrent, et, comme chacun se
promit secours l’un à l’autre en cas que les patriciens ne tinssent
pas les paroles données , ce qui eût causé, à tous les instants, des
séditions et aurait troublé toutes les fonctions des magistrats, on
jugea qu’il valait mieux créer une magistrature qui pût empêcher les
injustices faites à un plébéien . Mais, par une maladie éternelle des
hommes, les plébéiens, qui avaient obtenu des tribuns pour se
défendre, s’en servirent pour attaquer: ils enlevèrent peu à peu
toutes les prérogatives des patriciens. Cela produisit des
contestations continuelles. Le peuple était soutenu ou plutôt animé
par ses tribuns, et les patriciens étaient défendus par le Sénat, qui
était presque tout composé de patriciens, qui était plus porté pour
les maximes anciennes, et qui craignait que la populace n’élevât à la
tyrannie quelque tribun.
Le peuple employait pour lui ses propres forces et sa supériorité
dans les suffrages, ses refus d’aller à la guerre, ses menaces de se
retirer, la partialité de ses lois, enfin, ses jugements contre ceux
qui lui avaient fait trop de résistance. Le Sénat se défendait par sa
sagesse, sa justice et l’amour qu’il inspirait pour la patrie, par ses
bienfaits et une sage dispensation des trésors de la République, par
le respect que le peuple avait pour la gloire des principales familles
et la vertu des grands personnages ; par la religion même, les
institutions anciennes et la suppression des jours d’assemblée sous
prétexte que les auspices n’avaient pas été favorables, par les
clients, par l’opposition d’un tribun à un autre, par la création d’un
dictateur , les occupations d’une nouvelle guerre ou les malheurs qui
réunissaient tous les intérêts, enfin, par une condescendance
paternelle à accorder au peuple une partie de ses demandes pour lui
faire abandonner les autres, et cette maxime constante de préférer la
conservation de la République aux prérogatives de quelque ordre ou de
quelque magistrature que ce fût.
Dans la suite des temps, lorsque les plébéiens eurent tellement
abaissé les patriciens que cette distinction de famille devint vaine ,
et que les unes et les autres furent indifféremment élevées aux
honneurs, il y eut de nouvelles disputes entre le bas peuple, agité
par ses tribuns, et les principales familles patriciennes ou
plébéiennes, qu’on appela les nobles, et qui avaient pour elles le
Sénat, qui en était composé. Mais, comme les mœurs anciennes n’étaient
plus, que des particuliers avaient des richesses immenses, et qu’il
est impossible que les richesses ne donnent du pouvoir, les nobles
résistèrent avec plus de force que les patriciens n’avaient fait; ce
qui fut cause de la mort des Gracques et de plusieurs de ceux qui
travaillèrent sur leur plan .
Il faut que je parle d’une magistrature qui contribua beaucoup à
maintenir le gouvernement de Rome: ce fut celle des censeurs. Ils
faisaient le dénombrement du peuple, et, de plus, comme la force de la
République consistait dans la discipline, l’austérité des mœurs et
l’observation constante de certaines coutumes, ils corrigeaient les
abus que la loi n’avait pas prévus, ou que le magistrat ordinaire ne
pouvait pas punir . Il y a de mauvais exemples qui sont pires que les
crimes, et plus d’États ont péri parce qu’on a violé les mœurs, que
parce qu’on a violé les lois. À Rome, tout ce qui pouvait introduire
des nouveautés dangereuses, changer le cœur ou l’esprit du citoyen, et
en empêcher, si j’ose me servir de ce terme, la perpétuité, les
désordres domestiques ou publics, étaient réformés par les censeurs :
ils pouvaient chasser du Sénat qui ils voulaient, ôter à un chevalier
le cheval qui lui était entretenu par le public, mettre un citoyen
dans une autre tribu et même parmi ceux qui payaient les charges de la
ville sans avoir part à ses privilèges .
M. Livius nota le peuple même, et, de trente-cinq tribus, il en
mit trente-quatre au rang de ceux qui n’avaient point de part aux
privilèges de la ville . "Car, disait-il, après m’avoir condamné, vous
m’avez fait consul et censeur. Il faut donc que vous ayez prévariqué
une fois, en m’infligeant une peine, ou deux fois, en me créant consul
et ensuite censeur."
M. Duronius, tribun du peuple, fut chassé du Sénat par les
censeurs parce que, pendant sa magistrature, il avait abrogé la loi
qui bornait les dépenses des festins .
C’était une institution bien sage: ils ne pouvaient ôter à
personne une magistrature, parce que cela aurait troublé l’exercice de
la puissance publique ; mais ils faisaient déchoir de l’ordre et du
rang et privaient, pour ainsi dire, un citoyen de sa noblesse
particulière.
Servius Tullius avait fait la fameuse division par centuries, que
Tite-Live et Denys d’Halicarnasse nous ont si bien expliquée. Il avait
distribué cent quatre-vingt-treize centuries en six classes et mis
tout le bas peuple dans la dernière centurie, qui formait seule la
sixième classe. On voit que cette disposition excluait le bas peuple
du suffrage, non pas de droit, mais de fait. Dans la suite, on régla
qu’excepté dans quelques cas particuliers on suivrait dans les
suffrages la division par tribus. Il y en avait trente-cinq, qui
donnaient chacune leur voix: quatre de la ville et trente-une de la
campagne. Les principaux citoyens, tous laboureurs, entrèrent
naturellement dans les tribus de la campagne, et celles de la ville
reçurent le bas peuple , qui, y étant enfermé, influait très peu dans
les affaires, et cela était regardé comme le salut de la République.
Et, quand Fabius remit dans les quatre tribus de la ville le menu
peuple, qu’Appius Claudius avait répandu dans toutes, il en acquit le
surnom de Très Grand . Les censeurs jetaient les yeux, tous les cinq
ans, sur la situation actuelle de la République et distribuaient de
manière le peuple, dans ses diverses tribus, que les tribuns et les
ambitieux ne pussent pas se rendre maîtres des suffrages, et que le
peuple même ne pût pas abuser de son pouvoir .
Le gouvernement de Rome fut admirable en ce que, depuis sa
naissance, sa constitution se trouva telle, soit par l’esprit du
peuple, la force du Sénat ou l’autorité de certains magistrats, que
tout abus du pouvoir y put toujours être corrigé.
Carthage périt parce que, lorsqu’il fallut retrancher les abus,
elle ne put souffrir la main de son Annibal même. Athènes tomba parce
que ses erreurs lui parurent si douces qu’elle ne voulut pas en
guérir. Et, parmi nous, les républiques d’Italie, qui se vantent de la
perpétuité de leur gouvernement, ne doivent se vanter que de la
perpétuité de leurs abus; aussi n’ont-elles pas plus de liberté que
Rome n’en eut du temps des Décemvirs .
Le gouvernement d’Angleterre est plus sage, parce qu’il y a un
corps qui l’examine continuellement, et qui s’examine continuellement
lui-même, et telles sont ses erreurs qu’elles ne sont jamais longues,
et que, par l’esprit d’attention qu’elles donnent à la Nation, elles
sont souvent utiles.
En un mot, un gouvernement libre, c’est-à-dire toujours agité, ne
saurait se maintenir s’il n’est, par ses propres lois, capable de
correction.
Chapitre IX: Deux causes de la perte de Rome
Lorsque la domination de Rome était bornée dans l’Italie, la
République pouvait facilement subsister. Tout soldat était également
citoyen: chaque consul levait une armée, et d’autres citoyens allaient
à la guerre sous celui qui succédait. Le nombre des troupes n’étant
pas excessif, on avait attention à ne recevoir dans la milice que des
gens qui eussent assez de bien pour avoir intérêt à la conservation de
la ville . Enfin, le Sénat voyait de près la conduite des généraux et
leur ôtait la pensée de rien faire contre leur devoir.
Mais, lorsque les légions passèrent les Alpes et la mer, les gens
de guerre, qu’on était obligé de laisser pendant plusieurs campagnes
dans les pays que l’on soumettait, perdirent peu à peu l’esprit de
citoyens, et les généraux, qui disposèrent des armées et des royaumes,
sentirent leur force et ne purent plus obéir.
Les soldats commencèrent donc à ne reconnaître que leur général, à
fonder sur lui toutes leurs espérances, et à voir de plus loin la
ville. Ce ne furent plus les soldats de la République, mais de Sylla,
de Marius, de Pompée, de César. Rome ne put plus savoir si celui qui
était à la tête d’une armée, dans une province, était son général ou
son ennemi.
Tandis que le peuple de Rome ne fut corrompu que par ses tribuns,
à qui il ne pouvait accorder que sa puissance même, le Sénat put
aisément se défendre, parce qu’il agissait constamment, au lieu que la
populace passait sans cesse de l’extrémité de la fougue à l’extrémité
de la faiblesse. Mais, quand le peuple put donner à ses favoris une
formidable autorité au-dehors, toute la sagesse du Sénat devint
inutile, et la République fut perdue.
Ce qui fait que les États libres durent moins que les autres,
c’est que les malheurs et les succès qui leur arrivent leur font
presque toujours perdre la liberté, au lieu que les succès et les
malheurs d’un État où le peuple est soumis confirment également sa
servitude. Une république sage ne doit rien hasarder qui l’expose à la
bonne ou à la mauvaise fortune: le seul bien auquel elle doit aspirer,
c’est à la perpétuité de son État.
Si la grandeur de l’Empire perdit la République, la grandeur de la
ville ne la perdit pas moins.
Rome avait soumis tout l’univers avec le secours des peuples
d’Italie, auxquels elle avait donné en différents temps divers
privilèges : la plupart de ces peuples ne s’étaient pas d’abord fort
souciés du droit de bourgeoisie chez les Romains, et quelques-uns
aimèrent mieux garder leurs usages . Mais, lorsque ce droit fut celui
de la souveraineté universelle, qu’on ne fut rien dans le monde si
l’on n’était citoyen romain, et qu’avec ce titre on était tout, les
peuples d’Italie résolurent de périr ou d’être romains. Ne pouvant en
venir à bout par leurs brigues et par leurs prières, ils prirent la
voie des armes: ils se révoltèrent dans tout ce côté qui regarde la
Mer Ionienne; les autres alliés allaient les suivre . Rome, obligée de
combattre contre ceux qui étaient, pour ainsi dire, les mains avec
lesquelles elle enchaînait l’univers, était perdue; elle allait être
réduite à ses murailles: elle accorda ce droit tant désiré aux alliés
qui n’avaient pas encore cessé d’être fidèles ; et peu à peu elle
l’accorda à tous.
Pour lors, Rome ne fut plus cette ville dont le peuple n’avait eu
qu’un même esprit, un même amour pour la liberté, une même haine pour
la tyrannie, où cette jalousie du pouvoir du Sénat et des prérogatives
des grands, toujours mêlée de respect, n’était qu’un amour de
l’égalité. Les peuples d’Italie étant devenus ses citoyens, chaque
ville y apporta son génie, ses intérêts particuliers et sa dépendance
de quelque grand protecteur . La ville, déchirée, ne forma plus un
tout ensemble, et, comme on n’en était citoyen que par une espèce de
fiction, qu’on n’avait plus les mêmes magistrats, les mêmes murailles,
les mêmes dieux, les mêmes temples, les mêmes sépultures, on ne vit
plus Rome des mêmes yeux, on n’eut plus le même amour pour la patrie,
et les sentiments romains ne furent plus.
Les ambitieux firent venir à Rome des villes et des nations
entières pour troubler les suffrages ou se les faire donner; les
assemblées furent de véritables conjurations; on appelacomices une
troupe de quelques séditieux; l’autorité du peuple, ses lois,
lui-même, devinrent des choses chimériques, et l’anarchie fut telle
qu’on ne put plus savoir si le peuple avait fait une ordonnance, ou
s’il ne l’avait point faite .
On n’entend parler dans les auteurs que des divisions qui
perdirent Rome. Mais on ne voit pas que ces divisions y étaient
nécessaires, qu’elles y avaient toujours été, et qu’elles y devaient
toujours être. Ce fut uniquement la grandeur de la République qui fit
le mal, et qui changea en guerres civiles les tumultes populaires. Il
fallait bien qu’il y eût à Rome des divisions, et ces guerriers si
fiers, si audacieux, si terribles au-dehors, ne pouvaient pas être
bien modérés au-dedans. Demander, dans un État libre, des gens hardis
dans la guerre et timides dans la paix, c’est vouloir des choses
impossibles, et, pour règle générale, toutes les fois qu’on verra tout
le monde tranquille dans un État qui se donne le nom de république, on
peut être assuré que la liberté n’y est pas.
Ce qu’on appelle uniondans un corps politique est une chose très
équivoque: la vraie est une union d’harmonie, qui fait que toutes les
parties, quelque opposées qu’elles nous paraissent, concourent au bien
général de la société, comme des dissonances dans la musique
concourent à l’accord total. Il peut y avoir de l’union dans un État
où l’on ne croit voir que du trouble, c’est-à-dire une harmonie d’où
résulte le bonheur, qui seul est la vraie paix. Il en est comme des
parties de cet univers, éternellement liées par l’action des unes et
la réaction des autres.
Mais, dans l’accord du despotisme asiatique, c’est-à-dire de tout
gouvernement qui n’est pas modéré, il y a toujours une division
réelle: le laboureur, l’homme de guerre, le négociant, le magistrat,
le noble, ne sont joints que parce que les uns oppriment les autres
sans résistance, et, si l’on y voit de l’union, ce ne sont pas des
citoyens qui sont unis, mais des corps morts, ensevelis les uns auprès
des autres.
Il est vrai que les lois de Rome devinrent impuissantes pour
gouverner la République. Mais c’est une chose qu’on a vue toujours,
que de bonnes lois, qui ont fait qu’une petite république devient
grande, lui deviennent à charge lorsqu’elle s’est agrandie, parce
qu’elles étaient telles que leur effet naturel était de faire un grand
peuple, et non pas de le gouverner.
Il y a bien de la différence entre les lois bonnes et les lois
convenables, celles qui font qu’un peuple se rend maître des autres,
et celles qui maintiennent sa puissance lorsqu’il l’a acquise.
II y a à présent dans le monde une république que presque personne
ne connaît , et qui, dans le secret et dans le silence, augmente ses
forces chaque jour. Il est certain que, si elle parvient jamais à
l’état de grandeur où sa sagesse la destine, elle changera
nécessairement ses lois, et ce ne sera point l’ouvrage d’un
législateur, mais celui de la corruption même.
Rome était faite pour s’agrandir, et ses lois étaient admirables
pour cela . Aussi, dans quelque gouvernement qu’elle ait été, sous le
pouvoir des Rois, dans l’aristocratie ou dans l’État populaire, elle
n’a jamais cessé de faire des entreprises qui demandaient de la
conduite, et y a réussi. Elle ne s’est pas trouvée plus sage que tous
les autres États de la terre en un jour, mais continuellement; elle a
soutenu une petite, une médiocre, une grande fortune, avec la même
supériorité, et n’a point eu de prospérités dont elle n’ait profité,
ni de malheurs dont elle ne se soit servie.
Elle perdit sa liberté parce qu’elle acheva trop tôt son ouvrage .
Chapitre X: De la corruption des Romains
Je crois que la secte d’Épicure, qui s’introduisit à Rome sur la
fin de la République, contribua beaucoup à gâter le cœur et l’esprit
des Romains . Les Grecs en avaient été infatués avant eux. Aussi
avaient-ils été plus tôt corrompus. Polybe nous dit que, de son temps,
les serments ne pouvaient donner de la confiance pour un Grec, au lieu
qu’un Romain en était, pour ainsi dire, enchaîné .
Il y a un fait dans les lettres de Cicéron à Atticus qui nous
montre combien les Romains avaient changé à cet égard depuis le temps
de Polybe.
"Memmius, dit-il, vient de communiquer au Sénat l’accord que son
compétiteur et lui avaient fait avec les consuls, par lequel ceux-ci
s’étaient engagés de les favoriser dans la poursuite du consulat pour
l’année suivante; et eux, de leur côté, s’obligeaient de payer aux
consuls quatre cent mille sesterces s’ils ne leur fournissaient trois
augures qui déclareraient qu’ils étaient présents lorsque le peuple
avait fait la loi curiate , quoiqu’il n’en eût point fait, et deux
consulaires qui affirmeraient qu’ils avaient assisté à la signature du
sénatus-consulte qui réglait l’état de leurs provinces, quoiqu’il n’y
en eût point eu." Que de malhonnêtes gens dans un seul contrat!
Outre que la religion est toujours le meilleur garant que l’on
puisse avoir des mœurs des hommes, il y avait ceci de particulier chez
les Romains, qu’ils mêlaient quelque sentiment religieux à l’amour
qu’ils avaient pour leur patrie: cette ville fondée sous les meilleurs
auspices, ce Romulus, leur roi et leur dieu, ce Capitole, éternel
comme la Ville, et la Ville, éternelle comme son fondateur, avaient
fait autrefois sur l’esprit des Romains une impression qu’il eût été à
souhaiter qu’ils eussent conservée.
La grandeur de l’État fit la grandeur des fortunes particulières;
mais, comme l’opulence est dans les mœurs, et non pas dans les
richesses, celles des Romains, qui ne laissaient pas d’avoir des
bornes produisirent un luxe et des profusions qui n’en avaient point .
Ceux qui avaient d’abord été corrompus par leurs richesses le furent
ensuite par leur pauvreté; avec des biens au-dessus d’une condition
privée, il fut difficile d’être un bon citoyen; avec les désirs et les
regrets d’une grande fortune ruinée, on fut prêt à tous les attentats;
et, comme dit Salluste , on vit une génération de gens qui ne
pouvaient avoir de patrimoine, ni souffrir que d’autres en eussent.
Cependant, quelle que fût la corruption de Rome, tous les malheurs
ne s’y étaient pas introduits: car la force de son institution avait
été telle qu’elle avait conservé une valeur héroïque et toute son
application à la guerre au milieu des richesses, de la mollesse et de
la volupté; ce qui n’est, je crois, arrivé à aucune nation du monde.
Les citoyens romains regardaient le commerce et les arts comme des
occupations d’esclaves: ils ne les exerçaient point. S’il y eut
quelques exceptions, ce ne fut que de la part de quelques affranchis
qui continuaient leur première industrie. Mais, en général, ils ne
connaissaient que l’art de la guerre, qui était la seule voie pour
aller aux magistratures et aux honneurs. Ainsi les vertus guerrières
restèrent après qu’on eut perdu toutes les autres.
Chapitre XI: 1. De Sylla - 2. De Pompée et César
Je supplie qu’on me permette de détourner les yeux des horreurs
des guerres de Marius et de Sylla; on en trouvera dans Appien
l’épouvantable histoire. Outre la jalousie, l’ambition et la cruauté
des deux chefs, chaque Romain était furieux; les nouveaux citoyens et
les anciens ne se regardaient plus comme les membres d’une même
république , et l’on se faisait une guerre qui, par un caractère
particulier, était en même temps civile et étrangère.
Sylla fit des lois très propres à ôter la cause des désordres que
l’on avait vus: elles augmentaient l’autorité du Sénat, tempéraient le
pouvoir du peuple, réglaient celui des tribuns. La fantaisie qui lui
fit quitter la dictature sembla rendre la vie à la République; mais,
dans la fureur de ses succès, il avait fait des choses qui mirent Rome
dans l’impossibilité de conserver sa liberté.
Il ruina, dans son expédition d’Asie, toute la discipline
militaire: il accoutuma son armée aux rapines et lui donna des besoins
qu’elle n’avait jamais eus. Il corrompit une fois des soldats, qui
devaient dans la suite corrompre les capitaines.
Il entra dans Rome à main armée et enseigna aux généraux romains à
violer l’asile de la liberté .
II donna les terres des citoyens aux soldats , et il les rendit
avides pour jamais: car, dès ce moment, il n’y eut plus un homme de
guerre qui n’attendît une occasion qui pût mettre les biens de ses
concitoyens entre ses mains.
Il inventa les proscriptions et mit à prix la tête de tous ceux
qui n’étaient pas de son parti. Dès lors, il fut impossible de
s’attacher davantage à la République; car, parmi deux hommes
ambitieux, et qui se disputaient la victoire, ceux qui étaient neutres
et pour le parti de la liberté étaient sûrs d’être proscrits par celui
des deux qui serait le vainqueur. II était donc de la prudence de
s’attacher à l’un des deux.
Il vint après lui, dit Cicéron , un homme qui, dans une cause
impie et une victoire encore plus honteuse, ne confisqua pas seulement
les biens des particuliers, mais enveloppa dans la même calamité des
provinces entières.
Sylla, quittant la dictature, avait semblé ne vouloir vivre que
sous la protection de ses lois mêmes. Mais cette action, qui marqua
tant de modération, était elle-même une suite de ses violences. Il
avait donné des établissements à quarante-sept légions dans divers
endroits de l’Italie. Ces gens-là, dit Appien, regardant leur fortune
comme attachée à sa vie, veillaient à sa sûreté et étaient toujours
prêts à le secourir ou à le venger .
La République devant nécessairement périr, il n’était plus
question que de savoir comment et par qui elle devait être abattue.
Deux hommes également ambitieux, excepté que l’un ne savait pas
aller à son but si directement que l’autre, effacèrent par leur
crédit, par leurs exploits, par leurs vertus, tous les autres
citoyens: Pompée parut le premier, et César le suivit de près.
Pompée, pour s’attirer la faveur, fit casser les lois de Sylla qui
bornaient le pouvoir du peuple, et, quand il eut fait à son ambition
un sacrifice des lois les plus salutaires de sa patrie, il obtint tout
ce qu’il voulut, et la témérité du peuple fut sans bornes à son égard.
Les lois de Rome avaient sagement divisé la puissance publique en
un grand nombre de magistratures, qui se soutenaient, s’arrêtaient, et
se tempéraient l’une l’autre; et, comme elles n’avaient toutes qu’un
pouvoir borné, chaque citoyen était bon pour y parvenir, et le peuple,
voyant passer devant lui plusieurs personnages l’un après l’autre, ne
s’accoutumait à aucun d’eux. Mais, dans ces temps-ci, le système de la
République changea: les plus puissants se firent donner par le peuple
des commissions extraordinaires; ce qui anéantit l’autorité du peuple
et des magistrats et mit toutes les grandes affaires dans les mains
d’un seul ou de peu de gens .
Fallut-il faire la guerre à Sertorius? On en donna la commission à
Pompée. Fallut-il la faire à Mithridate? Tout le monde cria: "Pompée".
Eut-on besoin de faire venir des blés à Rome? Le peuple croit être
perdu si on n’en charge Pompée. Veut-on détruire les pirates? Il n’y a
que Pompée. Et, lorsque César menace d’envahir, le Sénat crie à son
tour et n’espère plus qu’en Pompée.
"Je crois bien, disait Marcus au peuple, que Pompée, que les
nobles attendent, aimera mieux assurer votre liberté que leur
domination; mais il y a eu un temps où chacun de vous avait la
protection de plusieurs, et non pas tous la protection d’un seul, et
où il était inouï qu’un mortel pût donner ou ôter de pareilles
choses."
À Rome, faite pour s’agrandir, il avait fallu réunir dans les
mêmes personnes les honneurs et la puissance; ce qui, dans des temps
de trouble, pouvait fixer l’administration du peuple sur un seul
citoyen.
