"Supplement au voyage de Bougainville" - читать интересную книгу автора (Diderot Denis)
Diderot - Supplément au voyage de Bougainville - Page 1
B
I B L I O T H E Q
U E ~ V I R T U E L L
E
Diderot
SUPPLÉMENT AU
VOYAGE DE BOUGAINVILLE
ou
DIALOGUE ENTRE A. ET B. SUR L'INCONVÉNIENT
D'ATTACHER DES IDÉES MORALES À CERTAINES ACTIONS PHYSIQUES
QUI N'EN COMPORTENT PAS
At quanto meliora monet, Pugnantiaque istis,
Dives opis Natura Suæ, tu si moto recte
Dispensare velis, ac non Fugienda petendis
Immiscere ! Tuo vitio rerumne labores,
Nil referre putas ?
Horat. , Lib. I, Satyr. II, vers 73 et seq
CHAPITRE I - JUGEMENT AU VOYAGE DE BOUGAINVILLE
-----------------------------------------------
A. Cette superbe voûte étoilée, sous laquelle nous
revînmes hier, et qui semblait nous garantir un beau jour, ne nous
a pas tenu parole.
B. Qu'en savez-vous ?
A. Le brouillard est si épais qu'il nous dérobe la vue
des arbres voisins.
B. Il est vrai ; mais si ce brouillard, qui ne reste dans la partie
inférieure de l'atmosphère que parce qu'elle est suffisamment
chargée d'humidité, retombe sur la terre ?
A. Mais si au contraire il traverse l'éponge, s'élève
et gagne la région supérieure où l'air est moins dense,
et peut, comme disent les chimistes, n'être pas saturé ?
B. Il faut attendre.
A. En attendant, que faitesvous ?
B. Je lis.
A. Toujours ce voyage de Bougainville ?
B. Toujours.
A. Je n'entends rien à cet hommelà. L'étude
des mathématiques, qui suppose une vie sédentaire, a rempli
le temps de ses jeunes années ; et voilà qu'il passe subitement
d'une condition méditative et retirée au métier actif
pénible, errant et dissipé de voyageur.
B. Nullement. Si le vaisseau n `est qu'une maison flottante, et si vous
considérez le navigateur qui traverse des espaces immenses, resserré
et immobile dans une enceinte assez étroite, vous le verrez faisant
le tour du globe sur une planche, comme vous et moi le tour de l'univers
sur notre parquet.
A. Une autre bizarrerie apparente, c'est la contradiction du caractère
de l'homme et de son entreprise. Bougainville a le goût des amusements
de la société ; il aime les femmes, les spectacles, les repas
délicats ; il se prête au tourbillon du monde d'aussi bonne
grâce qu'aux inconstances de l'élément sur lequel il
a été ballotté. Il est aimable et gai c'est un véritable
Français lesté, d'un bord, d'un traité de calcul différentiel
et intégral, et de l'autre, d'un voyage autour du globe.
B. Il fait comme tout le monde : il se dissipe après s'être
appliqué, et s'applique après s'être dissipé.
A. Que pensezvous de son Voyage ?
B. Autant que j'en puis juger sur une lecture assez superficielle, j'en
rapporterais l'avantage à trois points principaux : une meilleure
connaissance de notre vieux domicile et de ses habitants ; plus de sûreté
sur des mers qu'il a parcourues la sonde à la main, et plus de correction
dans nos cartes géographiques. Bougainville est parti avec les lumières
nécessaires et les qualités propres à ses vues : de
la philosophie, du courage, de la véracité ; un coup d'oeil
prompt qui saisit les choses et abrège le temps des observations
; de la circonspection, de la patience ; le désir de voir, de s'éclairer
et d'instruire ; la science du calcul, des mécaniques, de la géométrie,
de l'astronomie ; et une teinture suffisante d'histoire naturelle.
A. Et son style ?
B. Sans apprêt ; le ton de la chose, de la simplicité et
de la clarté, surtout quand on possède la langue des marins.
A. Sa course a été longue ?
B. Je l'ai tracée sur ce globe. Voyezvous cette ligne de
points rouges ?
A. Qui part de Nantes ?
B. Et court jusqu'au détroit de Magellan, entre dans la mer Pacifique,
serpente entre ces îles qui forment l'archipel immense qui s'étend
des Philippines à la NouvelleHollande, rase Madagascar, le
cap de BonneEspérance, se prolonge dans l'Atlantique, suit
les côtes d'Afrique, et rejoint l'une de ses extrémités
à celle d'où le navigateur s'est embarqué.
A. Il a beaucoup souffert ?
B. Tout navigateur s'expose, et consent de s'exposer aux périls
de l'air, du feu, de la terre et de l'eau : mais qu'après avoir
erré des mois entiers entre la mer et le ciel, entre la mort et
la vie ; après avoir été battu des tempêtes,
menacé de périr par naufrage, par maladie, par disette d'eau
et de pain, un infortuné vienne, son bâtiment fracassé,
tomber, expirant de fatigue et de misère, aux pieds d'un monstre
d'airain qui lui refuse ou lui fait attendre impitoyablement les secours
les plus urgents, c'est une dureté !...
A. Un crime digne de châtiment.
B. Une de ces calamités sur lesquelles le voyageur n'a pas compté.
A. Et n'a pas dû compter. Je croyais que les puissances européennes
n'envoyaient, pour commandants dans leurs possessions d'outre-mer, que
des âmes honnêtes, des hommes bienfaisants, des sujets remplis
d'humanité, et capables de compatir...
B. C'est bien là ce qui les soucie
A. Il y a des choses singulières dans ce voyage de Bougainville.
B. Beaucoup.
A. N'assuretil pas que les animaux sauvages s'approchent de
l'homme, et que les oiseaux viennent se poser sur lui , lorsqu'ils ignorent
le péril de cette familiarité ?
B. D'autres l'avaient dit avant lui.
A. Comment expliquetil le séjour de certains animaux
dans des îles séparées de tout continent par des intervalles
de mer effrayants ? Qui estce qui a porté là le loup,
le renard, le chien, le cerf, le serpent ?
B. Il n'explique rien ; il atteste le fait.
A. Et vous, comment l'expliquezvous ?
B. Qui sait l'histoire primitive de notre globe ? Combien d'espaces
de terre, maintenant isolés, étaient autrefois continus ?
2 Le seul phénomène sur lequel on pourrait former quelque
conjecture, c'est la direction de la masse des eaux qui les a séparés.
A. Comment cela ?
B. Par la forme générale des arrachements. Quelque jour
nous nous amuserons de cette recherche, Si cela nous convient. Pour ce
moment, voyez-vous cette île qu'on appelle des Lanciers ? A l'inspection
du lieu qu'elle occupe sur le globe, il n'est personne qui ne se demande
qui est-ce qui a placé là des hommes ? quelle communication
les liait autrefois avec le reste de leur espèce ? que deviennentils
en se multipliant sur un espace qui n'a pas plus d'une lieue de diamètre
?
A. Ils s'exterminent et se mangent ; et de là peutêtre
une première époque très ancienne et très naturelle
de l'anthropophagie, insulaire d'origine.
B. Ou la multiplication y est limitée par quelque loi superstitieuse
; l'enfant y est écrasé dans le sein de sa mère foulée
sous les pieds d'une prêtresse.
A. Ou l'homme égorgé expire sous le couteau d'un prêtre
; ou l'on a recours à la castration des mâles...
B. A l'infibulation des femelles ; et de là tant d'usages d'une
cruauté nécessaire et bizarre, dont la cause s'est perdue
dans la nuit des temps, et met les philosophes à la torture. Une
observation assez constante, c'est que les institutions surnaturelles et
divines se fortifient et s'éternisent, en se transformant, à
la longue, en lois civiles et nationales ; et que les institutions civiles
et nationales se consacrent, et dégénèrent en préceptes
surnaturels et divins.
A. C'est une des palingénésies les plus funestes.
B. Un brin de plus qu'on ajoute au lien dont on nous serre.
A. N'étaitil pas au Paraguay au moment même de l'expulsion
des jésuites ?
B. Oui.
A. Qu'en ditil ?
B. Moins qu'il n'en pourrait dire ; mais assez pour nous apprendre que
ces cruels Spartiates en jaquette noire en usaient avec leurs esclaves
indiens, comme les Lacédémoniens avec les ilotes ; les avaient
condamnés à un travail assidu ; s'abreuvant de leurs sueurs
ne leur avaient laissé aucun droit de propriété ;
les tenaient sous l'abrutissement de la superstition ; en exigeaient une
vénération profonde ; marchaient au milieu d'eux, un fouet
à la main, et en frappaient indistinctement tout âge et tout
sexe. Un siècle de plus, et leur expulsion devenait impossible,
ou motif d'une longue guerre entre ces moines et le souverain, dont ils
avaient secoué peu à peu l'autorité
A. Et ces Patagons, dont le docteur Maty et l'académicien La
Condamine ont tant fait de bruit ?
B. Ce sont de bonnes gens qui viennent à vous et qui vous embrassent
en criant Chaoua ; forts, vigoureux, toutefois n'excédant pas la
hauteur de cinq pieds cinq à six pouces ; n'ayant d'énorme
que leur corpulence, la grosseur de leur tête, et l'épaisseur
de leur membres. Né avec le goût du merveilleux, qui exagère
tout autour de lui, comment l'homme laisseraitil un juste proportion
aux objets, lorsqu'il a, pour ainsi dire, à justifier le chemin
qu'il a fait, et la peine qu' il s'est donnée pour les aller voir
au loin ?
A. Et des sauvages, qu'en pensetil ?
B. C'est, à ce qu'il paraît, de la défense journalière
contre les bêtes féroces, qu'il tient le caractère
cruel qu'on lui remarque quelquefois. Il est innocent et doux, partout
où rien ne trouble son repos et sa sécurité. Toute
guerre naît d'une prétention commune à la même
propriété. L'homme civilisé a une prétention
commune, avec l'homme civilisé, à la possession d'un champ
dont ils occupent les deux extrémités ; et ce champ devient
un sujet de dispute entre eux.
A. Et le tigre a une prétention commune, avec l'homme sauvage,
à la possession d'une forêt ; c'est la première des
prétentions, et la cause de la plus ancienne des guerres... Avezvous
vu le Tahitien que Bougainville avait pris sur son bord, et transporté
dans ce paysci ?
B. Je l'ai vu ; il s'appelait Aotourou. A la première terre qu'il
aperçut, il la prit pour la patrie du voyageur ; soit qu'on lui
en eût imposé sur la longueur du voyage ; soit que, trompé
naturellement par le peu de distance apparente des bords de la mer qu'il
habitait, à l'endroit où le ciel semble confiner avec l'horizon,
il ignorât la véritable étendue de la terre. L'usage
commun des femmes était si bien établi dans son esprit, qu'il
se jeta sur la première Européenne qui vint à sa rencontre,
et qu'il se disposait très sérieusement à lui faire
la politesse de Tahiti. Il s'ennuyait parmi nous. L'alphabet tahitien n'ayant
ni b, ni c, ni a, ni f, ni g, ni q, ni x, ni y, ni z, il ne put jamais
apprendre à parler notre langue, qui offrait à ses organes
inflexibles trop d'articulations étrangères et de sons nouveaux
. Il ne cessait de soupirer après son pays, et je n'en suis pas
étonné. Le voyage de Bougainville est le seul qui m'ait donné
du goût pour une autre contrée que la mienne ; jusqu'à
cette lecture, j'avais pensé qu'on n'était nulle part aussi
bien que chez soi ; résultat que je croyais le même pour chaque
habitant de la terre ; effet naturel de l'attrait du sol ; attrait qui
tient aux commodités dont on jouit, et qu'on n'a pas la même
certitude de retrouver ailleurs.
A. Quoi ! vous ne croyez pas l'habitant de Paris aussi convaincu qu'il
croisse des épis dans la campagne de Rome que dans les champs de
la Beauce ?
B. Ma foi, non. Bougainville a renvoyé Aotourou, après
avoir pourvu aux frais et à la sûreté de son retour.
A. O Aotourou ! que tu seras content de revoir ton père, ta mère,
tes frères, tes soeurs, tes compatriotes ! Que leur dirastu
de nous ?
B. Peu de choses, et qu'ils ne croiront pas.
A. Pourquoi peu de choses ?
B. Parce qu'il en a peu conçues, et qu'il ne trouvera dans sa
langue aucun terme correspondant a celles dont il a quelques idées.
A. Et pourquoi ne le croiront ils pas ?
B. Parce qu'en comparant leurs moeurs aux nôtres, ils aimeront
mieux prendre Aotourou pour un menteur, que de nous croire si fous.
A. En vérité ?
B. Je n'en doute pas : la vie sauvage est si simple, et nos sociétés
sont des machines si compliquées le Tahitien touche à l'origine
du monde, et l'Européen touche à sa vieillesse. L'intervalle
qui le sépare de nous est plus grand que la distance de l'enfant
qui naît à l'homme décrépit il n'entend rien
à nos usages, a nos lois, ou il n'y voit que des entraves déguisées
sous cent formes diverses, entraves qui ne peuvent qu'exciter l'indignation
et le mépris d'un être en qui le sentiment de la liberté
est le plus profond des sentiments.
A. Est-ce que vous donneriez dans la fable de Tahiti ?
B. Ce n'est point une fable ; et vous n'auriez aucun doute sur la sincérité
de Bougainville, si vous connaissiez le supplément de son Voyage.
A. Et où trouve-t-on ce supplément
B. Là, sur cette table.
A. Est-ce que vous ne me le confierez pas ?
B. Non ; mais nous pourrons le parcourir ensemble, si vous voulez.
A. Assurément, je le veux, voilà le brouillard qui retombe,
et l'azur du ciel qui commence à paraître. Il semble que mon
lot soit d'avoir tort avec vous jusque dans les moindres choses ; il faut
que je sois bien bon pour vous pardonner une supériorité
aussi continue !
B. Tenez, tenez, lisez passez ce préambule qui ne signifie rien,
et allez droit aux adieux que fit un des chefs de l'île à
nos voyageurs. Cela vous donnera quelque notion de l'éloquence de
ces gensla.
A. Comment Bougainville atil compris ces adieux prononcés
dans une langue qu'il ignorait ?
B. Vous le saurez.
CHAPITRE II - LES ADIEUX DU VIEILLARD
-------------------------------------
C'est un vieillard qui parle. Il était père d'une famille
nombreuse. A l'arrivée des Européens, il laissa tomber des
regards de dédain sur eux, sans marquer ni étonnement, ni
frayeur, ni curiosité. Ils l'abordèrent ; il leur tourna
le dos et se retira dans sa cabane son silence et son souci ne décelaient
que trop sa pensée : il gémissait en lui-même sur les
beaux jours de son pays éclipsés. Au départ de Bougainville,
lorsque les habitants accouraient en foule sur le rivage, s'attachaient
à ses vêtements, serraient ses camarades entre leurs bras,
et pleuraient, ce vieillard s'avança d'un air sévère,
et dit pleurez, malheureux Tahitiens ! pleurez ; mais que ce soit de l'arrivée,
et non du départ de ces hommes ambitieux et méchants : un
jour, vous les connaîtrez mieux. Un jour, ils reviendront, le morceau
de bois que vous voyez attaché à la ceinture de celui-ci,
dans une main, et le fer qui pend au côté de celui-là,
dans l'autre, vous enchaîner, vous gorger, ou vous assujettir à
leurs extravagances et à leurs vices ; un jour vous servirez sous
eux, aussi corrompus, aussi vils, aussi malheureux qu'eux. Mais je me console
; je touche à la fin de ma carrière ; et la calamité
que je vous annonce, je ne la verrai point. O tahitiens ! mes amis ! vous
auriez mi moyen d'échapper à un funeste avenir ; mais aimerai
mieux mourir que de vous en donner le conseil. Qu'ils s'éloignent,
et qu'ils vivent. Puis s'adressant à Bougainville, il ajouta : Et
toi, chef des brigands qui t'obéissent, écarte promptement
ton vaisseau de notre rive : nous sommes innocents, nous sommes heureux
; et tu ne peux que nuire à notre bonheur. Nous suivons le pur instinct
de la nature ; et tu as tenté d'effacer de nos âmes son caractère.
Ici tout est à tous et tu nous as prêché je ne sais
quelle distinction du tien et du mien. Nos filles et nos femmes nous sont
communes ; tu as partagé ce privilège avec nous ; et tu es
venu allumer en elles des fureurs inconnues. Elles sont devenues folles
dans tes bras ; tu es devenu féroce entre les leurs. Elles ont commencé
à se haïr ; vous vous êtes égorgés pour
elles ; et elles nous sont revenues teintes de votre sang. Nous sommes
libres ; et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de
notre futur esclavage. Tu n'es ni un dieu, ni un démon qui estu
donc, pour faire des esclaves ? Orou ! toi qui entends la langue de ces
hommeslà, disnous à tous, comme tu me l'as dit
à moi-même, ce qu'ils ont écrit sur cette lame de métal
: Ce pays est a nous.
Ce pays est à toi ! et pourquoi ? parce que tu y as mis le pied
? Si un Tahitien débarquait un jour sur vos côtes, et qu'il
gravât sur une de vos pierres ou sur l'écorce d'un de vos
arbres. Ce pays est aux habitants de Tahiti, qu'en penserais-tu ? Tu es
le plus fort ! Et qu'est-ce que cela fait ? Lorsqu'on t'a enlevé
une des méprisables bagatelles dont ton bâtiment est rempli
, tu t'es récrié, tu t'es vengé ; et dans le même
instant tu as projeté au fond de ton coeur le vol de toute une contrée
! Tu n'es pas esclave : tu souffrirais plutôt la mort que de l'être,
et tu veux nous asservir ! Tu crois donc que le Tahitien ne sait pas défendre
sa liberté et mourir ? Celui dont tu veux t'emparer comme de la
brute, le Tahitien est ton frère. Vous êtes deux enfants de
la nature ; quel droit as-tu sur lui qu'il n'ait pas sur toi ? Tu es venu
; nous sommes-nous jetés sur ta personne ? avons-nous pillé
ton vaisseau ? t'avonsnous saisi et exposé aux flèches
de nos ennemis ? t'avonsnous associé dans nos champs au travail
de nos animaux ? Nous avons respecté notre image en toi. Laisserons
nos moeurs ; elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes
; nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance, contre
tes inutiles lumières. Tout ce qui nous est nécessaire et
bon, nous le possédons. Sommes-nous dignes de mépris, parce
que nous n'avons pas su nous faire des besoins superflus ? Lorsque nous
avons faim, nous avons de quoi manger ;
Lorsque nous avons froid, nous avons de quoi nous vêtir. Tu es
entré dans nos cabanes, qu'y manque.t.il, à ton avis ? Poursuis
jusqu'où tu voudras ce que tu appelles commodités de la vie
; mais permets à des êtres sensés de s'arrêter,
lorsqu'ils n'auraient à obtenir, de la continuité de leurs
pénibles efforts, que des biens imaginaires. Si tu nous persuades
de franchir l'étroite limite du besoin, quand finironsnous
de travailler ? Quand jouironsnous ? Nous avons rendu la somme de
nos fatigues annuelles et journalières la moindre qu'il était
possible, parce que rien ne nous paraît préférable
au repos. Va dans ta contrée t'agiter, te tourmenter tant que tu
voudras ; laisses nous reposer : ne nous entête ni de tes besoins
factices, ni de tes vertus chimériques. Regarde ces hommes ; Vois
comme ils sont droits, sains et robustes. Regarde Ces femmes ; vois comme
elles sont droites, saines, fraîches et belles. Prends cet arc, c'est
le mien ; appelle à ton aide un, deux, trois, quatre de tes camarades,
et tâchez de le tendre. Je le tends moi seul. Je laboure la terre
; je grimpe la montagne ; je perce la forêt ; je parcours une lieue
de la plaine en moins d'une heure. Tes jeunes compagnons ont eu peine à
me suivre ; et j'ai quatre-vingt-dix ans passés. Malheur à
cette île ! malheur aux Tahitiens présents, et à tous
les Tahitiens à venir, du jour où tu nous as visités
! Nous ne connaissions qu'une maladie ; celle à laquelle l'homme,
l'animal et la plante ont été condamnés, la vieillesse
; et tu nous en as apporté une autre tu as infecté notre
sang . Il nous faudra peutêtre exterminer de nos propres mains
nos filles, nos femmes, nos enfants ; ceux qui ont approché tes
femmes ; celles qui ont approché tes hommes. Nos champs seront trempés
du sang impur qui a passé de tes veines dans les nôtres ;
ou nos enfants, condamnés à nourrir et à perpétuer
le mal que tu as donné aux pères et aux mères, et
qu'ils transmettront à jamais à leurs descendants. Malheureux
! tu seras coupable, ou des ravages qui suivront les funestes caresses
des tiens, ou des meurtres que nous commettrons pour en arrêter le
poison. Tu parles de crimes ! as-tu l'idée d'un plus grand crime
que le tien ? Quel est chez toi le châtiment de celui qui tue son
voisin ? la mort par le fer. Quel est chez toi le châtiment du lâche
qui l'empoisonne ? la mort par le feu. Compare ton forfait à ce
dernier ; et disnous, empoisonneur de nations, le supplice que tu
mérites ? Il n'y a qu'un moment, la jeune Tahitienne s'abandonnait
avec transport aux embrassements du jeune Tahitien ; elle attendait avec
impatience que sa mère, autorisée par l'âge nubile,
relevât son voile, et mît sa gorge à nu. Elle était
fière d'exciter les désirs, et d'irriter les regards amoureux
de l'inconnu, de ses parents, de son fière ; elle acceptait sans
frayeur et sans honte, en notre présence, au milieu d'un cercle
d'innocents Tahitiens, au son des flûtes, entre les danses, les caresses
de celui que son jeune coeur et la voix secrète de ses sens lui
désignaient. L'idée de crime et le péril de la maladie
sont entrés avec toi parmi nous. Nos jouissances, autrefois si douces,
sont accompagnées de remords et d'effroi. Cet homme noir, qui est
près de toi, qui m'écoute, a parlé à nos garçons
; je ne sais ce qu'il a dit à nos filles ; mais nos garçons
hésitent ; mais nos filles rougissent. Enfoncetoi, Si tu veux,
dans la forêt obscure avec la compagne perverse de tes plaisirs ;
mais accorde aux bons et simples Tahitiens de se reproduire sans honte,
à la face du ciel et au grand jour. Quel sentiment plus honnête
et plus grand pourraistu mettre à la place de celui que nous
leur avons inspiré, et qui les anime ? Ils pensent que le moment
d'enrichir la nation et la famille d'un nouveau citoyen est venu, et ils
s'en glorifient. Ils mangent pour vivre et pour croître : ils croissent
pour multiplier, et ils n'y trouvent ni vice, ni honte. Ecoute la suite
de tes forfaits. A peine t'estu montré parmi eux, qu'ils sont
devenus voleurs. A peine estu descendu dans notre terre, qu'elle a
fumé de sang. Ce Tahitien qui courut à ta rencontre, qui
t'accueillit, qui te reçut en criant : Talo ! ami, ami ; vous l'avez
tué. Et pourquoi l'avezvous tué ? parce qu'il avait
été séduit par l'éclat de tes petits oeufs
de serpents. Il te donnait ses fruits ; il t'offrait sa femme et sa fille
; il te cédait sa cabane : et tu l'as tué pour une poignée
de ces grains, qu'il avait pris sans te les demander. Et ce peuple ? Au
bruit de ton arme meurtrière, la terreur s'est emparée de
lui ; et il s'est enfui dans la montagne Mais crois qu'il n'aurait pas
tardé d'en descendre ; crois qu'en un Instant, sans moi, vous périssiez
tous. Eh ! pourquoi les aije apaisés ? pourquoi les aije
contenus ? pourquoi les contiensje encore dans ce moment ? Je l'ignore
; car tu ne mérites aucun sentiment de pitié ; car tu as
une âme féroce qui ne l'éprouva jamais. Tu t'es promené,
toi et les tiens, dans notre île ; tu as été respecté
; tu as joui de tout ; tu n'as trouvé sur ton chemin ni barrière,
ni refus : on t'invitait, tu t'asseyais ; on étalait devant toi
l'abondance du pays. Astu voulu de jeunes filles ? excepté
celles qui n'ont pas encore le privilège de montrer leur visage
et leur gorge, les mères t'ont présenté les autres
toutes nues ; te voilà, possesseur de la tendre victime du devoir
hospitalier ; on a jonché, pour elle et pour toi la terre de feuilles
et de fleurs ; les musiciens ont accordé leurs instruments ; rien
n'a troublé la douceur, ni gêné la liberté de
tes caresses et des siennes. On a chanté l'hymne, l'hymne qui t'exhortait
à être homme, qui exhortait notre enfant à être
femme, et femme complaisante et voluptueuse. On a dansé autour de
votre couche ; et c'est au sortir des bras de cette femme, après
avoir éprouvé sur son sein la plus douce ivresse, que tu
as tué son frère, son ami, son père, peutêtre,
tu as fait pis encore ; regarde de ce côté ; vois cette enceinte
hérissée de flèches ; ces armes qui n'avaient menacé
que nos ennemis, voisles tournées contre nos propres enfants
: vois les malheureuses compagnes de vos plaisirs ; vois leur tristesse
; vois la douleur de leurs pères ; vois le désespoir de leurs
mères : c'est là qu'elles sont condamnées à
périr par nos mains, ou par le mal que tu leur as donné.
