"Plateforme" - читать интересную книгу автора (Houellebecq Michel)
Première partie TROPIC THAÏ
1
Mon père est mort il y a un an. Je ne crois pas à cette théorie selon laquelle on devient réellement adulte à la mort de ses parents; on ne devient jamais réellement adulte.
Devant le cercueil du vieillard, des pensées déplaisantes me sont venues. Il avait profité de la vie, le vieux salaud; il s'était démerdé comme un chef. «T'as eu de gosses, mon con… me dis-je avec entrain; t'as fourré ta grosse bite dans la chatte à ma mère.» Enfin j'étais un peu tendu, c'est certain; ce n'est pas tous les jours qu'on a des morts dans sa famille. J'avais refusé de voir le cadavre. J'ai quarante ans, j'ai déjà eu l'occasion de voir des cadavres; maintenant, je préfère éviter. Ces ce qui m'a toujours retenu d'acheter un animal domestique.
Je ne me suis pas marié, non plus. J'en ai eu l'occasion, plusieurs fois; mais à chaque fois j'ai décliné. Pourtant, j'aime bien les femmes. C'est un peu un regret, dans ma vie, le célibat. C'est surtout gênant pour les vacances. Les gens se méfient des hommes seuls en vacances, à partir d'un certain âge: ils supposent chez eux beaucoup d'égoïsme et sans doute un peu de vice; je ne peux pas leur donner tort.
Après l'enterrement, je suis rentré à la maison où mon père avait vécu ses dernières années. Le corps avait été découvert une semaine auparavant. Déjà, près des meubles et dans le coin des pièces, un peu de poussière s'était accumulée; dans l'embrasure d'une fenêtre, j'aperçus une toile d'araignée. Le temps, donc, l'entropie et toutes ces choses prenaient doucement possession le l'endroit. Le congélateur était vide. Dans les placards de la cuisine il y avait surtout des sachets-repas individuels Weight Watchers, des boîtes de protéines aromatisées, des barres énergétiques. J'ai déambulé dans les pièces du rez-de-chaussée en grignotant un sablé au magnésium. Dans la chaufferie, j'ai fait un peu de vélo d'appartement. À soixante-dix ans passés, mon père jouissait d'une condition physique bien supérieure à la mienne, il faisait une heure de gymnastique intensive tous les jours, des longueurs de piscine deux fois par semaine. Le week-end il jouait au tennis, pratiquait le vélo avec des gens de son âge; j'en avais rencontré quelques-uns au funérarium. «Il nous entraînait tous!… s'était exclamé un gynécologue. Il avait dix ans de plus que nous, et sur une côte de deux kilomètres il nous mettait encore une minute dans la vue.» Père, père, me dis-je, que ta vanité était grande. Dans l'angle gauche de mon champ de vision je distinguais un banc de musculation, des haltères. Je visualisai rapidement un crétin en short – au visage ridé, mais par ailleurs très similaire au mien – gonflant ses pectoraux avec une énergie sans espoir. Père, me dis-je, père, tu as bâti ta maison sur du sable. Je pédalais toujours mais je commençais à m'essouffler, j'avais légèrement mal aux cuisses; je n'étais pourtant qu'au niveau un. Repensant à la cérémonie, j'étais conscient d'avoir produit une excellente impression générale. Je suis toujours rasé de près, mes épaules sont étroites; ayant développé un début de calvitie vers la trentaine, j'ai décidé de me couper les cheveux très court. Je porte généralement des costumes gris, des cravates discrètes, et je n'ai pas l'air très gai. Avec mes cheveux ras, mes lunettes fines et mon visage renfrogné, baissant légèrement la tête pour écouter un mix de chants funéraires chrétiens, je me sentais très à l’aise dans la situation – beaucoup plus à l'aise que dans un mariage, par exemple. Les enterrements, décidément c'était mon truc. Je m'arrêtai de pédaler, toussai légérement. La nuit descendait sur les prairies environnantes. Près de la structure de béton dans laquelle s'encastrait la chaudière, on distinguait une tache brunâtre imparfaitement nettoyée. C'est là qu'on avait retrouvé mon père, le crâne brisé, vêtu d'un short et d'un sweat-short «I love New York». La mort remontait à trois jours, selon le médecin légiste. On aurait pu à l'extrême rigueur conclure à un accident, il aurait pu glisser sur une flaque d'huile ou je ne sais quoi. Cela dit, le sol la pièce était parfaitement sec; et le crâne était fendu à plusieurs endroits, un peu de cerveau s'était même répandu sur le sol; on avait, plus vraisemblablement, affaire à un meurtre. Le capitaine Chaumont, de la gendarmerie de Cherbourg, devait passer me voir dans la soirée.