Quand on accorde des honneurs, on sait précisément ce que l’on
donne; mais, quand on y joint le pouvoir, on ne peut dire à quel point
il pourra être porté.
Des préférences excessives données à un citoyen dans une
république ont toujours des effets nécessaires: elles font naître
l’envie du peuple, ou elles augmentent sans mesure son amour.
Deux fois Pompée, retournant à Rome, maître d’opprimer la
République, eut la modération de congédier ses armées avant que d’y
entrer, et d’y paraître en simple citoyen. Ces actions, qui le
comblèrent de gloire, firent que, dans la suite, quelque chose qu’il
eût faite au préjudice des lois, le Sénat se déclara toujours pour
lui.
Pompée avait une ambition plus lente et plus douce que celle de
César: celui-ci voulait aller à la souveraine puissance les armes à la
main, comme Sylla. Cette façon d’opprimer ne plaisait point à Pompée:
il aspirait à la dictature, mais par les suffrages du peuple; il ne
pouvait consentir à usurper la puissance, mais il aurait voulu qu’on
la lui remît entre les mains.
Comme la faveur du peuple n’est jamais constante, il y eut des
temps où Pompée vit diminuer son crédit ; et, ce qui le toucha bien
sensiblement, des gens qu’il méprisait augmentèrent le leur et s’en
servirent contre lui.
Cela lui fit faire trois choses également funestes: il corrompit
le peuple à force d’argent et mit dans les élections un prix aux
suffrages de chaque citoyen.
De plus, il se servit de la plus vile populace pour troubler les
magistrats dans leurs fonctions, espérant que les gens sages, lassés
de vivre dans l’anarchie, le créeraient dictateur par désespoir.
Enfin, il s’unit d’intérêts avec César et Crassus. Caton disait
que ce n’était pas leur inimitié qui avait perdu la République, mais
leur union. En effet, Rome était en ce malheureux état qu’elle était
moins accablée par les guerres civiles que par la paix, qui,
réunissant les vues et les intérêts des principaux, ne faisait plus
qu’une tyrannie.
Pompée ne prêta pas proprement son crédit à César, mais, sans le
savoir, il le lui sacrifia. Bientôt César employa contre lui les
forces qu’il lui avait données, et ses artifices même; il troubla la
ville par ses émissaires et se rendit maître des élections: consuls,
prêteurs, tribuns, furent achetés au prix qu’ils mirent eux-mêmes.
Le Sénat, qui vit clairement les desseins de César, eut recours à
Pompée: il le pria de prendre la défense de la République, si l’on
pouvait appeler de ce nom un gouvernement qui demandait la protection
d’un de ses citoyens.
Je crois que ce qui perdit surtout Pompée fut la honte qu’il eut
de penser qu’en élevant César, comme il avait fait, il eût manqué de
prévoyance. Il s’accoutuma le plus tard qu’il put à cette idée; il ne
se mettait point en défense, pour ne point avouer qu’il se fût mis en
danger; il soutenait, au Sénat, que César n’oserait faire la guerre,
et, parce qu’il l’avait dit tant de fois, il le redisait toujours.
Il semble qu’une chose avait mis César en état de tout
entreprendre; c’est que, par une malheureuse conformité de noms, on
avait joint à son gouvernement de la Gaule Cisalpine celui de la Gaule
d’au-delà les Alpes.
La politique n’avait point permis qu’il y eût des armées auprès de
Rome; mais elle n’avait pas souffert non plus que l’Italie fût
entièrement dégarnie de troupes. Cela fit qu’on tint des forces
considérables dans la Gaule Cisalpine, c’est-à-dire dans le pays qui
est depuis le Rubicon, petit fleuve de la Romagne, jusqu’aux Alpes.
Mais, pour assurer la ville de Rome contre ces troupes, on fit le
célèbre sénatus-consulte que l’on voit encore gravé sur le chemin de
Rimini à Césène, par lequel on dévouait aux dieux infernaux, et l’on
déclarait sacrilège et parricide quiconque, avec une légion, avec une
armée ou avec une cohorte, passerait le Rubicon.
À un gouvernement si important, qui tenait la ville en échec, on
en joignit un autre plus considérable encore: c’était celui de la
Gaule Transalpine, qui comprenait les pays du Midi de la France; qui,
ayant donné à César l’occasion de faire la guerre, pendant plusieurs
années, à tous les peuples qu’il voulut, fit que ses soldats
vieillirent avec lui, et qu’il ne les conquit pas moins que les
Barbares. Si César n’avait point eu le gouvernement de la Gaule
Transalpine, il n’aurait pas corrompu ses soldats, ni fait respecter
son nom par tant de victoires. S’il n’avait pas eu celui de la Gaule
Cisalpine, Pompée aurait pu l’arrêter au passage des Alpes; au lieu
que, dès le commencement de la guerre, il fut obligé d’abandonner
l’Italie; ce qui fit perdre à son parti la réputation, qui, dans les
guerres civiles, est la puissance même.
La même frayeur qu’Annibal porta dans Rome après la bataille de
Cannes, César l’y répandit lorsqu’il passa le Rubicon. Pompée, éperdu,
ne vit, dans les premiers moments de la guerre, de parti à prendre que
celui qui reste dans les affaires désespérées: il ne sut que céder et
que fuir; il sortit de Rome, y laissa le trésor public; il ne put
nulle part retarder le vainqueur; il abandonna une partie de ses
troupes, toute l’Italie, et passa la mer.
On parle beaucoup de la fortune de César. Mais cet homme
extraordinaire avait tant de grandes qualités, sans pas un défaut,
quoiqu’il eût bien des vices, qu’il eût été bien difficile que,
quelque armée qu’il eût commandée, il n’eût été vainqueur, et qu’en
quelque république qu’il fût né il ne l’eût gouvernée.
César, après avoir défait les lieutenants de Pompée en Espagne,
alla en Grèce le chercher lui-même. Pompée, qui avait la côte de la
mer et des forces supérieures, était sur le point de voir l’armée de
César détruite par la misère et la faim. Mais, comme il avait
souverainement le faible de vouloir être approuvé, il ne pouvait
s’empêcher de prêter l’oreille aux vains discours de ses gens, qui le
raillaient ou l’accusaient sans cesse . "Il veut, disait l’un, se
perpétuer dans le commandement et être, comme Agamemnon, le roi des
rois." - "Je vous avertis, disait un autre, que nous ne mangerons pas
encore cette année des figues de Tusculum." Quelques succès
particuliers qu’il eut achevèrent de tourner la tête à cette troupe
sénatoriale. Ainsi, pour n’être pas blâmé, il fit une chose que la
postérité blâmera toujours, de sacrifier tant d’avantages pour aller
avec des troupes nouvelles combattre une armée qui avait vaincu tant
de fois.
Lorsque les restes de Pharsale se furent retirés en Afrique,
Scipion, qui les commandait, ne voulut jamais suivre l’avis de Caton,
de traîner la guerre en longueur: enflé de quelques avantages, il
risqua tout et perdit tout; et, lorsque Brutus et Cassius rétablirent
ce parti, la même précipitation perdit la République une troisième
fois .
Vous remarquerez que, dans ces guerres civiles qui durèrent si
longtemps, la puissance de Rome s’accrut sans cesse au-dehors: sous
Marius, Sylla, Pompée, César, Antoine, Auguste, Rome, toujours plus
terrible, acheva de détruire tous les rois qui restaient encore.
Il n’y a point d’État qui menace si fort les autres d’une conquête
que celui qui est dans les horreurs de la guerre civile: tout le
monde, noble, bourgeois, artisan, laboureur, y devient soldat; et,
lorsque, par la paix, les forces sont réunies, cet État a de grands
avantages sur les autres, qui n’ont guère que des citoyens.
D’ailleurs, dans les guerres civiles, il se forme souvent de grands
hommes, parce que, dans la confusion, ceux qui ont du mérite se font
jour, chacun se place et se met à son rang; au lieu que, dans les
autres temps, on est placé, et on l’est presque toujours tout de
travers. Et, pour passer de l’exemple des Romains à d’autres plus
récents, les Français n’ont jamais été si redoutables au-dehors
qu’après les querelles des maisons de Bourgogne et d’Orléans, après
les troubles de la Ligue, après les guerres civiles de la minorité de
Louis XIII et celle de Louis XIV. L’Angleterre n’a jamais été si
respectée que sous Cromwell, après les guerres du Long Parlement. Les
Allemands n’ont pris la supériorité sur les Turcs qu’après les guerres
civiles d’Allemagne. Les Espagnols, sous Philippe V, d’abord après les
guerres civiles pour la Succession, ont montré en Sicile une force qui
a étonné l’Europe. Et nous voyons aujourd’hui la Perse renaître des
cendres de la guerre civile et humilier les Turcs.
Enfin, la République fut opprimée, et il n’en faut pas accuser
l’ambition de quelques particuliers; il en faut accuser l’homme,
toujours plus avide du pouvoir à mesure qu’il en a davantage, et qui
ne désire tout que parce qu’il possède beaucoup.
Si César et Pompée avaient pensé comme Caton, d’autres auraient
pensé comme firent César et Pompée, et la République, destinée à
périr, aurait été entraînée au précipice par une autre main.
César pardonna à tout le monde. Mais il me semble que la
modération que l’on montre après qu’on a tout usurpé ne mérite pas de
grandes louanges.
Quoi que l’on ait dit de sa diligence après Pharsale, Cicéron
l’accuse de lenteur avec raison: il dit à Cassius qu’ils n’auraient
jamais cru que le parti de Pompée se fût ainsi relevé en Espagne et en
Afrique, et que, s’ils avaient pu prévoir que César se fût amusé à sa
guerre d’Alexandrie, ils n’auraient pas fait leur paix, et qu’ils se
seraient retirés avec Scipion et Caton en Afrique . Ainsi un fol amour
lui fit essuyer quatre guerres, et, en ne prévenant pas les deux
dernières, il remit en question ce qui avait été décidé à Pharsale.
César gouverna d’abord sous des titres de magistrature; car les
hommes ne sont guère touchés que des noms. Et, comme les peuples
d’Asie abhorraient ceux de consul et de proconsul, les peuples
d’Europe détestaient celui de roi; de sorte que, dans ces temps-là,
ces noms faisaient le bonheur ou le désespoir de toute la terre. César
ne laissa pas de tenter de se faire mettre le diadème sur la tête;
mais, voyant que le peuple cessait ses acclamations, il le rejeta. Il
fit encore d’autres tentatives , et je ne puis comprendre qu’il pût
croire que les Romains, pour le souffrir tyran, aimassent pour cela la
tyrannie ou crussent avoir fait ce qu’ils avaient fait.
Un jour que le Sénat lui déférait de certains honneurs, il
négligea de se lever, et, pour lors, les plus graves de ce corps
achevèrent de perdre patience.
On n’offense jamais plus les hommes que lorsqu’on choque leurs
cérémonies et leurs usages. Cherchez à les opprimer, c’est quelquefois
une preuve de l’estime que vous en faites. Choquez leurs coutumes,
c’est toujours une marque de mépris.
César, de tout temps ennemi du Sénat, ne put cacher le mépris
qu’il conçut pour ce corps, qui était devenu presque ridicule depuis
qu’il n’avait plus de puissance. Par là, sa clémence même fut
insultante. On regarda qu’il ne pardonnait pas, mais qu’il dédaignait
de punir.
Il porta le mépris jusqu’à faire lui-même les sénatus-consultes:
il les souscrivait du nom des premiers sénateurs qui lui venaient dans
l’esprit. "J’apprends quelquefois, dit Cicéron , qu’un
sénatus-consulte passé à mon avis a été porté en Syrie et en Arménie
avant que j’aie su qu’il ait été fait, et plusieurs princes m’ont
écrit des lettres de remerciements sur ce que j’avais été d’avis qu’on
leur donnât le titre de rois, que non seulement je ne savais pas être
rois, mais même qu’ils fussent au monde."
On peut voir dans les lettres de quelques grands hommes de ce
temps-là , qu’on a mises sous le nom de Cicéron parce que la plupart
sont de lui, l’abattement et le désespoir des premiers hommes de la
République à cette révolution subite, qui les priva de leurs honneurs
et de leurs occupations mêmes, lorsque, le Sénat étant sans fonctions,
ce crédit qu’ils avaient eu par toute la terre, ils ne purent plus
l’espérer que dans le cabinet d’un seul. Et cela se voit bien mieux
dans ces lettres que dans les discours des historiens: elles sont le
chef-d’œuvre de la naïveté de gens unis par une douleur commune et
d’un siècle où la fausse politesse n’avait pas mis le mensonge
partout; enfin, on n’y voit point, comme dans la plupart de nos
lettres modernes, des gens qui veulent se tromper, mais des amis
malheureux qui cherchent à se tout dire.
Il était bien difficile que César pût défendre sa vie la plupart
des conjurés étaient de son parti ou avaient été par lui comblés de
bienfaits . Et la raison en est bien naturelle: ils avaient trouvé de
grands avantages dans sa victoire; mais plus leur fortune devenait
meilleure, plus ils commençaient à avoir part au malheur commun , car,
à un homme qui n’a rien, il importe assez peu, à certains égards, en
quel gouvernement il vive.
De plus, il y avait un certain droit des gens, une opinion établie
dans toutes les républiques de Grèce et d’Italie, qui faisait regarder
comme un homme vertueux l’assassin de celui qui avait usurpé la
souveraine puissance. À Rome, surtout depuis l’expulsion des Rois, la
loi était précise, les exemples reçus: la République armait le bras de
chaque citoyen, le faisait magistrat pour le moment, et l’avouait pour
sa défense.
Brutus ose bien dire à ses amis que, quand son père reviendrait
sur la terre, il le tuerait tout de même ; et, quoique, par la
continuation de la tyrannie, cet esprit de liberté se perdît peu à
peu, les conjurations, au commencement du règne d’Auguste,
renaissaient toujours.
C’était un amour dominant pour la patrie qui, sortant des règles
ordinaires des crimes et des vertus, n’écoutait que lui seul et ne
voyait ni citoyen, ni ami, ni bienfaiteur, ni père: la vertu semblait
s’oublier pour se surpasser elle-même, et, l’action qu’on ne pouvait
d’abord approuver parce qu’elle était atroce, elle la faisait admirer
comme divine.
En effet, le crime de César, qui vivait dans un gouvernement
libre, n’était-il pas hors d’état d’être puni autrement que par un
assassinat? Et demander pourquoi on ne l’avait pas poursuivi par la
force ouverte ou par les lois, n’était-ce pas demander raison de ses
crimes?
Chapitre XII: De l’état de Rome après la mort de César
Il était tellement impossible que la République pût se rétablir
qu’il arriva ce qu’on n’avait jamais encore vu, qu’il n’y eut plus de
tyran, et qu’il n’y eut pas de liberté: car les causes qui l’avaient
détruite subsistaient toujours.
Les conjurés n’avaient formé de plan que pour la conjuration et
n’en avaient point fait pour la soutenir.
Après l’action faite, ils se retirèrent au Capitole, le Sénat ne
s’assembla pas, et, le lendemain, Lépidus, qui cherchait le trouble,
se saisit, avec des gens armés, de la place romaine.
Les soldats vétérans, qui craignaient qu’on ne répétât les dons
immenses qu’ils avaient reçus, entrèrent dans Rome. Cela fit que le
Sénat approuva tous les actes de César, et que, conciliant les
extrêmes, il accorda une amnistie aux conjurés; ce qui produisit une
fausse paix.
César, avant sa mort, se préparant à son expédition contre les
Parthes, avait nommé des magistrats pour plusieurs années, afin qu’il
eût des gens à lui qui maintinssent, dans son absence, la tranquillité
de son gouvernement. Ainsi, après sa mort, ceux de son parti se
sentirent des ressources pour longtemps.
Comme le Sénat avait approuvé tous les actes de César sans
restriction, et que l’exécution en fut donnée aux consuls, Antoine,
qui l’était, se saisit du livre des raisons de César, gagna son
secrétaire, et y fit écrire tout ce qu’il voulut, de manière que le
Dictateur régnait plus impérieusement que pendant sa vie: car ce qu’il
n’aurait jamais fait, Antoine le faisait; l’argent qu’il n’aurait
jamais donné, Antoine le donnait; et tout homme qui avait de mauvaises
intentions contre la République trouvait soudain une récompense dans
les livres de César.
Par un nouveau malheur, César avait amassé pour son expédition des
sommes immenses, qu’il avait mises dans le Temple d’Ops. Antoine, avec
son livre, en disposa à sa fantaisie.
Les conjurés avaient d’abord résolu de jeter le corps de César
dans le Tibre ; ils n’y auraient trouvé nul obstacle: car, dans ces
moments d’étonnement qui suivent une action inopinée, il est facile de
faire tout ce qu’on peut oser. Cela ne fut point exécuté, et voici ce
qui en arriva.
Le Sénat se crut obligé de permettre qu’on fît les obsèques de
César, et effectivement, dès qu’il ne l’avait pas déclaré tyran, il ne
pouvait lui refuser la sépulture. Or c’était une coutume des Romains,
si vantée par Polybe, de porter dans les funérailles les images des
ancêtres et de faire ensuite l’oraison funèbre du défunt. Antoine, qui
la fit, montra au peuple la robe ensanglantée de César, lui lut son
testament, où il lui faisait de grandes largesses, et l’agita au point
qu’il mit le feu aux maisons des conjurés.
Nous avons un aveu de Cicéron , qui gouverna le Sénat dans toute
cette affaire, qu’il aurait mieux valu agir avec vigueur et s’exposer
à périr, et que même on n’aurait point péri. Mais il se disculpe sur
ce que, quand le Sénat fut assemblé, il n’était plus temps, et ceux
qui savent le prix d’un moment dans des affaires où le peuple a tant
de part n’en seront pas étonnés.
Voici un autre accident: pendant qu’on faisait des jeux en
l’honneur de César, une comète à longue chevelure parut pendant sept
jours; le peuple crut que son âme avait été reçue dans le Ciel.
C’était bien une coutume des peuples de Grèce et d’Asie de bâtir
des temples aux rois et même aux proconsuls qui les avaient gouvernés
: on leur laissait faire ces choses comme le témoignage le plus fort
qu’ils pussent donner de leur servitude; les Romains même pouvaient,
dans des laraires ou des temples particuliers, rendre des honneurs
divins à leurs ancêtres. Mais je ne vois pas que, depuis Romulus
jusqu’à César, aucun Romain ait été mis au nombre des divinités
publiques .
Le gouvernement de la Macédoine était échu à Antoine; il voulut,
au lieu de celui-là, avoir celui des Gaules; on voit bien par quel
motif. Décimus Brutus, qui avait la Gaule Cisalpine, ayant refusé de
la lui remettre, il voulut l’en chasser. Cela produisit une guerre
civile, dans laquelle le Sénat déclara Antoine ennemi de la Patrie.
Cicéron, pour perdre Antoine, son ennemi particulier, avait pris
le mauvais parti de travailler à l’élévation d’Octave, et, au lieu de
chercher à faire oublier au peuple César, il le lui avait remis devant
les yeux.
Octave se conduisit avec Cicéron en homme habile il le flatta, le
loua, le consulta, et employa tous ces artifices dont la vanité ne se
défie jamais.
Ce qui gâte presque toutes les affaires, c’est qu’ordinairement
ceux qui les entreprennent, outre la réussite principale, cherchent
encore de certains petits succès particuliers, qui flattent leur
amour-propre et les rendent contents d’eux.
Je crois que, si Caton s’était réservé pour la République, il
aurait donné aux choses tout un autre tour. Cicéron, avec des parties
admirables pour un second rôle, était incapable du premier: il avait
un beau génie, mais une âme souvent commune, L’accessoire chez
Cicéron, c’était la vertu; chez Caton, c’était la gloire; Cicéron se
voyait toujours le premier; Caton s’oubliait toujours. Celui-ci
voulait sauver la République pour elle-même; celui-là, pour s’en
vanter.
Je pourrais continuer le parallèle en disant que, quand Caton
prévoyait, Cicéron craignait; que, là où Caton espérait, Cicéron se
confiait; que le premier voyait toujours les choses de sang-froid;
l’autre, au travers de cent petites passions.
Antoine fut défait à Modène; les deux consuls Hirtius et Pansa y
périrent. Le Sénat, qui se crut au-dessus de ses affaires, songea à
abaisser Octave, qui, de son côté, cessa d’agir contre Antoine, mena
son armée à Rome, et se fit déclarer consul.
Voilà comment Cicéron, qui se vantait que sa robe avait détruit
les armées d’Antoine, donna à la République un ennemi plus dangereux,
parce que son nom était plus cher et ses droits, en apparence, plus
légitimes .
Antoine, défait, s’était réfugié dans la Gaule Transalpine, où il
avait été reçu par Lépidus. Ces deux hommes s’unirent avec Octave, et
ils se donnèrent l’un à l’autre la vie de leurs amis et de leurs
ennemis . Lépide resta à Rome; les deux autres allèrent chercher
Brutus et Cassius, et ils les trouvèrent dans ces lieux où l’on
combattit trois fois pour l’empire du monde.
Brutus et Cassius se tuèrent avec une précipitation qui n’est pas
excusable, et l’on ne peut lire cet endroit de leur vie sans avoir
pitié de la République, qui fut ainsi abandonnée. Caton s’était donné
la mort à la fin de la tragédie; ceux-ci la commencèrent, en quelque
façon, par leur mort.
On peut donner plusieurs causes de cette coutume si générale des
Romains de se donner la mort: le progrès de la secte stoïque, qui y
encourageait; l’établissement des triomphes et de l’esclavage, qui
firent penser à plusieurs grands hommes qu’il ne fallait pas survivre
à une défaite; l’avantage que les accusés avaient de se donner la mort
plutôt que de subir un jugement par lequel leur mémoire devait être
flétrie et leurs biens confisqués ; une espèce de point d’honneur,
peut-être plus raisonnable que celui qui nous porte aujourd’hui à
égorger notre ami pour un geste ou une parole; enfin, une grande
commodité pour l’héroïsme: chacun faisant finir la pièce qu’il jouait
dans le monde, à l’endroit où il voulait.
On pourrait ajouter une grande facilité dans l’exécution: l’âme,
tout occupée de l’action qu’elle va faire, du motif qui la détermine,
du péril qu’elle va éviter, ne voit point proprement la mort, parce
que la passion fait sentir, et jamais voir.
L’amour-propre, l’amour de notre conservation se transforme en
tant de manières et agit par des principes si contraires qu’il nous
porte à sacrifier notre être pour l’amour de notre être, et tel est le
cas que nous faisons de nous-mêmes que nous consentons à cesser de
vivre par un instinct naturel et obscur qui fait que nous nous aimons
plus que notre vie même.
Chapitre XIII: Auguste
Sextus Pompée tenait la Sicile et la Sardaigne; il était maître de
la mer, et il avait avec lui une infinité de fugitifs et de proscrits
qui combattaient pour leurs dernières espérances. Octave lui fit deux
guerres très laborieuses, et, après bien des mauvais succès, il le
vainquit par l’habileté d’Agrippa.
Les conjurés avaient presque tous fini malheureusement leur vie,
et il était bien naturel que des gens qui étaient à la tête d’un parti
abattu tant de fois, dans des guerres où l’on ne se faisait aucun
quartier, eussent péri de mort violente. De là, cependant, on tira la
conséquence d’une vengeance céleste qui punissait les meurtriers de
César et proscrivait leur cause.