Eloigne toi, à moins que tes yeux cruels ne se plaisent à
des spectacles de mort : éloigne toi va, et puissent les mers coupables
qui t'ont épargné dans ton voyage, s'absoudre, et nous venger
en t'engloutissant avant ton retour ! Et vous, Tahitiens, rentrez dans
vos cabanes, rentrez tous ; et que ces indignes étrangers n'entendent
à leur départ que le flot qui mugit, et ne voient que l'écume
dont sa fureur blanchit une rive déserte ! A peine eutil achevé,
que la foule des habitants disparut : un vaste silence régna dans
toute l'étendue de l'île ; et l'on n'entendit que le sifflement
aigu des vents et le bruit sourd des eaux sur toute la longueur de la côte
: on eût dit que l'air et la mer sensibles à la voix du vieillard,
se disposaient à lui obéir.
B. Eh bien ! qu'en pensezvous ?
A. Ce discours me paraît véhément ; mais à
travers je ne sais quoi d'abrupt et de sauvage, il me semble retrouver
des idées et des tournures européennes
B. Pensez donc que c'est une traduction du tahitien en espagnol, et
de l'espagnol en français. Le vieillard s'était rendu, la
nuit, chez cet Orou qu'il a interpellé, et dans la case duquel l'usage
de la langue espagnole s'était conservé de temps immémorial.
Orou avait écrit en espagnol la harangue du vieillard ; et Bougainville
en avait une copie à la main, tandis que le Tahitien la prononçait.
A. Je ne vois que trop à présent pourquoi Bougainville
a supprimé ce fragment ; mais ce n'est pas là tout ; et ma
curiosité pour le reste n'est pas légère.
B. Ce qui suit, peutêtre, vous intéressera moins.
A. N'importe.
B. C'est un entretien de l'aumônier de l'équipage avec
un habitant de l'île.
A. Orou ?
B. Luimême. Lorsque le vaisseau de Bougainville approcha
de Tahiti un nombre infini d'arbres creusés furent lancés
sur les eaux ; bâtiment en fut environné ; de quelque côté
qu'il tournât ses regards, il voyait des démonstrations de
surprise et de bienveillance. On lui jetait des provisions ; on lui tendait
les bras ; on s'attachait à des cordes ; on gravissait contre les
planches ; on avait rempli sa chaloupe ; on criait vers le rivage, d'où
les cris étaient répondus ; les habitants de l'île
accouraient ; les voilà tous à terre : on s'empare des hommes
de l'équipage ; on se les partage ; chacun conduit le sien dans
sa cabane : les hommes les tenaient embrassés par le milieu du corps,
les femmes leur flattaient les joues de leurs mains. Placezvous là
; soyez témoin, par pensée, de ce spectacle d'hospitalité
; et dites moi comment vous trouvez l'espèce humaine.
A. Très belle.
B. Mais j'oublierais peutêtre de vous parler d'un événement
assez singulier, cette scène de bienveillance et d'humanité
fut troublée tout à coup par les cris d'un homme qui appelait
à son secours ; c'était le domestique d'un des officiers
de Bougainville. De jeunes Tahitiens s'étaient jetés sur
lui, l'avaient étendu par terre, le déshabillaient et se
disposaient à lui faire la civilité.
A. Quoi ! ces peuples si simples, ces sauvages . Si bons, si honnêtes
?..,
B. Vous vous trompez ; ce domestique était une femme déguisée
en homme. Ignorée de l'équipage entier, pendant tout le temps
d'une longue traversée, les Tahitiens devinèrent son sexe
au premier coup d'oeil. Elle était née en Bourgogne ; elle
s'appelait barré ; ni laide, ni jolie, âgée de vingt-six
ans. Elle n'était jamais sortie de son hameau ; et sa première
pensée de voyager fut de faire le tour du globe elle montra toujours
de la sagesse et du courage .
A. Ces frêles machines-là renferment quelquefois des âmes
bien fortes.
CHAPITRE III - L'ENTRETIEN DE L'AUMONIER ET D'OROU
--------------------------------------------------
B. Dans la division que les Tahitiens se firent de l'équipage
de Bougainville, l'aumônier devint le partage d'Orou. L'aumônier
et le Tahitien étaient à peu près du même âge,
trente-cinq à trente-six ans. Orou n'avait alors que sa femme et
trois filles appelées Asto, Palli et Thia. Elles le déshabillèrent,
lui lavèrent le visage, les mains et les pieds, et lui servirent
un repas sain et frugal. Lorsqu'il fit sur le point de se coucher, Orou,
qui s'était absenté avec sa famille, reparut, lui présenta
sa femme et ses trois filles nues, et lui dit :
-- Tu as soupé, tu es jeune, tu te portes bien ; si tu dors seul,
tu dormiras mal ; l'homme a besoin la nuit d'une compagne à son
côté. Voilà ma femme, voilà mes filles : choisis
celle qui te convient ; mais si tu veux m'obliger, tu donneras la préférence
à la plus jeune de mes filles qui n'a point encore eu d'enfants.
La mère ajouta : -- Hélas ! je n'ai pas à m'en
plaindre ; la pauvre Thia ! ce n'est pas sa faute.
L'aumônier répondit : Que sa religion, son état,
les bonnes moeurs et l'honnêteté ne lui permettaient pas d'accepter
ces offres.
Orou répliqua : -- Je ne sais ce que c'est que la chose que tu
appelles religion ; mais je ne puis qu'en penser mal, puisqu'elle t'empêche
de goûter un plaisir innocent, auquel nature, la souveraine maîtresse,
nous invite tous ; de donner l'existence à un de tes semblables
; de rendre un service que le père, la mère et les enfants
te demandent ; de t'acquitter envers un hôte qui t'a fait un bon
accueil, et d'enrichir une nation, en l'accroissant d'un sujet de plus.
je ne sais ce que c'est que la chose que tu appelles état ; mais
ton premier devoir est d'être homme et d'être reconnaissant.
je ne te propose pas de porter dans ton pays les moeurs d'Orou ; mais Orou,
ton hôte et ton ami te supplie de te prêter aux moeurs de Tahiti.
Les moeurs de Tahiti sont-elles meilleures ou plus mauvaises que les vôtres
? c'est une question facile à décider. La terre où
tu es né atelle plus d'hommes qu'elle n'en peut nourrir
? en ce cas tes moeurs ne sont ni pires, ni meilleures que les nôtres.
En peutelle nourrir plus qu'elle n'en a ? nos moeurs sont meilleures
que les tiennes. Quant à l'honnêteté que tu m'objectes,
je te comprends ; j'avoue que j'ai tort ; et je t'en demande pardon. je
n'exige pas que tu nuises à ta santé ; si tu es fatigué,
il faut que tu te reposes ; mais j'espère que tu ne continueras
pas à nous contrister. Vois le souci que tu as répandu sur
tous ces visages elles craignent que tu n'aies remarqué en elles
quelques défauts qui leur attirent ton dédain. Mais quand
cela serait, le plaisir d'honorer une de mes filles, entre ses compagnes
et ses soeurs, et de faire une bonne action, ne te suffiraitil pas
? Sois généreux !
L' AUMÔNIER Ce n'est pas cela : elles sont toutes quatre également
belles ; mais ma religion ! mais mon état !
OR0U. Elles m'appartiennent, et je te les offre elles sont à
elles, et elles se donnent à toi. Quelle que soit la pureté
de conscience que la chose religion et la chose état te prescrivent,
tu peux les accepter sans scrupule. je n'abuse point de mon autorité
; et sois sûr que je connais et que je respecte les droits des personnes.
Ici, le véridique aumônier convient que jamais la providence
ne l'avait exposé à une aussi pressante tentation. Il était
jeune ; il s'agitait, il se tourmentait ; il détournait ses regards
des aimables suppliantes ; il les ramenait sur elles ; il levait ses yeux
et ses mains au ciel. Thia, la plus jeune, embrassait ses genoux et lui
disait : Etranger, n'afflige pas mon père, n'afflige pas ma mère,
ne m'afflige pas ! Honoremoi dans la cabane et parmi les miens ; élèvemoi
au rang de mes soeurs qui se moquent de moi. Asto l'aînée
a déjà trois enfants ; Palli, la seconde, en a deux, et Thia
n'en a point ! Etranger, honnête étranger, ne me rebute pas
! rendsmoi mère ; faismoi un enfant que je puisse un jour
promener par la main, à côté de moi, dans Tahiti ;
qu'on voie dans neuf mois attaché à mon sein ; dont je sois
fière, et qui fasse une partie de ma dot, lorsque je passerai de
la cabane de mon père dans une autre. je serai peut-être plus
chanceuse avec toi qu'avec nos jeunes Tahitiens. Si tu m'accordes cette
faveur, je ne t'oublierai plus ; je te bénirai toute ma vie ; j'écrirai
ton nom sur mon bras et sur celui de ton fils nous le prononcerons sans
cesse avec joie ; et lorsque tu quitteras ce rivage, mes souhaits t'accompagneront
sur les mers jusqu'à ce que tu sois arrivé dans ton pays.
Le naïf aumônier dit qu'elle lui serrait les mains, qu'elle
attachait sur ses yeux des regards si expressifs et si touchants ; qu'elle
pleurait ; que son père, sa mère et ses soeurs s'éloignèrent
; qu'il resta seul avec elle, et qu'en disant : Mais ma religion, mais
mon état, il se trouva le lendemain couché à côté
de cette jeune fille, qui l'accablait de caresses, et qui invitait son
père, sa mère et ses soeurs, lorsqu'ils s'approchèrent
de leur lit le matin, à joindre leur reconnaissance à la
sienne. Asto et Palli, qui s'étaient éloignées, rentrèrent
avec les mets du pays, des boissons et des fruits, elles embrassaient leur
soeur et faisaient des voeux sur elle. Ils déjeunèrent tous
ensemble ; ensuite Orou, demeuré seul avec l'aumônier, lui
dît je vois que ma fille est contente de toi ; et je te remercie.
Mais pourrais-tu m'apprendre ce que c'est que le mot religion, que tu as
prononcé tant de fois, et avec tant de douleur ?
L'aumônier, après avoir rêvé un moment, répondit
: Qui estce qui a fait ta cabane et les ustensiles qui la meublent
?
OROU. C'est moi.
L'AUMONIER. Eh bien ! nous croyons que ce monde et ce qu'il renferme
est l'ouvrage d'un ouvrier.
OROU. Il a donc des pieds, des mains, une tête ?
L'AUMONIER. Non.
OROU. Où fait-il sa demeure ?
L'AUMÔNIER. Partout.
OR0U. Ici même !
L'AUMÔNIER. Ici.
OROU. Nous ne l'avons jamais vu.
L'AUMÔNIER. On ne le voit pas.
OROU. Voilà un père bien indifférent ! Il doit
être vieux ; car il a du moins l'âge de son ouvrage.
L'AUMÔNIER. Il ne vieillit point ; il a parlé à
nos ancêtres il leur a donné des lois ; il leur a prescrit
la manière dont il voulait être honoré ; il leur a
ordonné certaines actions, comme bonnes ; il leur en a défendu
d'autres, comme mauvaises.
OROU. J'entends ; et une de ces actions qu'il leur a défendues
comme mauvaises, c'est de coucher avec une femme et une fille ? Pourquoi
donc atil fait deux sexes ?
L'AUMONIER. Pour s'unir ; mais à certaines conditions requises,
après certaines cérémonies préalables, en conséquence
desquelles un homme appartient à une femme, et n'appartient qu'à
elle ; une femme appartient à un homme, et n appartient qu'à
lui.
0R0U. Pour toute leur vie ?
L 'AUMONIER. Pour toute leur vie.
0R0U. En sorte que, s'il arrivait à une femme de coucher avec
un autre que son mari, ou à un mari de coucher avec une autre que
sa femme... mais cela n'arrive point, car, puisqu'il est là, et
que cela lui déplaît, il sait les en empêcher.
L'AUMONIER. Non ; il les laisse faire, et ils pèchent contre
la loi de Dieu, car c'est ainsi que nous appelons le grand ouvrier, contre
la loi du pays ; et ils commettent un crime.
OROU. Je serais fâché de t'offenser par mes discours ;
mais si tu le permettais, je te dirais mon avis.
L'AUMONIER. Parle.
OROU. Ces préceptes singuliers, je les trouve opposés
à la nature, contraires à la raison ; faits pour multiplier
les crimes, et fâcher à tout moment le vieil ouvrier, qui
a tout fait sans tête, sans mains et sans outils ; qui est partout,
et qu'on ne voit nulle part ; qui dure aujourd'hui et demain, et qui n'a
pas un jour de plus ; qui commande et qui n'est pas obéi ; qui peut
empêcher, et qui n'empêche pas. Contraires à la nature,
parce qu'ils supposent qu'un être sentant, pensant et libre, peut
être la propriété d'un être semblable à
lui. Sur quoi ce droit seraitil fondé ? Ne voistu pas
qu'on a confondu, dans ton pays, la chose qui n'a ni sensibilité,
ni pensée, ni désir, ni volonté ; qu'on quitte, qu'on
prend, qu'on garde, qu'on échange sans qu'elle souffre et sans qu'elle
se plaigne, avec la chose qui ne s'échange point, qui ne s'acquiert
point ; qui a liberté, volonté, désir ; qui peut se
donner ou se refuser pour un moment ; se donner ou se refuser pour toujours
; qui se plaint et qui souffre ; et qui ne saurait devenir un effet de
commerce, sans qu'on oublie son caractère, et qu'on fasse violence
à la nature ? Contraires à la loi générale
des êtres. Rien, en effet, te paraîtil plus insensé
qu'un Précepte qui proscrit le changement qui est en nous ; qui
commande une constance qui n'y peut être, et qui viole la nature
et la liberté du mâle et de la femelle, en les enchaînant
pour jamais l'un à l'autre ; qu'une fidélité qui borne
la plus capricieuse des jouissances à un même individu ; qu'un
serment d'immutabilité de deux êtres de chair, à la
face d'un ciel qui n'est pas un instant le même, sous des antres
qui menacent ruine ; au bas d'une roche qui tombe en poudre ; au pied d'un
arbre qui se gerce ; sur une pierre qui s'ébranle ? Croismoi,
vous avez rendu la condition de l'homme pire que celle de l'animal. Je
ne sais ce que c'est que ton grand ouvrier mais je me réjouis qu'il
n'ait point parlé à nos pères, et je souhaite qu'il
ne parle point à nos enfants ; car il pourrait par hasard leur dire
les mêmes sottises, et ils feraient peutêtre celle de
les croire. Hier, en soupant, tu nous as entretenus de magistrats et de
prêtres ; je ne sais quels sont ces personnages que tu appelles magistrats
et prêtres, dont l'autorité règle votre conduite ;
mais, dis-moi, sont-ils maîtres du bien et du mal ? Peuventils
faire que ce qui est juste soit injuste, et que ce qui est injuste soit
juste ? Dépend-il d'eux d'attacher le bien à des actions
nuisibles, et le mal à des actions innocentes ou utiles ? Tu ne
saurais le penser, car, à ce compte, il n'y aurait ni vrai ni faux,
ni bon ni mauvais, ni beau ni laid ; du moins, que ce qu'il plairait à
ton grand ouvrier, à tes magistrats, à tes prêtres,
de prononcer tel ; et, d'un moment à l'autre, tu serais obligé
de changer d'idées et de conduite. Un jour on te dirait, de la part
de l'un de tes trois maîtres : tue, et tu serais obligé, en
conscience, de tuer ; un autre jour : vole ; et tu serais tenu de voler
; ou : ne mange pas de ce fruit ; et tu n'oserais en manger ; je te défends
ce légume ou cet animal ; et tu te garderais d'y toucher. Il n'y
a point de bonté qu'on ne pût t'interdire ; point de méchanceté
qu'on ne pût t'ordonner. Et où en seraistu réduit,
si tes trois maîtres, peu d'accord entre eux, s'avisaient de te permettre,
de t'enjoindre et de te défendre la même chose, comme je pense
qu'il arrive souvent ? Alors, pour plaire au prêtre, il faudra que
tu te brouilles avec le magistrat ; pour satisfaire le magistrat, il faudra
que tu mécontentes le grand ouvrier ; et pour te rendre agréable
au grand ouvrier, il faudra que tu renonces à la nature. Et saistu
ce qui en arrivera ? c'est que tu les mépriseras tous les trois,
et que tu ne seras ni homme, ni citoyen, ni pieux ; que tu ne seras rien
; que tu seras mal avec toutes les sortes d'autorité ; mal avec
toi-même ; méchant, tourmenté par ton coeur ; persécuté
par tes maîtres insensés ; et malheureux, comme je te vis
hier au soir, lorsque je te présentai mes filles, et que tu t'écriais
: Mais ma religion ! mais mon état ! Veuxtu savoir, en tout
temps et en tout lieu, ce qui est bon et mauvais ? Attachetoi à
la nature des choses et des actions ; à tes rapports avec ton semblable
; à l'influence de ta conduite sur ton utilité particulière
et le bien général. Tu es en délire, si tu crois qu'il
y ait rien, soit en haut, soit en bas, dans l'univers, qui puisse ajouter
ou retrancher aux lois de la nature. Sa volonté éternelle
est que le bien soit préféré au mal, et le bien général
au bien particulier. Tu ordonneras le contraire ; mais tu ne seras pas
obéi. Tu multiplieras les malfaiteurs et les malheureux par la crainte,
par le châtiment et par les remords ; tu dépraveras les consciences
; tu corrompras les esprits ; ils ne sauront plus ce qu'ils ont à
faire ou à éviter. Troublés dans l'état d'innocence,
tranquilles dans le forfait, ils auront perdu de vue l'étoile Polaire,
leur chemin. Réponds-moi' sincèrement ; en dépit des
ordres exprès de tes trois législateurs, un jeune homme ;
dans ton pays, ne couche-t-il Jamais, sans leur Permission, avec une jeune
fille ?
L'AUMONIER. Je mentirais si je te l'assurais.
0ROU. La femme, qui a juré de n'appartenir qu'à son mari,
ne se donne-t-elle point à un autre ?
L'AUMONIER. Rien n'est plus commun.
OROU. Tes législateurs sévissent ou ne sévissent
pas s'ils sévissent, ce sont des bêtes féroces qui
battent la nature ; s'ils ne sévissent pas, ce sont des imbéciles
qui ont exposé au mépris leur autorité par une défense
inutile.
L'AUMONIER. Les coupables, qui échappent à la sévérité
des lois, sont châtiés par le blâme général.
OROU. C'est-à-dire que la justice s'exerce par le défaut
de sens commun de toute la nation ; et que c'est la folie de l'opinion
qui supplée aux lois.
L'AUMONIER. La fille déshonorée ne trouve plus de mari.
OR0U. Déshonorée ! et pourquoi ?
L'AUMONIER. La femme infidèle est plus ou moins méprisée.
OROU. Méprisée ! et pourquoi ?
L'AUMONIER. Le jeune homme s'appelle un lâche séducteur.
OROU. Un lâche ! un séducteur ! et pourquoi ?
L'AUMONIER. Le père, la mère et l'enfant sont désolés.
L'époux volage est un libertin ; l'époux trahi partage la
honte de sa femme.
OROU. Quel monstrueux tissu d'extravagances tu m'exposes là !
et encore tu ne me dis pas tout : car aussitôt qu'on s'est permis
de disposer à son gré des idées de justice et de propriété
; d'ôter ou de donner un caractère arbitraire aux choses ;
d'unir aux actions ou d'en séparer le bien et le mal, sans consulter
que le caprice, on se blâme, on s'accuse, on se suspecte, on se tyrannise,
on est envieux, on est jaloux, on se trompe, on s'afflige, on se cache,
on dissimule, on s'épie, on se surprend, on se querelle, on ment
; les filles en imposent à leurs parents ; les maris à leurs
femmes ; les femmes à leurs maris ; des filles, oui, je n'en doute
pas, des filles étoufferont leurs enfants ; des pères soupçonneux
mépriseront et négligeront les leurs ; des mères s'en
sépareront et les abandonneront à la merci du sort ; et le
crime et la débauche se montreront sous toutes sortes de formes.
Je sais tout cela, comme si j'avais vécu parmi vous. Cela est, parce
que cela doit être ; et la société, dont votre chef
vous vante le bel ordre, ne sera qu'un ramas ou d'hypocrites, qui foulent
secrètement aux pieds les lois ; ou d'infortunés, qui sont
eux-mêmes les instruments de leur supplice, en s'y soumettant ; ou
d'imbéciles, en qui le préjugé a tout à fait
étouffé la voix de la nature ; ou d'êtres mal organisés,
en quila nature ne réclame pas ses droits.
L'AUMONIER. Cela ressemble. Mais vous ne vous mariez donc point ?
OROU. Nous nous marions.
L'AUMONIER. Qu'est-ce que votre mariage ?
OROU. Le consentement d'habiter une même cabane, et de coucher
dans un même lit, tant que nous nous y trouvons bien.
L'AUMONIER. Et lorsque vous vous y trouvez mal ?
OROU. Nous nous séparons.
L'AUMONIER. Que deviennent vos enfants ?
OROU. O étranger ! ta dernière question achève
de me déceler la profonde misère de ton pays. sache, mon
ami, qu'ici la naissance d'un enfant est toujours un bonheur, et sa mort
un sujet de regrets et de larmes. Un enfant est un bien précieux,
parce qu'il doit devenir un homme ; aussi, en avons-nous un tout autre
soin que de nos plantes et de nos animaux. Un enfant qui naît, occasionne
la joie domestique et publique : c'est un accroissement de fortune pour
la cabane, et de force pour la nation : ce sont des bras et des mains de
plus dans Tahiti ; nous voyons en lui un agriculteur, un pêcheur,
un chasseur, un soldat, un époux, un père. En repassant de
la cabane de son mari dans celle de ses parents, une femme emmène
avec elle ses enfants qu'elle avait apportés en dot : on partage
ceux qui sont nés pendant la cohabitation commune ; et l'on compense,
autant qu'il est possible, les mâles par les femelles, en sorte qu'il
reste à chacun à peu près un nombre égal de
filles et de garçons.
L'AUMONIER. Mais des enfants sont longtemps à charge avant que
de rendre service.
OROU. Nous destinons à leur entretien et à la subsistance
des vieillards, une sixième partie de tous les fruits du pays ;
ce tribut les suit partout. Ainsi tu vois que plus la famille du Tahitien
est nombreuse, plus elle est riche.
L'AUMONIER. Une sixième partie !
OROU. C'est un moyen sûr d'encourager la population, et d'intéresser
au respect de la vieillesse et à la conservation des enfants.
L'AUMONIER. Vos époux se reprennent ils quelquefois ?
OROU. Très souvent ; cependant la durée la plus courte
d'un mariage est d'une lune à l'autre.
L'AUMONIER. A moins que la femme ne soit grosse ; alors la cohabitation
est au moins de neuf mois ?
OROU. Tu te trompes ; la paternité, comme le tribut, suit son
enfant partout.
L'AUMONIER. Tu m'as parlé d'enfants qu'une femme apporte en dot
à son mari.
OROU. Assurément. Voilà ma fille aînée qui
a trois enfants ; ils marchent ; ils sont sains ; ils sont beaux ; ils
promettent d'être forts : lorsqu'il lui prendra fantaisie de se marier,
elle les emmènera ; ils sont siens : son mari les recevra avec joie,
et sa femme ne lui en serait que plus agréable, si elle était
enceinte d'un quatrième.
L'AUMONIER. De lui ?
OROU. De lui, ou d'un autre. Plus nos filles ont d'enfants, plus elles
sont recherchées ; plus nos garçons sont vigoureux et beaux,
plus ils sont riches : aussi, autant nous sommes attentifs à préserver
les unes de l'approche de l'homme, les autres du commerce de la femme,
avant l'âge de fécondité ; autant nous les exhortons
à produire, lorsque les garçons sont pubères et les
filles nubiles. Tu ne saurais croire l'importance du service que tu auras
rendu à ma fille Thia, si tu lui as fait un enfant. Sa mère
ne lui dira plus à chaque lune : Mais, Thia, à quoi pensestu
donc ? Tu ne deviens point grosse ; tu as dixneuf ans ; tu devrais
avoir déjà deux enfants, et tu n'en as point. Quel est celui
qui se chargera de toi ? Si tu perds ainsi tes jeunes ans, que ferastu
dans ta vieillesse ? Thia, il faut que tu aies quelques défauts
qui éloignent de toi les hommes. Corrige-toi, mon enfant : à
ton âge, j'avais été trois fois mère.