De retour dans le salon j'allumai le téléviseur, un Sony 16/9e à écran de 82 cm, son surround et lecteur de DVD intégré. Sur TF1 il y avait un épisode de Xena la Guerrière, un de mes feuilletons préférés; deux femmes très musclées vêtues de brassières métalliques et de mini-jupes en peau se défiaient de leurs sabres. «Ton règne n'a que trop duré, Tagrathâ! s'exclamait la blonde; je suis Xena, la guerrière des Plaines de l'Ouest!» On frappa à la porte; je baissai le son.
Dehors, la nuit était tombée. Le vent secouait doucement les branches dégouttantes de pluie. Une fille d'environ vingt-cinq ans, de type nord-africain, se tenait dans l'entrée. «Je m'appelle Aïcha, dit-elle. Je faisais le ménage chez monsieur Renault deux fois par semaine. Je suis venue récupérer mes affaires.»
«Eh bien… dis-je, eh bien…» Je fis un geste qui voulait être accueillant, une espèce de geste. Elle entra, jeta un regard rapide sur l'écran de télévision: les deux guerrières luttaient maintenant au corps à corps, à proximité immédiate d'un volcan; je suppose que le spectacle a son côté excitant, pour certaines lesbiennes. «Je veux pas vous déranger, dit Aïcha, j'en ai pour cinq minutes.»
«Vous ne me dérangez pas, dis-je; rien ne me dérange, en fait.» Elle secoua la tête comme si elle comprenait, ses yeux s'attardèrent un instant sur mon visage; elle devait sans doute évaluer la ressemblance physique avec mon père, peut-être en inférer un degré de ressemblance morale. Après quelques secondes d'examen elle se retourna, gravit l'escalier qui menait aux chambres. «Prenez votre temps, fis-je d'une voix étouffée, prenez tout votre temps…» Elle ne répondit rien, n'interrompit pas son ascension; probablement est-ce qu'elle n'avait même pas entendu. Je me rassis sur le canapé, épuisé par la confrontation. J'aurais dû lui proposer d'enlever son manteau; c'est ce qu'on propose aux gens, normalement, d'enlever leur manteau. Je pris alors conscience qu'il faisait horriblement froid dans la pièce – un froid humide et pénétrant, un froid de caveau. Je ne savais pas allumer la chaudière, je n'avais pas envie d'essayer, maintenant mon père était mort et j'aurais dû m'en aller tout de suite. Je passai sur FR3 juste à temps pour suivre la dernière manche de Questions pour un champion. Au moment où Nadège, du Val-Fourré, annonçait à Julien Lepers qu'elle remettait son titre en jeu pour la troisième reprise, Aïcha apparut dans l'escalier, un léger sac de voyage à l'épaule. J'éteignis la télévision, marchai rapidement vers elle. «J'ai toujours eu beaucoup d'admiration pour Julien Lepers, lui dis-je. Même s'il ne connaît pas spécifiquement la ville ou le village dont le candidat est originaire il parvient toujours à prononcer un mot sur le département, la mini-région; il possède une connaissance au moins approximative de son climat, de ses beautés naturelles. Et, surtout, il connaît la vie: les candidats sont pour lui des êtres humains, il sait leurs difficultés et il sait leurs joies. Rien de ce qui constitue la réalité humaine des candidats ne lui est tout à fait étranger ni hostile. Quel que soit le candidat il parvient à le faire parler de son métier, de sa famille, de ses passions – enfin de tout ce qui, à ses yeux, peut constituer une vie. Assez souvent les candidats participent à une fanfare, une chorale; ils s'investissent dans l'organisation d'une fête locale, ou se dévouent à une cause humanitaire. Leurs enfants, fréquemment, sont dans la salle. On retire en général de l'émission l'impression que les gens sont heureux, et soi-même on se sent plus heureux et meilleur. Vous ne trouvez pas?»