Octave gagna les soldats de Lépidus et le dépouilla de la
puissance du triumvirat; il lui envia même la consolation de mener une
vie obscure et le força de se trouver comme homme privé dans les
assemblées du peuple.
On est bien aise de voir l’humiliation de ce Lépidus c’était le
plus méchant citoyen qui fût dans la République, toujours le premier à
commencer les troubles, formant sans cesse des projets funestes, où il
était obligé d’associer de plus habiles gens que lui. Un auteur
moderne s’est plu à en faire l’éloge et cite Antoine, qui, dans une de
ses lettres, lui donne la qualité d’honnête homme. Mais un honnête
homme pour Antoine ne devait guère l’être pour les autres.
Je crois qu’Octave est le seul de tous les capitaines romains qui
ait gagné l’affection des soldats en leur donnant sans cesse des
marques d’une lâcheté naturelle. Dans ces temps-là, les soldats
faisaient plus de cas de la libéralité de leur général que de son
courage. Peut-être même que ce fut un bonheur pour lui de n’avoir
point eu cette valeur qui peut donner l’empire, et que cela même l’y
porta: on le craignit moins. Il n’est pas impossible que les choses
qui le déshonorèrent le plus aient été celles qui le servirent le
mieux: s’il avait d’abord montré une grande âme, tout le monde se
serait méfié de lui, et, s’il eût eu de la hardiesse, il n’aurait pas
donné à Antoine le temps de faire toutes les extravagances qui le
perdirent.
Antoine, se préparant contre Octave, jura à ses soldats que, deux
mois après sa victoire, il rétablirait la République; ce qui fait bien
voir que les soldats mêmes étaient jaloux de la liberté de leur
patrie, quoiqu’ils la détruisissent sans cesse, n’y ayant rien de si
aveugle qu’une armée.
La bataille d’Actium se donna. Cléopâtre fuit et entraîna Antoine
avec elle. II est certain que, dans la suite, elle le trahit .
Peut-être que, par cet esprit de coquetterie inconcevable des femmes,
elle avait formé le dessein de mettre encore à ses pieds un troisième
maître du monde.
Une femme à qui Antoine avait sacrifié le monde entier le trahit;
tant de capitaines et tant de rois qu’il avait agrandis ou faits lui
manquèrent; et, comme si la générosité avait été liée à la servitude,
une troupe de gladiateurs lui conserva une fidélité héroïque. Comblez
un homme de bienfaits, la première idée que vous lui inspirez, c’est
de chercher les moyens de les conserver: ce sont de nouveaux intérêts
que vous lui donnez à défendre.
Ce qu’il y a de surprenant dans ces guerres, c’est qu’une bataille
décidait presque toujours l’affaire, et qu’une défaite ne se réparait
pas.
Les soldats romains n’avaient point proprement d’esprit de parti:
ils ne combattaient point pour une certaine chose, mais pour une
certaine personne; ils ne connaissaient que leur chef, qui les
engageait par des espérances immenses; mais, le chef battu n’étant
plus en état de remplir ses promesses, ils se tournaient d’un autre
côté. Les provinces n’entraient point non plus sincèrement dans la
querelle: car il leur importait fort peu qui eût le dessus, du Sénat
ou du peuple. Ainsi, sitôt qu’un des chefs était battu, elles se
donnaient à l’autre ; car il fallait que chaque ville songeât à se
justifier devant le vainqueur, qui, ayant des promesses immenses à
tenir aux soldats, devait leur sacrifier les pays les plus coupables.
Nous avons eu en France deux sortes de guerres civiles: les unes
avaient pour prétexte la religion, et elles ont duré, parce que le
motif subsistait après la victoire; les autres n’avaient pas
proprement de motif, mais étaient excitées par la légèreté ou
l’ambition de quelques grands, et elles étaient d’abord étouffées.
Auguste (c’est le nom que la flatterie donna à Octave) établit
l’ordre, c’est-à-dire une servitude durable ; car, dans un État libre
où l’on vient d’usurper la souveraineté, on appellerègle tout ce qui
peut fonder l’autorité sans bornes d’un seul, et on nomme trouble,
dissension, mauvais gouvernement, tout ce qui peut maintenir l’honnête
liberté des sujets.
Tous les gens qui avaient eu des projets ambitieux avaient
travaillé à mettre une espèce d’anarchie dans la République. Pompée,
Crassus et César y réussirent à merveille: ils établirent une impunité
de tous les crimes publics; tout ce qui pouvait arrêter la corruption
des mœurs, tout ce qui pouvait faire une bonne police, ils
l’abolirent; et, comme les bons législateurs cherchent à rendre leurs
concitoyens meilleurs, ceux-ci travaillaient à les rendre pires. Ils
introduisirent donc la coutume de corrompre le peuple à prix d’argent,
et, quand on était accusé de brigues, on corrompait aussi les juges.
Ils firent troubler les élections par toutes sortes de violences, et,
quand on était mis en justice, on intimidait encore les juges ;
l’autorité même du peuple était anéantie: témoin Gabinius, qui, après
avoir rétabli, malgré le peuple, Ptolomée à main armée, vint
froidement demander le triomphe .
Ces premiers hommes de la République cherchaient à dégoûter le
peuple de son pouvoir et à devenir nécessaires en rendant extrêmes les
inconvénients du gouvernement républicain. Mais, lorsque Auguste fut
une fois le maître, la politique le fit travailler à rétablir l’ordre,
pour faire sentir le bonheur du gouvernement d’un seul.
Lorsque Auguste avait les armes à la main, il craignait les
révoltes des soldats, et non pas les conjurations des citoyens; c’est
pour cela qu’il ménagea les premiers et fut si cruel aux autres.
Lorsqu’il fut en paix, il craignit les conjurations, et, ayant
toujours devant les yeux le destin de César, pour éviter son sort, il
songea à s’éloigner de sa conduite. Voilà la clef de toute la vie
d’Auguste. Il porta dans le Sénat une cuirasse sous sa robe, il refusa
le nom de Dictateur, et, au lieu que César disait insolemment que la
République n’était rien, et que ses paroles étaient des lois, Auguste
ne parla que de la dignité du Sénat et de son respect pour la
République. Il songea donc à établir le gouvernement le plus capable
de plaire qui fût possible sans choquer ses intérêts, et il en fit un
aristocratique par rapport au civil et monarchique par rapport au
militaire: gouvernement ambigu, qui, n’étant pas soutenu par ses
propres forces, ne pouvait subsister que tandis qu’il plairait au
monarque, et était entièrement monarchique, par conséquent.
On a mis en question si Auguste avait eu véritablement le dessein
de se démettre de l’empire. Mais qui ne voit que, s’il l’eût voulu, il
était impossible qu’il n’y eût réussi? Ce qui fait voir que c’était un
jeu, c’est qu’il demanda tous les dix ans qu’on le soulageât de ce
poids, et qu’il le porta toujours. C’étaient de petites finesses pour
se faire encore donner ce qu’il ne croyait pas avoir assez acquis. Je
me détermine par toute la vie d’Auguste, et, quoique les hommes soient
fort bizarres, cependant il arrive très rarement qu’ils renoncent dans
un moment à ce à quoi ils ont réfléchi pendant toute leur vie. Toutes
les actions d’Auguste, tous ses règlements, tendaient visiblement à
l’établissement de la monarchie. Sylla se défait de la dictature;
mais, dans toute la vie de Sylla, au milieu de ses violences, on voit
un esprit républicain: tous ses règlements, quoique tyranniquement
exécutés, tendent toujours à une certaine forme de république. Sylla,
homme emporté, mène violemment les Romains à la liberté; Auguste, rusé
tyran , les conduit doucement à la servitude. Pendant que, sous Sylla,
la République reprenait des forces, tout le monde criait à la
tyrannie, et, pendant que, sous Auguste, la tyrannie se fortifiait, on
ne parlait que de liberté.
La coutume des triomphes, qui avaient tant contribué à la grandeur
de Rome, se perdit sous Auguste, ou plutôt cet honneur devint un
privilège de la souveraineté . La plupart des choses qui arrivèrent
sous les Empereurs avaient leur origine dans la République , et il
faut les rapprocher; celui-là seul avait droit de demander le triomphe
sous les auspices duquel la guerre s’était faite : or elle se faisait
toujours sous les auspices du chef et, par conséquent, de l’Empereur,
qui était le chef de toutes les armées.
Comme, du temps de la République, on eut pour principe de faire
continuellement la guerre, sous les Empereurs, la maxime fut
d’entretenir la paix: les victoires ne furent regardées que comme des
sujets d’inquiétude, avec des armées qui pouvaient mettre leurs
services à trop haut prix.
Ceux qui eurent quelque commandement craignirent d’entreprendre de
trop grandes choses; il fallut modérer sa gloire, de façon qu’elle ne
réveillât que l’attention, et non pas la jalousie du prince, et ne
point paraître devant lui avec un éclat que ses yeux ne pouvaient
souffrir.
Auguste fut fort retenu à accorder le droit de bourgeoisie romaine
; il fit des lois pour empêcher qu’on n’affranchît trop d’esclaves ;
il recommanda par son testament que l’on gardât ces deux maximes, et
qu’on ne cherchât point à étendre l’Empire par de nouvelles guerres.
Ces trois choses étaient très bien liées ensemble dès qu’il n’y
avait plus de guerres, il ne fallait plus de bourgeoisie nouvelle, ni
d’affranchissements.
Lorsque Rome avait des guerres continuelles, il fallait qu’elle
réparât continuellement ses habitants. Dans les commencements, on y
mena une partie du peuple de la ville vaincue; dans la suite,
plusieurs citoyens des villes voisines y vinrent pour avoir part au
droit de suffrage, et ils s’y établirent en si grand nombre que, sur
les plaintes des alliés, on fut souvent obligé de les leur renvoyer;
enfin, on y arriva en foule des provinces. Les lois favorisèrent les
mariages et même les rendirent nécessaires. Rome fit, dans toutes ses
guerres, un nombre d’esclaves prodigieux, et, lorsque ses citoyens
furent comblés de richesses, ils en achetèrent de toutes parts; mais
ils les affranchirent sans nombre, par générosité, par avarice, par
faiblesse : les uns voulaient récompenser des esclaves fidèles; les
autres voulaient recevoir en leur nom le blé que la République
distribuait aux pauvres citoyens; d’autres, enfin, désiraient d’avoir
à leur pompe funèbre beaucoup de gens qui la suivissent avec un
chapeau de fleurs. Le peuple fut presque composé d’affranchis : de
façon que ces maîtres du monde, non seulement dans les commencements,
mais dans tous les temps, furent, pour la plupart, d’origine servile.
Le nombre du petit peuple, presque tout composé d’affranchis ou de
fils d’affranchis, devenant incommode, on en fit des colonies, par le
moyen desquelles on s’assura de la fidélité des provinces. C’était une
circulation des hommes de tout l’univers: Rome les recevait esclaves
et les renvoyait Romains.
Sous prétexte de quelques tumultes arrivés dans les élections,
Auguste mit dans la ville un gouverneur et une garnison; il rendit les
corps des légions éternels, les plaça sur les frontières, et établit
des fonds particuliers pour les payer; enfin, il ordonna que les
vétérans recevraient leur récompense en argent, et non pas en terres .
II résultait plusieurs mauvais effets de cette distribution des
terres que l’on faisait depuis Sylla: la propriété des biens des
citoyens était rendue incertaine. Si on ne menait pas dans un même
lieu les soldats d’une cohorte, ils se dégoûtaient de leur
établissement, laissaient les terres incultes, et devenaient de
dangereux citoyens : mais, si on les distribuait par légions, les
ambitieux pouvaient trouver, contre la République, des armées dans un
moment.
Auguste fit des établissements fixes pour la marine. Comme, avant
lui, les Romains n’avaient point eu des corps perpétuels de troupes de
terre, ils n’en avaient point non plus de troupes de mer. Les flottes
d’Auguste eurent pour objet principal la sûreté des convois et la
communication des diverses parties de l’Empire: car, d’ailleurs, les
Romains étaient les maîtres de toute la Méditerranée. On ne naviguait
dans ces temps-là que dans cette mer, et ils n’avaient aucun ennemi à
craindre.
Dion remarque très bien que, depuis les Empereurs, il fut plus
difficile d’écrire l’histoire: tout devint secret; toutes les dépêches
des provinces furent portées dans le cabinet des Empereurs; on ne sut
plus que ce que la folie et la hardiesse des tyrans ne voulurent point
cacher, ou ce que les historiens conjecturèrent.
Chapitre XIV: Tibère
Comme on voit un fleuve miner lentement et sans bruit les digues
qu’on lui oppose, et, enfin, les renverser dans un moment et couvrir
les campagnes qu’elles conservaient, ainsi la puissance souveraine
sous Auguste agit insensiblement et renversa sous Tibère avec
violence.
II y avait uneloi de majesté contre ceux qui commettaient quelque
attentat contre le peuple romain. Tibère se saisit de cette loi et
l’appliqua, non pas aux cas pour lesquels elle avait été faite, mais à
tout ce qui put servir sa haine ou ses défiances. Ce n’étaient pas
seulement les actions qui tombaient dans le cas de cette loi, mais des
paroles, des signes et des pensées même: car ce qui se dit dans ces
épanchements de cœur que la conversation produit entre deux amis ne
peut être regardé que comme des pensées. II n’y eut donc plus de
liberté dans les festins, de confiance dans les parentés, de fidélité
dans les esclaves; la dissimulation et la tristesse du prince se
communiquant partout, l’amitié fut regardée comme un écueil,
l’ingénuité comme une imprudence, la vertu comme une affectation qui
pouvait rappeler dans l’esprit des peuples le bonheur des temps
précédents.
Il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce
à l’ombre des lois et avec les couleurs de la justice, lorsqu’on va,
pour ainsi dire, noyer des malheureux sur la planche même sur laquelle
ils s’étaient sauvés.
Et, comme il n’est jamais arrivé qu’un tyran ait manqué
d’instruments de sa tyrannie, Tibère trouva toujours des juges prêts à
condamner autant de gens qu’il en put soupçonner. Du temps de la
République, le Sénat, qui ne jugeait point en corps les affaires des
particuliers, connaissait, par une délégation du peuple, des crimes
qu’on imputait aux alliés. Tibère lui renvoya de même le jugement de
tout ce qu’il appelaitcrime de lèse-majesté contre lui. Ce corps tomba
dans un état de bassesse qui ne peut s’exprimer: les sénateurs
allaient au-devant de la servitude; sous la faveur de Séjan, les plus
illustres d’entre eux faisaient le métier de délateurs.
Il me semble que je vois plusieurs causes de cet esprit de
servitude qui régnait pour lors dans le Sénat. Après que César eut
vaincu le parti de la République, les amis et les ennemis qu’il avait
dans le Sénat concoururent également à ôter toutes les bornes que les
lois avaient mises à sa puissance, et à lui déférer des honneurs
excessifs: les uns cherchaient à lui plaire; les autres, à le rendre
odieux. Dion nous dit que quelques-uns allèrent jusqu’à proposer qu’il
lui fût permis de jouir de toutes les femmes qu’il lui plairait. Cela
fit qu’il ne se défia point du Sénat, et qu’il y fut assassiné; mais
cela fit aussi que, dans les règnes suivants, il n’y eut point de
flatterie qui fût sans exemple, et qui pût révolter les esprits.
Avant que Rome fût gouvernée par un seul, les richesses des
principaux Romains étaient immenses, quelles que fussent les voies
qu’ils employaient pour les acquérir. Elles furent presque toutes
ôtées sous les Empereurs: les sénateurs n’avaient plus ces grands
clients qui les comblaient de biens ; on ne pouvait guère rien prendre
dans les provinces que pour César, surtout lorsque ses procurateurs,
qui étaient à peu près comme sont aujourd’hui nos intendants, y furent
établis. Cependant, quoique la source des richesses fût coupée, les
dépenses subsistaient toujours, le train de vie était pris, et on ne
pouvait plus le soutenir que par la faveur de l’Empereur.
Auguste avait ôté au peuple la puissance de faire des lois et
celle de juger les crimes publics; mais il lui avait laissé ou, du
moins, avait paru lui laisser celle d’élire les magistrats. Tibère,
qui craignait les assemblées d’un peuple si nombreux, lui ôta encore
ce privilège et le donna au Sénat, c’est-à-dire à lui-même : or on ne
saurait croire combien cette décadence du pouvoir du peuple avilit
l’âme des Grands. Lorsque le peuple disposait des dignités, les
magistrats qui les briguaient faisaient bien des bassesses; mais elles
étaient jointes à une certaine magnificence qui les cachait, soit
qu’ils donnassent des jeux ou de certains repas au peuple, soit qu’ils
lui distribuassent de l’argent ou des grains. Quoique le motif fût
bas, le moyen avait quelque chose de noble, parce qu’il convient
toujours à un grand homme d’obtenir par des libéralités la faveur du
peuple. Mais, lorsque le peuple n’eut plus rien à donner, et que le
prince, au nom du Sénat, disposa de tous les emplois, on les demanda
et on les obtint par des voies indignes: la flatterie, l’infamie, les
crimes, furent des arts nécessaires pour y parvenir.
Il ne paraît pourtant point que Tibère voulût avilir le Sénat: il
ne se plaignait de rien tant que du penchant qui entraînait ce corps à
la servitude; toute sa vie est pleine de ses dégoûts là-dessus. Mais
il était comme la plupart des hommes: il voulait des choses
contradictoires; sa politique générale n’était point d’accord avec ses
passions particulières. Il aurait désiré un sénat libre et capable de
faire respecter son gouvernement; mais il voulait aussi un sénat qui
satisfît à tous les moments ses craintes, ses jalousies, ses haines;
enfin, l’homme d’État cédait continuellement à l’homme.
Nous avons dit que le peuple avait autrefois obtenu des patriciens
qu’il aurait des magistrats de son corps, qui le défendraient contre
les insultes et les injustices qu’on pourrait lui faire. Afin qu’ils
fussent en état d’exercer ce pouvoir, on les déclara sacrés et
inviolables, et on ordonna que quiconque maltraiterait un tribun, de
fait ou par parole, serait sur-le-champ puni de mort. Or, les
Empereurs étant revêtus de la puissance des tribuns, ils en obtinrent
les privilèges, et c’est sur ce fondement qu’on fit mourir tant de
gens, que les délateurs purent enfin faire leur métier tout à leur
aise, et que l’accusation de lèse-majesté, ce crime, dit Pline, de
ceux à qui on ne peut point imputer de crime, fut étendue à ce qu’on
voulut.
Je crois pourtant que quelques-uns de ces titres d’accusation
n’étaient pas si ridicules qu’ils nous paraissent aujourd’hui, et je
ne puis penser que Tibère eût fait accuser un homme pour avoir vendu
avec sa maison la statue de l’Empereur, que Domitien eût fait
condamner à mort une femme pour s’être déshabillée devant son image,
et un citoyen parce qu’il avait la description de toute la terre
peinte sur les murailles de sa chambre, si ces actions n’avaient
réveillé dans l’esprit des Romains que l’idée qu’elles nous donnent à
présent. Je crois qu’une partie de cela est fondée sur ce que, Rome
ayant changé de gouvernement, ce qui ne nous paraît pas de conséquence
pouvait l’être pour lors. J’en juge par ce que nous voyons aujourd’hui
chez une nation qui ne peut pas être soupçonnée de tyrannie, où il est
défendu de boire à la santé d’une certaine personne.
Je ne puis rien passer qui serve à faire connaître le génie du
peuple romain. II s’était si fort accoutumé à obéir et à faire toute
sa félicité de la différence de ses maîtres qu’après la mort de
Germanicus il donna des marques de deuil, de regret et de désespoir
que l’on ne trouve plus parmi nous. Il faut voir les historiens
décrire la désolation publique , si grande, si longue, si peu modérée;
et cela n’était point joué: car le corps entier du peuple n’affecte,
ne flatte, ni ne dissimule.
Le peuple romain, qui n’avait plus de part au gouvernement,
composé presque d’affranchis ou de gens sans industrie, qui vivaient
aux dépens du trésor public, ne sentait que son impuissance; il
s’affligeait comme les enfants et les femmes, qui se désolent par le
sentiment de leur faiblesse: il était mal; il plaça ses craintes et
ses espérances sur la personne de Germanicus, et, cet objet lui étant
enlevé, il tomba dans le désespoir.
Il n’y a point de gens qui craignent si fort les malheurs que ceux
que la misère de leur condition pourrait rassurer, et qui devraient
dire avec Andromaque "Plût à Dieu que je craignisse!" Il y a
aujourd’hui à Naples cinquante mille hommes qui ne vivent que d’herbes
et n’ont pour tout bien que la moitié d’un habit de toile. Ces
gens-là, les plus malheureux de la Terre, tombent dans un abattement
affreux à la moindre fumée du Vésuve; ils ont la sottise de craindre
de devenir malheureux.
Chapitre XV: Des empereurs, depuis Caius Caligula jusqu’à Antonin
Caligula succéda à Tibère. On disait de lui qu’il n’y avait jamais
eu un meilleur esclave, ni un plus méchant maître. Ces deux choses
sont assez liées: car la même disposition d’esprit qui fait qu’on a
été vivement frappé de la puissance illimitée de celui qui commande
fait qu’on ne l’est pas moins lorsque l’on vient à commander soi-même.
Caligula rétablit les comices , que Tibère avait ôtés, et abolit
ce crime arbitraire de lèse-majesté qu’il avait établi. Par où l’on
peut juger que le commencement du règne des mauvais princes est
souvent comme la fin de celui des bons; parce que, par un esprit de
contradiction sur la conduite de ceux à qui ils succèdent, ils peuvent
faire ce que les autres font par vertu, et c’est à cet esprit de
contradiction que nous devons bien de bons règlements, et bien des
mauvais aussi.
Qu’y gagna-t-on? Caligula ôta les accusations des crimes de
lèse-majesté, mais il faisait mourir militairement tous ceux qui lui
déplaisaient, et ce n’était pas à quelques sénateurs qu’il en voulait:
il tenait le glaive suspendu sur le Sénat, qu’il menaçait d’exterminer
tout entier.
Cette épouvantable tyrannie des Empereurs venait de l’esprit
général des Romains. Comme ils tombèrent tout à coup sous un
gouvernement arbitraire, et qu’il n’y eut presque point d’intervalle
chez eux entre commander et servir, ils ne furent point préparés à ce
passage par des mœurs douces; l’humeur féroce resta; les citoyens
furent traités comme ils avaient traité eux-mêmes les ennemis vaincus,
et furent gouvernés sur le même plan. Sylla entrant dans Rome ne fut
pas un autre homme que Sylla entrant dans Athènes: il exerça le même
droit des gens. Pour les États qui n’ont été soumis qu’insensiblement,
lorsque les lois leur manquent, ils sont encore gouvernés par les
mœurs.
La vue continuelle des combats des gladiateurs rendait les Romains
extrêmement féroces: on remarqua que Claude devint plus porté à
répandre le sang à force de voir ces sortes de spectacles. L’exemple
de cet empereur, qui était d’un naturel doux, et qui fit tant de
cruautés, fait bien voir que l’éducation de son temps était différente
de la nôtre.
Les Romains, accoutumés à se jouer de la Nature humaine dans la
personne de leurs enfants et de leurs esclaves , ne pouvaient guère
connaître cette vertu que nous appelons humanité. D’où peut venir
cette férocité que nous trouvons dans les habitants de nos colonies,
que de cet usage continuel des châtiments sur une malheureuse partie
du Genre humain? Lorsque l’on est cruel dans l’état civil, que peut-on
attendre de la douceur et de la justice naturelle?