L'AUMONIER. Quelles précautions prenezvous pour garder vos
filles et vos garçons adolescents ?
OROU. C'est l'objet principal de l'éducation domestique et le
point le plus important des moeurs publiques. Nos garçons, jusqu'à
l'âge de vingt-deux ans, deux ou trois ans au-delà de la puberté,
restent couverts d'une longue tunique, et les reins ceints d'une petite
chaîne. Avant que d'être nubiles, nos filles n'oseraient sortir
sans un voile blanc. Oter sa chaîne, relever son voile, est une faute
qui se commet rarement, parce que nous leur en apprenons de bonne heure
les fâcheuses conséquences. Mais au moment où le mâle
a pris toute sa force, où les symptômes virils ont de la continuité,
et où l'effusion fréquente et la qualité de la liqueur
séminale nous rassurent ; au moment où la jeune fille se
fane, s'ennuie, est d'une maturité propre à concevoir des
désirs, à en inspirer et à les satisfaire avec utilité,
le père détache la chaîne à son fils et lui
coupe l'ongle du doigt du milieu de la main droite. La mère relève
le voile de sa fille. L'un peut solliciter une femme, et en être
sollicité ; l'autre, se promener publiquement le visage découvert
et la gorge nue, accepter ou refuser les caresses d'un homme. On indique
seulement d'avance au garçon les filles, à la fille les garçons
qu'ils doivent préférer. C'est une grande fête que
celle de l'émancipation d'une fille ou d'un garçon. Si c'est
une fille, la veille, les jeunes garçons se rassemblent en foule
autour de la cabane, et l'air retentit pendant toute la nuit du chant des
voix et du son des instruments. Le jour, elle est conduite par son père
et par sa mère dans une enceinte où l'on danse et où
l'on fait l'exercice du saut, de la lutte et de la course. On déploie
l'homme nu devant elle, sous toutes les faces et dans toutes les attitudes.
Si c'est un garçon, ce sont les Jeunes filles qui font en sa présence
les frais et les honneurs de la fête et exposent à ses regards
la femme nue, sans réserve et sans secret. Le reste de la cérémonie
s'achève sur un lit de feuilles, comme tu l'as vu à ta descente
parmi nous. A la chute du jour, la fille rentre dans la cabane de ses parents,
ou passe dans la cabane de celui dont elle a fait choix, et elle y reste
tant qu'elle s'y plaît.
L'AUMONIER. Ainsi cette fête est ou n'est point un jour de mariage
?
OROU. Tu l'as dit...
A. Qu'est-ce que je vois là en marge ?
B. C'est une note, où le bon aumônier dit que les préceptes
des parents sur le choix des garçons et des filles étaient
pleins de bon sens et d'observations très fines et très utiles
; mais qu'il a supprimé ce catéchisme, qui aurait paru, à
des gens aussi corrompus et aussi superficiels que nous, d'une licence
impardonnable ; ajoutant toutefois que ce n'était pas sans
regret qu'il avait retranché des détails où l'on aurait
vu, premièrement, jusqu'où une nation, qui s'occupe sans
cesse d'un objet important, peut être conduite dans ses recherches,
sans les secours de la physique et de l'anatomie ; secondement, la différence
des idées de la beauté dans une contrée où
l'on rapporte les formes au plaisir d'un moment, et chez un peuple où
elles sont appréciées d'après une utilité plus
constante. Là, pour être belle, on exige un teint éclatant,
un grand front, de grands yeux, des traits fins et délicats, une
taille légère, une petite bouche, de petites mains, un petit
pied... Ici, presque aucun de ces éléments n'entre en calcul.
La femme sur laquelle les regards s'attachent et que le désir poursuit,
est celle qui promet beaucoup d'enfants (la femme du cardinal d'Ossat),
et qui les promet actifs, intelligents, courageux, sains et robustes. Il
n'y a presque rien de commun entre la Vénus d'Athènes et
celle de Tahiti ; l'une est Vénus galante, l'autre est Vénus
féconde. Une Tahitienne disait un jour avec mépris à
une autre femme du pays : " Tu es belle, mais tu fais de laids enfants
; je suis laide, mais je fais de beaux enfants, et c'est moi que les hommes
préfèrent."
Après cette note de L'Aumônier, Orou continue.
A. Avant qu'il reprenne son discours, j'ai une prière à
vous faire, c'est de me rappeler une aventure arrivée dans la Nouvelle-Angleterre.
B. La voici. Une fille, Miss Polly Baker, devenue grosse pour la cinquième
fois, fut traduite devant le tribunal de justice de Connecticut, près
de Boston. La loi condamne toutes les personnes du sexe qui ne doivent
le titre de mère qu'au libertinage à une amende, ou à
une punition corporelle lorsqu'elles ne peuvent payer l'amende. Miss Polly,
en entrant dans la salle où les juges étaient assemblés,
leur tint ce discours :
« Permettezmoi, Messieurs, de vous adresser quelques mots.
je suis une fille malheureuse et pauvre, je n'ai pas le moyen de payer
des avocats pour prendre ma défense, et je ne vous retiendrai pas
longtemps. Je ne me flatte pas que dans la sentence que vous allez prononcer
vous vous écartiez de la loi ; ce que j'ose espérer, c'est
que vous daignerez implorer pour moi les bontés du gouvernement
et obtenir qu'il me dispense de l'amende. Voici la cinquième fois
que je parais devant vous pour le même sujet ; deux fois j'ai payé
des amendes onéreuses, deux fois j `ai subi une punition publique
et honteuse parce que je n'ai pas été en état de payer.
Cela peut être conforme à la loi, je ne le conteste point
; mais il y a quelquefois des lois injustes, et on les abroge ; il y en
a aussi de trop sévères, et la puissance législatrice
peut dispenser de leur exécution. J'ose dire que celle qui me condamne
est à la fois injuste en elle-même et trop sévère
envers moi. Je n'ai jamais offensé personne dans le lieu où
je vis, et je défie mes ennemis, si j'en ai quelques-uns, de pouvoir
prouver que j'ai fait le moindre tort à un homme, à une femme,
à un enfant. Permettez-moi d'oublier un moment que la loi existe,
alors je ne conçois pas quel peut être mon crime ; j'ai mis
cinq beaux enfants au monde, au péril de ma vie, je les ai nourris
de mon lait, je les ai soutenus de mon travail ; et j'aurais fait davantage
pour eux, si je n'avais pas payé des amendes qui m'en ont ôté
les moyens. Est-ce un crime d'augmenter les sujets de Sa Majesté
dans une nouvelle contrée qui manque d'habitants ? Je n'ai enlevé
aucun mari à sa femme, ni débauché aucun jeune homme
; jamais on ne m'a accusée de ces procédés coupables,
et si quelqu'un se plaint de moi, ce ne peut être que le ministre
à qui je n'ai point payé de droits de mariage. Mais est-ce
ma faute ? J'en appelle à vous, Messieurs ; vous me supposez sûrement
assez de bon sens pour être persuadés que je préférerais
l'honorable état de femme à la condition honteuse dans laquelle
j'ai vécu jusqu'à présent. J'ai toujours désiré
et je désire encore de me marier, et je ne crains point de dire
que j'aurais la bonne conduite, l'industrie et l'économie convenables
à une femme, comme j'en ai la fécondité. Je défie
qui que ce soit de dire que j'aie refusé de m'engager dans cet état.
Je consentis à la première et seule proposition qui m'en
ait été faite ; j'étais vierge encore ; j'eus la simplicité
de confier mon honneur à un homme qui n'en avait point ; il me fit
mon premier enfant et m'abandonna. Cet homme, vous le connaissez tous :
il est actuellement magistrat comme vous et s'assied à vos côtés
; j'avais espéré qu'il paraîtrait aujourd'hui au tribunal
et qu'il aurait intéressé votre pitié en ma faveur,
en faveur d'une malheureuse qui ne l'est que par lui ; alors j'aurais été
incapable de l'exposer à rougir en rappelant ce qui s'est passé
entre nous. Aije tort de me plaindre aujourd'hui de l'injustice des
lois ? La première cause de mes égarements, mon séducteur,
est élevé au pouvoir et aux honneurs par ce même gouvernement
qui punit mes malheurs par le fouet et par l'infamie. On me répondra
que j'ai transgressé les préceptes de la religion ; si mon
offense est contre Dieu, laissez-lui le soin de m'en punir ; vous m'avez
déjà exclue de la communion de l'église, cela ne suffit-il
pas ? Pourquoi au supplice de l'enfer, que vous croyez m'attendre dans
l'autre monde, ajoutez-vous dans celui-ci les amendes et le fouet ? Pardonnez,
Messieurs, ces réflexions ; je ne suis point un théologien,
mais j'ai peine à croire que ce me soit un grand crime d'avoir donné
le jour à de beaux enfants que Dieu a doués d'âmes
immortelles et qui l'adorent. Si vous faites des lois qui changent la nature
des actions et en font des crimes, faites-en contre les célibataires
dont le nombre augmente tous les jours, qui portent la séduction
et l'opprobre dans les familles, qui trompent les jeunes filles comme je
l'ai été, et qui les forcent à vivre dans l'état
honteux dans lequel je vis au milieu d'une société qui les
repousse et qui les méprise. Ce sont eux qui troublent la tranquillité
publique ; voilà des crimes qui méritent plus que le mien
l'animadversion des lois.»
Ce discours singulier produisit l'effet qu'en attendait Miss Baker ;
ses juges lui remirent l'amende et la peine qui en tient lieu. Son séducteur,
instruit de ce qui s'était passé, sentit le remords de sa
première conduite : il voulut la réparer ; deux jours après
il épousa Miss Baker, et fit une honnête femme de celle dont
cinq ans auparavant il avait fait une fille publique.
A. Et ce n'est pas là un conte de votre invention ?
B. Non.
A. J'en suis bien aise.
B. Je ne sais si l'abbé Raynal ne rapporte pas le fait et le
discours dans son "histoire du commerce des deux Indes".
A. Ouvrage excellent et d'un ton si différent des précédents
qu'on a soupçonné l'abbé d'y avoir employé
des mains étrangères.
B. C'est une injustice.
A. Ou une méchanceté. On dépèce le laurier
qui ceint la tête d'un grand homme et on le dépèce
si bien qu'il ne lui en reste plus qu'une feuille.
B. Mais le temps rassemble les feuilles éparses et refait la
couronne.
A. Mais l'homme est mort ; il a souffert de l'injure qu'il a reçue
de ses contemporains, et il est insensible à la réparation
qu'il obtient de la postérité .
CHAPITRE IV- SUITE DE L'ENTRETIEN DE L'AUMONIER AVEC L'HABITANT DE TAHITI
OROU. L'heureux moment pour une jeune fille et pour ses parents, que
celui où sa grossesse est constatée ! Elle se lève
; elle accourt ; elle jette ses bras autour du cou de sa mère et
de son père ; c'est avec des transports d'une joie mutuelle, qu'elle
leur annonce et qu'ils apprennent cet événement. Maman !
Mon papa ! embrassez-moi : je suis grosse ! Est-il bien vrai ? Très
vrai. Et de qui l'êtes-vous ? Je le suis d'un tel...
L'AUMONIER. Comment peut-elle nommer le père de son enfant ?
OROU. Pourquoi veux-tu qu'elle l'ignore ? il en est de la durée
de nos amours comme de celle de nos mariages ; elle est au moins d'une
lune à la lune suivante.
L'AUMONIER. Et cette règle est bien scrupuleusement observée
?
0R0U. Tu vas en juger. D'abord, l'intervalle de deux lunes n'est pas
long ; mais lorsque deux pères ont une prétention bien fondée
à la formation d'un enfant, il n'appartient plus à sa mère.
L'AUMONIER. A qui appartient-il donc ?
OROU. A celui des deux à qui il lui plaît de le donner
: voilà tout son privilège ; et un enfant étant par
lui-même un objet d'intérêt et de richesse, tu conçois
que, parmi nous, les libertines sont rares, et que les jeunes garçons
s'en éloignent.
L'AUMONIER. Vous avez donc aussi vos libertines ? j'en suis bien aise.
OROU. Nous en avons même de plus d'une sorte : mais tu m'écartes
de mon sujet. Lorsqu'une de nos filles est grosse, si le père de
l'enfant est un jeune homme beau, bien fait, brave, intelligent et laborieux,
l'espérance que l'enfant héritera des vertus de son père
renouvelle l'allégresse. Notre enfant n'a honte que d'un mauvais
choix. Tu dois concevoir quel prix nous attachons à la santé,
à la beauté, à la force, à l'industrie, au
courage ; tu dois concevoir comment, sans que nous nous en mêlions,
les prérogatives du sang doivent s'éterniser parmi nous.
Toi qui as parcouru différentes contrées, dis-moi si tu as
remarqué dans aucune autant de beaux hommes et autant de belles
femmes que dans Tahiti ! Regardemoi : comment me trouvestu ?
Eh bien ! il y a dix mille hommes ici plus grands, aussi robustes ; mais
pas un plus brave que moi ; aussi les mères me désignentelles
souvent à leurs filles.
L'AUMONIER. Mais de tous ces enfants que tu peux avoir faits hors de
ta cabane, que t'en revientil ?
OROU. Le quatrième, mâle ou femelle. Il s'est établi
parmi nous une circulation d'hommes, de femmes et d'enfants, ou de bras
de tout âge et de toute fonction, qui est bien d'une autre importance
que celle de vos denrées qui n'en sont que le produit.
L'AUMONIER. Je le conçois. Qu'est-ce que c'est que ces voiles
noirs que j'ai rencontrés quelquefois.
OROU. Le signe de la stérilité, vice de naissance, ou
suite de l'âge avancé. Celle qui quitte ce voile et se mêle
avec les hommes, est une libertine, celui qui relève ce voile et
s'approche de la femme stérile, est un libertin.
L'AUMONIER. Et ces voiles gris ?
OROU. Le signe de la maladie périodique. Celle qui quitte ce
voile, et se mêle avec les hommes, est une libertine ; celui qui
le relève, et s'approche de la femme malade, est un libertin.
L'AUMONIER. Avez-vous des châtiments pour ce libertinage ?
OROU. Point d'autres que le blâme.
L'AUMONIER. Un père peutil coucher avec sa fille, une mère
avec son fils, un frère avec sa soeur, un mari avec la femme d'un
autre ?
OROU. Pourquoi non ?
L'AUMONIER. Passe pour la fornication ; mais l'inceste, mais l'adultère
!
OROU. Qu'est-ce que tu veux dire avec tes mots, fornication, inceste,
adultère ?
L AUMONIER. Des crimes, des crimes énormes, pour l'un desquels
l'on brûle dans mon pays.
OROU. Qu'on brûle ou qu'on ne brûle pas dans ton pays, peu
m'importe. Mais tu n'accuseras pas les moeurs d'Europe par celles de Tahiti,
ni par conséquent les moeurs de Tahiti par celles de ton pays :
il nous faut une règle plus sûre ; et quelle sera cette règle
? En connaistu une autre que le bien général et l'utilité
particulière ? A présent, dis-moi ce que ton crime inceste
a de contraire à ces deux fins de nos actions ? Tu te trompes, mon
ami, si tu crois qu'une loi une fois publiée, un mot ignominieux
inventé, un supplice décerné, tout est dit. Répondsmoi
donc, qu'entendstu par inceste ?
L'AUMONIER. Mais un inceste...
OROU. Un inceste ?... Y atil longtemps que ton grand ouvrier
sans tête, sans mains et sans outils, a fait le monde ?
L'AUMONIER. Non.
OROU. Fitil toute l'espèce humaine à la fois ?
L'AUMONIER. Il créa seulement une femme et un homme.
OROU. Eurentils des enfants ?
L'AUMONIER. Assurément.
OROU. Suppose que ces deux premiers parents n'aient eu que des filles,
et que leur mère soit morte la première ; ou qu'ils n'aient
eu que des garçons, et que la femme ait perdu son mari.
L'AUMONIER. Tu m'embarrasses ; mais tu as beau dire, l'inceste est un
crime abominable , et parlons d'autre chose.
OROU. Cela te plaît à dire ; je me tais, moi, tant que
tu ne m'auras pas dit ce que c'est que le crime abominable inceste.
L'AUMONIER. Eh bien ! Je t'accorde que peutêtre l'inceste
ne blesse en rien la nature ; mais ne suffitil pas qu'il menace la
constitution politique ? Que deviendraient la sûreté d'un
chef et la tranquillité d'un Etat, si toute une nation composée
de plusieurs millions d'hommes, se trouvait rassemblée autour d'une
cinquantaine de pères de famille.
OROU. Le pis-aller, c'est qu'où il n'y a qu'une grande société,
il y en aurait cinquante petites, plus de bonheur et un crime de moins.
L'AUMONIER. Je crois cependant que, même ici, un fils couche rarement
avec sa mère.
OROU. A moins qu'il n'ait beaucoup de respect pour elle, et une tendresse
qui lui fasse oublier la disparité d'âge, et préférer
une femme de quarante ans à une fille de dix-neuf.
L'AUMONIER. Et le commerce des pères avec leurs filles ?
OROU. Guère plus fréquent, à moins que la fille
ne soit laide et peu recherchée. Si son père l'aime, il s'occupe
à lui préparer sa dot en enfants.
L'AUMONIER. Cela me fait imaginer que le sort des femmes que la nature
a disgraciées ne doit pas être heureux dans Tahiti.
OROU. Cela me prouve que tu n'as pas une haute opinion de la générosité
de nos jeunes gens.
L'AUMONIER. Pour les unions des frères et des soeurs, je ne doute
pas qu'elles ne soient très communes.
OROU. Et très approuvées.
L'AUMONIER. A t'entendre, cette passion, qui produit tant de crimes
et de maux dans nos contrées, serait ici tout à fait innocente.
OROU. Etranger ! tu manques de jugement et de mémoire : de jugement,
car, partout où il y a défense, il faut qu'on soit tenté
de faire la chose défendue et qu'on la fasse : de mémoire,
puisque tu ne te souviens plus de ce que je t'ai dit. Nous avons de vieilles
dissolues, qui sortent la nuit sans leur voile noir, et reçoivent
des hommes, lorsqu'il ne peut rien résulter de leur approche ; si
elles sont reconnues ou surprises, l'exil au nord de l'île, ou l'esclavage,
est leur châtiment ; des filles précoces, qui relèvent
leur voile blanc à l'insu de leurs parents, et nous avons pour elles
un lieu fermé dans la cabane ; des jeunes hommes, qui déposent
leur chaîne avant le temps prescrit par la nature et par la loi,
et nous en réprimandons leurs parents ; des femmes à qui
le temps de la grossesse paraît long ; des femmes et des filles peu
scrupuleuses à garder leur voile gris ; mais dans le fait, nous
n'attachons pas une grande importance à toutes ces fautes ; et tu
ne saurais croire combien l'idée de richesse particulière
ou publique, unie dans nos têtes à l'idée de population,
épure nos moeurs sur ce point.
L'AUMONIER. La passion de deux hommes pour une même femme, ou
le goût de deux femmes ou de deux filles pour un même homme,
n'occasionnent-ils point de désordres ?
OROU. Je n'en ai pas vu quatre exemples : le choix de la femme ou celui
de l'homme finit tout. La violence d'un homme serait une faute grave ;
mais il faut une plainte publique, et il est presque inouï qu'une
fille ou qu'une femme se soit plainte. La seule chose que j'aie remarquée,
c'est que nos femmes ont moins de pitié des hommes laids, que nos
jeunes gens des femmes disgraciées ; et nous n'en sommes pas fâchés.
L'AUMONIER. Vous ne connaissez guère la jalousie, à ce
que je vois ; mais la tendresse maritale, l'amour paternel, ces deux sentiments
si puissants et si doux, s'ils ne sont pas étrangers ici, y doivent
être assez faibles.
OROU. Nous y avons suppléé par un autre, qui est tout
autrement général, énergique et durable, l'intérêt.
Mets la main sur la conscience ; laisse là cette fanfaronnade de
vertu, qui est sans cesse sur les lèvres de tes camarades, et qui
ne réside pas au fond de leur coeur. Dis-moi si, dans quelque contrée
que ce soit, il y a un père qui, sans la honte qui le retient, n'aimât
mieux perdre son enfant, un mari qui n'aimât mieux perdre sa femme,
que sa fortune et l'aisance de toute sa vie. Sois sûr que partout
où l'homme sera attaché à la conservation de son semblable
comme à son lit, à sa santé, à son repos, à
sa cabane, à ses fruits, à ses champs, il fera pour lui tout
ce qu'il est possible de faire. C'est ici que les pleurs trempent la couche
d'un enfant qui souffre ; c'est ici que les mères sont soignées
dans la maladie ; c'est ici qu'on prise une femme féconde, une fille
nubile, un garçon adolescent ; c'est ici qu'on s'occupe de leur
institution, parce que leur conservation est toujours un accroissement,
et leur perte toujours une diminution de fortune.
L'AUMONIER. Je crains bien que ce sauvage n'ait raison. Le paysan misérable
de nos contrées, qui excède sa femme pour soulager son cheval,
laisse périr son enfant sans secours, et appelle le médecin
pour son boeuf.
0ROU. Je n'entends pas trop ce que tu viens de dire ; mais, à
ton retour dans ta patrie si policée, tâche d'y introduire
ce ressort ; et c 'est alors qu'on y sentira le prix de l'enfant qui naît,
et l'importance de la population. Veux-tu que je te révèle
un secret ? Mais prends garde qu'il ne t'échappe. Vous arrivez :
nous vous abandonnons nos femmes et nos filles ; vous vous en étonnez
; vous nous en témoignez une gratitude qui nous fait rire ; vous
nous remerciez, lorsque nous asseyons sur toi et sur tes compagnons la
plus forte de toutes les impositions. Nous ne t'avons point demandé
d'argent ; nous ne nous sommes point jetés sur tes marchandises
; nous avons méprisé tes denrées : mais nos femmes
et nos filles sont venues exprimer le sang de tes veines. Quand tu t'éloigneras,
tu nous auras laissé des enfants : ce tribut levé sur ta
personne, sur ta propre substance, à ton avis, n'en vautil
pas bien un autre ? Et si tu veux en apprécier la valeur, imagine
que tu aies deux cents lieues de côtes à courir, et qu'à
chaque vingt milles on te mette à pareille contribution. Nous avons
des terres immenses en friche ; nous manquons de bras ; et nous t'en avons
demandé. Nous avons des calamités épidemiques à
réparer ; et nous t'avons employé à réparer
le vide qu'elles laisseront. Nous avons des ennemis voisins à combattre,
un besoin de soldats ; et nous t'avons prié de nous en faire : le
nombre de nos femmes et de nos filles est trop grand pour celui des hommes
; et nous t'avons associé à notre tâche. Parmi ces
femmes et ces filles, il y en a dont nous n'avons jamais pu obtenir d'enfants
; et ce sont elles que nous avons exposées à vos premiers
embrassements. Nous avons à payer une redevance en hommes à
un voisin oppresseur ; c'est toi et tes camarades qui nous défrayerez
; et dans cinq à six ans, nous lui enverrons vos fils, s'ils valent
moins que les nôtres. Plus robustes, plus sains que vous, nous nous
sommes aperçus au premier coup d'oeil que vous nous surpassiez en
intelligence ; et, sur-le-champ, nous avons destiné quelques-unes
de nos femmes et de nos filles les pus belles à recueillir la semence
d'une race meilleure que la nôtre. C'est un essai que nous avons
tenté, et qui pourra nous réussir. Nous avons tiré
de toi et des tiens le seul parti que nous en pouvions tirer ; et
crois que, tout sauvages que nous sommes, nous savons aussi calculer. Va
où tu voudras ; et tu trouveras presque toujours l'homme aussi fin
que toi. Il ne te donnera jamais que ce qui ne lui est bon à rien,
et te demandera toujours ce qui lui est utile. S'il te présente
un morceau d'or, et qu'il prise le fer, c'est qu'il ne fait aucun cas de
l'or, et qu'il prise le fer. Mais dis-moi donc pourquoi tu n'es pas vêtu
comme les autres ? Que signifie cette casaque longue qui t'enveloppe de
la tête aux pieds, et ce sac pointu que tu laisses tomber sur tes
épaules, ou que tu ramènes sur tes oreilles ?
AUMONIER. C'est que, tel que tu me vois, je me suis engagé dans
une société d'hommes qu'on appelle, dans mon pays, des moines.
Le plus sacré de leurs voeux est de n'approcher d'aucune femme,
et de ne point faire d'enfants.