Elle me regarda sans sourire; ses cheveux étaient ramassés en chignon, son visage peu maquillé, ses vêtements plutôt sobres; une fille sérieuse. Elle hésita quelques secondes avant de dire d'une voix basse, que la timidité enrouait un peu: «J'aimais bien votre père». Je ne trouvai rien à lui répondre; ça me paraissait bizarre, mais après tout possible. Le vieil homme devait avoir des histoires à raconter: il avait voyagé en Colombie, au Kenya, ou je ne sais où; il avait eu l'occasion d'observer des rhinocéros à la jumelle. Chaque fois qu'on se voyait il se bornait à ironiser sur mon statut de fonctionnaire, sur la sécurité qui en découlait. «T'as trouvé la bonne planque…» répétait-il sans dissimuler son mépris; c'est toujours un peu difficile, dans les familles. «Je fais des études d'infirmière, poursuivit Aïcha, mais comme je suis partie de chez mes parents je suis obligée de faire des ménages.» Je me creusai la tête pour trouver une réponse appropriée: aurais-je dû l'interroger sur le niveau des loyers à Cherbourg? J'optai finalement pour un: «Eh oui…» dans lequel je tentai de faire passer une certaine compréhension de la vie. Cela parut lui suffire, elle se dirigea vers la porte. Je collai mon visage à la vitre pour observer sa Volkswagen Polo qui faisait demi-tour dans le chemin boueux. Sur FR3 il y avait un téléfilm rural qui devait se dérouler au xixe siècle, avec Tchéky Karyo dans le rôle d'un ouvrier agricole. Entre deux leçons de piano, la fille du propriétaire – lui-même interprété par Jean-Pierre Marielle – accordait certaines privautés au séduisant campagnard. Leurs étreintes avaient lieu dans une étable; je sombrai dans le sommeil au moment où Tchéky Karyo arrachait avec énergie sa culotte en organza. La dernière chose dont j'eus conscience, c'est d'un plan de coupe sur un petit groupe de porcs.
Je fus réveillé par la douleur, et par le froid; j'avais dû m'endormir dans une mauvaise position, mes vertèbres cervicales étaient paralysées. Je toussai violemment en me relevant, mon souffle emplissait de buée l'atmosphère glaciale de la pièce. Étrangement la télévision diffusait Très pêche, une émission TF1; j'avais donc dû m'éveiller, ou du moins atteindre un niveau de conscience suffisant pour actionner la télécommande; je n'en conservais aucun souvenir. L'émission de la nuit était consacrée aux silures, poissons géants dépourvus d'écaillés, devenus plus fréquents dans les rivières françaises par suite du réchauffement du climat; ils affectionnaient particulièrement les abords des centrales nucléaires. Le reportage s'attachait à faire la lumière sur certains mythes: les silures adultes, c'est vrai, atteignaient des tailles de trois à quatre mètres; on avait même pu signaler, dans la Drôme, des spécimens dépassant les cinq mètres; tout cela n'avait rien d'invraisemblable. Il était par contre absolument exclu de voir ces poissons manifester un comportement carnassier, ou s'attaquer aux baigneurs. La suspicion populaire qui entourait les silures semblait en quelque sorte se communiquer à ceux qui se consacraient à leur pêche; la petite confrérie des pêcheurs de silures était mal acceptée au sein de la famille plus large des pêcheurs. Ils en souffraient, et souhaitaient profiter de l’émission pour redresser cette image négative. Certes, ils ne pouvaient se prévaloir de motifs gastronomiques: la chair du silure était rigoureusement immangeable. Mais il s'agissait d'une très belle pêche, à la fois intelligente et sportive, qui n'était pas sans analogie avec celle du brochet, et qui méritait de faire davantage d'adeptes. Je fis quelques pas dans la pièce sans parvenir à me réchauffer; je ne supportais pas l'idée de coucher dans le lit de mon père. Finalement je montai chercher des oreillers et des couvertures, m'installai tant bien que mal dans le canapé. J'éteignis juste après le générique du Silure démystifié. La nuit était opaque; le silence également.