On est fatigué de voir dans l’histoire des Empereurs le nombre
infini de gens qu’ils firent mourir pour confisquer leurs biens. Nous
ne trouvons rien de semblable dans nos histoires modernes. Cela, comme
nous venons de dire, doit être attribué à des mœurs plus douces et à
une religion plus réprimante; et de plus, on n’a point à dépouiller
les familles de ces sénateurs qui avaient ravagé le monde. Nous tirons
cet avantage de la médiocrité de nos fortunes, qu’elles sont plus
sûres: nous ne valons pas la peine qu’on nous ravisse nos biens .
Le peuple de Rome, ce que l’on appelaitplebs, ne haïssait pas les
plus mauvais empereurs. Depuis qu’il avait perdu l’empire, et qu’il
n’était plus occupé à la guerre, il était devenu le plus vil de tous
les peuples; il regardait le commerce et les arts comme des choses
propres aux seuls esclaves, et les distributions de blé qu’il recevait
lui faisaient négliger les terres; on l’avait accoutumé aux jeux et
aux spectacles. Quand il n’eut plus de tribuns à écouter ni de
magistrats à élire, ces choses vaines lui devinrent nécessaires, et
son oisiveté lui en augmenta le goût. Or Caligula, Néron, Commode,
Caracalla, étaient regrettés du peuple à cause de leur folie même: car
ils aimaient avec fureur ce que le peuple aimait, et contribuaient de
tout leur pouvoir, et même de leur personne, à ses plaisirs; ils
prodiguaient pour lui toutes les richesses de l’Empire, et, quand
elles étaient épuisées, le peuple voyant sans peine dépouiller toutes
les grandes familles, il jouissait des fruits de la tyrannie, et il en
jouissait purement, car il trouvait sa sûreté dans sa bassesse. De
tels princes haïssaient naturellement les gens de bien: ils savaient
qu’ils n’en étaient pas approuvés . Indignés de la contradiction ou du
silence d’un citoyen austère, enivrés des applaudissements de la
populace, ils parvenaient à s’imaginer que leur gouvernement faisait
la félicité publique, et qu’il n’y avait que des gens malintentionnés
qui pussent le censurer.
Caligula était un vrai sophiste dans sa cruauté. Comme il
descendait également d’Antoine et d’Auguste, il disait qu’il punirait
les consuls s’ils célébraient le jour de réjouissance établi en
mémoire de la victoire d’Actium, et qu’il les punirait s’ils ne le
célébraient pas. Et, Drusille, à qui il accorda des honneurs divins,
étant morte, c’était un crime de la pleurer, parce qu’elle était
déesse, et de ne la pas pleurer, parce qu’elle était sa sœur.
C’est ici qu’il faut se donner le spectacle des choses humaines.
Qu’on voie dans l’histoire de Rome tant de guerres entreprises, tant
de sang répandu, tant de peuples détruits, tant de grandes actions,
tant de triomphes, tant de politique, de sagesse, de prudence, de
constance, de courage! Ce projet d’envahir tout, si bien formé, si
bien soutenu, si bien fini, à quoi aboutit-il, qu’à assouvir le
bonheur de cinq ou six monstres? Quoi! ce Sénat n’avait fait évanouir
tant de rois que pour tomber lui-même dans le plus bas esclavage de
quelques-uns de ses plus indignes citoyens et s’exterminer par ses
propres arrêts? On n’élève donc sa puissance que pour la voir mieux
renversée? Les hommes ne travaillent à augmenter leur pouvoir que pour
le voir tomber, contre eux-mêmes, dans de plus heureuses mains?
Caligula ayant été tué, le Sénat s’assembla pour établir une forme
de gouvernement. Dans le temps qu’il délibérait, quelques soldats
entrèrent dans le palais pour piller; ils trouvèrent, dans un lieu
obscur, un homme tremblant de peur; c’était Claude: ils le saluèrent
Empereur.
Claude acheva de perdre les anciens ordres en donnant à ses
officiers le droit de rendre la justice . Les guerres de Marius et de
Sylla ne se faisaient principalement que pour savoir qui aurait ce
droit, des sénateurs ou des chevaliers . Une fantaisie d’un imbécile
l’ôta aux uns et aux autres: étrange succès d’une dispute qui avait
mis en combustion tout l’univers!
Il n’y a point d’autorité plus absolue que celle du prince qui
succède à la république: car il se trouve avoir toute la puissance du
peuple, qui n’avait pu se limiter lui-même. Aussi voyons-nous
aujourd’hui les rois de Danemark exercer le pouvoir le plus arbitraire
qu’il y ait en Europe.
Le peuple ne fut pas moins avili que le Sénat et les chevaliers.
Nous avons vu que, jusqu’au temps des Empereurs, il avait été si
belliqueux que les armées qu’on levait dans la ville se disciplinaient
sur-le-champ et allaient droit à l’ennemi. Dans les guerres civiles de
Vitellius et de Vespasien, Rome, en proie à tous les ambitieux et
pleine de bourgeois timides, tremblait devant la première bande de
soldats qui pouvait s’en approcher.
La condition des empereurs n’était pas meilleure. Comme ce n’était
pas une seule armée qui eût le droit ou la hardiesse d’en élire un,
c’était assez que quelqu’un fût élu par une armée pour devenir
désagréable aux autres, qui lui nommaient d’abord un compétiteur.
Ainsi, comme la grandeur de la République fut fatale au
gouvernement républicain, la grandeur de l’Empire le fut à la vie des
Empereurs. S’ils n’avaient eu qu’un pays médiocre à défendre, ils
n’auraient eu qu’une principale armée, qui, les ayant une fois élus,
aurait respecté l’ouvrage de ses mains.
Les soldats avaient été attachés à la famille de César, qui était
garante de tous les avantages que leur aurait procurés la révolution.
Le temps vint que les grandes familles de Rome furent toutes
exterminées par celle de César, et que celle de César, dans la
personne de Néron, périt elle-même. La puissance civile, qu’on avait
sans cesse abattue, se trouva hors d’état de contrebalancer la
militaire: chaque armée voulut faire un empereur.
Comparons ici les temps. Lorsque Tibère commença à régner, quel
parti ne tira-t-il pas du Sénat ? Il apprit que les armées d’Illyrie
et de Germanie s’étaient soulevées: il leur accorda quelques demandes,
et il soutint que c’était au Sénat à juger des autres ; il leur envoya
des députés de ce corps. Ceux qui ont cessé de craindre le pouvoir
peuvent encore respecter l’autorité. Quand on eut représenté aux
soldats comment, dans une armée romaine, les enfants de l’Empereur et
les envoyés du Sénat romain couraient risque de la vie , ils purent se
repentir et aller jusqu’à se punir eux-mêmes . Mais, quand le Sénat
fut entièrement abattu, son exemple ne toucha personne. En vain Othon
harangue-t-il ses soldats pour leur parler de la dignité du Sénat ; en
vain Vitellius envoie-t-il les principaux sénateurs pour faire sa paix
avec Vespasien : on ne rend point dans un moment aux ordres de l’État
le respect qui leur a été ôté si longtemps. Les armées ne regardèrent
ces députés que comme les plus lâches esclaves d’un maître qu’elles
avaient déjà réprouvé.
C’était une ancienne coutume des Romains que celui qui triomphait
distribuait quelques deniers à chaque soldat: c’était peu de chose .
Dans les guerres civiles, on augmenta ces dons . On les faisait
autrefois de l’argent pris sur les ennemis; dans ces temps malheureux,
on donna celui des citoyens, et les soldats voulaient un partage là où
il n’y avait pas de butin.
Ces distributions n’avaient lieu qu’après une guerre; Néron les
fit pendant la paix; les soldats s’y accoutumèrent, et ils frémirent
contre Galba, qui leur disait avec courage qu’il ne savait pas les
acheter, mais qu’il savait les choisir.
Galba, Othon , Vitellius, ne firent que passer. Vespasien fut élu
comme eux par les soldats. Il ne songea, dans tout le cours de son
règne, qu’à rétablir l’empire, qui avait été successivement occupé par
six tyrans également cruels, presque tous furieux, souvent imbéciles
et, pour comble de malheur, prodigues jusqu’à la folie.
Tite, qui lui succéda, fut les délices du peuple romain. Domitien
fit voir un nouveau monstre, plus cruel ou, du moins, plus implacable
que ceux qui l’avaient précédé, parce qu’il était plus timide.
Ses affranchis les plus chers et, à ce que quelques-uns ont dit,
sa femme même, voyant qu’il était aussi dangereux dans ses amitiés que
dans ses haines, et qu’il ne mettait aucunes bornes à ses méfiances ni
à ses accusations, s’en défirent. Avant de faire le coup, ils jetèrent
les yeux sur un successeur et choisirent Nerva, vénérable vieillard.
Nerva adopta Trajan, prince le plus accompli dont l’histoire ait
jamais parlé. Ce fut un bonheur d’être né sous son règne: il n’y en
eut point de si heureux ni de si glorieux pour le peuple romain. Grand
homme d’État, grand capitaine, ayant un cœur bon, qui le portait au
bien, un esprit éclairé, qui lui montrait le meilleur, une âme noble,
grande, belle, avec toutes les vertus, n’étant extrême sur aucune,
enfin, l’homme le plus propre à honorer la nature humaine et
représenter la divine.
Il exécuta le projet de César et fit avec succès la guerre aux
Parthes. Tout autre aurait succombé dans une entreprise où les dangers
étaient toujours présents, et les ressources, éloignées, où il fallait
absolument vaincre, et où il n’était pas sûr de ne pas périr après
avoir vaincu.
La difficulté consistait et dans la situation des deux empires et
dans la manière de faire la guerre des deux peuples. Prenait-on le
chemin de l’Arménie, vers les sources du Tigre et de l’Euphrate? On
trouvait un pays montueux et difficile, où l’on ne pouvait mener de
convois, de façon que l’armée était demi-ruinée avant d’arriver en
Médie . Entrait-on plus bas vers le midi, par Nisibe? On trouvait un
désert affreux, qui séparait les deux empires. Voulait-on passer plus
bas encore et aller par la Mésopotamie? On traversait un pays en
partie inculte, en partie submergé, et, le Tigre et l’Euphrate allant
du nord au midi, on ne pouvait pénétrer dans le pays sans quitter ces
fleuves, ni guère quitter ces fleuves sans périr.
Quant à la manière de faire la guerre des deux nations, la force
des Romains consistait dans leur infanterie, la plus forte, la plus
ferme et la mieux disciplinée du monde.
Les Parthes n’avaient point d’infanterie; mais une cavalerie
admirable: ils combattaient de loin et hors de la portée des armes
romaines; le javelot pouvait rarement les atteindre; leurs armes
étaient l’arc et des flèches redoutables. Ils assiégeaient une armée
plutôt qu’ils ne la combattaient. Inutilement poursuivis, parce que,
chez eux, fuir c’était combattre, ils faisaient retirer les peuples à
mesure qu’on approchait, et ne laissaient dans les places que les
garnisons, et, lorsqu’on les avait prises, on était obligé de les
détruire. Ils brûlaient avec art tout le pays autour de l’armée
ennemie et lui ôtaient jusqu'à l’herbe même. Enfin, ils faisaient à
peu près la guerre comme on la fait encore aujourd’hui sur les mêmes
frontières.
D’ailleurs, les légions d’Illyrie et de Germanie, qu’on
transportait dans cette guerre, n’y étaient pas propres : les soldats,
accoutumés à manger beaucoup dans leur pays, y périssaient presque
tous.
Ainsi, ce qu’aucune nation n’avait pas encore fait, d’éviter le
joug des Romains, celle des Parthes le fit, non pas comme invincible,
mais comme inaccessible.
Adrien abandonna les conquêtes de Trajan et borna l’Empire à
l’Euphrate; et il est admirable qu’après tant de guerres les Romains
n’eussent perdu que ce qu’ils avaient voulu quitter, comme la mer, qui
n’est moins étendue que lorsqu’elle se retire d’elle-même.
La conduite d’Adrien causa beaucoup de murmures on lisait dans les
livres sacrés des Romains que, lorsque Tarquin voulut bâtir le
Capitole, il trouva que la place la plus convenable était occupée par
les statues de beaucoup d’autres divinités. Il s’enquit, par la
science qu’il avait dans les augures, si elles voudraient céder leur
place à Jupiter. Toutes y consentirent, à la réserve de Mars, de la
Jeunesse et du Dieu Terme . Là-dessus s’établirent trois opinions
religieuses: que le peuple de Mars ne céderait à personne le lieu
qu’il occupait; que la jeunesse romaine ne serait point surmontée; et
qu’enfin le Dieu Terme des Romains ne reculerait jamais: ce qui arriva
pourtant sous Adrien.
Chapitre XVI: De l’état de l’empire depuis Antonin jusqu’à Probus
Dans ces temps-là, la secte des Stoïciens s’étendait et
s’accréditait dans l’Empire. Il semblait que la nature humaine eût
fait un effort pour produire d’elle-même cette secte admirable, qui
était comme ces plantes que la terre fait naître dans des lieux que le
ciel n’a jamais vus.
Les Romains lui durent leurs meilleurs empereurs. Rien n’est
capable de faire oublier le premier Antonin que Marc-Aurèle, qu’il
adopta. On sent en soi-même un plaisir secret lorsqu’on parle de cet
empereur; on ne peut lire sa vie sans une espèce d’attendrissement;
tel est l’effet qu’elle produit qu’on a meilleure opinion de soi-même,
parce qu’on a meilleure opinion des hommes.
La sagesse de Nerva, la gloire de Trajan, la valeur d’Adrien, la
vertu des deux Antonins, se firent respecter des soldats; mais,
lorsque de nouveaux monstres prirent leur place, l’abus du
gouvernement militaire parut dans tout son excès, et les soldats qui
avaient vendu l’empire assassinèrent les Empereurs pour en avoir un
nouveau prix.
On dit qu’il y a un prince dans le monde qui travaille depuis
quinze ans à abolir dans ses États le gouvernement civil pour y
établir le gouvernement militaire. Je ne veux point faire des
réflexions odieuses sur ce dessein; je dirai seulement que, par la
nature des choses, deux cents gardes peuvent mettre la vie d’un prince
en sûreté, et non pas quatre-vingt mille; outre qu’il est plus
dangereux d’opprimer un peuple armé qu’un autre qui ne l’est pas.
Commode succéda à Marc-Aurèle, son père. C’était un monstre, qui
suivait toutes ses passions et toutes celles de ses ministres et de
ses courtisans. Ceux qui en délivrèrent le monde mirent en sa place
Pertinax, vénérable vieillard, que les soldats prétoriens massacrèrent
d’abord.
Ils mirent l’empire à l’enchère, et Didius Julien l’emporta par
ses promesses. Cela souleva tout le monde: car, quoique l’empire eût
été souvent acheté, il n’avait pas encore été marchandé. Pescennius
Niger, Sévère et Albin furent salués Empereurs, et Julien, n’ayant pu
payer les sommes immenses qu’il avait promises, fut abandonné par ses
soldats.
Sévère défit Niger et Albin. Il avait de grandes qualités; mais la
douceur, cette première vertu des princes, lui manquait.
La puissance des Empereurs pouvait plus aisément paraître
tyrannique que celle des princes de nos jours. Comme leur dignité
était un assemblage de toutes les magistratures romaines; que,
dictateurs sous le nom d’empereurs, tribunsdu peuple, proconsuls,
censeurs, grands pontifes et, quand ils voulaient, consuls, ils
exerçaient souvent la justice distributive: ils pouvaient aisément
faire soupçonner que, ceux qu’ils avaient condamnés, ils les avaient
opprimés, le peuple jugeant ordinairement de l’abus de la puissance
par la grandeur de la puissance; au lieu que les rois d’Europe,
législateurs et non pas exécuteurs de la Loi, princes et non pas
juges, se sont déchargés de cette partie de l’autorité qui peut être
odieuse, et, faisant eux-mêmes les grâces, ont commis à des magistrats
particuliers la distribution des peines.
Il n’y a guère eu d’empereurs plus jaloux de leur autorité que
Tibère et Sévère; cependant ils se laissèrent gouverner, l’un par
Séjan, l’autre par Plautien, d’une manière misérable.
La malheureuse coutume de proscrire introduite par Sylla continua
sous les Empereurs, et il fallait même qu’un prince eût quelque vertu
pour ne la pas suivre; car, comme ses ministres et ses favoris
jetaient d’abord les yeux sur tant de confiscations, ils ne lui
parlaient que de la nécessité de punir et des périls de la clémence.
Les proscriptions de Sévère firent que plusieurs soldats de Niger
se retirèrent chez les Parthes ; ils leur apprirent ce qui manquait à
leur art militaire, à faire usage des armes romaines et même à en
fabriquer; ce qui fit que ces peuples, qui s’étaient ordinairement
contentés de se défendre, furent dans la suite presque toujours
agresseurs .
Il est remarquable que, dans cette suite de guerres civiles qui
s’élevèrent continuellement, ceux qui avaient les légions d’Europe
vainquirent presque toujours ceux qui avaient les légions d’Asie , et
l’on trouve dans l’histoire de Sévère qu’il ne put prendre la ville
d’Atra, en Arabie, parce que, les légions d’Europe s’étant mutinées,
il fut obligé de se servir de celles de Syrie.
On sentit cette différence depuis qu’on commença à faire des
levées dans les provinces ; et elle fut telle entre les légions
qu’elle était entre les peuples mêmes, qui, par la nature et par
l’éducation, sont plus ou moins propres pour la guerre.
Ces levées faites dans les provinces produisirent un autre effet:
les Empereurs, pris ordinairement dans la milice, furent presque tous
étrangers et quelquefois barbares; Rome ne fut plus la maîtresse du
monde, mais elle reçut des lois de tout l’univers.
Chaque empereur y porta quelque chose de son pays, ou pour les
manières, ou pour les mœurs, ou pour la police, ou pour le culte, et
Héliogabale alla jusqu’à vouloir détruire tous les objets de la
vénération de Rome et ôter tous les dieux de leurs temples, pour y
placer le sien.
Ceci, indépendamment des voies secrètes que Dieu choisit, et que
lui seul connaît, servit beaucoup à l’établissement de la religion
chrétienne: car il n’y avait plus rien d’étranger dans l’Empire, et
l’on y était préparé à recevoir toutes les coutumes qu’un empereur
voudrait introduire.
On sait que les Romains reçurent dans leur ville les dieux des
autres pays; ils les reçurent en conquérants: ils les faisaient porter
dans les triomphes. Mais, lorsque les étrangers vinrent eux-mêmes les
rétablir, on les réprima d’abord. On sait, de plus, que les Romains
avaient coutume de donner aux divinités étrangères les noms de celles
des leurs qui y avaient le plus de rapport. Mais, lorsque les prêtres
des autres pays voulurent faire adorer à Rome leurs divinités sous
leurs propres noms, ils ne furent pas soufferts, et ce fut un des
grands obstacles que trouva la religion chrétienne.
On pourrait appeler Caracalla, non pas un tyran, mais
ledestructeurdeshommes: Caligula, Néron et Domitien bornaient leurs
cruautés dans Rome; celui-ci allait promener sa fureur dans tout
l’univers.
Sévère avait employé les exactions d’un long règne et les
proscriptions de ceux qui avaient suivi le parti de ses concurrents, à
amasser des trésors immenses.
Caracalla, ayant commencé son règne par tuer de sa propre main
Géta, son frère, employa ses richesses à faire souffrir son crime aux
soldats, qui aimaient Géta et disaient qu’ils avaient fait serment aux
deux enfants de Sévère, non pas à un seul.
Ces trésors amassés par des princes n’ont presque jamais que des
effets funestes: ils corrompent le successeur, qui en est ébloui, et,
s’ils ne gâtent pas son cœur, ils gâtent son esprit. Il forme d’abord
de grandes entreprises avec une puissance qui est d’accident, qui ne
peut pas durer, qui n’est pas naturelle, et qui est plutôt enflée
qu’agrandie.
Caracalla augmenta la paye des soldats; Macrin écrivit au Sénat
que cette augmentation allait à soixante et dix millions de drachmes .
Il y a apparence que ce prince enflait les choses, et, si l’on compare
la dépense de la paye de nos soldats d’aujourd’hui avec le reste des
dépenses publiques, et qu’on suive la même proportion pour les
Romains, on verra que cette somme eût été énorme.
Il faut chercher quelle était la paye du soldat romain. Nous
apprenons d’Orose que Domitien augmenta d’un quart la paye établie .
Il paraît, par le discours d’un soldat dans Tacite , qu’à la mort
d’Auguste elle était de dix onces de cuivre. On trouve dans Suétone
que César avait doublé la paye de son temps. Pline dit qu’à la seconde
guerre punique on l’avait diminuée d’un cinquième. Elle fut donc
d’environ six onces de cuivre dans la première guerre punique , de
cinq onces dans la seconde, de dix sous César , et de treize et un
tiers sous Domitien . Je ferai ici quelques réflexions.
La paye que la République donnait aisément lorsqu’elle n’avait
qu’un petit État, que, chaque année, elle faisait une guerre, et que,
chaque année, elle recevait des dépouilles, elle ne put la donner sans
s’endetter dans la première guerre punique, qu’elle étendit ses bras
hors de l’Italie, qu’elle eut à soutenir une guerre longue et à
entretenir de grandes armées.
Dans la seconde guerre punique, la paye fut réduite à cinq onces
de cuivre, et cette diminution put se faire sans danger dans un temps
où la plupart des citoyens rougirent d’accepter la solde même et
voulurent servir à leurs dépens.
Les trésors de Persée et ceux de tant d’autres rois, que l’on
porta continuellement à Rome, y firent cesser les tributs . Dans
l’opulence publique et particulière, on eut la sagesse de ne point
augmenter la paye de cinq onces de cuivre.
Quoique, sur cette paye, on fit une déduction pour le blé, les
habits et les armes, elle fut suffisante, parce qu’on n’enrôlait que
les citoyens qui avaient un patrimoine.
Marius ayant enrôlé des gens qui n’avaient rien, et son exemple
ayant été suivi, César fut obligé d’augmenter la paye.
Cette augmentation ayant été continuée après la mort de César, on
fut contraint, sous le consulat de Hirtius et de Pansa, de rétablir
les tributs.
La faiblesse de Domitien lui ayant fait augmenter cette paye d’un
quart, il fit une grande plaie à l’État, dont le malheur n’est pas que
le luxe y règne, mais qu’il règne dans des conditions qui, par la
nature des choses, ne doivent avoir que le nécessaire physique. Enfin,
Caracalla ayant fait une nouvelle augmentation, l’Empire fut mis dans
cet état que, ne pouvant subsister sans les soldats, il ne pouvait
subsister avec eux.
Caracalla, pour diminuer l’horreur du meurtre de son frère, le mit
au rang des dieux, et ce qu’il y a de singulier, c’est que cela lui
fut exactement rendu par Macrin, qui, après l’avoir fait poignarder,
voulant apaiser les soldats prétoriens, désespérés de la mort de ce
prince qui leur avait tant donné, lui fit bâtir un temple et y établit
des prêtres flamines en son honneur.
Cela fit que sa mémoire ne fut pas flétrie, et que, le Sénat
n’osant pas le juger, il ne fut pas mis au rang des tyrans, comme
Commode, qui ne le méritait pas plus que lui .