OUROU. Que faites vous donc ?
AUMONIER. Rien
OROU. Et ton magistrat souffre cette espèce de paresseux, la
pire de toutes
AUMONIER. Il fait plus, il la respecte et la fait respecter.
OROU. Ma première pensée était que la nature, quelque
accident, ou un art cruel vous avait privés de la faculté
de produire votre semblable ; et que, par pitié, on aimait mieux
vous laisser vivre que de vous tuer. Mais, moine, ma fille m'a dit que
tu était un homme, et un homme aussi robuste qu'un Tahitien, et
qu'elle espérait que tes caresses réitérées
ne seraient pas infructueuses. A présent que j'ai compris pourquoi
tu t'es écrié hier au soir : Mais ma religion ! mais mon
état ! pourrais-tu m'apprendre le motif de la faveur et du respect
que les magistrats vous accordent ?
L'AUMÔNIER. Je l'ignore.
OROU. Tu sais au moins par quelle raison, étant homme, tu t'es
librement condamné à ne le pas être ?
L'AUMONIER. Cela serait trop long et trop difficile à t'expliquer.
OROU. Et ce voeu de stérilité, le moine y est-il bien
fidèle ?
L'AUMONIER. Non.
OROU. J'en étais sûr. Avez vous aussi des moines femelles
?
L'AUMONIER. Oui.
OROU. Aussi sages que les moines mâles ?
L'AUMONIER. Plus renfermées, elles sèches de douleur,
périssent d'ennui.
OROU. Et l'injure faite à la nature est vengée. Oh ! le
vilain pays ! Si tout y est ordonné comme ce que tu m'en dis, vous
êtes plus barbares que nous.
Le bon aumônier raconte qu'il passa le reste de la journée
à parcourir l'île, à visiter les cabanes, et que le
soir, après souper, le père et la mère l'ayant supplié
de coucher avec la seconde de leurs filles, Palli s'était présentée
dans le même déshabillé que Thia, et qu'il s'était
écrié plusieurs fois pendant la nuit : Mais ma religion !
mais mon état ! que la troisième nuit il avait été
agité de mêmes remords avec Asto, l'aînée, et
que la quatrième il l'avait accordée par honnêteté
à la femme de son hôte.
CHAPITRE V - SUITE DU DIALOGUE ENTRE A ET B
-------------------------------------------
A. J'estime cet aumônier poli.
B. Et moi, beaucoup davantage les moeurs Tahitiens, et le discours d'Orou.
A. Quoique un peu modelé à l'européenne.
B. Je n'en doute pas. ici le bon aumônier se plaint de la brièveté
de son séjour dans Tahiti, et de la difficulté de mieux connaître
les usages d'un peuple assez sage pour s'être arrêté
de lui-même à la médiocrité, ou assez heureux
pour habiter un climat dont la fertilité lui assurait un long engourdissement,
assez actif pour s'être mis à l'abri des besoins absolus de
la vie, et assez indolent pour que son innocence, son repos et sa félicité
n eussent rien à redouter d'un progrès trop rapide de ses
lumières. Rien n'y était mal par l'opinion ou par la loi,
que ce qui était mai de sa nature. Les travaux et les récoltes
s'y faisaient en commun. L'acception du mot propriété y était
très étroite ; la passion de l'amour, réduite à
un simple appétit physique, n'y produisait aucun de nos désordres.
L'île entière offrait l'image d'une seule famille nombreuse,
dont chaque cabane représentait les divers appartement d'une de
nos grandes maisons. il finit par protester que ces Tahitiens seront toujours
présents à sa mémoire, qu'il avait été
tenté de jeter ses vêtements dans le vaisseau et de passer
le reste de ses jours parmi eux, et qu'il craint bien de se repentir plus
d'une fois de ne l'avoir pas fait.
A. Malgré cet éloge, quelles conséquences utiles
à tirer des moeurs et des usages bizarres d'un peuple non civilisé
?
B. Je vois qu'aussitôt que quelques causes physiques, telles,
par exemple, que la nécessité de vaincre l'ingratitude du
sol, ont mis en jeu la sagacité de l'homme, cet élan le conduit
bien au-delà du but, et que, le terme du besoin passé, on
est porté dans l'océan sans bornes des fantaisies, d'où
l'on ne se tire plus. Puisse l'heureux Tahitien s'arrêter où
il en est ! Je vois qu'excepté dans ce recoin écarté
de notre globe, il n'y a point eu de moeurs, et qu'il n'y en aura peutêtre
jamais nulle part.
A. Qu'entendez vous donc par des moeurs ?
B. J'entends une soumission générale et une conduite conséquente
à des lois bonnes ou mauvaises. Si les lois sont bonnes, les moeurs
sont bonnes ; Si le lois sont mauvaises, les moeurs sont mauvaises ; Si
les lois, bonnes ou mauvaises, ne sont point observées, la pire
condition d'une société, il n'y a point de moeurs. Or comment
voulezvous que les lois s'observent quand elles se contredisent ?
Parcourez 1'histoire des siècles et des nations tant anciennes que
modernes, et vous trouverez les hommes assujettis à trois codes,
le code de la nature, le code civil, et le code religieux, et contraints
d'enfreindre alternativement ces trois codes qui n'ont Jamais été
d'accord ; d'où il est arrivé qu'il n'y a eu dans aucune
contrée, comme Orou l'a deviné de la nôtre, ni homme,
ni citoyen, ni religieux.
A. D'où vous conclurez, sans doute, qu'en fondant la morale sur
le rapports éternels, qui subsistent entre les hommes, la loi religieuse
devient peutêtre superflue ; et que la loi civile ne doit être
que l'énonciation de la loi de nature.
B. Et cela, sous peine de multiplier les méchants, au lieu de
faire des bons.
A. Ou que, si l'on juge nécessaire de les conserver toutes trois,
il faut que les deux dernières ne soient que des calques rigoureux
de la première, que nous apportons gravée au fond de nos
coeurs, et qui sera toujours la plus forte.
B. Cela n'est pas exact. Nous n'apportons en naissant qu'une similitude
d'organisation avec d'autres êtres, les mêmes besoins, de l'attrait
vers les mêmes plaisirs, une aversion commune pour les mêmes
peines : ce qui constitue l'homme ce qu'il est, et doit fonder la morale
qui lui convient.
A. Cela n'est pas aise.
B. Cela n'est pas si difficile, que je croirais volontiers le peuple
le plus sauvage de la terre, le Tahitien qui s'en est tenu scrupuleusement
à la loi de nature, plus voisin d'une bonne législation qu'aucun
peuple civilisé.
A. Parce qu'il lui est plus facile de se défaire de son trop
de rusticité, qu'à nous de revenir sur nos pas et de réformer
nos abus.
B. Surtout ceux qui tiennent à l'union de l'homme avec la femme.
A. Cela se peut. Mais commençons par le commencement. Interrogeons
bonnement la nature, et voyons sans partialité ce qu'elle nous répondra
sur ce point.
B. J'y consens.
A. Le mariage est-il dans la nature ?
B. Si vous entendez par le mariage la préférence qu'une
femme accorde à un mâle sur tous les autres mâles, ou
celle qu'un mâle donne à une femelle sur toutes les autres
femelles ; préférence mutuelle, en conséquence de
laquelle il se forme une union plus ou moins durable, qui perpétue
l'espèce par la reproduction des individus, le mariage est dans
la nature.
A. Je le pense comme vous ; car cette préférence se remarque
non seulement dans l'espèce humaine, mais encore dans les autres
espèces d'animaux témoin ce nombreux cortège de mâles
qui poursuivent une même femelle au printemps dans nos campagnes,
et dont un seul obtient le titre de mari. Et la galanterie ?
B. Si vous entendez par galanterie cette variété de moyens
énergiques ou délicats que la passion inspire, soit au mâle,
soit à la femelle, pour obtenir cette préférence qui
conduit à la plus douce, la plus importante et la plus générale
des jouissances ; la galanterie est dans la nature.
A. Je le pense comme vous. Témoin toute cette diversité
de gentillesses pratiquées par le mâle pour plaire à
la femelle et par la femelle pour irriter la passion et fixer le goût
du mâle. Et la coquetterie ?
B. C'est un mensonge qui consiste à simuler une passion qu'on
ne sent pas, et à promettre une préférence qu'on n'accordera
point. Le mâle coquet se joue de la femelle ; la femelle coquette
se joue du mâle : jeu perfide qui amène quelquefois les catastrophes
les plus funestes ; manège ridicule, dont le trompeur et le trompé
sont également châtiés par la perte des instants les
plus précieux de leur vie.
A. Ainsi la coquetterie, selon vous, n'est pas dans la nature ?
B. Je ne dis pas cela.
A. Et la constance ?
B. Je ne vous en dirai rien de mieux que ce qu'en a dit Orou à
L'Aumônier. Pauvre vanité de deux enfants qui s'ignorent eux-mêmes,
et que l'ivresse d'un instant aveugle sur l'instabilité de tout
ce qui les entoure :
A. Et la fidélité, ce rare phénomène ?
B. Presque toujours l'entêtement et le supplice de l'honnête
homme et de l'honnête femme dans nos contrées ; chimère
à Tahiti.
A. La jalousie ?
B. Passion d'un animal indigent et avare qui craint de manquer ; sentiment
injuste de l'homme ; conséquence de nos fausse moeurs, et d'un droit
de propriété étendu sur un objet sentant, pensant,
voulant, et libre.
A. Ainsi la jalousie, selon vous, n'est pas dans la nature
B. Je ne dis pas cela. Vices et vertus, tout est également dans
la nature.
A. Le jaloux est sombre.
B. Comme le tyran, parce qu'il en a la conscience.
A. La pudeur ?
B. Mais vous m'engagez là dans un cours de morale galante. L'homme
ne veut être ni troublé ni distrait dans ses jouissance celles
de l'amour sont suivies d'une faiblesse qui l'abandonnerait à la
merci de son ennemi. Voilà tout ce qu'il pourrait y avoir de naturel
dans la pudeur : le reste est d'institution. L'Aumônier remarque,
dans un troisième morceau que je ne vous ai point lu, que le Tahitien
ne rougit pas des mouvements involontaires qui s'excitent en lui à
côté de sa femme, au milieu de ses filles ; et que cellesci
en sont spectatrices, quelquefois émues, jamais embarrassées.
Aussitôt que la femme devint la propriété de l'homme,
et que la jouissance furtive fut regardée comme un vol, on vit naître
les termes pudeur, retenue, bienséance ; des vertus et des vices
imaginaire" ; en mi mot, entre les deux sexes, des barrières qui
empêchassent de s'inviter réciproque ment à la violation
des lois qu'on leur avait imposées, et qui produisirent souvent
un effet contraire, en échauffant l'imagination et en irritant les
désirs. Lorsque je vois des arbres plantés autour de nos
palais, et un vêtement de cou qui cache et montre une partie de la
gorge d'une femme, il me semble reconnaître un retour secret vers
la forêt, et un appel à la liberté première
de notre ancienne demeure. Tahitien nous dirait pourquoi te cachestu
? De quoi estu honteux ? faistu le mal, quand tu cèdes
à l'impulsion la plus auguste de la nature ? Homme, présentetoi
franchement si tu plais. Femme, si cet homme te convient, reçois-le
avec la même franchise.
A. Ne vous fâchez pas. Si nous débutons comme des hommes
civilisés, il est rare que nous ne finissions pas comme le Tahitien.
B. 0ui, mais ces préliminaires de convention consument la moitié
de la vie d'un homme de génie.
A. J'en conviens ; mais qu'importe, si cet élan pernicieux de
l'esprit humain, contre lequel vous vous êtes récrié
tout à l'heure, en est d'autant ralenti ? Un philosophe de nos jours,
interrogé pourquoi les hommes faisaient la cour aux femmes, et non
les femmes la cour aux hommes, répondit qu'il était naturel
de demander à celui qui pouvait toujours accorder.
B. Cette raison m'a paru de tout temps plus Ingénieuse que solide.
La nature, indécente si vous voulez, presse indistinctement un sexe
vers l'autre et dans un état de l'homme triste et sauvage qui se
conçoit et qui peutêtre n'existe nulle part...
A. Pas même à Tahiti ?
B. Non... l'intervalle qui séparerait un homme d'une femme serait
franchi par le plus amoureux. S'ils s'attendent, s'ils se fuient, s'ils
se poursuivent, s'ils s'évitent, s'ils s'attaquent, s'ils se défendent,
c'est que la passion, inégale dans ses progrès, ne s'applique
pas en eux de la même force. D'où il arrive que la volupté
se répand, se consomme et s'éteint d'un côté,
lorsqu'elle commence à peine à s élever de l'autre,
et qu'ils en restent tristes tons deux. Voilà l'image fidèle
de ce qui se passerait entre deux êtres libres, jeunes et parfaitement
innocents. Mais lorsque la femme a connu, par l'expérience ou l'éducation,
les sites plus ou moins cruelles d'un moment doux, son coeur frissonne
à l'approche de l'homme. Le coeur de l'homme ne frissonne point
; ses sens commandent, et il obéit. Les sens de la femme s'expliquent,
et elle crailit de les écouter. C'est l'affaire de l'homme que de
la distraire de sa crainte, de l'enivrer et de la séduire. L'homme
conserve toute son impulsion naturelle vers la femme ; l'impulsion naturelle
de la femme vers l'homme, dirait un géomètre, est en raison
composée de la directe de la passion et de l'inverse de la crainte
; raison qui se complique d'une multitude d'éléments divers
dans nos sociétés ; éléments quel concourent
presque tous à accroître la pusillanimité d'un sexe
et la durée de la poursuite de l'autre. C'est une espèce
de tactique ou le ressources de la défense et les moyens de l'attaque
ont marché sur la même ligue. On a Consacré la résistance
de la femme ; on a attaché l'ignominie la violence de l'homme ;
violence qui ne serait qu'une injure légère dans Tahiti,
et qui devient un crime dans nos cités.
A. Mais Comment estil arrivé qu'un acte dont le but est
si solennel, et auquel la nature nous invite par l'attrait le plus puissant
; que le plus grand, le plus doux, le plus innocent des plaisirs soit devenu
la source la plus féconde de notre dépravation et de nos
maux ?
B. Orou l'a fait entendre dix fois à l'Aumônier. Ecoutez-le
donc encore, et tâchez de le retenir. C'est par la tyrannie de l'homme,
qui a converti la possession de la femme en une propriété.
Par les moeurs et les usages, qui ont surchargé de conditions l'union
conjugale. Par les lois civiles, qui ont assujetti le mariage à
une infinité de formalités. Par la nature de notre société,
où la diversité des fortunes et des rangs a institué
des convenances et des disconvenances. Par une contradiction bizarre et
commune à toutes les sociétés subsistantes, où
la naissance d'un enfant, toujours regardée comme un accroissement
de richesse pour la nation, est plus souvent et plus sûrement encore
un accroissement d'indigence dans la famille. Par les vues politiques des
souverains, qui ont tout rapporté à leur intérêt
et à leur sécurité. Par les institutions religieuses,
qui ont attaché les noms de vices et de vertus à des actions
qui n'étaient susceptibles d'aucune moralité. Combien nous
sommes loin de la nature et du bonheur ! L'empire de la nature ne peut
être détruit on aura beau le contrarier par des obstacles,
il durera. Ecrivez tant qu'il vous plaira sur des tables d'airain, pour
me servir de l'expression du sage MarcAurèle, que le frottement
voluptueux de deux intestins est un crime, le coeur de l'homme sera froissé
entre la menace de votre inscription et la violence de ses penchant". Mais
ce coeur indocile ne cessera de réclamer ; et cent fois, dans le
cours de la vie, vos caractères effrayants disparaîtront à
nos yeux. Gravez sur le marbre : Tu ne mangeras ni de l'ixion, ni du griffon
i ; tu ne connaîtras que ta femme ; tu ne seras point le mari de
ta soeur : mais vous n'oublierez pas d'accroître les châtiments
à proportion de la bizarrerie de vos défenses ; vous deviendrez
féroces, et vous ne réussirez point à me dénaturer.
A. Que le code des nations serait court, si on le conformait rigoureusement
à celui de la nature ! Combien de vices et d'erreurs épargnés
à l'homme !
B. Voulezvous Savoir l'histoire abrégée de presque
toute notre misère ? La voici Il existait un homme naturel on a
introduit audedans de cet homme un homme artificiel et il s'est élevé
dans la caverne une guerre continuelle qui dure toute la vie. Tantôt
1'homme naturel est le plus fort ; tantôt il est terrassé
par l'homme moral et artificiel ; et, dans l'un et l'autre cas, le triste
monstre est tiraillé, tenaillé, tourmenté, étendu
sur la roue ; sans cesse gémissant, sans cesse malheureux, soit
qu'un faux enthousiasme de gloire le transporte et l'enivre, ou qu'une
fausse ignomime le courbe et l'abatte. Cependant il est des circonstances
extrêmes qui ramènent l'homme à sa première
simplicité.
A. La misère et la maladie, deux grands exorcistes.
B. Vous les avez nommés. En effet, que deviennent alors toutes
ces vertus conventionnelles ? Dans la misère l'homme est sans remords
; dans la maladie, la femme est sans pudeur.
A. Je l'ai remarqué.
B. Mais un autre phénomène qui ne vous aura pas échappé
davantage, c'est que le retour de l'homme artificiel et moral suit pas
à pas les progrès de l'état de maladie à l'état
de convalescence et de l'état de convalescence à l'état
de santé. Le moment où l'infirmité cesse est celui
où la guerre intestine recommence, et presque toujours avec désavantage
pour l'intrus.
A. Il est vrai. J'ai moimeme éprouvé que l'homme
naturel avait dans la convalescence une vigueur flineste pour l'homme artificiel
et moral. Mais enfin, ditesmoi, fautil civiliser l'homme, ou
l'abandonner à son instinct ?
B. Fautil vous répondre net ?
A. Sans doute.
B. Si vous vous proposez d'en être le tyran, civilisezle
; empoisonnez-le de votre mieux d'une morale contraire à la nature
; faiteslui des entraves de toute espèce ; embarrassez ses
mouvements de mille obstacles ; attachezlui des fantômes qui
l'effraient ; éternisez la guerre dans la caverne, et que l'homme
naturel y soit toujours enchaîné sous les pieds de l'homme
moral. Le voulezvous heureux et libre ? ne vous mêlez pas de
ses affaires : assez d'incidents imprévus le conduiront à
la lumière et à la dépravation ; et demeurez à
jamais convaincu que ce n'est pas pour vous, mais pour eux, que ces sages
législateurs vous ont pétri et maniéré comme
vous l'êtes. J'en appelle à toutes les institutions politiques,
civiles et religieuses : examinez-les profondément ; et je me trompe
fort, ou vous y verrez l'espèce humaine pliée de siècle
en siècle au joug qu' une poignée de fripons se promettait
de lui imposer. Méfiezvous de celui qui veut mettre de l'ordre.
Ordonner, c'est toujours se rendre le maître des autres en les gênant
: et les Calabrais sont presque les seuls à qui la flatterie des
législateurs n'en ait point encore imposé...
A. Et cette anarchie de la Calabre vous plaît ?
B. J'en appelle à l'expérience ; et je gage que leur barbarie
est moins vicieuse que notre urbanité. Combien de petites scélératesses
compensent ici l'atrocité de quelques grands crimes dont on fait
tant de bruit ! Je considère les hommes non civilisés comme
une multitude de ressorts épars et isolés. Sans doute, s'il
arrivait à quelques-uns de ces ressorts de se choquer, l'un ou l'autre,
ou tous les deux, se briseraient. Pour obvier à cet inconvénient,
un individu d'une sagesse profonde et d'un génie sublime rassembla
ces ressorts et en composa une machine, et dans cette machine appelée
société, tous les ressorts furent rendus agissants, réagissant
les uns contre les autres, sans cesse fatigués ; et il s'en rompit
plus dans un jour, sous l'état de législation, qu'il ne s'en
rompait en un an sous l'anarchie de nature. Mais quel fracas ! quel ravage
! quelle énorme destruction de petits ressorts, lorsque deux, trois,
quatre de ces énormes machines vinrent à se heurter avec
violence !
A. Ainsi vous préféreriez l'état de nature brute
et sauvage ?
B. Ma foi, je n'oserais prononcer ; mais je sais qu'on a vu plusieurs
fois l'homme des villes se dépouiller et rentrer dans la forêt,
et qu'on n'a jamais vu l'homme de la forêt se vêtir et s'établir
dans la ville.
A. Il m'est venu souvent dans la pensée que la somme des biens
et des maux était variable pour chaque individu ; mais que le bonheur
ou le malheur d'une espèce animale quelconque avait sa limite qu'elle
ne pouvait franchir, et que peutêtre nos efforts nous rendaient
en dernier résultat autant d'inconvénient que d'avantage
; en sorte que nous nous étions bien tourmentés pour accroître
les deux membres d'une équation, entre lesquels il subsistait une
éternelle et nécessaire égalité. Cependant
je ne doute pas que la vie moyenne de l'homme civilisé ne soit plus
longue que la vie moyenne de l'homme sauvage.
B. Et si la durée d'une machine n'est pas une juste mesure de
son plus ou moins de fatigue, qu'en concluez vous ?
A. Je vois qu'à tout prendre, vous inclineriez à croire
les hommes d'autant plus méchants et plus malheureux qu'ils sont
plus civilisés ?
B. Je ne parcourrai pas toutes les contrées de l'univers ; mais
je vous avertis seulement que vous ne trouverez la condition de l'homme
heureuse que dans Tahiti, et supportable que dans un recoin de l'Europe.
Là, des maîtres ombrageux et jaloux de leur sécurité
se sont occupés à le tenir dans ce que vous appelez l'abrutissement.
A. A Venise, peutêtre ?
B. Pourquoi non ? Vous ne nierez pas, du moins, qu'il n'y ait nulle
part moins de lumières acquises, moins de moralité artificielle,
et moins de vices et de vertus chimériques.
A. Je ne m'attendais pas à l'éloge de ce gouvernement.
B. Aussi ne le faisje pas. Je vous indique une espèce de
dédommagement de la servitude, que tous les voyageurs ont senti
et préconisé.
A. Pauvre dédommagement !
B. Peutêtre. Les Grecs proscrivirent celui qui avait ajouté
une corde à la lyre de Mercure.
A. Et cette défense est une satire sanglante de leurs premiers
législateurs. C'est la première corde qu'il fallait couper.
B. Vous m'avez compris. Partout où il y a une lyre, il y a des
cordes. Tant que les appétits naturels seront sophistiqués,
comptez sur des femmes méchantes.
A. Comme la Reymer.
B. Sur des hommes atroces.
A. Comme Gardeil.
B. Et sur des infortunés à propos de rien.
A. Comme Tauié, mademoiselle de La Chaux, le chevalier Desroehes
et madame de la Carlière. Il est certain qu'on chercherait inutilement
dans Tahiti des exemples de la dépravation des deux premiers, et
du malheur des trois derniers. Que feronsnous donc ? reviendronsnous
à la nature ? nous soumettronsnous aux lois ?
B. Nous parlerons contre les lois insensées jusqu'à ce
qu'on les réforme ; et, en attendant, nous nous y soumettrons. Celui
qui, de son autorité privée, enfreint une loi mauvaise, autorise
tout autre à enfreindre les bonnes. Il y a moins 'inconvénients
à être fou avec des fous, qu'à être sage tout
seul. Disonsnous à nousmêmes, crions incessamment
qu'on a attaché la honte, le châtiment et l'ignominie à
des actions innocentes en ellesmêmes ; mais ne les commettons
pas, parce que la honte, le châtiment et l'ignominie sont les plus
grands de tous les maux. Imitons le bon aumônier, moine en France,
sauvage dans Tahiti.
A. Prendre le froc du pays où l'on va, et garder celui du pays
où l'on est.
B. Et surtout être honnête et sincère jusqu'au scrupule
avec des êtres fragiles qui ne peuvent faire notre bonheur, sans
renoncer aux avantages les plus précieux de nos sociétés.
Et ce brouillard épais, qu'estil devenu ?
A. Il est retombé.
B. Et nous serons encore libres, cet après-dîner, de sortir
ou de rester ?
A. Cela dépendra, je crois, un peu plus des femmes que de nous.
B. Toujours les femmes ! On ne saurait faire un pas sans les rencontrer
à travers son chemin.
A. Si nous leur lisions l'entretien de l'Aumônier et d'Orou ?
B. A votre avis qu'en diraientelles ?
A. Je n'en sais rien.
B. Et qu'en penseraientelles ?
A. Peutêtre le contraire de ce qu'elles en diraient.
ARCHIVE http://handy.univ-lyon1.fr/autres/diderot/
COPISTE Claude Decoret (decoret@handy.univ-lyon1.fr)
Pierre Cubaud (cubaud@cnam.fr)
no copyright 2001 sami.is.free.fr
- no rights reserved
Diderot - Supplément au voyage de Bougainville - Page 1
B
I B L I O T H E Q
U E ~ V I R T U E L L
E
Diderot
SUPPLÉMENT AU
VOYAGE DE BOUGAINVILLE
ou
DIALOGUE ENTRE A. ET B. SUR L'INCONVÉNIENT
D'ATTACHER DES IDÉES MORALES À CERTAINES ACTIONS PHYSIQUES
QUI N'EN COMPORTENT PAS
At quanto meliora monet, Pugnantiaque istis,
Dives opis Natura Suæ, tu si moto recte
Dispensare velis, ac non Fugienda petendis
Immiscere ! Tuo vitio rerumne labores,
Nil referre putas ?
Horat. , Lib. I, Satyr. II, vers 73 et seq
CHAPITRE I - JUGEMENT AU VOYAGE DE BOUGAINVILLE
-----------------------------------------------
A. Cette superbe voûte étoilée, sous laquelle nous
revînmes hier, et qui semblait nous garantir un beau jour, ne nous
a pas tenu parole.
B. Qu'en savez-vous ?
A. Le brouillard est si épais qu'il nous dérobe la vue
des arbres voisins.
B. Il est vrai ; mais si ce brouillard, qui ne reste dans la partie
inférieure de l'atmosphère que parce qu'elle est suffisamment
chargée d'humidité, retombe sur la terre ?
A. Mais si au contraire il traverse l'éponge, s'élève
et gagne la région supérieure où l'air est moins dense,
et peut, comme disent les chimistes, n'être pas saturé ?
B. Il faut attendre.
A. En attendant, que faitesvous ?
B. Je lis.
A. Toujours ce voyage de Bougainville ?
B. Toujours.
A. Je n'entends rien à cet hommelà. L'étude
des mathématiques, qui suppose une vie sédentaire, a rempli
le temps de ses jeunes années ; et voilà qu'il passe subitement
d'une condition méditative et retirée au métier actif
pénible, errant et dissipé de voyageur.
B. Nullement. Si le vaisseau n `est qu'une maison flottante, et si vous
considérez le navigateur qui traverse des espaces immenses, resserré
et immobile dans une enceinte assez étroite, vous le verrez faisant
le tour du globe sur une planche, comme vous et moi le tour de l'univers
sur notre parquet.
A. Une autre bizarrerie apparente, c'est la contradiction du caractère
de l'homme et de son entreprise. Bougainville a le goût des amusements
de la société ; il aime les femmes, les spectacles, les repas
délicats ; il se prête au tourbillon du monde d'aussi bonne
grâce qu'aux inconstances de l'élément sur lequel il
a été ballotté. Il est aimable et gai c'est un véritable
Français lesté, d'un bord, d'un traité de calcul différentiel
et intégral, et de l'autre, d'un voyage autour du globe.
B. Il fait comme tout le monde : il se dissipe après s'être
appliqué, et s'applique après s'être dissipé.
A. Que pensezvous de son Voyage ?
B. Autant que j'en puis juger sur une lecture assez superficielle, j'en
rapporterais l'avantage à trois points principaux : une meilleure
connaissance de notre vieux domicile et de ses habitants ; plus de sûreté
sur des mers qu'il a parcourues la sonde à la main, et plus de correction
dans nos cartes géographiques. Bougainville est parti avec les lumières
nécessaires et les qualités propres à ses vues : de
la philosophie, du courage, de la véracité ; un coup d'oeil
prompt qui saisit les choses et abrège le temps des observations
; de la circonspection, de la patience ; le désir de voir, de s'éclairer
et d'instruire ; la science du calcul, des mécaniques, de la géométrie,
de l'astronomie ; et une teinture suffisante d'histoire naturelle.
A. Et son style ?
B. Sans apprêt ; le ton de la chose, de la simplicité et
de la clarté, surtout quand on possède la langue des marins.
A. Sa course a été longue ?
B. Je l'ai tracée sur ce globe. Voyezvous cette ligne de
points rouges ?
A. Qui part de Nantes ?
B. Et court jusqu'au détroit de Magellan, entre dans la mer Pacifique,
serpente entre ces îles qui forment l'archipel immense qui s'étend
des Philippines à la NouvelleHollande, rase Madagascar, le
cap de BonneEspérance, se prolonge dans l'Atlantique, suit
les côtes d'Afrique, et rejoint l'une de ses extrémités
à celle d'où le navigateur s'est embarqué.
A. Il a beaucoup souffert ?
B. Tout navigateur s'expose, et consent de s'exposer aux périls
de l'air, du feu, de la terre et de l'eau : mais qu'après avoir
erré des mois entiers entre la mer et le ciel, entre la mort et
la vie ; après avoir été battu des tempêtes,
menacé de périr par naufrage, par maladie, par disette d'eau
et de pain, un infortuné vienne, son bâtiment fracassé,
tomber, expirant de fatigue et de misère, aux pieds d'un monstre
d'airain qui lui refuse ou lui fait attendre impitoyablement les secours
les plus urgents, c'est une dureté !...
A. Un crime digne de châtiment.
B. Une de ces calamités sur lesquelles le voyageur n'a pas compté.
A. Et n'a pas dû compter. Je croyais que les puissances européennes
n'envoyaient, pour commandants dans leurs possessions d'outre-mer, que
des âmes honnêtes, des hommes bienfaisants, des sujets remplis
d'humanité, et capables de compatir...
B. C'est bien là ce qui les soucie
A. Il y a des choses singulières dans ce voyage de Bougainville.
B. Beaucoup.
A. N'assuretil pas que les animaux sauvages s'approchent de
l'homme, et que les oiseaux viennent se poser sur lui , lorsqu'ils ignorent
le péril de cette familiarité ?
B. D'autres l'avaient dit avant lui.
A. Comment expliquetil le séjour de certains animaux
dans des îles séparées de tout continent par des intervalles
de mer effrayants ? Qui estce qui a porté là le loup,
le renard, le chien, le cerf, le serpent ?
B. Il n'explique rien ; il atteste le fait.
A. Et vous, comment l'expliquezvous ?
B. Qui sait l'histoire primitive de notre globe ? Combien d'espaces
de terre, maintenant isolés, étaient autrefois continus ?
2 Le seul phénomène sur lequel on pourrait former quelque
conjecture, c'est la direction de la masse des eaux qui les a séparés.
A. Comment cela ?
B. Par la forme générale des arrachements. Quelque jour
nous nous amuserons de cette recherche, Si cela nous convient. Pour ce
moment, voyez-vous cette île qu'on appelle des Lanciers ? A l'inspection
du lieu qu'elle occupe sur le globe, il n'est personne qui ne se demande
qui est-ce qui a placé là des hommes ? quelle communication
les liait autrefois avec le reste de leur espèce ? que deviennentils
en se multipliant sur un espace qui n'a pas plus d'une lieue de diamètre
?
A. Ils s'exterminent et se mangent ; et de là peutêtre
une première époque très ancienne et très naturelle
de l'anthropophagie, insulaire d'origine.
B. Ou la multiplication y est limitée par quelque loi superstitieuse
; l'enfant y est écrasé dans le sein de sa mère foulée
sous les pieds d'une prêtresse.
A. Ou l'homme égorgé expire sous le couteau d'un prêtre
; ou l'on a recours à la castration des mâles...
B. A l'infibulation des femelles ; et de là tant d'usages d'une
cruauté nécessaire et bizarre, dont la cause s'est perdue
dans la nuit des temps, et met les philosophes à la torture. Une
observation assez constante, c'est que les institutions surnaturelles et
divines se fortifient et s'éternisent, en se transformant, à
la longue, en lois civiles et nationales ; et que les institutions civiles
et nationales se consacrent, et dégénèrent en préceptes
surnaturels et divins.
A. C'est une des palingénésies les plus funestes.
B. Un brin de plus qu'on ajoute au lien dont on nous serre.
A. N'étaitil pas au Paraguay au moment même de l'expulsion
des jésuites ?
B. Oui.
A. Qu'en ditil ?
B. Moins qu'il n'en pourrait dire ; mais assez pour nous apprendre que
ces cruels Spartiates en jaquette noire en usaient avec leurs esclaves
indiens, comme les Lacédémoniens avec les ilotes ; les avaient
condamnés à un travail assidu ; s'abreuvant de leurs sueurs
ne leur avaient laissé aucun droit de propriété ;
les tenaient sous l'abrutissement de la superstition ; en exigeaient une
vénération profonde ; marchaient au milieu d'eux, un fouet
à la main, et en frappaient indistinctement tout âge et tout
sexe. Un siècle de plus, et leur expulsion devenait impossible,
ou motif d'une longue guerre entre ces moines et le souverain, dont ils
avaient secoué peu à peu l'autorité
A. Et ces Patagons, dont le docteur Maty et l'académicien La
Condamine ont tant fait de bruit ?
B. Ce sont de bonnes gens qui viennent à vous et qui vous embrassent
en criant Chaoua ; forts, vigoureux, toutefois n'excédant pas la
hauteur de cinq pieds cinq à six pouces ; n'ayant d'énorme
que leur corpulence, la grosseur de leur tête, et l'épaisseur
de leur membres. Né avec le goût du merveilleux, qui exagère
tout autour de lui, comment l'homme laisseraitil un juste proportion
aux objets, lorsqu'il a, pour ainsi dire, à justifier le chemin
qu'il a fait, et la peine qu' il s'est donnée pour les aller voir
au loin ?
A. Et des sauvages, qu'en pensetil ?
B. C'est, à ce qu'il paraît, de la défense journalière
contre les bêtes féroces, qu'il tient le caractère
cruel qu'on lui remarque quelquefois. Il est innocent et doux, partout
où rien ne trouble son repos et sa sécurité. Toute
guerre naît d'une prétention commune à la même
propriété. L'homme civilisé a une prétention
commune, avec l'homme civilisé, à la possession d'un champ
dont ils occupent les deux extrémités ; et ce champ devient
un sujet de dispute entre eux.
A. Et le tigre a une prétention commune, avec l'homme sauvage,
à la possession d'une forêt ; c'est la première des
prétentions, et la cause de la plus ancienne des guerres... Avezvous
vu le Tahitien que Bougainville avait pris sur son bord, et transporté
dans ce paysci ?
B. Je l'ai vu ; il s'appelait Aotourou. A la première terre qu'il
aperçut, il la prit pour la patrie du voyageur ; soit qu'on lui
en eût imposé sur la longueur du voyage ; soit que, trompé
naturellement par le peu de distance apparente des bords de la mer qu'il
habitait, à l'endroit où le ciel semble confiner avec l'horizon,
il ignorât la véritable étendue de la terre. L'usage
commun des femmes était si bien établi dans son esprit, qu'il
se jeta sur la première Européenne qui vint à sa rencontre,
et qu'il se disposait très sérieusement à lui faire
la politesse de Tahiti. Il s'ennuyait parmi nous. L'alphabet tahitien n'ayant
ni b, ni c, ni a, ni f, ni g, ni q, ni x, ni y, ni z, il ne put jamais
apprendre à parler notre langue, qui offrait à ses organes
inflexibles trop d'articulations étrangères et de sons nouveaux
. Il ne cessait de soupirer après son pays, et je n'en suis pas
étonné. Le voyage de Bougainville est le seul qui m'ait donné
du goût pour une autre contrée que la mienne ; jusqu'à
cette lecture, j'avais pensé qu'on n'était nulle part aussi
bien que chez soi ; résultat que je croyais le même pour chaque
habitant de la terre ; effet naturel de l'attrait du sol ; attrait qui
tient aux commodités dont on jouit, et qu'on n'a pas la même
certitude de retrouver ailleurs.
A. Quoi ! vous ne croyez pas l'habitant de Paris aussi convaincu qu'il
croisse des épis dans la campagne de Rome que dans les champs de
la Beauce ?
B. Ma foi, non. Bougainville a renvoyé Aotourou, après
avoir pourvu aux frais et à la sûreté de son retour.
A. O Aotourou ! que tu seras content de revoir ton père, ta mère,
tes frères, tes soeurs, tes compatriotes ! Que leur dirastu
de nous ?
B. Peu de choses, et qu'ils ne croiront pas.
A. Pourquoi peu de choses ?
B. Parce qu'il en a peu conçues, et qu'il ne trouvera dans sa
langue aucun terme correspondant a celles dont il a quelques idées.
A. Et pourquoi ne le croiront ils pas ?
B. Parce qu'en comparant leurs moeurs aux nôtres, ils aimeront
mieux prendre Aotourou pour un menteur, que de nous croire si fous.
A. En vérité ?
B. Je n'en doute pas : la vie sauvage est si simple, et nos sociétés
sont des machines si compliquées le Tahitien touche à l'origine
du monde, et l'Européen touche à sa vieillesse. L'intervalle
qui le sépare de nous est plus grand que la distance de l'enfant
qui naît à l'homme décrépit il n'entend rien
à nos usages, a nos lois, ou il n'y voit que des entraves déguisées
sous cent formes diverses, entraves qui ne peuvent qu'exciter l'indignation
et le mépris d'un être en qui le sentiment de la liberté
est le plus profond des sentiments.
A. Est-ce que vous donneriez dans la fable de Tahiti ?
B. Ce n'est point une fable ; et vous n'auriez aucun doute sur la sincérité
de Bougainville, si vous connaissiez le supplément de son Voyage.
A. Et où trouve-t-on ce supplément
B. Là, sur cette table.
A. Est-ce que vous ne me le confierez pas ?
B. Non ; mais nous pourrons le parcourir ensemble, si vous voulez.
A. Assurément, je le veux, voilà le brouillard qui retombe,
et l'azur du ciel qui commence à paraître. Il semble que mon
lot soit d'avoir tort avec vous jusque dans les moindres choses ; il faut
que je sois bien bon pour vous pardonner une supériorité
aussi continue !
B. Tenez, tenez, lisez passez ce préambule qui ne signifie rien,
et allez droit aux adieux que fit un des chefs de l'île à
nos voyageurs. Cela vous donnera quelque notion de l'éloquence de
ces gensla.
A. Comment Bougainville atil compris ces adieux prononcés
dans une langue qu'il ignorait ?
B. Vous le saurez.
CHAPITRE II - LES ADIEUX DU VIEILLARD
-------------------------------------
C'est un vieillard qui parle. Il était père d'une famille
nombreuse. A l'arrivée des Européens, il laissa tomber des
regards de dédain sur eux, sans marquer ni étonnement, ni
frayeur, ni curiosité. Ils l'abordèrent ; il leur tourna
le dos et se retira dans sa cabane son silence et son souci ne décelaient
que trop sa pensée : il gémissait en lui-même sur les
beaux jours de son pays éclipsés. Au départ de Bougainville,
lorsque les habitants accouraient en foule sur le rivage, s'attachaient
à ses vêtements, serraient ses camarades entre leurs bras,
et pleuraient, ce vieillard s'avança d'un air sévère,
et dit pleurez, malheureux Tahitiens ! pleurez ; mais que ce soit de l'arrivée,
et non du départ de ces hommes ambitieux et méchants : un
jour, vous les connaîtrez mieux. Un jour, ils reviendront, le morceau
de bois que vous voyez attaché à la ceinture de celui-ci,
dans une main, et le fer qui pend au côté de celui-là,
dans l'autre, vous enchaîner, vous gorger, ou vous assujettir à
leurs extravagances et à leurs vices ; un jour vous servirez sous
eux, aussi corrompus, aussi vils, aussi malheureux qu'eux. Mais je me console
; je touche à la fin de ma carrière ; et la calamité
que je vous annonce, je ne la verrai point. O tahitiens ! mes amis ! vous
auriez mi moyen d'échapper à un funeste avenir ; mais aimerai
mieux mourir que de vous en donner le conseil. Qu'ils s'éloignent,
et qu'ils vivent. Puis s'adressant à Bougainville, il ajouta : Et
toi, chef des brigands qui t'obéissent, écarte promptement
ton vaisseau de notre rive : nous sommes innocents, nous sommes heureux
; et tu ne peux que nuire à notre bonheur. Nous suivons le pur instinct
de la nature ; et tu as tenté d'effacer de nos âmes son caractère.
Ici tout est à tous et tu nous as prêché je ne sais
quelle distinction du tien et du mien. Nos filles et nos femmes nous sont
communes ; tu as partagé ce privilège avec nous ; et tu es
venu allumer en elles des fureurs inconnues. Elles sont devenues folles
dans tes bras ; tu es devenu féroce entre les leurs. Elles ont commencé
à se haïr ; vous vous êtes égorgés pour
elles ; et elles nous sont revenues teintes de votre sang. Nous sommes
libres ; et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de
notre futur esclavage. Tu n'es ni un dieu, ni un démon qui estu
donc, pour faire des esclaves ? Orou ! toi qui entends la langue de ces
hommeslà, disnous à tous, comme tu me l'as dit
à moi-même, ce qu'ils ont écrit sur cette lame de métal
: Ce pays est a nous.
Ce pays est à toi ! et pourquoi ? parce que tu y as mis le pied
? Si un Tahitien débarquait un jour sur vos côtes, et qu'il
gravât sur une de vos pierres ou sur l'écorce d'un de vos
arbres. Ce pays est aux habitants de Tahiti, qu'en penserais-tu ? Tu es
le plus fort ! Et qu'est-ce que cela fait ? Lorsqu'on t'a enlevé
une des méprisables bagatelles dont ton bâtiment est rempli
, tu t'es récrié, tu t'es vengé ; et dans le même
instant tu as projeté au fond de ton coeur le vol de toute une contrée
! Tu n'es pas esclave : tu souffrirais plutôt la mort que de l'être,
et tu veux nous asservir ! Tu crois donc que le Tahitien ne sait pas défendre
sa liberté et mourir ? Celui dont tu veux t'emparer comme de la
brute, le Tahitien est ton frère. Vous êtes deux enfants de
la nature ; quel droit as-tu sur lui qu'il n'ait pas sur toi ? Tu es venu
; nous sommes-nous jetés sur ta personne ? avons-nous pillé
ton vaisseau ? t'avonsnous saisi et exposé aux flèches
de nos ennemis ? t'avonsnous associé dans nos champs au travail
de nos animaux ? Nous avons respecté notre image en toi. Laisserons
nos moeurs ; elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes
; nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance, contre
tes inutiles lumières. Tout ce qui nous est nécessaire et
bon, nous le possédons. Sommes-nous dignes de mépris, parce
que nous n'avons pas su nous faire des besoins superflus ? Lorsque nous
avons faim, nous avons de quoi manger ;
Lorsque nous avons froid, nous avons de quoi nous vêtir. Tu es
entré dans nos cabanes, qu'y manque.t.il, à ton avis ? Poursuis
jusqu'où tu voudras ce que tu appelles commodités de la vie
; mais permets à des êtres sensés de s'arrêter,
lorsqu'ils n'auraient à obtenir, de la continuité de leurs
pénibles efforts, que des biens imaginaires. Si tu nous persuades
de franchir l'étroite limite du besoin, quand finironsnous
de travailler ? Quand jouironsnous ? Nous avons rendu la somme de
nos fatigues annuelles et journalières la moindre qu'il était
possible, parce que rien ne nous paraît préférable
au repos. Va dans ta contrée t'agiter, te tourmenter tant que tu
voudras ; laisses nous reposer : ne nous entête ni de tes besoins
factices, ni de tes vertus chimériques. Regarde ces hommes ; Vois
comme ils sont droits, sains et robustes. Regarde Ces femmes ; vois comme
elles sont droites, saines, fraîches et belles. Prends cet arc, c'est
le mien ; appelle à ton aide un, deux, trois, quatre de tes camarades,
et tâchez de le tendre. Je le tends moi seul. Je laboure la terre
; je grimpe la montagne ; je perce la forêt ; je parcours une lieue
de la plaine en moins d'une heure. Tes jeunes compagnons ont eu peine à
me suivre ; et j'ai quatre-vingt-dix ans passés. Malheur à
cette île ! malheur aux Tahitiens présents, et à tous
les Tahitiens à venir, du jour où tu nous as visités
! Nous ne connaissions qu'une maladie ; celle à laquelle l'homme,
l'animal et la plante ont été condamnés, la vieillesse
; et tu nous en as apporté une autre tu as infecté notre
sang . Il nous faudra peutêtre exterminer de nos propres mains
nos filles, nos femmes, nos enfants ; ceux qui ont approché tes
femmes ; celles qui ont approché tes hommes. Nos champs seront trempés
du sang impur qui a passé de tes veines dans les nôtres ;
ou nos enfants, condamnés à nourrir et à perpétuer
le mal que tu as donné aux pères et aux mères, et
qu'ils transmettront à jamais à leurs descendants. Malheureux
! tu seras coupable, ou des ravages qui suivront les funestes caresses
des tiens, ou des meurtres que nous commettrons pour en arrêter le
poison. Tu parles de crimes ! as-tu l'idée d'un plus grand crime
que le tien ? Quel est chez toi le châtiment de celui qui tue son
voisin ? la mort par le fer. Quel est chez toi le châtiment du lâche
qui l'empoisonne ? la mort par le feu. Compare ton forfait à ce
dernier ; et disnous, empoisonneur de nations, le supplice que tu
mérites ? Il n'y a qu'un moment, la jeune Tahitienne s'abandonnait
avec transport aux embrassements du jeune Tahitien ; elle attendait avec
impatience que sa mère, autorisée par l'âge nubile,
relevât son voile, et mît sa gorge à nu. Elle était
fière d'exciter les désirs, et d'irriter les regards amoureux
de l'inconnu, de ses parents, de son fière ; elle acceptait sans
frayeur et sans honte, en notre présence, au milieu d'un cercle
d'innocents Tahitiens, au son des flûtes, entre les danses, les caresses
de celui que son jeune coeur et la voix secrète de ses sens lui
désignaient. L'idée de crime et le péril de la maladie
sont entrés avec toi parmi nous. Nos jouissances, autrefois si douces,
sont accompagnées de remords et d'effroi. Cet homme noir, qui est
près de toi, qui m'écoute, a parlé à nos garçons
; je ne sais ce qu'il a dit à nos filles ; mais nos garçons
hésitent ; mais nos filles rougissent. Enfoncetoi, Si tu veux,
dans la forêt obscure avec la compagne perverse de tes plaisirs ;
mais accorde aux bons et simples Tahitiens de se reproduire sans honte,
à la face du ciel et au grand jour. Quel sentiment plus honnête
et plus grand pourraistu mettre à la place de celui que nous
leur avons inspiré, et qui les anime ? Ils pensent que le moment
d'enrichir la nation et la famille d'un nouveau citoyen est venu, et ils
s'en glorifient. Ils mangent pour vivre et pour croître : ils croissent
pour multiplier, et ils n'y trouvent ni vice, ni honte. Ecoute la suite
de tes forfaits. A peine t'estu montré parmi eux, qu'ils sont
devenus voleurs. A peine estu descendu dans notre terre, qu'elle a
fumé de sang. Ce Tahitien qui courut à ta rencontre, qui
t'accueillit, qui te reçut en criant : Talo ! ami, ami ; vous l'avez
tué. Et pourquoi l'avezvous tué ? parce qu'il avait
été séduit par l'éclat de tes petits oeufs
de serpents. Il te donnait ses fruits ; il t'offrait sa femme et sa fille
; il te cédait sa cabane : et tu l'as tué pour une poignée
de ces grains, qu'il avait pris sans te les demander. Et ce peuple ? Au
bruit de ton arme meurtrière, la terreur s'est emparée de
lui ; et il s'est enfui dans la montagne Mais crois qu'il n'aurait pas
tardé d'en descendre ; crois qu'en un Instant, sans moi, vous périssiez
tous. Eh ! pourquoi les aije apaisés ? pourquoi les aije
contenus ? pourquoi les contiensje encore dans ce moment ? Je l'ignore
; car tu ne mérites aucun sentiment de pitié ; car tu as
une âme féroce qui ne l'éprouva jamais. Tu t'es promené,
toi et les tiens, dans notre île ; tu as été respecté
; tu as joui de tout ; tu n'as trouvé sur ton chemin ni barrière,
ni refus : on t'invitait, tu t'asseyais ; on étalait devant toi
l'abondance du pays. Astu voulu de jeunes filles ? excepté
celles qui n'ont pas encore le privilège de montrer leur visage
et leur gorge, les mères t'ont présenté les autres
toutes nues ; te voilà, possesseur de la tendre victime du devoir
hospitalier ; on a jonché, pour elle et pour toi la terre de feuilles
et de fleurs ; les musiciens ont accordé leurs instruments ; rien
n'a troublé la douceur, ni gêné la liberté de
tes caresses et des siennes. On a chanté l'hymne, l'hymne qui t'exhortait
à être homme, qui exhortait notre enfant à être
femme, et femme complaisante et voluptueuse. On a dansé autour de
votre couche ; et c'est au sortir des bras de cette femme, après
avoir éprouvé sur son sein la plus douce ivresse, que tu
as tué son frère, son ami, son père, peutêtre,
tu as fait pis encore ; regarde de ce côté ; vois cette enceinte
hérissée de flèches ; ces armes qui n'avaient menacé
que nos ennemis, voisles tournées contre nos propres enfants
: vois les malheureuses compagnes de vos plaisirs ; vois leur tristesse
; vois la douleur de leurs pères ; vois le désespoir de leurs
mères : c'est là qu'elles sont condamnées à
périr par nos mains, ou par le mal que tu leur as donné.