De deux grands empereurs, Adrien et Sévère , l’un établit la
discipline militaire, et l’autre la relâcha. Les effets répondirent
très bien aux causes: les règnes qui suivirent celui d’Adrien furent
heureux et tranquilles; après Sévère, on vit régner toutes les
horreurs.
Les profusions de Caracalla envers les soldats avaient été
immenses, et il avait très bien suivi le conseil que son père lui
avait donné en mourant, d’enrichir les gens de guerre et de ne
s’embarrasser pas des autres.
Mais cette politique n’était guère bonne que pour un règne: car le
successeur, ne pouvant plus faire les mêmes dépenses, était d’abord
massacré par l’armée; de façon qu’on voyait toujours les empereurs
sages mis à mort par les soldats, et les méchants, par des
conspirations ou des arrêts du Sénat.
Quand un tyran qui se livrait aux gens de guerre avait laissé les
citoyens exposés à leurs violences et à leurs rapines, cela ne pouvait
non plus durer qu’un règne: car les soldats, à force de détruire,
allaient jusqu’à s’ôter à eux-mêmes leur solde. Il fallait donc songer
à rétablir la discipline militaire: entreprise qui coûtait toujours la
vie à celui qui osait la tenter.
Quand Caracalla eut été tué par les embûches de Macrin, les
soldats, désespérés d’avoir perdu un prince qui donnait sans mesure ,
élurent Héliogabale ; et, quand ce dernier, qui, n’étant occupé que de
ses sales voluptés, les laissait vivre à leur fantaisie, ne put plus
être souffert, ils le massacrèrent. Ils tuèrent de même Alexandre, qui
voulait rétablir la discipline et parlait de les punir .
Ainsi un tyran, qui ne s’assurait point la vie, mais le pouvoir de
faire des crimes, périssait, avec ce funeste avantage que celui qui
voudrait faire mieux périrait après lui.
Après Alexandre, on élut Maximin, qui fut le premier empereur
d’une origine barbare. Sa taille gigantesque et la force de son corps
l’avaient fait connaître.
Il fut tué avec son fils par ses soldats. Les deux premiers
Gordiens périrent en Afrique. Maxime, Balbin et le troisième Gordien
furent massacrés. Philippe, qui avait fait tuer le jeune Gordien, fut
tué lui-même avec son fils. Et Dèce, qui fut élu en sa place, périt à
son tour par la trahison de Gallus .
Ce qu’on appelait l’Empire romain dans ce siècle-là était une
espèce de république irrégulière, telle, à peu près, que
l’aristocratie d’Alger, où la milice, qui a la puissance souveraine,
fait et défait un magistrat qu’on appelle leDey, et peut-être est-ce
une règle assez générale que le gouvernement militaire est, à certains
égards, plutôt républicain que monarchique.
Et qu’on ne dise pas que les soldats ne prenaient de part au
gouvernement que par leur désobéissance et leurs révoltes. Les
harangues que les Empereurs leur faisaient ne furent-elles pas à la
fin du genre de celles que les consuls et les tribuns avaient faites
autrefois au peuple? Et, quoique les armées n’eussent pas un lieu pour
s’assembler, qu’elles ne se conduisissent point par de certaines
formes, qu’elles ne fussent pas ordinairement de sang-froid,
délibérant peu et agissant beaucoup, ne disposaient-elles pas en
souveraines de la fortune publique? Et qu’était-ce qu’un empereur, que
le ministre d’un gouvernement violent, élu pour l’utilité particulière
des soldats?
Quand l’armée associa à l’empire Philippe , qui était préfet du
prétoire du troisième Gordien, celui-ci demanda qu’on lui laissât le
commandement entier, et il ne put l’obtenir; il harangua l’armée pour
que la puissance fût égale entre eux, et il ne l’obtint pas non plus;
il supplia qu’on lui laissât le titre de César, et on le lui refusa;
il demanda d’être préfet du prétoire, et on rejeta ses prières; enfin,
il parla pour sa vie. L’armée, dans ses divers jugements, exerçait la
magistrature suprême.
Les Barbares, au commencement inconnus aux Romains, ensuite
seulement incommodes, leur étaient devenus redoutables. Par
l’événement du monde le plus extraordinaire, Rome avait si bien
anéanti tous les peuples que, lorsqu’elle fut vaincue elle-même, il
sembla que la terre en eût enfanté de nouveaux pour la détruire.
Les princes des grands États ont ordinairement peu de pays voisins
qui puissent être l’objet de leur ambition. S’il y en avait eu de
tels, ils auraient été enveloppés dans le cours de la conquête. Ils
sont donc bornés par des mers, des montagnes et de vastes déserts, que
leur pauvreté fait mépriser. Aussi les Romains laissèrent-ils les
Germains dans leurs forêts et les peuples du Nord dans leurs glaces,
et il s’y conserva ou même il s’y forma des nations qui enfin les
asservirent eux-mêmes.
Sous le règne de Gallus, un grand nombre de nations, qui se
rendirent ensuite plus célèbres, ravagèrent l’Europe, et les Perses,
ayant envahi la Syrie, ne quittèrent leurs conquêtes que pour
conserver leur butin.
Ces essaims de Barbares qui sortirent autrefois du Nord ne
paraissent plus aujourd’hui. Les violences des Romains avaient fait
retirer les peuples du Midi au Nord. Tandis que la force qui les
contenait subsista, ils y restèrent; quand elle fut affaiblie, ils se
répandirent de toutes parts. La même chose arriva quelques siècles
après. Les conquêtes de Charlemagne et ses tyrannies avaient, une
seconde fois, fait reculer les peuples du Midi au Nord; sitôt que cet
empire fut affaibli, ils se portèrent une seconde fois du Nord au
Midi. Et, si aujourd’hui un prince faisait en Europe les mêmes
ravages, les nations repoussées dans le Nord, adossées aux limites de
l’univers, y tiendraient ferme jusqu’au moment qu’elles inonderaient
et conquerraient l’Europe une troisième fois.
L’affreux désordre qui était dans la succession à l’empire étant
venu à son comble, on vit paraître, sur la fin du règne de Valérien et
pendant celui de Gallien, son fils, trente prétendants divers, qui,
s’étant la plupart entre-détruits, ayant eu un règne très court,
furent nommés Tyrans.
Valérien ayant été pris par les Perses, et Gallien, son fils,
négligeant les affaires, les Barbares pénétrèrent partout. L’Empire se
trouva dans cet état où il fut, environ un siècle après, en Occident ;
et il aurait, dès lors, été détruit sans un concours heureux de
circonstances qui le relevèrent.
Odénat, prince de Palmyre, allié des Romains, chassa les Perses,
qui avaient envahi presque toute l’Asie; la ville de Rome fit une
armée de ses citoyens, qui écarta les Barbares qui venaient la piller;
une armée innombrable de Scythes, qui passait la mer avec six mille
vaisseaux, périt par les naufrages, la misère, la faim et sa grandeur
même; et, Gallien ayant été tué, Claude, Aurélien, Tacite et Probus,
quatre grands hommes qui, par un grand bonheur, se succédèrent,
rétablirent l’Empire prêt à périr.
Chapitre XVII: Changement dans l’État
Pour prévenir les trahisons continuelles des soldats, les
Empereurs s’associèrent des personnes en qui ils avaient confiance, et
Dioclétien, sous prétexte de la grandeur des affaires, régla qu’il y
aurait toujours deux empereurs et deux césars. II jugea que, les
quatre principales armées étant occupées par ceux qui auraient part à
l’empire, elles s’intimideraient les unes les autres; que les autres
armées, n’étant pas assez fortes pour entreprendre de faire leur chef
empereur, elles perdraient peu à peu la coutume d’élire; et qu’enfin,
la dignité de césar étant toujours subordonnée, la puissance, partagée
entre quatre pour la sûreté du Gouvernement, ne serait pourtant, dans
toute son étendue, qu’entre les mains de deux.
Mais ce qui contint encore plus les gens de guerre, c’est que, les
richesses des particuliers et la fortune publique ayant diminué, les
Empereurs ne purent plus leur faire des dons si considérables; de
manière que la récompense ne fût plus proportionnée au danger de faire
une nouvelle élection.
D’ailleurs, les préfets du prétoire, qui, pour le pouvoir et pour
les fonctions, étaient, à peu près, comme les grands vizirs de ces
temps-là et faisaient à leur gré massacrer les Empereurs pour se
mettre en leur place, furent fort abaissés par Constantin, qui ne leur
laissa que les fonctions civiles et en fit quatre au lieu de deux.
La vie des Empereurs commença donc à être plus assurée; ils purent
mourir dans leur lit, et cela sembla avoir un peu adouci leurs mœurs:
ils ne versèrent plus le sang avec tant de férocité. Mais, comme il
fallait que ce pouvoir immense débordât quelque part, on vit un autre
genre de tyrannie, mais plus sourde. Ce ne furent plus des massacres,
mais des jugements iniques, des formes de justice qui semblaient
n’éloigner la mort que pour flétrir la vie. La Cour fut gouvernée et
gouverna par plus d’artifices, par des arts plus exquis, avec un plus
grand silence. Enfin, au lieu de cette hardiesse à concevoir une
mauvaise action et de cette impétuosité à la commettre, on ne vit plus
régner que les vices des âmes faibles, et des crimes réfléchis.
Il s’établit un nouveau genre de corruption. Les premiers
empereurs aimaient les plaisirs; ceux-ci, la mollesse. Ils se
montrèrent moins aux gens de guerre; ils furent plus oisifs, plus
livrés à leurs domestiques, plus attachés à leurs palais, et plus
séparés de l’Empire.
Le poison de la Cour augmenta sa force à mesure qu’il fut plus
séparé: on ne dit rien, on insinua tout; les grandes réputations
furent toutes attaquées, et les ministres et les officiers de guerre
furent mis sans cesse à la discrétion de cette sorte de gens qui ne
peuvent servir l’État, ni souffrir qu’on le serve avec gloire .
Enfin, cette affabilité des premiers empereurs, qui seule pouvait
leur donner le moyen de connaître leurs affaires, fut entièrement
bannie. Le prince ne sut plus rien que sur le rapport de quelques
confidents, qui, toujours de concert, souvent même lorsqu’ils
semblaient être d’opinion contraire, ne faisaient auprès de lui que
l’office d’un seul.
Le séjour de plusieurs empereurs en Asie et leur perpétuelle
rivalité avec les rois de Perse firent qu’ils voulurent être adorés
comme eux, et Dioclétien, d’autres disent Galère, l’ordonna par un
édit.
Ce faste et cette pompe asiatiques s’établissant, les yeux s’y
accoutumèrent d’abord, et, lorsque Julien voulut mettre de la
simplicité et de la modestie dans ses manières, on appela oubli de la
dignitéce qui n’était que la mémoire des anciennes mœurs.
Quoique, depuis Marc-Aurèle, il y eût eu plusieurs empereurs, il
n’y avait eu qu’un Empire, et, l’autorité de tous étant reconnue dans
les provinces, c’était une puissance unique exercée par plusieurs.
Mais Galère et Constance Chlore n’ayant pu s’accorder, ils
partagèrent réellement l’Empire ; et, par cet exemple, qui fut dans la
suite suivi par Constantin, qui prit le plan de Galère, et non pas
celui de Dioclétien, il s’introduisit une coutume qui fut moins un
changement qu’une révolution.
De plus, l’envie qu’eut Constantin de faire une ville nouvelle, la
vanité de lui donner son nom, le déterminèrent à porter en Orient le
siège de l’empire. Quoique l’enceinte de Rome ne fût pas à beaucoup
près si grande qu’elle est à présent, les faubourgs en étaient
prodigieusement étendus : l’Italie, pleine de maisons de plaisance,
n’était proprement que le jardin de Rome; les laboureurs étaient en
Sicile, en Afrique, en Égypte ; et les jardiniers, en Italie. Les
terres n’étaient presque cultivées que par les esclaves des citoyens
romains. Mais, lorsque le siège de l’empire fut établi en Orient, Rome
presque entière y passa: les Grands y menèrent leurs esclaves,
c’est-à-dire presque tout le peuple, et l’Italie fut privée de ses
habitants.
Pour que la nouvelle ville ne cédât en rien à l’ancienne,
Constantin voulut qu’on y distribuât aussi du blé, et ordonna que
celui d’Égypte serait envoyé à Constantinople, et celui de l’Afrique,
à Rome; ce qui, me semble, n’était pas fort sensé.
Dans le temps de la République, le peuple romain, souverain de
tous les autres, devait naturellement avoir part aux tributs; cela fit
que le Sénat lui vendit d’abord du blé à bas prix et ensuite le lui
donna pour rien. Lorsque le Gouvernement fut devenu monarchique, cela
subsista contre les principes de la monarchie; on laissait cet abus à
cause des inconvénients qu’il y aurait eus à le changer. Mais
Constantin, fondant une ville nouvelle, l’y établit sans aucune bonne
raison.
Lorsque Auguste eut conquis l’Égypte, il apporta à Rome le trésor
des Ptolomées. Cela y fit à peu près la même révolution que la
découverte des Indes a faite depuis en Europe, et que de certains
systèmes ont faite de nos jours: les fonds doublèrent de prix à Rome ;
et, comme Rome continua d’attirer à elle les richesses d’Alexandrie,
qui recevait elle-même celles de l’Afrique et de l’Orient, l’or et
l’argent devinrent très communs en Europe; ce qui mit les peuples en
état de payer des impôts très considérables en espèces.
Mais, lorsque l’Empire eut été divisé, ces richesses allèrent à
Constantinople. On sait, d’ailleurs, que les mines d’Angleterre
n’étaient point encore ouvertes ; qu’il y en avait très peu en
Italieet dans les Gaules ; que, depuis les Carthaginois, les mines
d’Espagne n’étaient guère plus travaillées ou, du moins, n’étaient
plus si riches . L’Italie, qui n’avait plus que des jardins
abandonnés, ne pouvait par aucun moyen attirer l’argent de l’Orient,
pendant que l’Occident, pour avoir de ses marchandises, y envoyait le
sien. L’or et l’argent devinrent donc extrêmement rares en Europe.
Mais les Empereurs y voulurent exiger les mêmes tributs; ce qui perdit
tout.
Lorsque le Gouvernement a une forme depuis longtemps établie, et
que les choses se sont mises dans une certaine situation, il est
presque toujours de la prudence de les y laisser, parce que les
raisons, souvent compliquées et inconnues, qui font qu’un pareil état
a subsisté font qu’il se maintiendra encore. Mais, quand on change le
système total, on ne peut remédier qu’aux inconvénients qui se
présentent dans la théorie, et on en laisse d’autres que la pratique
seule peut faire découvrir.
Ainsi, quoique l’Empire ne fût déjà que trop grand, la division
qu’on en fit le ruina, parce que toutes les parties de ce grand corps,
depuis longtemps ensemble, s’étaient, pour ainsi dire, ajustées pour y
rester et dépendre les unes des autres.
Constantin , après avoir affaibli la capitale, frappa un autre
coup sur les frontières: il ôta les légions qui étaient sur le bord
des grands fleuves, et les dispersa dans les provinces; ce qui
produisit deux maux: l’un, que la barrière qui contenait tant de
nations fut ôtée; et l’autre, que les soldats vécurent et s’amollirent
dans le cirqueet dans les théâtres .
Lorsque Constantius envoya Julien dans les Gaules, il trouva que
cinquante villes le long du Rhin avaient été prises par les Barbares;
que les provinces avaient été saccagées; qu’il n’y avait plus que
l’ombre d’une armée romaine, que le seul nom des ennemis faisait fuir.
Ce prince, par sa sagesse, sa constance, son économie, sa
conduite, sa valeur et une suite continuelle d’actions héroïques,
rechassa les Barbares , et la terreur de son nom les contint tant
qu’il vécut .
La brièveté des règnes, les divers partis politiques, les
différentes religions, les sectes particulières de ces religions, ont
fait que le caractère des Empereurs est venu à nous extrêmement
défiguré. Je n’en donnerai que deux exemples: cet Alexandre, si lâche
dans Hérodien, paraît plein de courage dans Lampridius; ce Gratien,
tant loué par les Orthodoxes, Philostorgue le compare à Néron.
Valentinien sentit plus que personne la nécessité de l’ancien
plan: il employa toute sa vie à fortifier les bords du Rhin, à y faire
des levées, y bâtir des châteaux, y placer des troupes, leur donner le
moyen d’y subsister. Mais il arriva dans le monde un événement qui
détermina Valens, son frère, à. ouvrir le Danube et eut d’effroyables
suites.
Dans le pays qui est entre les Palus-Méotides, les montagnes du
Caucase et la Mer Caspienne, il y avait plusieurs peuples qui étaient
la plupart de la nation des Huns ou de celle des Alains. Leurs terres
étaient extrêmement fertiles; ils aimaient la guerre et le brigandage;
ils étaient presque toujours à cheval ou sur leurs chariots et
erraient dans le pays où ils étaient enfermés; ils faisaient bien
quelques ravages sur les frontières de Perse et d’Arménie, mais on
gardait aisément les Portes Caspiennes, et ils pouvaient difficilement
pénétrer dans la Perse par ailleurs. Comme ils n’imaginaient point
qu’il fût possible de traverser les Palus-Méotides , ils ne
connaissaient pas les Romains, et, pendant que d’autres Barbares
ravageaient l’Empire, ils restaient dans les limites que leur
ignorance leur avait données.
Quelques-uns ont dit que le limon que le Tanaïs avait apporté
avait formé une espèce de croûte sur le Bosphore Cimmérien, sur
laquelle ils avaient passé; d’autres , que deux jeunes Scythes,
poursuivant une biche qui traversa ce bras de mer, le traversèrent
aussi; ils furent étonnés de voir un nouveau monde, et, retournant
dans l’ancien, ils apprirent à leurs compatriotes les nouvelles terres
et, si j’ose me servir de ce terme, les Indes qu’ils avaient
découvertes .
D’abord, des corps innombrables de Huns passèrent, et, rencontrant
les Goths les premiers, ils les chassèrent devant eux. Il semblait que
ces nations se précipitassent les unes sur les autres, et que l’Asie,
pour peser sur l’Europe, eût acquis un nouveau poids.
Les Goths, effrayés, se présentèrent sur les bords du Danube et,
les mains jointes, demandèrent une retraite. Les flatteurs de Valens
saisirent cette occasion et la lui représentèrent comme une conquête
heureuse d’un nouveau peuple qui venait défendre l’Empire et
l’enrichir .
Valens ordonna qu’ils passeraient sans armes; mais, pour de
l’argent, ses officiers leur en laissèrent tant qu’ils voulurent . Il
leur fit distribuer des terres; mais, à la différence des Huns, les
Goths n’en cultivaient point ; on les priva même du blé qu’on leur
avait promis; ils mouraient de faim, et ils étaient au milieu d’un
pays riche; ils étaient armés, et on leur faisait des injustices. Ils
ravagèrent tout, depuis le Danube jusqu’au Bosphore, exterminèrent
Valens et son armée, et ne repassèrent le Danube que pour abandonner
l’affreuse solitude qu’ils avaient faite .
Chapitre XVIII: Nouvelles maximes prises par les Romains
Quelquefois la lâcheté des Empereurs, souvent, la faiblesse de
l’Empire, firent que l’on chercha à apaiser par de l’argent les
peuples qui menaçaient d’envahir . Mais la paix ne peut point
s’acheter, parce que celui qui l’a vendue n’en est que plus en état de
la faire, acheter encore.
II vaut mieux courir le risque de faire une guerre malheureuse que
de donner de l’argent pour avoir la paix: car on respecte toujours un
prince lorsqu’on sait qu’on ne le vaincra qu’après une longue
résistance.
D’ailleurs, ces sortes de gratifications se changeaient en tributs
et, libres au commencement, devenaient nécessaires; elles furent
regardées comme des droits acquis, et, lorsqu’un empereur les refusa à
quelques peuples ou voulut donner moins, ils devinrent de mortels
ennemis. Entre mille exemples, l’armée que Julien mena contre les
Perses fut poursuivie dans sa retraite par des Arabes à qui il avait
refusé le tribut accoutumé ; et, d’abord après, sous l’empire de
Valentinien, les Allemands, à qui on avait offert des présents moins
considérables qu’à l’ordinaire, s’en indignèrent, et ces peuples du
Nord, déjà gouvernés par le point d’honneur, se vengèrent de cette
insulte prétendue par une cruelle guerre.
Toutes ces nations qui entouraient l’Empire en Europe et en Asie
absorbèrent peu à peu les richesses des Romains, et, comme ils
s’étaient agrandis parce que l’or et l’argent de tous les rois était
porté chez eux , ils s’affaiblirent parce que leur or et leur argent
fut porté chez les autres.
Les fautes que font les hommes d’État ne sont pas toujours libres:
souvent ce sont des suites nécessaires de la situation où l’on est, et
les inconvénients ont fait naître les inconvénients.
La milice, comme on a déjà vu, était devenue très à charge à
l’État. Les soldats avaient trois sortes d’avantages: la paye
ordinaire, la récompense après le service, et les libéralités
d’accident, qui devenaient très souvent des droits pour des gens qui
avaient le peuple et le prince entre leurs mains.
L’impuissance où l’on se trouva de payer ces charges fit que l’on
prit une milice moins chère. On fit des traités avec des nations
barbares, qui n’avaient ni le luxe des soldats romains, ni le même
esprit, ni les mêmes prétentions.
Il y avait une autre commodité à cela: comme les Barbares
tombaient tout à coup sur un pays, n’y ayant point chez eux de
préparatifs après la résolution de partir, il était difficile de faire
des levées à temps dans les provinces. On prenait donc un autre corps
de Barbares, toujours prêt à recevoir de l’argent, à piller et à se
battre. On était servi pour le moment; mais, dans la suite, on avait
autant de peine à réduire les auxiliaires que les ennemis.
Les premiers Romains ne mettaient point dans leurs armées un plus
grand nombre de troupes auxiliaires que de romaines, et, quoique leurs
alliés fussent proprement des sujets, ils ne voulaient point avoir
pour sujets des peuples plus belliqueux qu’eux-mêmes.
Mais, dans les derniers temps, non seulement ils n’observèrent pas
cette proportion des troupes auxiliaires, mais même ils remplirent de
soldats barbares les corps de troupes nationales.
Ainsi ils établissaient des usages tout contraires à ceux qui les
avaient rendus maîtres de tout, et, comme autrefois leur politique
constante fut de se réserver l’art militaire et d’en priver tous leurs
voisins, ils le détruisaient pour lors chez eux et l’établissaient
chez les autres.
Voici en un mot l’histoire des Romains: ils vainquirent tous les
peuples par leurs maximes; mais, lorsqu’ils y furent parvenus, leur
République ne put subsister, il fallut changer de gouvernement, et des
maximes contraires aux premières, employées dans ce gouvernement
nouveau, firent tomber leur grandeur.
Ce n’est pas la Fortune qui domine le monde. On peut le demander
aux Romains, qui eurent une suite continuelle de prospérités quand ils
se gouvernèrent sur un certain plan, et une suite non interrompue de
revers lorsqu’ils se conduisirent sur un autre. Il y a des causes
générales, soit morales, soit physiques, qui agissent dans chaque
monarchie, l’élèvent, la maintiennent, ou la précipitent; tous les
accidents sont soumis à ces causes, et, si le hasard d’une bataille,
c’est-à-dire une cause particulière, a ruiné un État, il y avait une
cause générale qui faisait que cet État devait périr par une seule
bataille. En un mot, l’allure principale entraîne avec elle tous les
accidents particuliers.