Eloigne toi, à moins que tes yeux cruels ne se plaisent à
des spectacles de mort : éloigne toi va, et puissent les mers coupables
qui t'ont épargné dans ton voyage, s'absoudre, et nous venger
en t'engloutissant avant ton retour ! Et vous, Tahitiens, rentrez dans
vos cabanes, rentrez tous ; et que ces indignes étrangers n'entendent
à leur départ que le flot qui mugit, et ne voient que l'écume
dont sa fureur blanchit une rive déserte ! A peine eutil achevé,
que la foule des habitants disparut : un vaste silence régna dans
toute l'étendue de l'île ; et l'on n'entendit que le sifflement
aigu des vents et le bruit sourd des eaux sur toute la longueur de la côte
: on eût dit que l'air et la mer sensibles à la voix du vieillard,
se disposaient à lui obéir.
B. Eh bien ! qu'en pensezvous ?
A. Ce discours me paraît véhément ; mais à
travers je ne sais quoi d'abrupt et de sauvage, il me semble retrouver
des idées et des tournures européennes
B. Pensez donc que c'est une traduction du tahitien en espagnol, et
de l'espagnol en français. Le vieillard s'était rendu, la
nuit, chez cet Orou qu'il a interpellé, et dans la case duquel l'usage
de la langue espagnole s'était conservé de temps immémorial.
Orou avait écrit en espagnol la harangue du vieillard ; et Bougainville
en avait une copie à la main, tandis que le Tahitien la prononçait.
A. Je ne vois que trop à présent pourquoi Bougainville
a supprimé ce fragment ; mais ce n'est pas là tout ; et ma
curiosité pour le reste n'est pas légère.
B. Ce qui suit, peutêtre, vous intéressera moins.
A. N'importe.
B. C'est un entretien de l'aumônier de l'équipage avec
un habitant de l'île.
A. Orou ?
B. Luimême. Lorsque le vaisseau de Bougainville approcha
de Tahiti un nombre infini d'arbres creusés furent lancés
sur les eaux ; bâtiment en fut environné ; de quelque côté
qu'il tournât ses regards, il voyait des démonstrations de
surprise et de bienveillance. On lui jetait des provisions ; on lui tendait
les bras ; on s'attachait à des cordes ; on gravissait contre les
planches ; on avait rempli sa chaloupe ; on criait vers le rivage, d'où
les cris étaient répondus ; les habitants de l'île
accouraient ; les voilà tous à terre : on s'empare des hommes
de l'équipage ; on se les partage ; chacun conduit le sien dans
sa cabane : les hommes les tenaient embrassés par le milieu du corps,
les femmes leur flattaient les joues de leurs mains. Placezvous là
; soyez témoin, par pensée, de ce spectacle d'hospitalité
; et dites moi comment vous trouvez l'espèce humaine.
A. Très belle.
B. Mais j'oublierais peutêtre de vous parler d'un événement
assez singulier, cette scène de bienveillance et d'humanité
fut troublée tout à coup par les cris d'un homme qui appelait
à son secours ; c'était le domestique d'un des officiers
de Bougainville. De jeunes Tahitiens s'étaient jetés sur
lui, l'avaient étendu par terre, le déshabillaient et se
disposaient à lui faire la civilité.
A. Quoi ! ces peuples si simples, ces sauvages . Si bons, si honnêtes
?..,
B. Vous vous trompez ; ce domestique était une femme déguisée
en homme. Ignorée de l'équipage entier, pendant tout le temps
d'une longue traversée, les Tahitiens devinèrent son sexe
au premier coup d'oeil. Elle était née en Bourgogne ; elle
s'appelait barré ; ni laide, ni jolie, âgée de vingt-six
ans. Elle n'était jamais sortie de son hameau ; et sa première
pensée de voyager fut de faire le tour du globe elle montra toujours
de la sagesse et du courage .
A. Ces frêles machines-là renferment quelquefois des âmes
bien fortes.
CHAPITRE III - L'ENTRETIEN DE L'AUMONIER ET D'OROU
--------------------------------------------------
B. Dans la division que les Tahitiens se firent de l'équipage
de Bougainville, l'aumônier devint le partage d'Orou. L'aumônier
et le Tahitien étaient à peu près du même âge,
trente-cinq à trente-six ans. Orou n'avait alors que sa femme et
trois filles appelées Asto, Palli et Thia. Elles le déshabillèrent,
lui lavèrent le visage, les mains et les pieds, et lui servirent
un repas sain et frugal. Lorsqu'il fit sur le point de se coucher, Orou,
qui s'était absenté avec sa famille, reparut, lui présenta
sa femme et ses trois filles nues, et lui dit :
-- Tu as soupé, tu es jeune, tu te portes bien ; si tu dors seul,
tu dormiras mal ; l'homme a besoin la nuit d'une compagne à son
côté. Voilà ma femme, voilà mes filles : choisis
celle qui te convient ; mais si tu veux m'obliger, tu donneras la préférence
à la plus jeune de mes filles qui n'a point encore eu d'enfants.
La mère ajouta : -- Hélas ! je n'ai pas à m'en
plaindre ; la pauvre Thia ! ce n'est pas sa faute.
L'aumônier répondit : Que sa religion, son état,
les bonnes moeurs et l'honnêteté ne lui permettaient pas d'accepter
ces offres.
Orou répliqua : -- Je ne sais ce que c'est que la chose que tu
appelles religion ; mais je ne puis qu'en penser mal, puisqu'elle t'empêche
de goûter un plaisir innocent, auquel nature, la souveraine maîtresse,
nous invite tous ; de donner l'existence à un de tes semblables
; de rendre un service que le père, la mère et les enfants
te demandent ; de t'acquitter envers un hôte qui t'a fait un bon
accueil, et d'enrichir une nation, en l'accroissant d'un sujet de plus.
je ne sais ce que c'est que la chose que tu appelles état ; mais
ton premier devoir est d'être homme et d'être reconnaissant.
je ne te propose pas de porter dans ton pays les moeurs d'Orou ; mais Orou,
ton hôte et ton ami te supplie de te prêter aux moeurs de Tahiti.
Les moeurs de Tahiti sont-elles meilleures ou plus mauvaises que les vôtres
? c'est une question facile à décider. La terre où
tu es né atelle plus d'hommes qu'elle n'en peut nourrir
? en ce cas tes moeurs ne sont ni pires, ni meilleures que les nôtres.
En peutelle nourrir plus qu'elle n'en a ? nos moeurs sont meilleures
que les tiennes. Quant à l'honnêteté que tu m'objectes,
je te comprends ; j'avoue que j'ai tort ; et je t'en demande pardon. je
n'exige pas que tu nuises à ta santé ; si tu es fatigué,
il faut que tu te reposes ; mais j'espère que tu ne continueras
pas à nous contrister. Vois le souci que tu as répandu sur
tous ces visages elles craignent que tu n'aies remarqué en elles
quelques défauts qui leur attirent ton dédain. Mais quand
cela serait, le plaisir d'honorer une de mes filles, entre ses compagnes
et ses soeurs, et de faire une bonne action, ne te suffiraitil pas
? Sois généreux !
L' AUMÔNIER Ce n'est pas cela : elles sont toutes quatre également
belles ; mais ma religion ! mais mon état !
OR0U. Elles m'appartiennent, et je te les offre elles sont à
elles, et elles se donnent à toi. Quelle que soit la pureté
de conscience que la chose religion et la chose état te prescrivent,
tu peux les accepter sans scrupule. je n'abuse point de mon autorité
; et sois sûr que je connais et que je respecte les droits des personnes.
Ici, le véridique aumônier convient que jamais la providence
ne l'avait exposé à une aussi pressante tentation. Il était
jeune ; il s'agitait, il se tourmentait ; il détournait ses regards
des aimables suppliantes ; il les ramenait sur elles ; il levait ses yeux
et ses mains au ciel. Thia, la plus jeune, embrassait ses genoux et lui
disait : Etranger, n'afflige pas mon père, n'afflige pas ma mère,
ne m'afflige pas ! Honoremoi dans la cabane et parmi les miens ; élèvemoi
au rang de mes soeurs qui se moquent de moi. Asto l'aînée
a déjà trois enfants ; Palli, la seconde, en a deux, et Thia
n'en a point ! Etranger, honnête étranger, ne me rebute pas
! rendsmoi mère ; faismoi un enfant que je puisse un jour
promener par la main, à côté de moi, dans Tahiti ;
qu'on voie dans neuf mois attaché à mon sein ; dont je sois
fière, et qui fasse une partie de ma dot, lorsque je passerai de
la cabane de mon père dans une autre. je serai peut-être plus
chanceuse avec toi qu'avec nos jeunes Tahitiens. Si tu m'accordes cette
faveur, je ne t'oublierai plus ; je te bénirai toute ma vie ; j'écrirai
ton nom sur mon bras et sur celui de ton fils nous le prononcerons sans
cesse avec joie ; et lorsque tu quitteras ce rivage, mes souhaits t'accompagneront
sur les mers jusqu'à ce que tu sois arrivé dans ton pays.
Le naïf aumônier dit qu'elle lui serrait les mains, qu'elle
attachait sur ses yeux des regards si expressifs et si touchants ; qu'elle
pleurait ; que son père, sa mère et ses soeurs s'éloignèrent
; qu'il resta seul avec elle, et qu'en disant : Mais ma religion, mais
mon état, il se trouva le lendemain couché à côté
de cette jeune fille, qui l'accablait de caresses, et qui invitait son
père, sa mère et ses soeurs, lorsqu'ils s'approchèrent
de leur lit le matin, à joindre leur reconnaissance à la
sienne. Asto et Palli, qui s'étaient éloignées, rentrèrent
avec les mets du pays, des boissons et des fruits, elles embrassaient leur
soeur et faisaient des voeux sur elle. Ils déjeunèrent tous
ensemble ; ensuite Orou, demeuré seul avec l'aumônier, lui
dît je vois que ma fille est contente de toi ; et je te remercie.
Mais pourrais-tu m'apprendre ce que c'est que le mot religion, que tu as
prononcé tant de fois, et avec tant de douleur ?
L'aumônier, après avoir rêvé un moment, répondit
: Qui estce qui a fait ta cabane et les ustensiles qui la meublent
?
OROU. C'est moi.
L'AUMONIER. Eh bien ! nous croyons que ce monde et ce qu'il renferme
est l'ouvrage d'un ouvrier.
OROU. Il a donc des pieds, des mains, une tête ?
L'AUMONIER. Non.
OROU. Où fait-il sa demeure ?
L'AUMÔNIER. Partout.
OR0U. Ici même !
L'AUMÔNIER. Ici.
OROU. Nous ne l'avons jamais vu.
L'AUMÔNIER. On ne le voit pas.
OROU. Voilà un père bien indifférent ! Il doit
être vieux ; car il a du moins l'âge de son ouvrage.
L'AUMÔNIER. Il ne vieillit point ; il a parlé à
nos ancêtres il leur a donné des lois ; il leur a prescrit
la manière dont il voulait être honoré ; il leur a
ordonné certaines actions, comme bonnes ; il leur en a défendu
d'autres, comme mauvaises.
OROU. J'entends ; et une de ces actions qu'il leur a défendues
comme mauvaises, c'est de coucher avec une femme et une fille ? Pourquoi
donc atil fait deux sexes ?
L'AUMONIER. Pour s'unir ; mais à certaines conditions requises,
après certaines cérémonies préalables, en conséquence
desquelles un homme appartient à une femme, et n'appartient qu'à
elle ; une femme appartient à un homme, et n appartient qu'à
lui.
0R0U. Pour toute leur vie ?
L 'AUMONIER. Pour toute leur vie.
0R0U. En sorte que, s'il arrivait à une femme de coucher avec
un autre que son mari, ou à un mari de coucher avec une autre que
sa femme... mais cela n'arrive point, car, puisqu'il est là, et
que cela lui déplaît, il sait les en empêcher.
L'AUMONIER. Non ; il les laisse faire, et ils pèchent contre
la loi de Dieu, car c'est ainsi que nous appelons le grand ouvrier, contre
la loi du pays ; et ils commettent un crime.
OROU. Je serais fâché de t'offenser par mes discours ;
mais si tu le permettais, je te dirais mon avis.
L'AUMONIER. Parle.
OROU. Ces préceptes singuliers, je les trouve opposés
à la nature, contraires à la raison ; faits pour multiplier
les crimes, et fâcher à tout moment le vieil ouvrier, qui
a tout fait sans tête, sans mains et sans outils ; qui est partout,
et qu'on ne voit nulle part ; qui dure aujourd'hui et demain, et qui n'a
pas un jour de plus ; qui commande et qui n'est pas obéi ; qui peut
empêcher, et qui n'empêche pas. Contraires à la nature,
parce qu'ils supposent qu'un être sentant, pensant et libre, peut
être la propriété d'un être semblable à
lui. Sur quoi ce droit seraitil fondé ? Ne voistu pas
qu'on a confondu, dans ton pays, la chose qui n'a ni sensibilité,
ni pensée, ni désir, ni volonté ; qu'on quitte, qu'on
prend, qu'on garde, qu'on échange sans qu'elle souffre et sans qu'elle
se plaigne, avec la chose qui ne s'échange point, qui ne s'acquiert
point ; qui a liberté, volonté, désir ; qui peut se
donner ou se refuser pour un moment ; se donner ou se refuser pour toujours
; qui se plaint et qui souffre ; et qui ne saurait devenir un effet de
commerce, sans qu'on oublie son caractère, et qu'on fasse violence
à la nature ? Contraires à la loi générale
des êtres. Rien, en effet, te paraîtil plus insensé
qu'un Précepte qui proscrit le changement qui est en nous ; qui
commande une constance qui n'y peut être, et qui viole la nature
et la liberté du mâle et de la femelle, en les enchaînant
pour jamais l'un à l'autre ; qu'une fidélité qui borne
la plus capricieuse des jouissances à un même individu ; qu'un
serment d'immutabilité de deux êtres de chair, à la
face d'un ciel qui n'est pas un instant le même, sous des antres
qui menacent ruine ; au bas d'une roche qui tombe en poudre ; au pied d'un
arbre qui se gerce ; sur une pierre qui s'ébranle ? Croismoi,
vous avez rendu la condition de l'homme pire que celle de l'animal. Je
ne sais ce que c'est que ton grand ouvrier mais je me réjouis qu'il
n'ait point parlé à nos pères, et je souhaite qu'il
ne parle point à nos enfants ; car il pourrait par hasard leur dire
les mêmes sottises, et ils feraient peutêtre celle de
les croire. Hier, en soupant, tu nous as entretenus de magistrats et de
prêtres ; je ne sais quels sont ces personnages que tu appelles magistrats
et prêtres, dont l'autorité règle votre conduite ;
mais, dis-moi, sont-ils maîtres du bien et du mal ? Peuventils
faire que ce qui est juste soit injuste, et que ce qui est injuste soit
juste ? Dépend-il d'eux d'attacher le bien à des actions
nuisibles, et le mal à des actions innocentes ou utiles ? Tu ne
saurais le penser, car, à ce compte, il n'y aurait ni vrai ni faux,
ni bon ni mauvais, ni beau ni laid ; du moins, que ce qu'il plairait à
ton grand ouvrier, à tes magistrats, à tes prêtres,
de prononcer tel ; et, d'un moment à l'autre, tu serais obligé
de changer d'idées et de conduite. Un jour on te dirait, de la part
de l'un de tes trois maîtres : tue, et tu serais obligé, en
conscience, de tuer ; un autre jour : vole ; et tu serais tenu de voler
; ou : ne mange pas de ce fruit ; et tu n'oserais en manger ; je te défends
ce légume ou cet animal ; et tu te garderais d'y toucher. Il n'y
a point de bonté qu'on ne pût t'interdire ; point de méchanceté
qu'on ne pût t'ordonner. Et où en seraistu réduit,
si tes trois maîtres, peu d'accord entre eux, s'avisaient de te permettre,
de t'enjoindre et de te défendre la même chose, comme je pense
qu'il arrive souvent ? Alors, pour plaire au prêtre, il faudra que
tu te brouilles avec le magistrat ; pour satisfaire le magistrat, il faudra
que tu mécontentes le grand ouvrier ; et pour te rendre agréable
au grand ouvrier, il faudra que tu renonces à la nature. Et saistu
ce qui en arrivera ? c'est que tu les mépriseras tous les trois,
et que tu ne seras ni homme, ni citoyen, ni pieux ; que tu ne seras rien
; que tu seras mal avec toutes les sortes d'autorité ; mal avec
toi-même ; méchant, tourmenté par ton coeur ; persécuté
par tes maîtres insensés ; et malheureux, comme je te vis
hier au soir, lorsque je te présentai mes filles, et que tu t'écriais
: Mais ma religion ! mais mon état ! Veuxtu savoir, en tout
temps et en tout lieu, ce qui est bon et mauvais ? Attachetoi à
la nature des choses et des actions ; à tes rapports avec ton semblable
; à l'influence de ta conduite sur ton utilité particulière
et le bien général. Tu es en délire, si tu crois qu'il
y ait rien, soit en haut, soit en bas, dans l'univers, qui puisse ajouter
ou retrancher aux lois de la nature. Sa volonté éternelle
est que le bien soit préféré au mal, et le bien général
au bien particulier. Tu ordonneras le contraire ; mais tu ne seras pas
obéi. Tu multiplieras les malfaiteurs et les malheureux par la crainte,
par le châtiment et par les remords ; tu dépraveras les consciences
; tu corrompras les esprits ; ils ne sauront plus ce qu'ils ont à
faire ou à éviter. Troublés dans l'état d'innocence,
tranquilles dans le forfait, ils auront perdu de vue l'étoile Polaire,
leur chemin. Réponds-moi' sincèrement ; en dépit des
ordres exprès de tes trois législateurs, un jeune homme ;
dans ton pays, ne couche-t-il Jamais, sans leur Permission, avec une jeune
fille ?
L'AUMONIER. Je mentirais si je te l'assurais.
0ROU. La femme, qui a juré de n'appartenir qu'à son mari,
ne se donne-t-elle point à un autre ?
L'AUMONIER. Rien n'est plus commun.
OROU. Tes législateurs sévissent ou ne sévissent
pas s'ils sévissent, ce sont des bêtes féroces qui
battent la nature ; s'ils ne sévissent pas, ce sont des imbéciles
qui ont exposé au mépris leur autorité par une défense
inutile.
L'AUMONIER. Les coupables, qui échappent à la sévérité
des lois, sont châtiés par le blâme général.
OROU. C'est-à-dire que la justice s'exerce par le défaut
de sens commun de toute la nation ; et que c'est la folie de l'opinion
qui supplée aux lois.
L'AUMONIER. La fille déshonorée ne trouve plus de mari.
OR0U. Déshonorée ! et pourquoi ?
L'AUMONIER. La femme infidèle est plus ou moins méprisée.
OROU. Méprisée ! et pourquoi ?
L'AUMONIER. Le jeune homme s'appelle un lâche séducteur.
OROU. Un lâche ! un séducteur ! et pourquoi ?
L'AUMONIER. Le père, la mère et l'enfant sont désolés.
L'époux volage est un libertin ; l'époux trahi partage la
honte de sa femme.
OROU. Quel monstrueux tissu d'extravagances tu m'exposes là !
et encore tu ne me dis pas tout : car aussitôt qu'on s'est permis
de disposer à son gré des idées de justice et de propriété
; d'ôter ou de donner un caractère arbitraire aux choses ;
d'unir aux actions ou d'en séparer le bien et le mal, sans consulter
que le caprice, on se blâme, on s'accuse, on se suspecte, on se tyrannise,
on est envieux, on est jaloux, on se trompe, on s'afflige, on se cache,
on dissimule, on s'épie, on se surprend, on se querelle, on ment
; les filles en imposent à leurs parents ; les maris à leurs
femmes ; les femmes à leurs maris ; des filles, oui, je n'en doute
pas, des filles étoufferont leurs enfants ; des pères soupçonneux
mépriseront et négligeront les leurs ; des mères s'en
sépareront et les abandonneront à la merci du sort ; et le
crime et la débauche se montreront sous toutes sortes de formes.
Je sais tout cela, comme si j'avais vécu parmi vous. Cela est, parce
que cela doit être ; et la société, dont votre chef
vous vante le bel ordre, ne sera qu'un ramas ou d'hypocrites, qui foulent
secrètement aux pieds les lois ; ou d'infortunés, qui sont
eux-mêmes les instruments de leur supplice, en s'y soumettant ; ou
d'imbéciles, en qui le préjugé a tout à fait
étouffé la voix de la nature ; ou d'êtres mal organisés,
en quila nature ne réclame pas ses droits.
L'AUMONIER. Cela ressemble. Mais vous ne vous mariez donc point ?
OROU. Nous nous marions.
L'AUMONIER. Qu'est-ce que votre mariage ?
OROU. Le consentement d'habiter une même cabane, et de coucher
dans un même lit, tant que nous nous y trouvons bien.
L'AUMONIER. Et lorsque vous vous y trouvez mal ?
OROU. Nous nous séparons.
L'AUMONIER. Que deviennent vos enfants ?
OROU. O étranger ! ta dernière question achève
de me déceler la profonde misère de ton pays. sache, mon
ami, qu'ici la naissance d'un enfant est toujours un bonheur, et sa mort
un sujet de regrets et de larmes. Un enfant est un bien précieux,
parce qu'il doit devenir un homme ; aussi, en avons-nous un tout autre
soin que de nos plantes et de nos animaux. Un enfant qui naît, occasionne
la joie domestique et publique : c'est un accroissement de fortune pour
la cabane, et de force pour la nation : ce sont des bras et des mains de
plus dans Tahiti ; nous voyons en lui un agriculteur, un pêcheur,
un chasseur, un soldat, un époux, un père. En repassant de
la cabane de son mari dans celle de ses parents, une femme emmène
avec elle ses enfants qu'elle avait apportés en dot : on partage
ceux qui sont nés pendant la cohabitation commune ; et l'on compense,
autant qu'il est possible, les mâles par les femelles, en sorte qu'il
reste à chacun à peu près un nombre égal de
filles et de garçons.
L'AUMONIER. Mais des enfants sont longtemps à charge avant que
de rendre service.
OROU. Nous destinons à leur entretien et à la subsistance
des vieillards, une sixième partie de tous les fruits du pays ;
ce tribut les suit partout. Ainsi tu vois que plus la famille du Tahitien
est nombreuse, plus elle est riche.
L'AUMONIER. Une sixième partie !
OROU. C'est un moyen sûr d'encourager la population, et d'intéresser
au respect de la vieillesse et à la conservation des enfants.
L'AUMONIER. Vos époux se reprennent ils quelquefois ?
OROU. Très souvent ; cependant la durée la plus courte
d'un mariage est d'une lune à l'autre.
L'AUMONIER. A moins que la femme ne soit grosse ; alors la cohabitation
est au moins de neuf mois ?
OROU. Tu te trompes ; la paternité, comme le tribut, suit son
enfant partout.
L'AUMONIER. Tu m'as parlé d'enfants qu'une femme apporte en dot
à son mari.
OROU. Assurément. Voilà ma fille aînée qui
a trois enfants ; ils marchent ; ils sont sains ; ils sont beaux ; ils
promettent d'être forts : lorsqu'il lui prendra fantaisie de se marier,
elle les emmènera ; ils sont siens : son mari les recevra avec joie,
et sa femme ne lui en serait que plus agréable, si elle était
enceinte d'un quatrième.
L'AUMONIER. De lui ?
OROU. De lui, ou d'un autre. Plus nos filles ont d'enfants, plus elles
sont recherchées ; plus nos garçons sont vigoureux et beaux,
plus ils sont riches : aussi, autant nous sommes attentifs à préserver
les unes de l'approche de l'homme, les autres du commerce de la femme,
avant l'âge de fécondité ; autant nous les exhortons
à produire, lorsque les garçons sont pubères et les
filles nubiles. Tu ne saurais croire l'importance du service que tu auras
rendu à ma fille Thia, si tu lui as fait un enfant. Sa mère
ne lui dira plus à chaque lune : Mais, Thia, à quoi pensestu
donc ? Tu ne deviens point grosse ; tu as dixneuf ans ; tu devrais
avoir déjà deux enfants, et tu n'en as point. Quel est celui
qui se chargera de toi ? Si tu perds ainsi tes jeunes ans, que ferastu
dans ta vieillesse ? Thia, il faut que tu aies quelques défauts
qui éloignent de toi les hommes. Corrige-toi, mon enfant : à
ton âge, j'avais été trois fois mère.
L'AUMONIER. Quelles précautions prenezvous pour garder vos
filles et vos garçons adolescents ?
OROU. C'est l'objet principal de l'éducation domestique et le
point le plus important des moeurs publiques. Nos garçons, jusqu'à
l'âge de vingt-deux ans, deux ou trois ans au-delà de la puberté,
restent couverts d'une longue tunique, et les reins ceints d'une petite
chaîne. Avant que d'être nubiles, nos filles n'oseraient sortir
sans un voile blanc. Oter sa chaîne, relever son voile, est une faute
qui se commet rarement, parce que nous leur en apprenons de bonne heure
les fâcheuses conséquences. Mais au moment où le mâle
a pris toute sa force, où les symptômes virils ont de la continuité,
et où l'effusion fréquente et la qualité de la liqueur
séminale nous rassurent ; au moment où la jeune fille se
fane, s'ennuie, est d'une maturité propre à concevoir des
désirs, à en inspirer et à les satisfaire avec utilité,
le père détache la chaîne à son fils et lui
coupe l'ongle du doigt du milieu de la main droite. La mère relève
le voile de sa fille. L'un peut solliciter une femme, et en être
sollicité ; l'autre, se promener publiquement le visage découvert
et la gorge nue, accepter ou refuser les caresses d'un homme. On indique
seulement d'avance au garçon les filles, à la fille les garçons
qu'ils doivent préférer. C'est une grande fête que
celle de l'émancipation d'une fille ou d'un garçon. Si c'est
une fille, la veille, les jeunes garçons se rassemblent en foule
autour de la cabane, et l'air retentit pendant toute la nuit du chant des
voix et du son des instruments. Le jour, elle est conduite par son père
et par sa mère dans une enceinte où l'on danse et où
l'on fait l'exercice du saut, de la lutte et de la course. On déploie
l'homme nu devant elle, sous toutes les faces et dans toutes les attitudes.
Si c'est un garçon, ce sont les Jeunes filles qui font en sa présence
les frais et les honneurs de la fête et exposent à ses regards
la femme nue, sans réserve et sans secret. Le reste de la cérémonie
s'achève sur un lit de feuilles, comme tu l'as vu à ta descente
parmi nous. A la chute du jour, la fille rentre dans la cabane de ses parents,
ou passe dans la cabane de celui dont elle a fait choix, et elle y reste
tant qu'elle s'y plaît.
L'AUMONIER. Ainsi cette fête est ou n'est point un jour de mariage
?
OROU. Tu l'as dit...
A. Qu'est-ce que je vois là en marge ?
B. C'est une note, où le bon aumônier dit que les préceptes
des parents sur le choix des garçons et des filles étaient
pleins de bon sens et d'observations très fines et très utiles
; mais qu'il a supprimé ce catéchisme, qui aurait paru, à
des gens aussi corrompus et aussi superficiels que nous, d'une licence
impardonnable ; ajoutant toutefois que ce n'était pas sans
regret qu'il avait retranché des détails où l'on aurait
vu, premièrement, jusqu'où une nation, qui s'occupe sans
cesse d'un objet important, peut être conduite dans ses recherches,
sans les secours de la physique et de l'anatomie ; secondement, la différence
des idées de la beauté dans une contrée où
l'on rapporte les formes au plaisir d'un moment, et chez un peuple où
elles sont appréciées d'après une utilité plus
constante. Là, pour être belle, on exige un teint éclatant,
un grand front, de grands yeux, des traits fins et délicats, une
taille légère, une petite bouche, de petites mains, un petit
pied... Ici, presque aucun de ces éléments n'entre en calcul.
La femme sur laquelle les regards s'attachent et que le désir poursuit,
est celle qui promet beaucoup d'enfants (la femme du cardinal d'Ossat),
et qui les promet actifs, intelligents, courageux, sains et robustes. Il
n'y a presque rien de commun entre la Vénus d'Athènes et
celle de Tahiti ; l'une est Vénus galante, l'autre est Vénus
féconde. Une Tahitienne disait un jour avec mépris à
une autre femme du pays : " Tu es belle, mais tu fais de laids enfants
; je suis laide, mais je fais de beaux enfants, et c'est moi que les hommes
préfèrent."
Après cette note de L'Aumônier, Orou continue.
A. Avant qu'il reprenne son discours, j'ai une prière à
vous faire, c'est de me rappeler une aventure arrivée dans la Nouvelle-Angleterre.
B. La voici. Une fille, Miss Polly Baker, devenue grosse pour la cinquième
fois, fut traduite devant le tribunal de justice de Connecticut, près
de Boston. La loi condamne toutes les personnes du sexe qui ne doivent
le titre de mère qu'au libertinage à une amende, ou à
une punition corporelle lorsqu'elles ne peuvent payer l'amende. Miss Polly,
en entrant dans la salle où les juges étaient assemblés,
leur tint ce discours :
« Permettezmoi, Messieurs, de vous adresser quelques mots.
je suis une fille malheureuse et pauvre, je n'ai pas le moyen de payer
des avocats pour prendre ma défense, et je ne vous retiendrai pas
longtemps. Je ne me flatte pas que dans la sentence que vous allez prononcer
vous vous écartiez de la loi ; ce que j'ose espérer, c'est
que vous daignerez implorer pour moi les bontés du gouvernement
et obtenir qu'il me dispense de l'amende. Voici la cinquième fois
que je parais devant vous pour le même sujet ; deux fois j'ai payé
des amendes onéreuses, deux fois j `ai subi une punition publique
et honteuse parce que je n'ai pas été en état de payer.
Cela peut être conforme à la loi, je ne le conteste point
; mais il y a quelquefois des lois injustes, et on les abroge ; il y en
a aussi de trop sévères, et la puissance législatrice
peut dispenser de leur exécution. J'ose dire que celle qui me condamne
est à la fois injuste en elle-même et trop sévère
envers moi. Je n'ai jamais offensé personne dans le lieu où
je vis, et je défie mes ennemis, si j'en ai quelques-uns, de pouvoir
prouver que j'ai fait le moindre tort à un homme, à une femme,
à un enfant. Permettez-moi d'oublier un moment que la loi existe,
alors je ne conçois pas quel peut être mon crime ; j'ai mis
cinq beaux enfants au monde, au péril de ma vie, je les ai nourris
de mon lait, je les ai soutenus de mon travail ; et j'aurais fait davantage
pour eux, si je n'avais pas payé des amendes qui m'en ont ôté
les moyens. Est-ce un crime d'augmenter les sujets de Sa Majesté
dans une nouvelle contrée qui manque d'habitants ? Je n'ai enlevé
aucun mari à sa femme, ni débauché aucun jeune homme
; jamais on ne m'a accusée de ces procédés coupables,
et si quelqu'un se plaint de moi, ce ne peut être que le ministre
à qui je n'ai point payé de droits de mariage. Mais est-ce
ma faute ? J'en appelle à vous, Messieurs ; vous me supposez sûrement
assez de bon sens pour être persuadés que je préférerais
l'honorable état de femme à la condition honteuse dans laquelle
j'ai vécu jusqu'à présent. J'ai toujours désiré
et je désire encore de me marier, et je ne crains point de dire
que j'aurais la bonne conduite, l'industrie et l'économie convenables
à une femme, comme j'en ai la fécondité. Je défie
qui que ce soit de dire que j'aie refusé de m'engager dans cet état.
Je consentis à la première et seule proposition qui m'en
ait été faite ; j'étais vierge encore ; j'eus la simplicité
de confier mon honneur à un homme qui n'en avait point ; il me fit
mon premier enfant et m'abandonna. Cet homme, vous le connaissez tous :
il est actuellement magistrat comme vous et s'assied à vos côtés
; j'avais espéré qu'il paraîtrait aujourd'hui au tribunal
et qu'il aurait intéressé votre pitié en ma faveur,
en faveur d'une malheureuse qui ne l'est que par lui ; alors j'aurais été
incapable de l'exposer à rougir en rappelant ce qui s'est passé
entre nous. Aije tort de me plaindre aujourd'hui de l'injustice des
lois ? La première cause de mes égarements, mon séducteur,
est élevé au pouvoir et aux honneurs par ce même gouvernement
qui punit mes malheurs par le fouet et par l'infamie. On me répondra
que j'ai transgressé les préceptes de la religion ; si mon
offense est contre Dieu, laissez-lui le soin de m'en punir ; vous m'avez
déjà exclue de la communion de l'église, cela ne suffit-il
pas ? Pourquoi au supplice de l'enfer, que vous croyez m'attendre dans
l'autre monde, ajoutez-vous dans celui-ci les amendes et le fouet ? Pardonnez,
Messieurs, ces réflexions ; je ne suis point un théologien,
mais j'ai peine à croire que ce me soit un grand crime d'avoir donné
le jour à de beaux enfants que Dieu a doués d'âmes
immortelles et qui l'adorent. Si vous faites des lois qui changent la nature
des actions et en font des crimes, faites-en contre les célibataires
dont le nombre augmente tous les jours, qui portent la séduction
et l'opprobre dans les familles, qui trompent les jeunes filles comme je
l'ai été, et qui les forcent à vivre dans l'état
honteux dans lequel je vis au milieu d'une société qui les
repousse et qui les méprise. Ce sont eux qui troublent la tranquillité
publique ; voilà des crimes qui méritent plus que le mien
l'animadversion des lois.»
Ce discours singulier produisit l'effet qu'en attendait Miss Baker ;
ses juges lui remirent l'amende et la peine qui en tient lieu. Son séducteur,
instruit de ce qui s'était passé, sentit le remords de sa
première conduite : il voulut la réparer ; deux jours après
il épousa Miss Baker, et fit une honnête femme de celle dont
cinq ans auparavant il avait fait une fille publique.
A. Et ce n'est pas là un conte de votre invention ?
B. Non.
A. J'en suis bien aise.
B. Je ne sais si l'abbé Raynal ne rapporte pas le fait et le
discours dans son "histoire du commerce des deux Indes".
A. Ouvrage excellent et d'un ton si différent des précédents
qu'on a soupçonné l'abbé d'y avoir employé
des mains étrangères.
B. C'est une injustice.
A. Ou une méchanceté. On dépèce le laurier
qui ceint la tête d'un grand homme et on le dépèce
si bien qu'il ne lui en reste plus qu'une feuille.
B. Mais le temps rassemble les feuilles éparses et refait la
couronne.
A. Mais l'homme est mort ; il a souffert de l'injure qu'il a reçue
de ses contemporains, et il est insensible à la réparation
qu'il obtient de la postérité .
CHAPITRE IV- SUITE DE L'ENTRETIEN DE L'AUMONIER AVEC L'HABITANT DE TAHITI
OROU. L'heureux moment pour une jeune fille et pour ses parents, que
celui où sa grossesse est constatée ! Elle se lève
; elle accourt ; elle jette ses bras autour du cou de sa mère et
de son père ; c'est avec des transports d'une joie mutuelle, qu'elle
leur annonce et qu'ils apprennent cet événement. Maman !
Mon papa ! embrassez-moi : je suis grosse ! Est-il bien vrai ? Très
vrai. Et de qui l'êtes-vous ? Je le suis d'un tel...
L'AUMONIER. Comment peut-elle nommer le père de son enfant ?
OROU. Pourquoi veux-tu qu'elle l'ignore ? il en est de la durée
de nos amours comme de celle de nos mariages ; elle est au moins d'une
lune à la lune suivante.
L'AUMONIER. Et cette règle est bien scrupuleusement observée
?
0R0U. Tu vas en juger. D'abord, l'intervalle de deux lunes n'est pas
long ; mais lorsque deux pères ont une prétention bien fondée
à la formation d'un enfant, il n'appartient plus à sa mère.
L'AUMONIER. A qui appartient-il donc ?
OROU. A celui des deux à qui il lui plaît de le donner
: voilà tout son privilège ; et un enfant étant par
lui-même un objet d'intérêt et de richesse, tu conçois
que, parmi nous, les libertines sont rares, et que les jeunes garçons
s'en éloignent.
L'AUMONIER. Vous avez donc aussi vos libertines ? j'en suis bien aise.
OROU. Nous en avons même de plus d'une sorte : mais tu m'écartes
de mon sujet. Lorsqu'une de nos filles est grosse, si le père de
l'enfant est un jeune homme beau, bien fait, brave, intelligent et laborieux,
l'espérance que l'enfant héritera des vertus de son père
renouvelle l'allégresse. Notre enfant n'a honte que d'un mauvais
choix. Tu dois concevoir quel prix nous attachons à la santé,
à la beauté, à la force, à l'industrie, au
courage ; tu dois concevoir comment, sans que nous nous en mêlions,
les prérogatives du sang doivent s'éterniser parmi nous.
Toi qui as parcouru différentes contrées, dis-moi si tu as
remarqué dans aucune autant de beaux hommes et autant de belles
femmes que dans Tahiti ! Regardemoi : comment me trouvestu ?
Eh bien ! il y a dix mille hommes ici plus grands, aussi robustes ; mais
pas un plus brave que moi ; aussi les mères me désignentelles
souvent à leurs filles.
L'AUMONIER. Mais de tous ces enfants que tu peux avoir faits hors de
ta cabane, que t'en revientil ?
OROU. Le quatrième, mâle ou femelle. Il s'est établi
parmi nous une circulation d'hommes, de femmes et d'enfants, ou de bras
de tout âge et de toute fonction, qui est bien d'une autre importance
que celle de vos denrées qui n'en sont que le produit.
L'AUMONIER. Je le conçois. Qu'est-ce que c'est que ces voiles
noirs que j'ai rencontrés quelquefois.
OROU. Le signe de la stérilité, vice de naissance, ou
suite de l'âge avancé. Celle qui quitte ce voile et se mêle
avec les hommes, est une libertine, celui qui relève ce voile et
s'approche de la femme stérile, est un libertin.
L'AUMONIER. Et ces voiles gris ?
OROU. Le signe de la maladie périodique. Celle qui quitte ce
voile, et se mêle avec les hommes, est une libertine ; celui qui
le relève, et s'approche de la femme malade, est un libertin.
L'AUMONIER. Avez-vous des châtiments pour ce libertinage ?
OROU. Point d'autres que le blâme.
L'AUMONIER. Un père peutil coucher avec sa fille, une mère
avec son fils, un frère avec sa soeur, un mari avec la femme d'un
autre ?
OROU. Pourquoi non ?
L'AUMONIER. Passe pour la fornication ; mais l'inceste, mais l'adultère
!
OROU. Qu'est-ce que tu veux dire avec tes mots, fornication, inceste,
adultère ?
L AUMONIER. Des crimes, des crimes énormes, pour l'un desquels
l'on brûle dans mon pays.
OROU. Qu'on brûle ou qu'on ne brûle pas dans ton pays, peu
m'importe. Mais tu n'accuseras pas les moeurs d'Europe par celles de Tahiti,
ni par conséquent les moeurs de Tahiti par celles de ton pays :
il nous faut une règle plus sûre ; et quelle sera cette règle
? En connaistu une autre que le bien général et l'utilité
particulière ? A présent, dis-moi ce que ton crime inceste
a de contraire à ces deux fins de nos actions ? Tu te trompes, mon
ami, si tu crois qu'une loi une fois publiée, un mot ignominieux
inventé, un supplice décerné, tout est dit. Répondsmoi
donc, qu'entendstu par inceste ?
L'AUMONIER. Mais un inceste...
OROU. Un inceste ?... Y atil longtemps que ton grand ouvrier
sans tête, sans mains et sans outils, a fait le monde ?
L'AUMONIER. Non.
OROU. Fitil toute l'espèce humaine à la fois ?
L'AUMONIER. Il créa seulement une femme et un homme.
OROU. Eurentils des enfants ?
L'AUMONIER. Assurément.
OROU. Suppose que ces deux premiers parents n'aient eu que des filles,
et que leur mère soit morte la première ; ou qu'ils n'aient
eu que des garçons, et que la femme ait perdu son mari.
L'AUMONIER. Tu m'embarrasses ; mais tu as beau dire, l'inceste est un
crime abominable , et parlons d'autre chose.
OROU. Cela te plaît à dire ; je me tais, moi, tant que
tu ne m'auras pas dit ce que c'est que le crime abominable inceste.
L'AUMONIER. Eh bien ! Je t'accorde que peutêtre l'inceste
ne blesse en rien la nature ; mais ne suffitil pas qu'il menace la
constitution politique ? Que deviendraient la sûreté d'un
chef et la tranquillité d'un Etat, si toute une nation composée
de plusieurs millions d'hommes, se trouvait rassemblée autour d'une
cinquantaine de pères de famille.
OROU. Le pis-aller, c'est qu'où il n'y a qu'une grande société,
il y en aurait cinquante petites, plus de bonheur et un crime de moins.
L'AUMONIER. Je crois cependant que, même ici, un fils couche rarement
avec sa mère.
OROU. A moins qu'il n'ait beaucoup de respect pour elle, et une tendresse
qui lui fasse oublier la disparité d'âge, et préférer
une femme de quarante ans à une fille de dix-neuf.
L'AUMONIER. Et le commerce des pères avec leurs filles ?
OROU. Guère plus fréquent, à moins que la fille
ne soit laide et peu recherchée. Si son père l'aime, il s'occupe
à lui préparer sa dot en enfants.
L'AUMONIER. Cela me fait imaginer que le sort des femmes que la nature
a disgraciées ne doit pas être heureux dans Tahiti.
OROU. Cela me prouve que tu n'as pas une haute opinion de la générosité
de nos jeunes gens.
L'AUMONIER. Pour les unions des frères et des soeurs, je ne doute
pas qu'elles ne soient très communes.
OROU. Et très approuvées.
L'AUMONIER. A t'entendre, cette passion, qui produit tant de crimes
et de maux dans nos contrées, serait ici tout à fait innocente.
OROU. Etranger ! tu manques de jugement et de mémoire : de jugement,
car, partout où il y a défense, il faut qu'on soit tenté
de faire la chose défendue et qu'on la fasse : de mémoire,
puisque tu ne te souviens plus de ce que je t'ai dit. Nous avons de vieilles
dissolues, qui sortent la nuit sans leur voile noir, et reçoivent
des hommes, lorsqu'il ne peut rien résulter de leur approche ; si
elles sont reconnues ou surprises, l'exil au nord de l'île, ou l'esclavage,
est leur châtiment ; des filles précoces, qui relèvent
leur voile blanc à l'insu de leurs parents, et nous avons pour elles
un lieu fermé dans la cabane ; des jeunes hommes, qui déposent
leur chaîne avant le temps prescrit par la nature et par la loi,
et nous en réprimandons leurs parents ; des femmes à qui
le temps de la grossesse paraît long ; des femmes et des filles peu
scrupuleuses à garder leur voile gris ; mais dans le fait, nous
n'attachons pas une grande importance à toutes ces fautes ; et tu
ne saurais croire combien l'idée de richesse particulière
ou publique, unie dans nos têtes à l'idée de population,
épure nos moeurs sur ce point.
L'AUMONIER. La passion de deux hommes pour une même femme, ou
le goût de deux femmes ou de deux filles pour un même homme,
n'occasionnent-ils point de désordres ?
OROU. Je n'en ai pas vu quatre exemples : le choix de la femme ou celui
de l'homme finit tout. La violence d'un homme serait une faute grave ;
mais il faut une plainte publique, et il est presque inouï qu'une
fille ou qu'une femme se soit plainte. La seule chose que j'aie remarquée,
c'est que nos femmes ont moins de pitié des hommes laids, que nos
jeunes gens des femmes disgraciées ; et nous n'en sommes pas fâchés.
L'AUMONIER. Vous ne connaissez guère la jalousie, à ce
que je vois ; mais la tendresse maritale, l'amour paternel, ces deux sentiments
si puissants et si doux, s'ils ne sont pas étrangers ici, y doivent
être assez faibles.
OROU. Nous y avons suppléé par un autre, qui est tout
autrement général, énergique et durable, l'intérêt.
Mets la main sur la conscience ; laisse là cette fanfaronnade de
vertu, qui est sans cesse sur les lèvres de tes camarades, et qui
ne réside pas au fond de leur coeur. Dis-moi si, dans quelque contrée
que ce soit, il y a un père qui, sans la honte qui le retient, n'aimât
mieux perdre son enfant, un mari qui n'aimât mieux perdre sa femme,
que sa fortune et l'aisance de toute sa vie. Sois sûr que partout
où l'homme sera attaché à la conservation de son semblable
comme à son lit, à sa santé, à son repos, à
sa cabane, à ses fruits, à ses champs, il fera pour lui tout
ce qu'il est possible de faire. C'est ici que les pleurs trempent la couche
d'un enfant qui souffre ; c'est ici que les mères sont soignées
dans la maladie ; c'est ici qu'on prise une femme féconde, une fille
nubile, un garçon adolescent ; c'est ici qu'on s'occupe de leur
institution, parce que leur conservation est toujours un accroissement,
et leur perte toujours une diminution de fortune.
L'AUMONIER. Je crains bien que ce sauvage n'ait raison. Le paysan misérable
de nos contrées, qui excède sa femme pour soulager son cheval,
laisse périr son enfant sans secours, et appelle le médecin
pour son boeuf.
0ROU. Je n'entends pas trop ce que tu viens de dire ; mais, à
ton retour dans ta patrie si policée, tâche d'y introduire
ce ressort ; et c 'est alors qu'on y sentira le prix de l'enfant qui naît,
et l'importance de la population. Veux-tu que je te révèle
un secret ? Mais prends garde qu'il ne t'échappe. Vous arrivez :
nous vous abandonnons nos femmes et nos filles ; vous vous en étonnez
; vous nous en témoignez une gratitude qui nous fait rire ; vous
nous remerciez, lorsque nous asseyons sur toi et sur tes compagnons la
plus forte de toutes les impositions. Nous ne t'avons point demandé
d'argent ; nous ne nous sommes point jetés sur tes marchandises
; nous avons méprisé tes denrées : mais nos femmes
et nos filles sont venues exprimer le sang de tes veines. Quand tu t'éloigneras,
tu nous auras laissé des enfants : ce tribut levé sur ta
personne, sur ta propre substance, à ton avis, n'en vautil
pas bien un autre ? Et si tu veux en apprécier la valeur, imagine
que tu aies deux cents lieues de côtes à courir, et qu'à
chaque vingt milles on te mette à pareille contribution. Nous avons
des terres immenses en friche ; nous manquons de bras ; et nous t'en avons
demandé. Nous avons des calamités épidemiques à
réparer ; et nous t'avons employé à réparer
le vide qu'elles laisseront. Nous avons des ennemis voisins à combattre,
un besoin de soldats ; et nous t'avons prié de nous en faire : le
nombre de nos femmes et de nos filles est trop grand pour celui des hommes
; et nous t'avons associé à notre tâche. Parmi ces
femmes et ces filles, il y en a dont nous n'avons jamais pu obtenir d'enfants
; et ce sont elles que nous avons exposées à vos premiers
embrassements. Nous avons à payer une redevance en hommes à
un voisin oppresseur ; c'est toi et tes camarades qui nous défrayerez
; et dans cinq à six ans, nous lui enverrons vos fils, s'ils valent
moins que les nôtres. Plus robustes, plus sains que vous, nous nous
sommes aperçus au premier coup d'oeil que vous nous surpassiez en
intelligence ; et, sur-le-champ, nous avons destiné quelques-unes
de nos femmes et de nos filles les pus belles à recueillir la semence
d'une race meilleure que la nôtre. C'est un essai que nous avons
tenté, et qui pourra nous réussir. Nous avons tiré
de toi et des tiens le seul parti que nous en pouvions tirer ; et
crois que, tout sauvages que nous sommes, nous savons aussi calculer. Va
où tu voudras ; et tu trouveras presque toujours l'homme aussi fin
que toi. Il ne te donnera jamais que ce qui ne lui est bon à rien,
et te demandera toujours ce qui lui est utile. S'il te présente
un morceau d'or, et qu'il prise le fer, c'est qu'il ne fait aucun cas de
l'or, et qu'il prise le fer. Mais dis-moi donc pourquoi tu n'es pas vêtu
comme les autres ? Que signifie cette casaque longue qui t'enveloppe de
la tête aux pieds, et ce sac pointu que tu laisses tomber sur tes
épaules, ou que tu ramènes sur tes oreilles ?
AUMONIER. C'est que, tel que tu me vois, je me suis engagé dans
une société d'hommes qu'on appelle, dans mon pays, des moines.
Le plus sacré de leurs voeux est de n'approcher d'aucune femme,
et de ne point faire d'enfants.
OUROU. Que faites vous donc ?