Nous voyons que, depuis près de deux siècles, les troupes de terre
de Danemark ont presque toujours été battues par celles de Suède. Il
faut qu’indépendamment du courage des deux nations et du sort des
armes il y ait dans le gouvernement danois, militaire ou civil, un
vice intérieur qui ait produit cet effet, et je ne le crois point
difficile à découvrir.
Enfin, les Romains perdirent leur discipline militaire; ils
abandonnèrent jusqu’à leurs propres armes. Végèce dit que, les soldats
les trouvant trop pesantes, ils obtinrent de l’empereur Gratien de
quitter leur cuirasse et ensuite leur casque; de façon qu’exposés aux
coups sans défense ils ne songèrent plus qu’à fuir .
Il ajoute qu’ils avaient perdu la coutume de fortifier leur camp,
et que, par cette négligence, leurs armées furent enlevées par la
cavalerie des Barbares.
La cavalerie fut peu nombreuse chez les premiers Romains: elle ne
faisait que la onzième partie de la légion, et très souvent moins; et,
ce qu’il y a d’extraordinaire, ils en avaient beaucoup moins que nous,
qui avons tant de sièges à faire, où la cavalerie est peu utile. Quand
les Romains furent dans la décadence, ils n’eurent presque plus que de
la cavalerie. Il me semble que, plus une nation se rend savante dans
l’art militaire, plus elle agit par son infanterie, et que, moins elle
le connaît, plus elle multiplie sa cavalerie. C’est que, sans la
discipline, l’infanterie, pesante ou légère, n’est rien; au lieu que
la cavalerie va toujours, dans son désordre même . L’action de
celle-ci consiste plus dans son impétuosité et un certain choc; celle
de l’autre, dans sa résistance et une certaine immobilité: c’est
plutôt une réaction qu’une action. Enfin, la force de la cavalerie est
momentanée; l’infanterie agit plus longtemps; mais il faut de la
discipline pour qu’elle puisse agir longtemps.
Les Romains parvinrent à commander à tous les peuples, non
seulement par l’art de la guerre, mais aussi par leur prudence, leur
sagesse, leur constance, leur amour pour la gloire et pour la patrie.
Lorsque, sous les Empereurs, toutes ces vertus s’évanouirent, l’art
militaire leur resta, avec lequel, malgré la faiblesse de la tyrannie
de leurs princes, ils conservèrent ce qu’ils avaient acquis. Mais,
lorsque la corruption se mit dans la milice même, ils devinrent la
proie de tous les peuples.
Un empire fondé par les armes a besoin de se soutenir par les
armes. Mais, comme, lorsqu’un État est dans le trouble, on n’imagine
pas comment il peut en sortir, de même, lorsqu’il est en paix et qu’on
respecte sa puissance, il ne vient point dans l’esprit comment cela
peut changer; il néglige donc la milice, dont il croit n’avoir rien à
espérer et tout à craindre, et souvent même il cherche à l’affaiblir.
C’était une règle inviolable des premiers Romains que quiconque
avait abandonné son poste ou laissé ses armes dans le combat était
puni de mort. Julien et Valentinien avaient, à cet égard, établi les
anciennes peines. Mais les Barbares pris à la solde des Romains,
accoutumés à faire la guerre comme la font aujourd’hui les Tartares, à
fuir pour combattre encore, à chercher le pillage plus que l’honneur ,
étaient incapables d’une pareille discipline.
Telle était la discipline des premiers Romains qu’on y avait vu
des généraux condamner à mourir leurs enfants pour avoir, sans leur
ordre, gagné la victoire. Mais, quand ils furent mêlés parmi les
Barbares, ils y contractèrent un esprit d’indépendance qui faisait le
caractère de ces nations, et, si l’on lit les guerres de Bélisaire
contre les Goths, on verra un général presque toujours désobéi par ses
officiers.
Sylla et Sertorius, dans la fureur des guerres civiles, aimaient
mieux périr que de faire quelque chose dont Mithridate pût tirer
avantage. Mais, dans les temps qui suivirent, dès qu’un ministre ou
quelque grand crut qu’il importait à son avarice, à sa vengeance, à
son ambition, de faire entrer les Barbares dans l’Empire, il le leur
donna d’abord à ravager .
Il n’y a point d’État où l’on ait plus besoin de tributs que dans
ceux qui s’affaiblissent; de sorte que l’on est obligé d’augmenter les
charges à mesure que l’on est moins en état de les porter. Bientôt,
dans les provinces romaines, les tributs devinrent intolérables.
Il faut lire dans Salvien les horribles exactions que l’on faisait
sur les peuples . Les citoyens, poursuivis par les traitants,
n’avaient d’autre ressource que de se réfugier chez les Barbares ou de
donner leur liberté au premier qui la voulait prendre.
Ceci servira à expliquer dans notre histoire française cette
patience avec laquelle les Gaulois souffrirent la révolution qui
devait établir cette différence accablante entre une nation noble et
une nation roturière. Les Barbares, en rendant tant de citoyens
esclaves de la glèbe, c’est-à-dire du champ auquel ils étaient
attachés, n’introduisirent guère rien qui n’eût été plus cruellement
exercé avant eux .
Chapitre XIX: 1. Grandeur d’Attila - 2. Cause de l’établissement
des barbares - 3. Raisons pourquoi l’empire d’Occident fut le premier
abattu
Comme, dans le temps que l’Empire s’affaiblissait, la religion
chrétienne s’établissait, les chrétiens reprochaient aux païens cette
décadence, et ceux-ci en demandaient compte à la Religion chrétienne.
Les chrétiens disaient que Dioclétien avait perdu l’Empire en
s’associant trois collègues , parce que chaque empereur voulait faire
d’aussi grandes dépenses et entretenir d’aussi fortes armées que s’il
avait été seul; que, par là, le nombre de ceux qui recevaient n’étant
pas proportionné au nombre de ceux qui donnaient, les charges
devinrent si grandes que les terres furent abandonnées par les
laboureurs et se changèrent en forêts. Les païens, au contraire, ne
cessaient de crier contre un culte nouveau, inouï jusqu’alors; et,
comme autrefois, dans Rome florissante, on attribuait les débordements
du Tibre et les autres effets de la nature à la colère des dieux, de
même, dans Rome mourante, on imputait les malheurs à un nouveau culte
et au renversement des anciens autels.
Ce fut le préfet Symmaque qui, dans une lettre écrite aux
Empereurs au sujet de l’autel de la Victoire, fit le plus valoir
contre la religion chrétienne des raisons populaires et, par
conséquent, très capables de séduire.
"Quelle chose peut mieux nous conduire à la connaissance des
dieux, disait-il, que l’expérience de nos prospérités passées? Nous
devons être fidèles à tant de siècles et suivre nos pères, qui ont
suivi si heureusement les leurs. Pensez que Rome vous parle et vous
dit: Grands princes, Pères de la Patrie, respectez mes années pendant
lesquelles j’ai toujours observé les cérémonies de mes ancêtres: ce
culte a soumis l’univers à mes lois; c’est par là qu’Annibal a été
repoussé de mes murailles, et que les Gaulois l’ont été du Capitole.
C’est pour les dieux de la Patrie que nous demandons la paix; nous la
demandons pour les dieux indigètes. Nous n’entrons point dans des
disputes qui ne conviennent qu’à des gens oisifs, et nous voulons
offrir des prières, et non pas des combats ."
Trois auteurs célèbres répondirent à Symmaque. Orose composa son
histoirepour prouver qu’il y avait toujours eu dans le monde d’aussi
grands malheurs que ceux dont se plaignaient les païens; Salvien fit
son livre, où il soutint que c’étaient les dérèglements des chrétiens
qui avaient attiré les ravages des Barbares ; et saint Augustin fit
voir que la cité du ciel était différente de cette cité de la terre où
les anciens Romains, pour quelques vertus humaines, avaient reçu des
récompenses aussi vaines que ces vertus.
Nous avons dit que, dans les premiers temps, la politique des
Romains fut de diviser toutes les puissances qui leur faisaient
ombrage. Dans la suite, ils n’y purent réussir. Il fallut souffrir
qu’Attila soumît toutes les nations du Nord: il s’étendit depuis le
Danube jusqu’au Rhin, détruisit tous les forts et tous les ouvrages
qu’on avait faits sur ces fleuves, et rendit les deux empires
tributaires.
"Théodose, disait-il insolemment, est fils d’un père très noble,
aussi bien que moi. Mais, en me payant le tribut, il est déchu de sa
noblesse et est devenu mon esclave. Il n’est pas juste qu’il dresse
des embûches à son maître, comme un esclave méchant ."
"Il ne convient pas à l’Empereur, disait-il dans une autre
occasion, d’être menteur. Il a promis à un de mes sujets de lui donner
en mariage la fille de Saturnilus. S’il ne veut pas tenir sa parole,
je lui déclare la guerre; s’il ne le peut pas, et qu’il soit dans cet
État qu’on ose lui désobéir, je marche à son secours."
Il ne faut pas croire que ce fût par modération qu’Attila laissa
subsister les Romains: il suivait les mœurs de sa nation, qui le
portaient à soumettre les peuples, et non pas à les conquérir. Ce
prince, dans sa maison de bois, où nous le représente Priscus , maître
de toutes les nations barbares et, en quelque façon de presque toutes
celles qui étaient policées, était un des grands monarques dont
l’histoire ait jamais parlé.
On voyait à sa cour les ambassadeurs des Romains d’Orient et de
ceux d’Occident, qui venaient recevoir ses lois ou implorer sa
clémence. Tantôt il demandait qu’on lui rendît les Huns transfuges ou
les esclaves romains qui s’étaient évadés; tantôt il voulait qu’on lui
livrât quelque ministre de l’Empereur. Il avait mis sur l’empire
d’Orient un tribut de deux mille cent livres d’or; il recevait les
appointements de général des armées romaines; il envoyait à
Constantinople ceux qu’il voulait récompenser, afin qu’on les comblât
de biens, faisant un trafic continuel de la frayeur des Romains.
Il était craint de ses sujets, et il ne paraît pas qu’il en fût
haï . Prodigieusement fier et, cependant, rusé; ardent dans sa colère,
mais sachant pardonner ou différer la punition suivant qu’il convenait
à ses intérêts; ne faisant jamais la guerre quand la paix pouvait lui
donner assez d’avantages; fidèlement servi des rois mêmes qui étaient
sous sa dépendance: il avait gardé pour lui seul l’ancienne simplicité
des mœurs des Huns. Du reste, on ne peut guère louer sur la bravoure
le chef d’une nation où les enfants entraient en fureur au récit des
beaux faits d’armes de leurs pères, et où les pères versaient des
larmes parce qu’ils ne pouvaient pas imiter leurs enfants.
Après sa mort, toutes les nations barbares se redivisèrent. Mais
les Romains étaient si faibles qu’il n’y avait pas de si petit peuple
qui ne pût leur nuire.
Ce ne fut pas une certaine invasion qui perdit l’Empire, ce furent
toutes les invasions. Depuis celle qui fut si générale sous Gallus, il
sembla rétabli, parce qu’il n’avait point perdu de terrain. Mais il
alla, de degrés en degrés, de la décadence à sa chute, jusqu’à ce
qu’il s’affaissât tout à coup sous Arcadius et Honorius.
En vain, on avait rechassé les Barbares dans leur pays: ils y
seraient tout de même rentrés pour mettre en sûreté leur butin. En
vain, on les extermina: les villes n’étaient pas moins saccagées; les
villages, brûlés; les familles, tuées ou dispersées .
Lorsqu’une province avait été ravagée, les Barbares qui
succédaient, n’y trouvant plus rien, devaient passer à une autre. On
ne ravagea au commencement que la Thrace, la Mysie, la Pannonie; quand
ces pays furent dévastés, on ruina la Macédoine, la Thessalie, la
Grèce; de là, il fallut aller aux Noriques. L’Empire, c’est-à-dire le
pays habité, se rétrécissait toujours, et l’Italie devenait frontière.
La raison pourquoi il ne se fit point sous Gallus et Gallien
d’établissement de Barbares, c’est qu’ils trouvaient encore de quoi
piller.
Ainsi, lorsque les Normands, images des conquérants de l’Empire,
eurent, pendant plusieurs siècles, ravagé la France, ne trouvant plus
rien à prendre, ils acceptèrent une province qui était entièrement
déserte, et se la partagèrent .
La Scythie, dans ces temps-là, étant presque toute inculte , les
peuples y étaient sujets à des famines fréquentes; ils subsistaient en
partie par un commerce avec les Romains, qui leur portaient des vivres
des provinces voisines du Danube . Les Barbares donnaient en retour
les choses qu’ils avaient pillées, les prisonniers qu’ils avaient
faits, l’or et l’argent qu’ils recevaient pour la paix. Mais,
lorsqu’on ne put plus leur payer des tributs assez forts pour les
faire subsister, ils furent forcés de s’établir .
L’empire d’Occident fut le premier abattu; en voici les raisons.
Les Barbares, ayant passé le Danube, trouvaient à leur gauche le
Bosphore, Constantinople et toutes les forces de l’empire d’Orient qui
les arrêtaient. Cela faisait qu’ils se tournaient à main droite, du
côté de l’Illyrie, et se poussaient vers l’occident. Il se fit un
reflux de nations et un transport de peuples de ce côté-là. Les
passages de l’Asie étant mieux gardés, tout refoulait vers l’Europe;
au lieu que, dans la première invasion, sous Gallus, les forces des
Barbares se partagèrent.
L’Empire ayant été réellement divisé, les Empereurs d’Orient, qui
avaient des alliances avec les Barbares, ne voulurent pas les rompre
pour secourir ceux d’Occident. Cette division dans l’administration,
dit Priscus , fut très préjudiciable aux affaires d’Occident. Ainsi
les Romains d’Orient refusèrent-ils à ceux d’Occident une armée
navale, à cause de leur alliance avec les Vandales. Les Visigoths,
ayant fait alliance avec Arcadius, entrèrent en Occident, et Honorius
fut obligé de s’enfuir à Ravenne . Enfin, Zénon, pour se défaire de
Théodoric, le persuada d’aller attaquer l’Italie, qu’Alaric avait déjà
ravagée.
II y avait une alliance très étroite entre Attila et Genséric, roi
des Vandales . Ce dernier craignait les Goths ; il avait marié son
fils avec la filledu roi des Goths, et, lui ayant ensuite fait couper
le nez, il l’avait renvoyée; il s’unit donc avec Attila. Les deux
empires, comme enchaînés par ces deux princes, n’osaient se secourir.
La situation de celui d’Occident fut surtout déplorable: il n’avait
point de forces de mer; elles étaient toutes en Orient , en Égypte,
Chypre, Phénicie, Ionie, Grèce, seuls pays où il y eut alors quelque
commerce. Les Vandales et d’autres peuples attaquaient partout les
côtes d’Occident; il vint une ambassade des Italiens à Constantinople,
dit Priscus , pour faire savoir qu’il était impossible que les
affaires se soutinssent sans une réconciliation avec les Vandales.
Ceux qui gouvernaient en Occident ne manquèrent pas de politique.
Ils jugèrent qu’il fallait sauver l’Italie, qui était en quelque façon
la tête et en quelque façon le cœur de l’Empire. On fit passer les
Barbares aux extrémités, et on les y plaça. Le dessein était bien
conçu; il fut bien exécuté. Ces nations ne demandaient que la
subsistance: on leur donnait les plaines; on se réservait les pays
montagneux, les passages des rivières, les défilés, les places sur les
grands fleuves: on gardait la souveraineté. Il y a apparence que ces
peuples auraient été forcés de devenir Romains, et la facilité avec
laquelle ces destructeurs furent eux-mêmes détruits par les Francs,
par les Grecs, par les Maures, justifie assez cette pensée. Tout ce
système fut renversé par une révolution plus fatale que toutes les
autres. L’armée d’Italie, composée d’étrangers, exigea ce qu’on avait
accordé à des nations plus étrangères encore: elle forma, sous
Odoacre, une aristocratie, qui se donna le tiers des terres de
l’Italie, et ce fut le coup mortel porté à cet empire.
Parmi tant de malheurs, on cherche avec une curiosité triste le
destin de la ville de Rome. Elle était, pour ainsi dire, sans défense;
elle pouvait être aisément affamée; l’étendue de ses murailles faisait
qu’il était très difficile de les garder; comme elle était située dans
une plaine, on pouvait aisément la forcer: il n’y avait point de
ressource dans le peuple, qui en était extrêmement diminué. Les
Empereurs furent obligés de se retirer à Ravenne, ville autrefois
défendue par la mer, comme Venise l’est aujourd’hui.
Le peuple romain, presque toujours abandonné de ses souverains,
commença à le devenir et à faire des traités pour sa conservation: ce
qui est le moyen le plus légitime d’acquérir la souveraine puissance.
C’est ainsi que l’Armorique et la Bretagne commencèrent à vivre sous
leurs propres lois.
Telle fut la fin de l’empire d’Occident. Rome s’était agrandie
parce qu’elle n’avait eu que des guerres successives: chaque nation,
par un bonheur inconcevable, ne l’attaquant que quand l’autre avait
été ruinée. Rome fut détruite parce que toutes les nations
l’attaquèrent à la fois et pénétrèrent partout.
Chapitre XX: 1. Des conquêtes de Justinien - 2. De son
gouvernement
Comme tous ces peuples entraient pêle-mêle dans l’Empire, ils
s’incommodaient réciproquement, et toute la politique de ces temps-là
fut de les armer les uns contre les autres; ce qui était aisé, à cause
de leur férocité et de leur avarice. Ils s’entre-détruisirent pour la
plupart avant d’avoir pu s’établir, et cela fit que l’empire d’Orient
subsista encore du temps.
D’ailleurs, le Nord s’épuisa lui-même, et l’on n’en vit plus
sortir ces armées innombrables qui parurent d’abord: car, après les
premières invasions des Goths et des Huns, surtout depuis la mort
d’Attila, ceux-ci et les peuples qui les suivirent attaquèrent avec
moins de forces.
Lorsque ces nations, qui s’étaient assemblées en corps d’armée, se
furent dispersées en peuples, elles s’affaiblirent beaucoup: répandues
dans les divers lieux de leurs conquêtes, elles furent elles-mêmes
exposées aux invasions.
Ce fut dans ces circonstances que Justinien entreprit de
reconquérir l’Afrique et l’Italie et fit ce que nos Français
exécutèrent aussi heureusement contre les Visigoths, les Bourguignons,
les Lombards et les Sarrasins.
Lorsque la Religion chrétienne fut apportée aux Barbares, la secte
arienne était en quelque façon dominante dans l’Empire. Valens leur
envoya des prêtres ariens, qui furent leurs premiers apôtres. Or, dans
l’intervalle qu’il y eut entre leur conversion et leur établissement,
cette secte fut en quelque façon détruite chez les Romains. Les
Barbares ariens, ayant trouvé tout le pays orthodoxe, n’en purent
jamais gagner l’affection, et il fut facile aux Empereurs de les
troubler.
D’ailleurs, ces Barbares, dont l’art et le génie n’étaient guère
d’attaquer les villes et encore moins de les défendre, en laissèrent
tomber les murailles en ruine. Procope nous apprend que Bélisaire
trouva celles d’Italie en cet état. Celles d’Afrique avaient été
démantelées par Genséric , comme celles d’Espagne le furent dans la
suite par Vitisa , dans l’idée de s’assurer de ses habitants.
La plupart de ces peuples du Nord, établis dans les pays du Midi,
en prirent d’abord la mollesse et devinrent incapables des fatigues de
la guerre . Les Vandales languissaient dans la volupté: une table
délicate, des habits efféminés, des bains, la musique, la danse, les
jardins, les théâtres, leur étaient devenus nécessaires.
Ils ne donnaient plus d’inquiétude aux Romains , dit Malchus ,
depuis qu’ils avaient cessé d’entretenir les armées que Genséric
tenait toujours prêtes, avec lesquelles il prévenait ses ennemis et
étonnait tout le monde par la facilité de ses entreprises.
La cavalerie des Romains était très exercée à tirer de l’arc; mais
celle des Goths et des Vandales ne se servait que de l’épée et de la
lance, et ne pouvait combattre de loin . C’est à cette différence que
Bélisaire attribuait une partie de ses succès.
Les Romains, surtout sous Justinien, tirèrent de grands services
des Huns, peuples dont étaient sortis les Parthes, et qui combattaient
comme eux. Depuis qu’ils eurent perdu leur puissance par la défaite
d’Attila et les divisions que le grand nombre de ses enfants fit
naître, ils servirent les Romains en qualité d’auxiliaires, et ils
formèrent leur meilleure cavalerie.
Toutes ces nations barbares se distinguaient chacune par leur
manière particulière de combattre et de s’armer . Les Goths et les
Vandales étaient redoutables l’épée à la main; les Huns étaient des
archers admirables; les Suèves, de bons hommes d’infanterie; les
Alains étaient pesamment armés; et les Hérules étaient une troupe
légère. Les Romains prenaient dans toutes ces nations les divers corps
de troupes qui convenaient à leurs desseins, et combattaient contre
une seule avec les avantages de toutes les autres.
Il est singulier que les nations les plus faibles aient été celles
qui firent de plus grands établissements. On se tromperait beaucoup si
l’on jugeait de leurs forces par leurs conquêtes. Dans cette longue
suite d’incursions, les peuples barbares ou plutôt les essaims sortis
d’eux détruisaient ou étaient détruits; tout dépendait des
circonstances, et, pendant qu’une grande nation était combattue ou
arrêtée, une troupe d’aventuriers qui trouvaient un pays ouvert y
faisaient des ravages effroyables. Les Goths, que le désavantage de
leurs armes fit fuir devant tant de nations, s’établirent en Italie,
en Gaule et en Espagne. Les Vandales, quittant l’Espagne par
faiblesse, passèrent en Afrique, où ils fondèrent un grand empire.
Justinien ne put équiper contre les Vandales que cinquante
vaisseaux; et, quand Bélisaire débarqua, il n’avait que cinq mille
soldats . C’était une entreprise bien hardie, et Léon, qui avait
autrefois envoyé contre eux une flotte composée de tous les vaisseaux
de l’Orient, sur laquelle il avait cent mille hommes, n’avait pas
conquis l’Afrique et avait pensé perdre l’Empire.
Ces grandes flottes, non plus que les grandes armées de terre,
n’ont guère jamais réussi. Comme elles épuisent un État si
l’expédition est longue, ou que quelque malheur leur arrive, elles ne
peuvent être secourues ni réparées; si une partie se perd, ce qui
reste n’est rien, parce que les vaisseaux de guerre, ceux de
transport, la cavalerie, l’infanterie, les munitions, enfin, les
diverses parties dépendent du tout ensemble. La lenteur de
l’entreprise fait qu’on trouve toujours des ennemis préparés. Outre
qu’il est rare que l’expédition se fasse jamais dans une saison
commode, on tombe dans le temps des orages, tant de choses n’étant
presque jamais prêtes que quelques mois plus tard qu’on ne se l’était
promis.
Bélisaire envahit l’Afrique, et ce qui lui servit beaucoup, c’est
qu’il tira de Sicile une grande quantité de provisions, en conséquence
d’un traité fait avec Amalasonte, reine des Goths. Lorsqu’il fut
envoyé pour attaquer l’Italie, voyant que les Goths tiraient leur
subsistance de la Sicile, il commença par la conquérir; il affama ses
ennemis et se trouva dans l’abondance de toutes choses.
Bélisaire prit Carthage, Rome et Ravenne, et envoya les rois des
Goths et des Vandales captifs à Constantinople, où l’on vit après tant
de temps les anciens triomphes renouvelés .
On peut trouver dans les qualités de ce grand homme les
principales causes de ses succès. Avec un général qui avait toutes les
maximes des premiers Romains, il se forma une armée telle que les
anciennes armées romaines.
Les grandes vertus se cachent ou se perdent ordinairement dans la
servitude; mais le gouvernement tyrannique de Justinien ne put
opprimer la grandeur de cette âme, ni la supériorité de ce génie.
L’eunuque Narsès fut encore donné à ce règne pour le rendre
illustre. Élevé dans le Palais, il avait plus la confiance de
l’Empereur: car les princes regardent toujours leurs courtisans comme
leurs plus fidèles sujets.
Mais la mauvaise conduite de Justinien, ses profusions, ses
vexations, ses rapines, sa fureur de bâtir, de changer, de réformer,
son inconstance dans ses desseins, un règne dur et faible, devenu plus
incommode par une longue vieillesse, furent des malheurs réels, mêlés
à des succès inutiles et une gloire vaine.
Ces conquêtes, qui avaient pour cause, non la force de l’Empire,
mais de certaines circonstances particulières, perdirent tout: pendant
qu’on y occupait les armées, de nouveaux peuples passèrent le Danube,
désolèrent l’Illyrie, la Macédoine et la Grèce, et les Perses, dans
quatre invasions, firent à l’Orient des plaies incurables .
Plus ces conquêtes furent rapides, moins elles eurent un
établissement solide: l’Italie et l’Afrique furent à peine conquises
qu’il fallut les reconquérir.
Justinien avait pris sur le théâtre une femme qui s’y était
longtemps prostituée . Elle le gouverna avec un empire qui n’a point
d’exemple dans les histoires, et, mettant sans cesse dans les affaires
les passions et les fantaisies de son sexe, elle corrompit les
victoires et les succès les plus heureux.
En Orient, on a de tout temps multiplié l’usage des femmes, pour
leur ôter l’ascendant prodigieux qu’elles ont sur nous dans ces
climats. Mais, à Constantinople, la loi d’une seule femme donna à ce
sexe l’empire; ce qui mit quelquefois de la faiblesse dans le
gouvernement.
Le peuple de Constantinople était de tout temps divisé en deux
factions: celle desbleus et celle desverts . Elles tiraient leur
origine de l’affection que l’on prend dans les théâtres pour de
certains acteurs plutôt que pour d’autres: dans les jeux du cirque,
les chariots dont les cochers étaient habillés de vert disputaient le
prix à ceux qui étaient habillés de bleu, et chacun y prenait intérêt
jusqu’à la fureur.
Ces deux factions, répandues dans toutes les villes de l’Empire,
étaient plus ou moins furieuses à proportion de la grandeur des
villes, c’est-à-dire de l’oisiveté d’une grande partie du peuple.
Mais les divisions, toujours nécessaires dans un gouvernement
républicain pour le maintenir, ne pouvaient être que fatales à celui
des Empereurs, parce qu’elles ne produisaient que le changement du
Souverain, et non le rétablissement des lois et la cessation des abus.
Justinien, qui favorisa lesbleus et refusa toute justice auxverts
, aigrit les deux factions et, par conséquent, les fortifia.
Elles allèrent jusqu’à anéantir l’autorité des magistrats:
lesbleus ne craignaient point les lois, parce que l’Empereur les
protégeait contre elles; lesverts cessèrent de les respecter, parce
qu’elles ne pouvaient plus les défendre .
Tous les liens d’amitié, de parenté, de devoir, de reconnaissance,
furent ôtés: les familles s’entre-détruisirent; tout scélérat qui
voulut faire un crime fut de la faction desbleus ; tout homme qui fut
volé ou assassiné fut de celle desverts .
Un gouvernement si peu sensé était encore plus cruel: l’Empereur,
non content de faire à ses sujets une injustice générale en les
accablant d’impôts excessifs, les désolait par toutes sortes de
tyrannies dans leurs affaires particulières.
Je ne serais point naturellement porté à croire tout ce que
Procope nous dit là-dessus dans sonHistoire secrète, parce que les
éloges magnifiques qu’il a faits de ce prince dans ses autres ouvrages
affaiblissent son témoignage dans celui-ci, où il nous le dépeint
comme le plus stupide et le plus cruel des tyrans.
Mais j’avoue que deux choses font que je suis pourl’Histoire
secrète : la première, c’est qu’elle est mieux liée avec l’étonnante
faiblesse où se trouva cet empire à la fin de ce règne et dans les
suivants.
L’autre est un monument qui existe encore parmi nous: ce sont les
lois de cet empereur, où l’on voit, dans le cours de quelques années,
la jurisprudence varier davantage qu’elle n’a fait dans les trois
cents dernières années de notre monarchie.
Ces variations sont la plupart sur des choses de si petite
importance qu’on ne voit aucune raison qui eût dû porter un
législateur à les faire, à moins qu’on n’explique ceci parl’Histoire
secrète, et qu’on ne dise que ce prince vendait également ses
jugements et ses lois.
Mais ce qui fit le plus de tort à l’état politique du gouvernement
fut le projet qu’il conçut de réduire tous les hommes à une même
opinion sur les matières de religion, dans des circonstances qui
rendaient son zèle entièrement indiscret.
Comme les anciens Romains fortifièrent leur empire en y laissant
toute sorte de culte, dans la suite on le réduisit à rien en coupant,
l’une après l’autre, les sectes qui ne dominaient pas.
Ces sectes étaient des nations entières. Les unes, après qu’elles
avaient été conquises par les Romains, avaient conservé leur ancienne
religion, comme les Samaritains et les Juifs. Les autres s’étaient
répandues dans un pays, comme les sectateurs de Montan dans la
Phrygie; les Manichéens, les Sabatiens, les Ariens, dans d’autres
provinces. Outre qu’une grande partie des gens de la campagne étaient
encore idolâtres et entêtés d’une religion grossière comme eux-mêmes.
Justinien, qui détruisit ces sectes par l’épée ou par ses lois, et
qui, les obligeant à se révolter, s’obligea à les exterminer, rendit
incultes plusieurs provinces: il crut avoir augmenté le nombre des
fidèles; il n’avait fait que diminuer celui des hommes.
Procope nous apprend que, par la destruction des Samaritains, la
Palestine devint déserte, et ce qui rend ce fait singulier, c’est
qu’on affaiblit l’Empire, par zèle pour la Religion, du côté par où,
quelques règnes après, les Arabes pénétrèrent pour la détruire.
Ce qu’il y avait de désespérant, c’est que, pendant que l’Empereur
portait si loin l’intolérance, il ne convenait pas lui-même avec
l’Impératrice sur les points les plus essentiels: il suivait le
concile de Chalcédoine, et l’Impératrice favorisait ceux qui y étaient
opposés, soit qu’ils fussent de bonne foi, dit Évagre, soit qu’ils le
fissent à dessein .
Lorsqu’on lit Procope sur les édifices de Justinien, et qu’on voit
les places et les forts que ce prince fit élever partout, il vient
toujours dans l’esprit une idée, mais bien fausse, d’un État
florissant.
D’abord, les Romains n’avaient point de places: ils mettaient
toute leur confiance dans leurs armées, qu’ils plaçaient le long des
fleuves, où ils élevaient des tours de distance en distance, pour
loger les soldats.
Mais, lorsqu’on n’eut plus que de mauvaises armées, que souvent
même on n’en eut point du tout, la frontière ne défendant plus
l’intérieur, il fallut le fortifier, et alors on eut plus de places et
moins de forces, plus de retraites et moins de sûreté . La campagne,
n’étant plus habitable qu’autour des places fortes, on en bâtit de
toutes parts. Il en était comme de la France du temps des Normands ,
qui n’a jamais été si faible que lorsque tous ses villages étaient
entourés de murs.
Ainsi toutes ces listes de noms des forts que Justinien fit bâtir,
dont Procope couvre des pages entières, ne sont que des monuments de
la faiblesse de l’Empire.
Chapitre XXI: Désordres de l’empire d’Orient
Dans ce temps-là, les Perses étaient dans une situation plus
heureuse que les Romains. Ils craignaient peu les peuples du Nord ,
parce qu’une partie du Mont Taurus, entre la Mer Caspienne et le
Pont-Euxin, les en séparait, et qu’ils gardaient un passage fort
étroit, fermé par une porte , qui était le seul endroit par où la
cavalerie pouvait passer. Partout ailleurs, ces Barbares étaient
obligés de descendre par des précipices et de quitter leurs chevaux,
qui faisaient toute leur force; mais ils étaient encore arrêtés par
l’Araxe, rivière profonde, qui coule de l’ouest à l’est, et dont on
défendait aisément les passages .
De plus, les Perses étaient tranquilles du côté de l’orient; au
midi, ils étaient bornés par la mer. Il leur était facile d’entretenir
la division parmi les princes arabes, qui ne songeaient qu’à se piller
les uns les autres. Ils n’avaient donc proprement d’ennemis que les
Romains. "Nous savons, disait un ambassadeur de Hormisdas , que les
Romains sont occupés à plusieurs guerres et ont à combattre contre
presque toutes les nations. Ils savent, au contraire, que nous n’avons
de guerre que contre eux."
Autant que les Romains avaient négligé l’art militaire, autant les
Perses l’avaient-ils cultivé. "Les Perses, disait Bélisaire à ses
soldats, ne vous surpassent point en courage; ils n’ont sur vous que
l’avantage de la discipline."
Ils prirent, dans les négociations, la même supériorité que dans
la guerre. Sous prétexte qu’ils tenaient une garnison aux portes
Caspiennes, ils demandaient un tribut aux Romains; comme si chaque
peuple n’avait pas ses frontières à garder. Ils se faisaient payer
pour la paix, pour les trêves, pour les suspensions d’armes, pour le
temps qu’on employait à négocier, pour celui qu’on avait passé à faire
la guerre.
Les Avares ayant traversé le Danube, les Romains, qui, la plupart
du temps, n’avaient point de troupes à leur opposer, occupés contre
les Perses lorsqu’il aurait fallu combattre les Avares, et contre les
Avares quand il aurait fallu arrêter les Perses, furent encore forcés
de se soumettre à un tribut, et la majesté de l’Empire fut flétrie
chez toutes les nations.
Justin, Tibère et Maurice travaillèrent avec soin à défendre
l’Empire. Ce dernier avait des vertus; mais elles étaient ternies par
une avarice presque inconcevable dans un grand prince.
Le roi des Avares offrit à Maurice de lui rendre les prisonniers
qu’il avait faits moyennant une demi-pièce d’argent par tête. Sur son
refus, il les fit égorger. L’armée romaine, indignée, se révolta, et,
lesverts s’étant soulevés en même temps, un centenier nomméPhocas fut
élevé à l’empire et fit tuer Maurice et ses enfants.
L’histoire de l’Empire grec - c’est ainsi que nous nommerons
dorénavant l’Empire romain - n’est plus qu’un tissu de révoltes, de
séditions et de perfidies. Les sujets n’avaient pas seulement l’idée
de la fidélité que l’on doit aux princes, et la succession des
Empereurs fut si interrompue que le titre dePorphyrogénète ,
c’est-à-dire né dans l’appartement où accouchaient les Impératrices,
fut un titre distinctif, que peu de princes des diverses familles
impériales purent porter.
Toutes les voies furent bonnes pour parvenir à l’empire: on y alla
par les soldats, par le clergé, par le sénat, par les paysans, par le
peuple de Constantinople, par celui des autres villes.
La religion chrétienne étant devenue dominante dans l’Empire, il
s’éleva successivement plusieurs hérésies qu’il fallut condamner.
Arius ayant nié la divinité du Verbe; les Macédoniens, celle du
Saint-Esprit; Nestorius, l’unité de la personne de Jésus-Christ;
Eutychès, ses deux natures; les Monothélites, ses deux volontés: il
fallut assembler des conciles contre eux. Mais les décisions n’en
ayant pas été d’abord universellement reçues, plusieurs empereurs,
séduits, revinrent aux erreurs condamnées. Et, comme il n’y a jamais
eu de nation qui ait porté une haine si violente aux hérétiques que
les Grecs, qui se croyaient souillés lorsqu’ils parlaient à un
hérétique ou habitaient avec lui, il arriva que plusieurs empereurs
perdirent l’affection de leurs sujets, et les peuples s’accoutumèrent
à penser que des princes si souvent rebelles à Dieu n’avaient pu être
choisis par la Providence pour les gouverner.
Une certaine opinion prise de cette idée qu’il ne fallait pas
répandre le sang des chrétiens, laquelle s’établit de plus en plus
lorsque les Mahométans eurent paru, fit que les crimes qui
n’intéressaient pas directement la Religion furent faiblement punis:
on se contenta de crever les yeux, ou de couper le nez ou les cheveux,
ou de mutiler de quelque manière ceux qui avaient excité quelque
révolte ou attenté à la personne du prince . Des actions pareilles
purent se commettre sans danger et même sans courage.
Un certain respect pour les ornements impériaux fit que l’on jeta
d’abord les yeux sur ceux qui osèrent s’en revêtir. C’était un crime
de porter ou d’avoir chez soi des étoffes de pourpre. Mais, dès qu’un
homme s’en vêtissait, il était d’abord suivi, parce que le respect
était plus attaché à l’habit qu’à la personne.
L’ambition était encore irritée par l’étrange manie de ces
temps-là, n’y ayant guère d’homme considérable qui n’eût par-devers
lui quelque prédiction qui lui promettait l’empire.
Comme les maladies de l’esprit ne se guérissent guère ,
l’astrologie judiciaire et l’art de prédire par des objets vus dans
l’eau d’un bassin avaient succédé, chez les chrétiens, aux divinations
par les entrailles des victimes ou le vol des oiseaux, abolies avec le
paganisme. Des promesses vaines furent le motif de la plupart des
entreprises téméraires des particuliers, comme elles devinrent la
sagesse du conseil des princes.
Les malheurs de l’Empire croissant tous les jours, on fut
naturellement porté à attribuer les mauvais succès dans la guerre et
les traités honteux dans la paix à la mauvaise conduite de ceux qui
gouvernaient.
Les révolutions mêmes firent les révolutions, et l’effet devint
lui-même la cause. Comme les Grecs avaient vu passer successivement
tant de diverses familles sur le trône, ils n’étaient attachés à
aucune, et, la Fortune ayant pris des empereurs dans toutes les
conditions, il n’y avait pas de naissance assez basse, ni de mérite si
mince qui pût ôter l’espérance.
Plusieurs exemples reçus dans la Nation en formèrent l’esprit
général et firent les mœurs, qui règnent aussi impérieusement que les
lois.
Il semble que les grandes entreprises soient parmi nous plus
difficiles à mener que chez les Anciens. On ne peut guère les cacher,
parce que la communication est telle aujourd’hui entre les nations que
chaque prince a des ministres dans toutes les cours et peut avoir des
traîtres dans tous les cabinets.
L’invention des postes fait que les nouvelles volent et arrivent
de toutes parts.
Comme les grandes entreprises ne peuvent se faire sans argent, et
que, depuis l’invention des lettres de change, les négociants en sont
les maîtres, leurs affaires sont très souvent liées avec les secrets
de l’État et ils ne négligent rien pour les pénétrer.
Des variations dans le change sans une cause connue font que bien
des gens la cherchent et la trouvent à la fin.
L’invention de l’imprimerie, qui a mis les livres dans les mains
de tout le monde, celle de la gravure, qui a rendu les cartes
géographiques si communes, enfin, l’établissement des papiers
politiques, font assez connaître à chacun les intérêts généraux pour
pouvoir plus aisément être éclairci sur les faits secrets.
Les conspirations dans l’État sont devenues difficiles, parce que,
depuis l’invention des postes, tous les secrets particuliers sont dans
le pouvoir du Public.
Les princes peuvent agir avec promptitude, parce qu’ils ont les
forces de l’État dans leurs mains; les conspirateurs sont obligés
d’agir lentement, parce que tout leur manque. Mais, à présent que tout
s’éclaircit avec plus de facilité et de promptitude, pour peu que
ceux-ci perdent de temps à s’arranger, ils sont découverts.
Chapitre XXII: Faiblesse de l’empire d’Orient
Phocas, dans la confusion des choses, étant mal affermi, Héraclius
vint d’Afrique et le fit mourir; il trouva les provinces envahies et
les légions détruites.
À peine avait-il donné quelque remède à ces maux que les Arabes
sortirent de leur pays pour étendre la religion et l’empire que
Mahomet avait fondé d’une même main.
Jamais on ne vit des progrès si rapides: ils conquirent d’abord la
Syrie, la Palestine, l’Égypte, l’Afrique, et envahirent la Perse.
Dieu permit que sa religion cessât en tant de lieux d’être
dominante, non pas qu’il l’eût abandonnée, mais parce que, qu’elle
soit dans la gloire ou dans l’humiliation extérieure, elle est
toujours également propre à produire son effet naturel, qui est de
sanctifier.
La prospérité de la religion est différente de celle des empires.
Un auteur célèbre disait qu’il était bien aise d’être malade, parce
que la maladie est le vrai état du chrétien. On pourrait dire de même
que les humiliations de l’Église, sa dispersion, la destruction de ses
temples, les souffrances de ses martyrs, sont le temps de sa gloire,
et que, lorsqu’aux yeux du monde elle parait triompher, c’est le temps
ordinaire de son abaissement.
Pour expliquer cet événement fameux de la conquête de tant de pays
par les Arabes, il ne faut pas avoir recours au seul enthousiasme. Les
Sarrasins étaient depuis longtemps distingués parmi les auxiliaires
des Romains et des Perses; les Osroëniens et eux étaient les meilleurs
hommes de trait qu’il y eût au monde; Alexandre-Sévère et Maximin en
avaient engagé à leur service autant qu’ils avaient pu, et s’en
étaient servis avec un grand succès contre les Germains, qui
désolaient de loin; sous Valens, les Goths ne pouvaient leur résister;
enfin, ils étaient dans ces temps-là la meilleure cavalerie du monde.
Nous avons dit que chez les Romains les légions d’Europe valaient
mieux que celles d’Asie. C’était tout le contraire pour la cavalerie:
je parle de celle des Parthes, des Osroëniens et des Sarrasins; et
c’est ce qui arrêta les conquêtes des Romains, parce que, depuis
Antiochus, un nouveau peuple tartare, dont la cavalerie était la
meilleure du monde, s’empara de la Haute-Asie.
Cette cavalerie était pesante , et celle d’Europe était légère;
c’est aujourd’hui tout le contraire. La Hollande et la Frise n’étaient
point pour ainsi dire encore faite , et l’Allemagne était pleine de
bois, de lacs et de marais, où la cavalerie servait peu.
Depuis qu’on a donné un cours aux grands fleuves, ces marais se
sont dissipés, et l’Allemagne a changé de face. Les ouvrages de
Valentinien sur le Necker et ceux des Romains sur le Rhin ont fait
bien des changements ; et, le commerce s’étant établi, des pays qui ne
produisaient point de chevaux en ont donné, et on en a fait usage .
Constantin, fils d’Héraclius, ayant été empoisonné, et son fils
Constant, tué en Sicile, Constantin le Barbu, son fils aîné, lui
succéda . Les grands des provinces d’Orient s’étant assemblés, ils
voulurent couronner ses deux autres frères, soutenant que, comme il
faut croire en la Trinité, aussi était-il raisonnable d’avoir trois
empereurs.
L’histoire grecque est pleine de traits pareils, et, le petit
esprit étant parvenu à faire le caractère de la Nation, il n’y eut
plus de sagesse dans les entreprises, et l’on vit des troubles sans
cause et des révolutions sans motifs.
Une bigoterie universelle abattit les courages et engourdit tout
l’Empire. Constantipople est, à proprement parler, le seul pays
d’Orient où la Religion chrétienne ait été dominante. Or cette
lâcheté, cette paresse, cette mollesse des nations d’Asie, se mêlèrent
dans la dévotion même. Entre mille exemples, je ne veux que
Philippicus, général de Maurice, qui, étant prêt de donner une
bataille, se mit à pleurer, dans la considération du grand nombre de
gens qui allaient être tués .
Ce sont bien d’autres larmes, celles de ces Arabes qui pleurèrent
de douleur de ce que leur général avait fait une trêve qui les
empêchait de répandre le sang des chrétiens .
C’est que la différence est totale entre une armée fanatique et
une armée bigote. On le vit, dans nos temps modernes, dans une
révolution fameuse, lorsque l’armée de Cromwell était comme celle des
Arabes, et les armées d’Irlande et d’Écosse, comme celle des Grecs.
Une superstition grossière, qui abaisse l’esprit autant que la
religion l’élève, plaça toute la vertu et toute la confiance des
hommes dans une ignorante stupidité pour les images, et l’on vit des
généraux lever un siège et perdre une ville pour avoir une relique.
La religion chrétienne dégénéra, sous l’empire grec, au point où
elle était de nos jours chez les Moscovites, avant que le czar Pierre
I^er eût fait renaître cette nation et introduit plus de changements
dans un État qu’il gouvernait, que les conquérants n’en font dans ceux
qu’ils usurpent.
On peut aisément croire que les Grecs tombèrent dans une espèce
d’idolâtrie. On ne soupçonnera pas les Italiens ni les Allemands de ce
temps-là d’avoir été peu attachés au culte extérieur. Cependant,
lorsque les historiens grecs parlent du mépris des premiers pour les
reliques et les images, on dirait que ce sont nos controversistes qui
s’échauffent contre Calvin. Quand les Allemands passèrent pour aller
dans la Terre-Sainte, Nicétas dit que les Arméniens les reçurent comme
amis, parce qu’ils n’adoraient pas les images. Or, si, dans la manière
de penser des Grecs, les Italiens et les Allemands ne rendaient pas
assez de culte aux images, quelle devait être l’énormité du leur!
Il pensa bien y avoir en Orient à peu près la même révolution qui
arriva, il y a environ deux siècles, en Occident, lorsqu’au
renouvellement des lettres, comme on commença à sentir les abus et les
dérèglements où l’on était tombé, tout le monde cherchant un remède au
mal, des gens hardis et trop peu dociles déchirèrent l’Église, au lieu
de la réformer.
Léon l’Isaurien, Constantin Copronyme, Léon, son fils, firent la
guerre aux images, et, après que le culte en eut été rétabli par
l’impératrice Irène, Léon l’Arménien, Michel le Bègue et Théophile les
abolirent encore. Ces princes crurent n’en pouvoir modérer le culte
qu’en le détruisant; ils firent la guerre aux moines, qui
incommodaient l’État ; et, prenant toujours les voies extrêmes, ils
voulurent les exterminer par le glaive, au lieu de chercher à les
régler.
Les moines , accusés d’idolâtrie par les partisans des nouvelles
opinions, leur donnèrent le change en les accusant à leur tour de
magie , et, montrant au peuple les églises dénuées d’images et de tout
ce qui avait fait jusque-là l’objet de sa vénération, ils ne lui
laissèrent point imaginer qu’elles pussent servir à d’autre usage qu’à
sacrifier aux Démons.