AUMONIER. Rien
OROU. Et ton magistrat souffre cette espèce de paresseux, la
pire de toutes
AUMONIER. Il fait plus, il la respecte et la fait respecter.
OROU. Ma première pensée était que la nature, quelque
accident, ou un art cruel vous avait privés de la faculté
de produire votre semblable ; et que, par pitié, on aimait mieux
vous laisser vivre que de vous tuer. Mais, moine, ma fille m'a dit que
tu était un homme, et un homme aussi robuste qu'un Tahitien, et
qu'elle espérait que tes caresses réitérées
ne seraient pas infructueuses. A présent que j'ai compris pourquoi
tu t'es écrié hier au soir : Mais ma religion ! mais mon
état ! pourrais-tu m'apprendre le motif de la faveur et du respect
que les magistrats vous accordent ?
L'AUMÔNIER. Je l'ignore.
OROU. Tu sais au moins par quelle raison, étant homme, tu t'es
librement condamné à ne le pas être ?
L'AUMONIER. Cela serait trop long et trop difficile à t'expliquer.
OROU. Et ce voeu de stérilité, le moine y est-il bien
fidèle ?
L'AUMONIER. Non.
OROU. J'en étais sûr. Avez vous aussi des moines femelles
?
L'AUMONIER. Oui.
OROU. Aussi sages que les moines mâles ?
L'AUMONIER. Plus renfermées, elles sèches de douleur,
périssent d'ennui.
OROU. Et l'injure faite à la nature est vengée. Oh ! le
vilain pays ! Si tout y est ordonné comme ce que tu m'en dis, vous
êtes plus barbares que nous.
Le bon aumônier raconte qu'il passa le reste de la journée
à parcourir l'île, à visiter les cabanes, et que le
soir, après souper, le père et la mère l'ayant supplié
de coucher avec la seconde de leurs filles, Palli s'était présentée
dans le même déshabillé que Thia, et qu'il s'était
écrié plusieurs fois pendant la nuit : Mais ma religion !
mais mon état ! que la troisième nuit il avait été
agité de mêmes remords avec Asto, l'aînée, et
que la quatrième il l'avait accordée par honnêteté
à la femme de son hôte.
CHAPITRE V - SUITE DU DIALOGUE ENTRE A ET B
-------------------------------------------
A. J'estime cet aumônier poli.
B. Et moi, beaucoup davantage les moeurs Tahitiens, et le discours d'Orou.
A. Quoique un peu modelé à l'européenne.
B. Je n'en doute pas. ici le bon aumônier se plaint de la brièveté
de son séjour dans Tahiti, et de la difficulté de mieux connaître
les usages d'un peuple assez sage pour s'être arrêté
de lui-même à la médiocrité, ou assez heureux
pour habiter un climat dont la fertilité lui assurait un long engourdissement,
assez actif pour s'être mis à l'abri des besoins absolus de
la vie, et assez indolent pour que son innocence, son repos et sa félicité
n eussent rien à redouter d'un progrès trop rapide de ses
lumières. Rien n'y était mal par l'opinion ou par la loi,
que ce qui était mai de sa nature. Les travaux et les récoltes
s'y faisaient en commun. L'acception du mot propriété y était
très étroite ; la passion de l'amour, réduite à
un simple appétit physique, n'y produisait aucun de nos désordres.
L'île entière offrait l'image d'une seule famille nombreuse,
dont chaque cabane représentait les divers appartement d'une de
nos grandes maisons. il finit par protester que ces Tahitiens seront toujours
présents à sa mémoire, qu'il avait été
tenté de jeter ses vêtements dans le vaisseau et de passer
le reste de ses jours parmi eux, et qu'il craint bien de se repentir plus
d'une fois de ne l'avoir pas fait.
A. Malgré cet éloge, quelles conséquences utiles
à tirer des moeurs et des usages bizarres d'un peuple non civilisé
?
B. Je vois qu'aussitôt que quelques causes physiques, telles,
par exemple, que la nécessité de vaincre l'ingratitude du
sol, ont mis en jeu la sagacité de l'homme, cet élan le conduit
bien au-delà du but, et que, le terme du besoin passé, on
est porté dans l'océan sans bornes des fantaisies, d'où
l'on ne se tire plus. Puisse l'heureux Tahitien s'arrêter où
il en est ! Je vois qu'excepté dans ce recoin écarté
de notre globe, il n'y a point eu de moeurs, et qu'il n'y en aura peutêtre
jamais nulle part.
A. Qu'entendez vous donc par des moeurs ?
B. J'entends une soumission générale et une conduite conséquente
à des lois bonnes ou mauvaises. Si les lois sont bonnes, les moeurs
sont bonnes ; Si le lois sont mauvaises, les moeurs sont mauvaises ; Si
les lois, bonnes ou mauvaises, ne sont point observées, la pire
condition d'une société, il n'y a point de moeurs. Or comment
voulezvous que les lois s'observent quand elles se contredisent ?
Parcourez 1'histoire des siècles et des nations tant anciennes que
modernes, et vous trouverez les hommes assujettis à trois codes,
le code de la nature, le code civil, et le code religieux, et contraints
d'enfreindre alternativement ces trois codes qui n'ont Jamais été
d'accord ; d'où il est arrivé qu'il n'y a eu dans aucune
contrée, comme Orou l'a deviné de la nôtre, ni homme,
ni citoyen, ni religieux.
A. D'où vous conclurez, sans doute, qu'en fondant la morale sur
le rapports éternels, qui subsistent entre les hommes, la loi religieuse
devient peutêtre superflue ; et que la loi civile ne doit être
que l'énonciation de la loi de nature.
B. Et cela, sous peine de multiplier les méchants, au lieu de
faire des bons.
A. Ou que, si l'on juge nécessaire de les conserver toutes trois,
il faut que les deux dernières ne soient que des calques rigoureux
de la première, que nous apportons gravée au fond de nos
coeurs, et qui sera toujours la plus forte.
B. Cela n'est pas exact. Nous n'apportons en naissant qu'une similitude
d'organisation avec d'autres êtres, les mêmes besoins, de l'attrait
vers les mêmes plaisirs, une aversion commune pour les mêmes
peines : ce qui constitue l'homme ce qu'il est, et doit fonder la morale
qui lui convient.
A. Cela n'est pas aise.
B. Cela n'est pas si difficile, que je croirais volontiers le peuple
le plus sauvage de la terre, le Tahitien qui s'en est tenu scrupuleusement
à la loi de nature, plus voisin d'une bonne législation qu'aucun
peuple civilisé.
A. Parce qu'il lui est plus facile de se défaire de son trop
de rusticité, qu'à nous de revenir sur nos pas et de réformer
nos abus.
B. Surtout ceux qui tiennent à l'union de l'homme avec la femme.
A. Cela se peut. Mais commençons par le commencement. Interrogeons
bonnement la nature, et voyons sans partialité ce qu'elle nous répondra
sur ce point.
B. J'y consens.
A. Le mariage est-il dans la nature ?
B. Si vous entendez par le mariage la préférence qu'une
femme accorde à un mâle sur tous les autres mâles, ou
celle qu'un mâle donne à une femelle sur toutes les autres
femelles ; préférence mutuelle, en conséquence de
laquelle il se forme une union plus ou moins durable, qui perpétue
l'espèce par la reproduction des individus, le mariage est dans
la nature.
A. Je le pense comme vous ; car cette préférence se remarque
non seulement dans l'espèce humaine, mais encore dans les autres
espèces d'animaux témoin ce nombreux cortège de mâles
qui poursuivent une même femelle au printemps dans nos campagnes,
et dont un seul obtient le titre de mari. Et la galanterie ?
B. Si vous entendez par galanterie cette variété de moyens
énergiques ou délicats que la passion inspire, soit au mâle,
soit à la femelle, pour obtenir cette préférence qui
conduit à la plus douce, la plus importante et la plus générale
des jouissances ; la galanterie est dans la nature.
A. Je le pense comme vous. Témoin toute cette diversité
de gentillesses pratiquées par le mâle pour plaire à
la femelle et par la femelle pour irriter la passion et fixer le goût
du mâle. Et la coquetterie ?
B. C'est un mensonge qui consiste à simuler une passion qu'on
ne sent pas, et à promettre une préférence qu'on n'accordera
point. Le mâle coquet se joue de la femelle ; la femelle coquette
se joue du mâle : jeu perfide qui amène quelquefois les catastrophes
les plus funestes ; manège ridicule, dont le trompeur et le trompé
sont également châtiés par la perte des instants les
plus précieux de leur vie.
A. Ainsi la coquetterie, selon vous, n'est pas dans la nature ?
B. Je ne dis pas cela.
A. Et la constance ?
B. Je ne vous en dirai rien de mieux que ce qu'en a dit Orou à
L'Aumônier. Pauvre vanité de deux enfants qui s'ignorent eux-mêmes,
et que l'ivresse d'un instant aveugle sur l'instabilité de tout
ce qui les entoure :
A. Et la fidélité, ce rare phénomène ?
B. Presque toujours l'entêtement et le supplice de l'honnête
homme et de l'honnête femme dans nos contrées ; chimère
à Tahiti.
A. La jalousie ?
B. Passion d'un animal indigent et avare qui craint de manquer ; sentiment
injuste de l'homme ; conséquence de nos fausse moeurs, et d'un droit
de propriété étendu sur un objet sentant, pensant,
voulant, et libre.
A. Ainsi la jalousie, selon vous, n'est pas dans la nature
B. Je ne dis pas cela. Vices et vertus, tout est également dans
la nature.
A. Le jaloux est sombre.
B. Comme le tyran, parce qu'il en a la conscience.
A. La pudeur ?
B. Mais vous m'engagez là dans un cours de morale galante. L'homme
ne veut être ni troublé ni distrait dans ses jouissance celles
de l'amour sont suivies d'une faiblesse qui l'abandonnerait à la
merci de son ennemi. Voilà tout ce qu'il pourrait y avoir de naturel
dans la pudeur : le reste est d'institution. L'Aumônier remarque,
dans un troisième morceau que je ne vous ai point lu, que le Tahitien
ne rougit pas des mouvements involontaires qui s'excitent en lui à
côté de sa femme, au milieu de ses filles ; et que cellesci
en sont spectatrices, quelquefois émues, jamais embarrassées.
Aussitôt que la femme devint la propriété de l'homme,
et que la jouissance furtive fut regardée comme un vol, on vit naître
les termes pudeur, retenue, bienséance ; des vertus et des vices
imaginaire" ; en mi mot, entre les deux sexes, des barrières qui
empêchassent de s'inviter réciproque ment à la violation
des lois qu'on leur avait imposées, et qui produisirent souvent
un effet contraire, en échauffant l'imagination et en irritant les
désirs. Lorsque je vois des arbres plantés autour de nos
palais, et un vêtement de cou qui cache et montre une partie de la
gorge d'une femme, il me semble reconnaître un retour secret vers
la forêt, et un appel à la liberté première
de notre ancienne demeure. Tahitien nous dirait pourquoi te cachestu
? De quoi estu honteux ? faistu le mal, quand tu cèdes
à l'impulsion la plus auguste de la nature ? Homme, présentetoi
franchement si tu plais. Femme, si cet homme te convient, reçois-le
avec la même franchise.
A. Ne vous fâchez pas. Si nous débutons comme des hommes
civilisés, il est rare que nous ne finissions pas comme le Tahitien.
B. 0ui, mais ces préliminaires de convention consument la moitié
de la vie d'un homme de génie.
A. J'en conviens ; mais qu'importe, si cet élan pernicieux de
l'esprit humain, contre lequel vous vous êtes récrié
tout à l'heure, en est d'autant ralenti ? Un philosophe de nos jours,
interrogé pourquoi les hommes faisaient la cour aux femmes, et non
les femmes la cour aux hommes, répondit qu'il était naturel
de demander à celui qui pouvait toujours accorder.
B. Cette raison m'a paru de tout temps plus Ingénieuse que solide.
La nature, indécente si vous voulez, presse indistinctement un sexe
vers l'autre et dans un état de l'homme triste et sauvage qui se
conçoit et qui peutêtre n'existe nulle part...
A. Pas même à Tahiti ?
B. Non... l'intervalle qui séparerait un homme d'une femme serait
franchi par le plus amoureux. S'ils s'attendent, s'ils se fuient, s'ils
se poursuivent, s'ils s'évitent, s'ils s'attaquent, s'ils se défendent,
c'est que la passion, inégale dans ses progrès, ne s'applique
pas en eux de la même force. D'où il arrive que la volupté
se répand, se consomme et s'éteint d'un côté,
lorsqu'elle commence à peine à s élever de l'autre,
et qu'ils en restent tristes tons deux. Voilà l'image fidèle
de ce qui se passerait entre deux êtres libres, jeunes et parfaitement
innocents. Mais lorsque la femme a connu, par l'expérience ou l'éducation,
les sites plus ou moins cruelles d'un moment doux, son coeur frissonne
à l'approche de l'homme. Le coeur de l'homme ne frissonne point
; ses sens commandent, et il obéit. Les sens de la femme s'expliquent,
et elle crailit de les écouter. C'est l'affaire de l'homme que de
la distraire de sa crainte, de l'enivrer et de la séduire. L'homme
conserve toute son impulsion naturelle vers la femme ; l'impulsion naturelle
de la femme vers l'homme, dirait un géomètre, est en raison
composée de la directe de la passion et de l'inverse de la crainte
; raison qui se complique d'une multitude d'éléments divers
dans nos sociétés ; éléments quel concourent
presque tous à accroître la pusillanimité d'un sexe
et la durée de la poursuite de l'autre. C'est une espèce
de tactique ou le ressources de la défense et les moyens de l'attaque
ont marché sur la même ligue. On a Consacré la résistance
de la femme ; on a attaché l'ignominie la violence de l'homme ;
violence qui ne serait qu'une injure légère dans Tahiti,
et qui devient un crime dans nos cités.
A. Mais Comment estil arrivé qu'un acte dont le but est
si solennel, et auquel la nature nous invite par l'attrait le plus puissant
; que le plus grand, le plus doux, le plus innocent des plaisirs soit devenu
la source la plus féconde de notre dépravation et de nos
maux ?
B. Orou l'a fait entendre dix fois à l'Aumônier. Ecoutez-le
donc encore, et tâchez de le retenir. C'est par la tyrannie de l'homme,
qui a converti la possession de la femme en une propriété.
Par les moeurs et les usages, qui ont surchargé de conditions l'union
conjugale. Par les lois civiles, qui ont assujetti le mariage à
une infinité de formalités. Par la nature de notre société,
où la diversité des fortunes et des rangs a institué
des convenances et des disconvenances. Par une contradiction bizarre et
commune à toutes les sociétés subsistantes, où
la naissance d'un enfant, toujours regardée comme un accroissement
de richesse pour la nation, est plus souvent et plus sûrement encore
un accroissement d'indigence dans la famille. Par les vues politiques des
souverains, qui ont tout rapporté à leur intérêt
et à leur sécurité. Par les institutions religieuses,
qui ont attaché les noms de vices et de vertus à des actions
qui n'étaient susceptibles d'aucune moralité. Combien nous
sommes loin de la nature et du bonheur ! L'empire de la nature ne peut
être détruit on aura beau le contrarier par des obstacles,
il durera. Ecrivez tant qu'il vous plaira sur des tables d'airain, pour
me servir de l'expression du sage MarcAurèle, que le frottement
voluptueux de deux intestins est un crime, le coeur de l'homme sera froissé
entre la menace de votre inscription et la violence de ses penchant". Mais
ce coeur indocile ne cessera de réclamer ; et cent fois, dans le
cours de la vie, vos caractères effrayants disparaîtront à
nos yeux. Gravez sur le marbre : Tu ne mangeras ni de l'ixion, ni du griffon
i ; tu ne connaîtras que ta femme ; tu ne seras point le mari de
ta soeur : mais vous n'oublierez pas d'accroître les châtiments
à proportion de la bizarrerie de vos défenses ; vous deviendrez
féroces, et vous ne réussirez point à me dénaturer.
A. Que le code des nations serait court, si on le conformait rigoureusement
à celui de la nature ! Combien de vices et d'erreurs épargnés
à l'homme !
B. Voulezvous Savoir l'histoire abrégée de presque
toute notre misère ? La voici Il existait un homme naturel on a
introduit audedans de cet homme un homme artificiel et il s'est élevé
dans la caverne une guerre continuelle qui dure toute la vie. Tantôt
1'homme naturel est le plus fort ; tantôt il est terrassé
par l'homme moral et artificiel ; et, dans l'un et l'autre cas, le triste
monstre est tiraillé, tenaillé, tourmenté, étendu
sur la roue ; sans cesse gémissant, sans cesse malheureux, soit
qu'un faux enthousiasme de gloire le transporte et l'enivre, ou qu'une
fausse ignomime le courbe et l'abatte. Cependant il est des circonstances
extrêmes qui ramènent l'homme à sa première
simplicité.
A. La misère et la maladie, deux grands exorcistes.
B. Vous les avez nommés. En effet, que deviennent alors toutes
ces vertus conventionnelles ? Dans la misère l'homme est sans remords
; dans la maladie, la femme est sans pudeur.
A. Je l'ai remarqué.
B. Mais un autre phénomène qui ne vous aura pas échappé
davantage, c'est que le retour de l'homme artificiel et moral suit pas
à pas les progrès de l'état de maladie à l'état
de convalescence et de l'état de convalescence à l'état
de santé. Le moment où l'infirmité cesse est celui
où la guerre intestine recommence, et presque toujours avec désavantage
pour l'intrus.
A. Il est vrai. J'ai moimeme éprouvé que l'homme
naturel avait dans la convalescence une vigueur flineste pour l'homme artificiel
et moral. Mais enfin, ditesmoi, fautil civiliser l'homme, ou
l'abandonner à son instinct ?
B. Fautil vous répondre net ?
A. Sans doute.
B. Si vous vous proposez d'en être le tyran, civilisezle
; empoisonnez-le de votre mieux d'une morale contraire à la nature
; faiteslui des entraves de toute espèce ; embarrassez ses
mouvements de mille obstacles ; attachezlui des fantômes qui
l'effraient ; éternisez la guerre dans la caverne, et que l'homme
naturel y soit toujours enchaîné sous les pieds de l'homme
moral. Le voulezvous heureux et libre ? ne vous mêlez pas de
ses affaires : assez d'incidents imprévus le conduiront à
la lumière et à la dépravation ; et demeurez à
jamais convaincu que ce n'est pas pour vous, mais pour eux, que ces sages
législateurs vous ont pétri et maniéré comme
vous l'êtes. J'en appelle à toutes les institutions politiques,
civiles et religieuses : examinez-les profondément ; et je me trompe
fort, ou vous y verrez l'espèce humaine pliée de siècle
en siècle au joug qu' une poignée de fripons se promettait
de lui imposer. Méfiezvous de celui qui veut mettre de l'ordre.
Ordonner, c'est toujours se rendre le maître des autres en les gênant
: et les Calabrais sont presque les seuls à qui la flatterie des
législateurs n'en ait point encore imposé...
A. Et cette anarchie de la Calabre vous plaît ?
B. J'en appelle à l'expérience ; et je gage que leur barbarie
est moins vicieuse que notre urbanité. Combien de petites scélératesses
compensent ici l'atrocité de quelques grands crimes dont on fait
tant de bruit ! Je considère les hommes non civilisés comme
une multitude de ressorts épars et isolés. Sans doute, s'il
arrivait à quelques-uns de ces ressorts de se choquer, l'un ou l'autre,
ou tous les deux, se briseraient. Pour obvier à cet inconvénient,
un individu d'une sagesse profonde et d'un génie sublime rassembla
ces ressorts et en composa une machine, et dans cette machine appelée
société, tous les ressorts furent rendus agissants, réagissant
les uns contre les autres, sans cesse fatigués ; et il s'en rompit
plus dans un jour, sous l'état de législation, qu'il ne s'en
rompait en un an sous l'anarchie de nature. Mais quel fracas ! quel ravage
! quelle énorme destruction de petits ressorts, lorsque deux, trois,
quatre de ces énormes machines vinrent à se heurter avec
violence !
A. Ainsi vous préféreriez l'état de nature brute
et sauvage ?
B. Ma foi, je n'oserais prononcer ; mais je sais qu'on a vu plusieurs
fois l'homme des villes se dépouiller et rentrer dans la forêt,
et qu'on n'a jamais vu l'homme de la forêt se vêtir et s'établir
dans la ville.
A. Il m'est venu souvent dans la pensée que la somme des biens
et des maux était variable pour chaque individu ; mais que le bonheur
ou le malheur d'une espèce animale quelconque avait sa limite qu'elle
ne pouvait franchir, et que peutêtre nos efforts nous rendaient
en dernier résultat autant d'inconvénient que d'avantage
; en sorte que nous nous étions bien tourmentés pour accroître
les deux membres d'une équation, entre lesquels il subsistait une
éternelle et nécessaire égalité. Cependant
je ne doute pas que la vie moyenne de l'homme civilisé ne soit plus
longue que la vie moyenne de l'homme sauvage.
B. Et si la durée d'une machine n'est pas une juste mesure de
son plus ou moins de fatigue, qu'en concluez vous ?
A. Je vois qu'à tout prendre, vous inclineriez à croire
les hommes d'autant plus méchants et plus malheureux qu'ils sont
plus civilisés ?
B. Je ne parcourrai pas toutes les contrées de l'univers ; mais
je vous avertis seulement que vous ne trouverez la condition de l'homme
heureuse que dans Tahiti, et supportable que dans un recoin de l'Europe.
Là, des maîtres ombrageux et jaloux de leur sécurité
se sont occupés à le tenir dans ce que vous appelez l'abrutissement.
A. A Venise, peutêtre ?
B. Pourquoi non ? Vous ne nierez pas, du moins, qu'il n'y ait nulle
part moins de lumières acquises, moins de moralité artificielle,
et moins de vices et de vertus chimériques.
A. Je ne m'attendais pas à l'éloge de ce gouvernement.
B. Aussi ne le faisje pas. Je vous indique une espèce de
dédommagement de la servitude, que tous les voyageurs ont senti
et préconisé.
A. Pauvre dédommagement !
B. Peutêtre. Les Grecs proscrivirent celui qui avait ajouté
une corde à la lyre de Mercure.
A. Et cette défense est une satire sanglante de leurs premiers
législateurs. C'est la première corde qu'il fallait couper.
B. Vous m'avez compris. Partout où il y a une lyre, il y a des
cordes. Tant que les appétits naturels seront sophistiqués,
comptez sur des femmes méchantes.
A. Comme la Reymer.
B. Sur des hommes atroces.
A. Comme Gardeil.
B. Et sur des infortunés à propos de rien.
A. Comme Tauié, mademoiselle de La Chaux, le chevalier Desroehes
et madame de la Carlière. Il est certain qu'on chercherait inutilement
dans Tahiti des exemples de la dépravation des deux premiers, et
du malheur des trois derniers. Que feronsnous donc ? reviendronsnous
à la nature ? nous soumettronsnous aux lois ?
B. Nous parlerons contre les lois insensées jusqu'à ce
qu'on les réforme ; et, en attendant, nous nous y soumettrons. Celui
qui, de son autorité privée, enfreint une loi mauvaise, autorise
tout autre à enfreindre les bonnes. Il y a moins 'inconvénients
à être fou avec des fous, qu'à être sage tout
seul. Disonsnous à nousmêmes, crions incessamment
qu'on a attaché la honte, le châtiment et l'ignominie à
des actions innocentes en ellesmêmes ; mais ne les commettons
pas, parce que la honte, le châtiment et l'ignominie sont les plus
grands de tous les maux. Imitons le bon aumônier, moine en France,
sauvage dans Tahiti.
A. Prendre le froc du pays où l'on va, et garder celui du pays
où l'on est.
B. Et surtout être honnête et sincère jusqu'au scrupule
avec des êtres fragiles qui ne peuvent faire notre bonheur, sans
renoncer aux avantages les plus précieux de nos sociétés.
Et ce brouillard épais, qu'estil devenu ?
A. Il est retombé.
B. Et nous serons encore libres, cet après-dîner, de sortir
ou de rester ?
A. Cela dépendra, je crois, un peu plus des femmes que de nous.
B. Toujours les femmes ! On ne saurait faire un pas sans les rencontrer
à travers son chemin.
A. Si nous leur lisions l'entretien de l'Aumônier et d'Orou ?
B. A votre avis qu'en diraientelles ?
A. Je n'en sais rien.
B. Et qu'en penseraientelles ?
A. Peutêtre le contraire de ce qu'elles en diraient.
ARCHIVE http://handy.univ-lyon1.fr/autres/diderot/
COPISTE Claude Decoret (decoret@handy.univ-lyon1.fr)
Pierre Cubaud (cubaud@cnam.fr)
no copyright 2001 sami.is.free.fr
- no rights reserved
|