Ce qui rendait la querelle sur les images si vive et fit que, dans
la suite, des gens sensés ne pouvaient pas proposer un culte modéré,
c’est qu’elle était liée à des choses bien tendres: il était question
de la puissance, et, les moines l’ayant usurpée, ils ne pouvaient
l’augmenter ou la soutenir qu’en ajoutant sans cesse au culte
extérieur, dont ils faisaient eux-mêmes partie. Voilà pourquoi les
guerres contre les images furent toujours des guerres contre eux, et
que, quand ils eurent gagné ce point, leur pouvoir n’eut plus de
bornes.
Il arriva pour lors ce que l’on vit quelques siècles après dans la
querelle qu’eurent Barlaam et Acyndine contre les moines, et qui
tourmenta cet empire jusqu’à sa destruction. On disputait si la
lumière qui apparut autour de Jésus-Christ sur le Thabor était créée
ou incréée. Dans le fond, les moines ne se souciaient pas plus qu’elle
fût l’un que l’autre; mais, comme Barlaam les attaquait directement
eux-mêmes, il fallait nécessairement que cette lumière fût incréée.
La guerre que les empereurs iconoclastes déclarèrent aux moines
fit que l’on reprit un peu les principes du gouvernement, que l’on
employa en faveur du Public les revenus publics, et qu’enfin on ôta au
corps de l’État ses entraves.
Quand je pense à l’ignorance profonde dans laquelle le clergé grec
plongea les laïques, je ne puis m’empêcher de le comparer à ces
Scythes dont parle Hérodote , qui crevaient les yeux à leurs esclaves
afin que rien ne pût les distraire et les empêcher de battre leur
lait.
L’impératrice Théodora rétablit les images, et les moines
recommencèrent à abuser de la piété publique. Ils parvinrent jusqu’à
opprimer le clergé séculier même: ils occupèrent tous les grands
sièges , et exclurent peu à peu tous les ecclésiastiques de
l’épiscopat. C’est ce qui rendit ce clergé intolérable, et, si l’on en
fait le parallèle avec le clergé latin, si l’on compare la conduite
des Papes avec celle des patriarches de Constantinople, on verra des
gens aussi sages que les autres étaient peu sensés.
Voici une étrange contradiction de l’esprit humain. Les ministres
de la religion chez les premiers Romains, n’étant pas exclus des
charges et de la société civile, s’embarrassèrent peu de ses affaires.
Lorsque la religion chrétienne fut établie, les ecclésiastiques, qui
étaient plus séparés des affaires du monde, s’en mêlèrent avec
modération. Mais, lorsque, dans la décadence de l’Empire, les moines
furent le seul clergé, ces gens, destinés par une profession plus
particulière à fuir et à craindre les affaires, embrassèrent toutes
les occasions qui purent leur y donner part: ils ne cessèrent de faire
du bruit partout et d’agiter ce monde qu’ils avaient quitté.
Aucune affaire d’État, aucune paix, aucune guerre, aucune trêve,
aucune négociation, aucun mariage ne se traita que par le ministère
des moines: les conseils du prince en furent remplis, et les
assemblées de la Nation, presque toutes composées.
On ne saurait croire quel mal il en résulta: ils affaiblirent
l’esprit des princes et leur firent faire imprudemment même les choses
bonnes. Pendant que Basile occupait les soldats de son armée de mer à
bâtir une église à saint Michel, il laissa piller la Sicile par les
Sarrasins et prendre Syracuse, et Léon, son successeur, qui employa sa
flotte au même usage, leur laissa occuper Tauroménie et l’île de
Lemnos .
Andronic Paléologue abandonna la marine parce qu’on l’assura que
Dieu était si content de son zèle pour la paix de l’Église que ses
ennemis n’oseraient l’attaquer. Le même craignait que Dieu ne lui
demandât compte du temps qu’il employait à gouverner son État, et
qu’il dérobait aux affaires spirituelles .
Les Grecs, grands parleurs, grands disputeurs, naturellement
sophistes, ne cessèrent d’embrouiller la religion par des
controverses. Comme les moines avaient un grand crédit à la Cour,
toujours d’autant plus faible qu’elle était plus corrompue, il
arrivait que les moines et la Cour se gâtaient réciproquement, et que
le mal était dans tous les deux. D’où il suivait que toute l’attention
des Empereurs était occupée quelquefois à calmer, souvent à irriter
des disputes théologiques, qu’on a toujours remarqué devenir frivoles
à mesure qu’elles sont plus vives.
Michel Paléologue, dont le règne fut tant agité par des disputes
sur la religion, voyant les affreux ravages des Turcs dans l’Asie,
disait, en soupirant, que le zèle téméraire de certaines personnes,
qui, en décriant sa conduite, avaient soulevé ses sujets contre lui,
l’avait obligé d’appliquer tous ses soins à sa propre conservation et
de négliger la ruine des provinces. "Je me suis contenté, disait-il,
de pourvoir à ces parties éloignées par le ministère des gouverneurs,
qui m’en ont dissimulé les besoins, soit qu’ils fussent gagnés par
argent, soit qu’ils appréhendassent d’être punis ."
Les patriarches de Constantinople avaient un pouvoir immense:
comme, dans les tumultes populaires, les Empereurs et les grands de
l’État se retiraient dans les églises, que le Patriarche était maître
de les livrer ou non et exerçait ce droit à sa fantaisie, il se
trouvait toujours, quoique indirectement, arbitre de toutes les
affaires publiques.
Lorsque le vieux Andronic fit dire au patriarche qu’il se mêlât
des affaires de l’Église et le laissât gouverner celles de l’Empire:
"C’est, lui répondit le Patriarche, comme si le corps disait à l’âme:
Je ne prétends avoir rien de commun avec vous, et je n’ai que faire de
votre secours pour exercer mes fonctions."
De si monstrueuses prétentions étant insupportables aux princes,
les patriarches furent très souvent chassés de leur siège. Mais, chez
une nation superstitieuse, où l’on croyait abominables toutes les
fonctions ecclésiastiques qu’avait pu faire un patriarche qu’on
croyait intrus, cela produisit des schismes continuels: chaque
patriarche, l’ancien, le nouveau, le plus nouveau, ayant chacun leurs
sectateurs.
Ces sortes de querelles étaient bien plus tristes que celles qu’on
pouvait avoir sur le dogme, parce qu’elles étaient comme une hydre
qu’une nouvelle disposition pouvait toujours reproduire.
La fureur des disputes devint un état si naturel aux Grecs que,
lorsque Cantacuzène prit Constantinople, il trouva l’empereur Jean et
l’impératrice Anne occupés à un concile contre quelques ennemis des
moines ; et, quand Mahomet II l’assiégea, il ne put suspendre les
haines théologiques ; et on y était plus occupé du concile de Florence
que de l’armée des Turcs .
Dans les disputes ordinaires, comme chacun sent qu’il peut se
tromper, l’opiniâtreté et l’obstination ne sont pas extrêmes. Mais,
dans celles que nous avons sur la religion, comme, par la nature de la
chose, chacun croit être sûr que son opinion est vraie, nous nous
indignons contre ceux qui, au lieu de changer eux-mêmes, s’obstinent à
nous faire changer.
Ceux qui liront l’histoirede Pachymère connaîtront bien
l’impuissance où étaient et où seront toujours les théologiens par
eux-mêmes d’accommoder jamais leurs différends. On y voit un empereur
qui passe sa vie à les assembler, à les écouter, à les rapprocher; on
voit, de l’autre, une hydre de disputes qui renaissent sans cesse, et
l’on sent qu’avec la même méthode, la même patience, les mêmes
espérances, la même envie de finir, la même simplicité pour leurs
intrigues, le même respect pour leurs haines, ils ne se seraient
jamais accommodés jusqu’à la fin du monde.
En voici un exemple bien remarquable. À la sollicitation de
l’Empereur, les partisans du patriarche Arsène firent une convention
avec ceux qui suivaient le patriarche Joseph, qui portait que les deux
partis écriraient leurs prétentions, chacun sur un papier, qu’on
jetterait les deux papiers dans un brasier, que, si l’un des deux
demeurait entier, le jugement de Dieu serait suivi, et que, si tous
les deux étaient consumés, ils renonceraient à leurs différends. Le
feu dévora les deux papiers; les deux partis se réunirent; la paix
dura un jour. Mais, le lendemain, ils dirent que leur changement
aurait dû dépendre d’une persuasion intérieure, et non pas du hasard,
et la guerre recommença plus vive que jamais .
On doit donner une grande attention aux disputes des théologiens;
mais il faut la cacher autant qu’il est possible: la peine qu’on
paraît prendre à les calmer les accréditant toujours, en faisant voir
que leur manière de penser est si importante qu’elle décide du repos
de l’État et de la sûreté du prince.
On ne peut pas plus finir leurs affaires en écoutant leurs
subtilités qu’on ne pourrait abolir les duels en établissant des
écoles où l’on raffinerait sur le point d’honneur.
Les empereurs grecs eurent si peu de prudence que, quand les
disputes furent endormies, ils eurent la rage de les réveiller.
Anastase , Justinien , Héraclius , Manuel Comnène , proposèrent des
points de foi à leur clergé et à leur peuple, qui aurait méconnu la
vérité dans leur bouche quand même ils l’auraient trouvée. Ainsi,
péchant toujours dans la forme et ordinairement dans le fond, voulant
faire voir leur pénétration, qu’ils auraient pu si bien montrer dans
tant d’autres affaires qui leur étaient confiées, ils entreprirent des
disputes vaines sur la nature de Dieu, qui, se cachant aux savants,
parce qu’ils sont orgueilleux, ne se montre pas mieux aux grands de la
Terre.
C’est une erreur de croire qu’il y ait dans le monde une autorité
humaine, à tous les égards despotique; il n’y en a jamais eu, et il
n’y en aura jamais. Le pouvoir le plus immense est toujours borné par
quelque coin. Que le Grand Seigneur mette un nouvel impôt à
Constantinople, un cri général lui fait d’abord trouver des limites
qu’il n’avait pas connues. Un roi de Perse peut bien contraindre un
fils de tuer son père ou un père de tuer son fils ; mais obliger ses
sujets de boire du vin, il ne le peut pas. Il y a, dans chaque nation,
un esprit général sur lequel la puissance même est fondée. Quand elle
choque cet esprit, elle se choque elle-même, et elle s’arrête
nécessairement.
La source la plus empoisonnée de tous les malheurs des Grecs,
c’est qu’ils ne connurent jamais la nature ni les bornes de la
puissance ecclésiastique et de la séculière; ce qui fit que l’on
tomba, de part et d’autre, dans des égarements continuels.
Cette grande distinction, qui est la base sur laquelle pose la
tranquillité des peuples, est fondée non seulement sur la religion,
mais encore sur la raison et la nature, qui veulent que des choses
réellement séparées, et qui ne peuvent subsister que séparées, ne
soient jamais confondues.
Quoique, chez les anciens Romains, le Clergé ne fît pas un corps
séparé, cette distinction y était aussi connue que parmi nous.
Claudius avait consacré à la Liberté la maison de Cicéron, lequel,
revenu de son exil, la redemanda. Les pontifes décidèrent que, si elle
avait été consacrée sans un ordre exprès du peuple, on pouvait la lui
rendre sans blesser la Religion. "Ils ont déclaré, dit Cicéron ,
qu’ils n’avaient examiné que la validité de la consécration, et non la
loi faite par le peuple; qu’ils avaient jugé le premier chef comme
pontifes, et qu’ils jugeraient le second comme sénateurs."
Chapitre XXIII: 1. Raison de la durée de l’empire d’orient - 2. Sa
destruction
Après ce que je viens de dire de l’Empire grec, il est naturel de
demander comment il a pu subsister si longtemps. Je crois pouvoir en
donner les raisons.
Les Arabes l’ayant attaqué et en ayant conquis quelques provinces,
leurs chefs se disputèrent le caliphat, et le feu de leur premier zèle
ne produisit plus que des discordes civiles.
Les mêmes Arabes ayant conquis la Perse et s’y étant divisés ou
affaiblis, les Grecs ne furent plus obligés de tenir sur l’Euphrate
les principales forces de leur empire.
Un architecte nommé Callinique, qui était venu de Syrie à
Constantinople, ayant trouvé la composition d’un feu que l’on
soufflait par un tuyau, et qui était tel que l’eau et tout ce qui
éteint les feux ordinaires ne faisait qu’en augmenter la violence, les
Grecs, qui en firent usage, furent en possession, pendant plusieurs
siècles, de brûler toutes les flottes de leurs ennemis, surtout celles
des Arabes, qui venaient d’Afrique ou de Syrie les attaquer jusqu’à
Constantinople.
Ce feu fut mis au rang des secrets de l’État, et Constantin
Porphyrogénète, dans son ouvrage dédié à Romain, son fils, sur
l’administration de l’Empire, l’avertit que, lorsque les Barbares lui
demanderont dufeu grégeois, il doit leur répondre qu’il ne lui est pas
permis de leur en donner, parce qu’un ange, qui l’apporta à l’empereur
Constantin, défendit de le communiquer aux autres nations, et que ceux
qui avaient osé le faire avaient été dévorés par le feu du ciel dès
qu’ils étaient entrés dans l’Église.
Constantinople faisait le plus grand et presque le seul commerce
du monde, dans un temps où les nations gothiques, d’un côté, et les
Arabes, de l’autre, avaient ruiné le commerce et l’industrie partout
ailleurs: les manufactures de soie y avaient passé de Perse, et,
depuis l’invasion des Arabes, elles furent fort négligées dans la
Perse même. D’ailleurs, les Grecs étaient maîtres de la mer. Cela mit
dans l’État d’immenses richesses et, par conséquent, de grandes
ressources; et, sitôt qu’il eut quelque relâche, on vit d’abord
reparaître la prospérité publique.
En voici un grand exemple. Le vieux Andronic Comnène était le
Néron des Grecs; mais, comme, parmi tous ses vices, il avait une
fermeté admirable pour empêcher les injustices et les vexations des
grands, on remarqua que , pendant trois ans qu’il régna, plusieurs
provinces se rétablirent.
Enfin, les Barbares qui habitaient les bords du Danube s’étant
établis, ils ne furent plus si redoutables et servirent même de
barrière contre d’autres Barbares.
Ainsi, pendant que l’Empire était affaissé sous un mauvais
gouvernement, des choses particulières le soutenaient. C’est ainsi que
nous voyons aujourd’hui quelques nations de l’Europe se maintenir,
malgré leur faiblesse, par les trésors des Indes; les états temporels
du pape, par le respect que l’on a pour le souverain; et les corsaires
de Barbarie, par l’empêchement qu’ils mettent au commerce des petites
nations, ce qui les rend utiles aux grandes .
L’empire des Turcs est à présent à peu près dans le même degré de
faiblesse où était autrefois celui des Grecs. Mais il subsistera
longtemps: car, si quelque prince que ce fût mettait cet empire en
péril en poursuivant ses conquêtes, les trois puissances commerçantes
de l’Europe connaissent trop leurs affaires pour n’en pas prendre la
défense sur-le-champ .
C’est leur félicité que Dieu ait permis qu’il y ait dans le monde
des nations propres à posséder inutilement un grand empire.
Dans le temps de Basile Porphyrogénète, la puissance des Arabes
fut détruite en Perse. Mahomet, fils de Sambraël, qui y régnait,
appela du nord trois mille Turcs en qualité d’auxiliaires . Sur
quelque mécontentement, il envoya une armée contre eux; mais ils la
mirent en fuite. Mahomet, indigné contre ses soldats, ordonna qu’ils
passeraient devant lui vêtus en robes de femmes; mais ils se
joignirent aux Turcs, qui d’abord allèrent ôter la garnison qui
gardait le pont de l’Araxe, et ouvrirent le passage à une multitude
innombrable de leurs compatriotes.
Après avoir conquis la Perse, ils se répandirent d’orient en
occident sur les terres de l’Empire, et, Romain Diogène ayant voulu
les arrêter, ils le prirent prisonnier et soumirent presque tout ce
que les Grecs avaient en Asie, jusqu’au Bosphore.
Quelque temps après, sous le règne d’Alexis Comnène, les Latins
attaquèrent l’Occident. Il y avait longtemps qu’un malheureux schisme
avait mis une haine implacable entre les nations des deux rites, et
elle aurait éclaté plus tôt si les Italiens n’avaient plus pensé à
réprimer les Empereurs d’Allemagne, qu’ils craignaient, que les
Empereurs grecs, qu’ils ne faisaient que haïr.
On était dans ces circonstances, lorsque tout à coup il se
répandit en Europe une opinion religieuse que les lieux où
Jésus-Christ était né, ceux où il avait souffert, étant profanés par
les Infidèles, le moyen d’effacer ses péchés était de prendre les
armes pour les en chasser. L’Europe était pleine de gens qui aimaient
la guerre, qui avaient beaucoup de crimes à expier, et qu’on leur
proposait d’expier en suivant leur passion dominante tout le monde
prit donc la croix et les armes.
Les croisés, étant arrivés en Orient, assiégèrent Nicée et la
prirent; ils la rendirent aux Grecs, et, dans la consternation des
infidèles, Alexis et Jean Comnène rechassèrent les Turcs jusqu’à
l’Euphrate.
Mais, quel que fût l’avantage que les Grecs pussent tirer des
expéditions des croisés, il n’y avait pas d’empereur qui ne frémît du
péril de voir passer au milieu de ses États et se succéder des héros
si fiers et de si grandes armées.
Ils cherchèrent donc à dégoûter l’Europe de ces entreprises, et
les croisés trouvèrent partout des trahisons, de la perfidie, et tout
ce qu’on peut attendre d’un ennemi timide.
Il faut avouer que les Français, qui avaient commencé ces
expéditions, n’avaient rien fait pour se faire souffrir. Au travers
des invectives d’Andronic Comnène contre nous , on voit, dans le fond,
que, chez une nation étrangère, nous ne nous contraignions point, et
que nous avions pour lors les défauts qu’on nous reproche aujourd’hui.
Un comte français alla se mettre sur le trône de l’Empereur; le
comte Baudouin le tira par le bras et lui dit: "Vous devez savoir que,
quand on est dans un pays, il en faut suivre les usages. - Vraiment,
voilà un beau paysan, répondit-il, de s’asseoir ici, tandis que tant
de capitaines sont debout!"
Les Allemands, qui passèrent ensuite, et qui étaient les
meilleures gens du monde, firent une rude pénitence de nos étourderies
et trouvèrent partout des esprits que nous avions révoltés .
Enfin, la haine fut portée au dernier comble, et quelques mauvais
traitements faits à des marchands vénitiens, l’ambition, l’avarice, un
faux zèle, déterminèrent les Français et les Vénitiens à se croiser
contre les Grecs.
Ils les trouvèrent aussi peu aguerris que, dans ces derniers
temps, les Tartares trouvèrent les Chinois. Les Français se moquaient
de leurs habillements efféminés; ils se promenaient dans les rues de
Constantinople revêtus de leurs robes peintes; ils portaient à la main
une écritoire et du papier, par dérision pour cette nation qui avait
renoncé à la profession des armes ; et, après la guerre, ils
refusèrent de recevoir dans leurs troupes quelque Grec que ce fût.
Ils prirent toute la partie d’Occident et y élurent empereur le
comte de Flandres, dont les États éloignés ne pouvaient donner aucune
jalousie aux Italiens. Les Grecs se maintinrent dans l’Orient, séparés
des Turcs par les montagnes et des Latins par la mer.
Les Latins, qui n’avaient pas trouvé d’obstacles dans leurs
conquêtes, en ayant trouvé une infinité dans leur établissement, les
Grecs repassèrent d’Asie en Europe, reprirent Constantinople et
presque tout l’Occident.
Mais ce nouvel empire ne fut que le fantôme du premier et n’en eut
ni les ressources ni la puissance.
Il ne posséda guères en Asie que les provinces qui sont en deçà du
Méandre et du Sangare; la plupart de celles d’Europe furent divisées
en de petites souverainetés.
De plus, pendant soixante ans que Constantinople resta entre les
mains des Latins, les vaincus s’étant dispersés et les conquérants,
occupés à la guerre, le commerce passa entièrement aux villes
d’Italie, et Constantinople fut privée de ses richesses.
Le commerce même de l’intérieur se fit par les Latins. Les Grecs,
nouvellement rétablis, et qui craignaient tout, voulurent se concilier
les Génois en leur accordant la liberté de trafiquer sans payer des
droits ; et les Vénitiens, qui n’acceptèrent point de paix, mais
quelques trêves, et qu’on ne voulut pas irriter, n’en payèrent pas non
plus.
Quoique, avant la prise de Constantinople, Manuel Comnène eût
laissé tomber la marine, cependant, comme le commerce subsistait
encore, on pouvait facilement la rétablir. Mais, quand, dans le nouvel
empire, on l’eut abandonnée, le mal fut sans remède, parce que
l’impuissance augmenta toujours.
Cet État, qui dominait sur plusieurs îles, qui était partagé par
la mer, et qui en était environné en tant d’endroits, n’avait point de
vaisseaux pour y naviguer. Les provinces n’eurent plus de
communication entre elles; on obligea les peuples de se réfugier plus
avant dans les terres pour éviter les pirates; et, quand ils l’eurent
fait, on leur ordonna de se retirer dans les forteresses pour se
sauver des Turcs .
Les Turcs faisaient pour lors aux Grecs une guerre singulière: ils
allaient proprement à la chasse des hommes; ils traversaient
quelquefois deux cents lieues de pays pour faire leurs ravages. Comme
ils étaient divisés sous plusieurs sultans, on ne pouvait pas, par des
présents, faire la paix avec tous, et il était inutile de la faire
avec quelques-uns . Ils s’étaient faits mahométans, et le zèle pour
leur religion les engageait merveilleusement à ravager les terres des
chrétiens. D’ailleurs, comme c’étaient les peuples les plus laids de
la Terre, leurs femmes étaient affreuses comme eux ; et, dès qu’ils
eurent vu des Grecques, ils n’en purent plus souffrir d’autres . Cela
les porta à des enlèvements continuels. Enfin, ils avaient été de tout
temps adonnés aux brigandages, et c’était ces mêmes Huns qui avaient
autrefois causé tant de maux à l’Empire romain.
Les Turcs inondant tout ce qui restait à l’Empire grec en Asie,
les habitants qui purent leur échapper fuirent devant eux jusqu’au
Bosphore, et ceux qui trouvèrent des vaisseaux se réfugièrent dans la
partie de l’Empire qui était en Europe, ce qui augmenta
considérablement le nombre de ses habitants. Mais il diminua bientôt.
Il y eut des guerres civiles si furieuses que les deux factions
appelèrent divers sultans turcs sous cette condition , aussi
extravagante que barbare, que tous les habitants qu’ils prendraient
dans les pays du parti contraire seraient menés en esclavage, et
chacun, dans la vue de ruiner ses ennemis, concourut à détruire la
Nation.
Bajazet ayant soumis tous les autres sultans, les Turcs auraient
fait pour lors ce qu’ils firent depuis, sous Mahomet II, s’ils
n’avaient pas été eux-mêmes sur le point d’être exterminés par les
Tartares.
Je n’ai pas le courage de parler des misères qui suivirent; je
dirai seulement que, sous les derniers empereurs, l’Empire, réduit aux
faubourgs de Constantinople, finit comme le Rhin, qui n’est plus qu’un
ruisseau lorsqu’il se perd dans l’Océan .
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